LES TEMPS PASSÉS
Lorsqu'ils furent en présence des Autrichiens, à Sempach (9 juillet 1336), les Suisses, dit la chanson de la bataille, se jetèrent à genoux, et, selon leur antique usage, prièrent Dieu : « Ah ! riche Christ du ciel , par ta dure mort, aide -nous, pauvres pécheurs; tire-nous de cette ignominie, de cette angoisse, de cette extrémité; aide -nous, fais-nous subsister : aide-nous à conserver le pays en toute sûreté. » Ils se précipitèrent ensuite sur l'ennemi. Autour du duc d'Autriche, noble prince, se serraient six mille combattants environ, bien montés, bien armés, fleur de noblesse et de chevalerie, élite de riches bourgeois, bons soldats des villes valeureuses, llans l'armée (les Suisses, quatre cents Lucernois, hommes de mâle vertu, dont aucun, dit encore la chanson, ne regarda jamais en arrière; neuf cents hommes des Waldstetten , cent de Claris , de Zug, de Gersau, d'Entlibuch et de Kothenbourg.. . : c'était tout. Ils portaient de courtes armes; ({uelques-uns seulement tenaient des hallebardes déjà ensanglantées à Morgarten par leurs aïeux, d'autres couvraie[)t leur bras gauche d'une petite planche en guise de bouclier. Les Autrichiens avaient de longues lances; mais les Suisses avaient la poitrine de Winkelried , et ils venaient d'appeler Dieu au secours de la patrie. On sait comment ils combattirent, comment Winkelried mourut. Avec le duc d'Autriche, six cent cincjuante-six comtes, seigneurs et chevaliers, sans compter T infanterie, restèrent sur la plaine; les Suisses perdirent deux cents des leurs, parmi lesquels étaient leurs chefs principaux.
mi F»KLK RI NAGES
Mais ils rendirent grâces, et passèrent la nuit sur le rliamp de bataille, pour offrir à qui voudrait une revanche, que personne ne vint demander.
Voilà l'œuvre des guerriers courageux , elle est belle : voici celle maintenant des prêtres et des chrétiens, elle est sainte.
Aussitôt que les morts furent enterrés, avant que les blessés fussent guéris, on bâtit une chapelle sur le sol même de Sempach, et on institua pour le repos des âmes, sans distinction d'amis ni d'ennemis, un senice anniversaire à perpétuité. «< Souvenons-nous, disait l'officiant à l'autel, souvenons-nous, pour l'amour de Dieu, de tous ceux qui sont morts sur le champ de bataille, tant de notre côté que du côté des Autrichiens, et dont on célèbre aujourd'hui l'anniversaire et la mémoire. >» Hélas ! et j'ai entendu la majorité de mes concitoyens déclamer avec fureur, et j'ai moi-même d»'clamé contre les pieux évêques, (jui, supérieurs à toute injure, ne voulaient voir dans les martyrs de nos dernières guerres civiles que des morts, des frères et des chrétiens ! Pourtant ces malheuleux soldats, immolés sous les drapeaux, n'étaient pas des étrangers. 0 brutalité impie de la passion pohtique, (jui va chercher des ennemis jusque dans la tombe, et déterrer les morts pour les haïr î Aussi combien durent elles ces commémorations fatales? Quelques années nous en dégoûtent. Elles finissent par inspirer du mépris et de l'horreur, et l'on dit que l'esprit public s'en va! Non, on vérité ! car nous sommes encore meilleurs que nous ne croyons; ce n'est pas l'esprit public cjui s'en va, c'est la pudeur publique qui revient î
Plus habiles que nous, parce qu'ils eurent plus de vertus, les vieux catholiques suis>es ont fondé des anniversaires de gloire qui les honorent pleinement, et qui
I)K SLISSK 2Ho
dureront aussi longtemps que l.i religion vivra dans W pays. Cette fête de Sennpach s'est toujours célébrée de[)uis quatre cent cinquante ans; même pendant Toecupatijjn française, il se trouva dans le clergé lucernois d'élo- (juents orateurs pour louer, en présence d'ennemis impies et victorieux, Dieu, la patrie et la liberté.
Il y avait une autre belle fête à Lucerne, religieuse et populaire comme toutes les belles fêtes du vieux temps, ('/était le jour de Notre -Dame -de -Mars. On faisait une solennelle procession autour de la ville. Les prêtres marchaient en tête, portant d'un air vénérable les choses saintes; l'homme le plus honorable de chaque maison les suivait « avec grande piété, » a soin de dire l'ordonnance de 1410, qui règle le cérémonial, pour faire bien voir que ce n'était pas le fait de la procession, mais les sentiments ({u'on y apportait qui devaient plaire à Dieu. Puis « humblement» les femmes après les citoyens. Le prédicateur le plus distingué prononçdit deux sermons : le premier en latin pour les bons étrangers qui venaient de loin ga- >:ner l'indulgence plénière accordée par le pape à ceux qui célébraient cette fête; l'autre en allemand. On recommandait la ville natale à Dieu, le priant de ne point la visiter, comme il arrivait souvent autrefois, par l'adversité, la guerre et le feu; car bien ({u'on eût déjà donné des récompenses nationales aux premiers habitants qui avaient construit des maisons de pierre, presque toute la ville était encore bâtie en bois. Ensuite chacun prenait part à la joie des festins. On distribuait des poissons aux prêtres, aux conseillers, aux pauvres de l'hôpital, aux malades de la léproserie, et à tous les indigents. Le plus beau et le meilleur de la fête, dit Muller ' en terminant
> Histoire (le lu Cun/'édéruiioH suisse, l. l\ .
ce tableau, c'était rempressement de Thomme à partager, plein de confiance en Dieu, sa joie avec tous ses frères. Et il ajouie dans une note : « Telles étaient les fêtes des Hébreux, telles devraient, à plus forte raison, être les nôtres; mais la plupart des théologiens, surtout dans le siècle de la réformation , se montrèrent animés , malheureusement, d'un esprit tout opposé. »
Ce bon vieil historien Jean de MuUer n'osa pas, dans le temps où il vivait , philosophe et réformé comme il avait le malheur de l'être , déclarer à quoi tenait la décadence visible de sa patrie. Peut-être même ne le comprit il pas tout à fait. Cependant il y a dans ses livres des éclairs de vérité qui durent parfois l'embarrasser d'étrange sorte. Jean de Muller consacra sa vie à l'étude, et n'y trouva point de joie : « Mes jours, dit-il dans son testament, n'ont été que travaux, et mes plaisirs n'ont été que peines! » Infortuné savant, il cherchait ce qu'il ne voulait pas trouver : il trouvait ce qu'il ne voulait pas chercher !
TRADITION DU MONT PILATE i
« Dans les lianes sombres du Pilate, il est un lac marécageux qu'un rocher domine et cjui ne retlètera jamais le ciel. Qui que vous soyez, berger ou vuyageur, que le jour vous éclaire, ou que vous ayez confié à la lune trompeuse le soin de guider vus pas, craignez ce heu. Il y a là des choses dont la pensée f iit trembler celui même qui ne craint pas la mort. Cependant peut-être votre destinée exige-t-elle que vous traversiez ces passiiges funestes; alors reconiniandez-vous à l'ange gardien, baissez le^ yeux, et suitout ne jetez dans le lac ni pierre, ni fruit,
* En .ilU'iiiaiid FranckmoHt, prrs de Lucerne.
I)K SLISSK mi
ni herbe, ni feu, ni or, ni quoi que ce soit, car vous réveilleriez V'ûàte enchaîné sous ses ondes. Un moment la force qui le relient captif serait brisée : ce moment lui suffirait pour exciter des tempêtes qui bouleverseraient la montagne et vous emporteraient au loin comme le duvet d'un oiseau. Si vous voulez savoir pourrjuoi ce fléau tourmente notre pays, voici T histoire telle que nos pères l'ont apprise de leurs pères et nous l'ont racontée.
«« Apprenez donc que, lorsque fésus fut mort, Pilate, accablé de remords, eut toujours devant les yeux celii qu'il avait fait périr. Il n'y avait plus pour lui ni repos ni sommeil. Quelques années après son crime, il quitta la Judée , et vint à Rome , espérant que , loin des lieux où s'était élevée la croix, ses souvenirs le persécuteraient moins; mais la croix étend son ombre sur le monde entier, et les terreurs vont partout avec le coupable. En6n, ne pouvant plus supporter l'existence, Pilate se tua luimême comme avait fait Judas.
« Or c'est une chose impie de croire qu'on trouvera le repos dans la tombe , lorsque durant la vie ou n'a pas rcouté la loi de Dieu; il n'y a de repos dans réternité que pour le juste. La terre ne voulut point garder le cadavre de ce kkhe qui du haut de son tribunal n'avait pas su protéger l'innocence. On le sortit de son sépulcre et on le jeta dans l'eau; l'eau n'en voulut pas davantage. Continuellement les flots étaient agités et les bateaux se trouvaient en danger sur le fleuve qui l'avait englouti. Alors le landamman de Uome ordonna que Pilate fût tiré du Tibre et porté bien loin. On alla jusqu'en France lui creuser une fosse sur le sommet d'une montagne qui s'élève près de Vienne. Aussitôt la montagne fui le séjour perpétuel des tempêtes. Pour mettre lin à ces orages qui détruisaient leurs moissons et leurs troupeaux, les habi-
2iiH PKLERINAGES
tants enlevèrent Pilate et le précipitèrent dans le Rhône, qui roule près de là. Mais ce fut comme à Rome, le fleuve devint furieux. 11 fallut chercher un autre asile aux restes du maudit; or, dans ce temps-là, Charlemagne était roi de toute la terre: il voulut qu'on transportât Pilate à Lausanne. Hélas! Lausanne ne put le garder; et ce fut alors qu'il arriva chez nous, car nous n'avions personne auprès de Charlemagne pour parler en notre faveur et défendre nos intérêts.
« Pilate, sur notre montagne, se montra plus méchant que jamais. Tous le? diables d'enfer lui faisaient \isite. Ils lui amenaient Hérode, Calphe et Judas, et tous ceux qui ont trahi le Seigneur. Puis ces maudits s'accablaient d'injures; leur plus grand supplice était de se voir réunis. Mais parfois ils s'accordaient dans le désir de nuire au pauvre monde, et quand par hasard un homme venait à passer, ils l'entouraient de prodiges effrayants. Tantôt des voix douloureuses et épouvantables criaient à ses (oreilles, il les entendait, et ne voyait rien; tantôt des bras invisibles le saisissaient, le tourmentaient dans les airs, et le précipitaient au fond des abîmes. Malheur à celuilà, s'il était en état de péché mortel !
« Après bien longtemps passa par Lucerne un bon moine à qui Dieu avait donné pouvoir sur les démons. A la prière des habiUmts, il vint exorciser la montagne. Le combat fut terrible. Le moine prononça des paroles «jui ébranlèrent les rochers sur leurs bases, où depuis ils ne se sont jamais r.ifPermis, et qui rendirent en certains endroits la terre à jamais stérile. Knfin Pilate, vaincu, fut obligé de se précipiter du sommet de la montagne dans le lac marécageux et sombre dont je vous ai parlé. Il y est encore; il y restera jusqu'au jour du jugement . siins pouvoir sortir jamais qu'une fois chaque
DE SUISSE im
année en costume de magistrat; et si quelqu'un le voit alors, celui-lî doit mourir avant la fln de l'année. De même celui qui oserait Tinsultêr, soit en paroles, soit en jetant quelque chose dans son lac, lui rendrait pour un moment son pouvoir et y serait soumis.
« Maintenant, voyageur, que la prudence vous inspire, que la bonne Vierge et votre saint ange vous protègent , et tâchez d'être sans péché, afin que partout et toujours le Seigneur demeure avec vous. »