TRADITION DE PILATE
Cette tradition, la plus poétique peut-être de toutes celles auxquelles le nom et le crime de Pilate ont donné lieu, a été fort répandue jusqu'au milieu du xvi*' siècle, et elle existe encore parmi les bergers de la montagne où les rêveuses et crédules imaginations du moyen âge avaient placé la tombe de ce malheureux. Sans vouloir ici défendre le moins du monde des superstitions que l'Église a la première condamnées et combattues, je crois pouvoir penser qu'il ne faut pas non plus affecter pour ces inventions d'une foi naïve le dédain moqueur dont le dernier siècle s'est plu à les cribler. Nos philosophes ont eu des superstitions bien autrement dangereuses et coupables. Les grands savants qui ont imaginé le règne et la puissance de la matière me paraissent cent fois plus fous, je dois l'avouer, cent fois plus stupides que les pâtres grossiers et les esprits crédules des anciens temps. On conçoit que des hommes ignorants de toutes choses, sans cesse placés au milieu des merveilles terribles d'une nature imposante et sauvage, entourés de torrents, de précipices, de tempêtes, et toujours isolés, aient attribué à des intluences surna-
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turelles les prodiges effrayants qui les frappaient. On conçoit que leur imagination, préoccupée sans cesse des récits de l'Évangile, ait cherché à deviner le sort des personnages que ces récits mettent sous leurs yeux, toutes les fois que leur histoire , comme celle de Pilate . par exemple, n est pas terminée. Ils ont voulu savoir ce que cet homme était devenu , non-seulement dans cette vie, mais dans l'autre, et ils ont brodé des légendes plus ou moins in^jénieuses sur tous les rapprochements fortuits que les lieux et les noms leur offraient. Ainsi, tantôt Pilate se suicide, comme Judas; tantôt les ordres de Fempereur le font injustement mourir, comme il a fait lui-même mourir Jésus; tantôt il meurt subitement en se lavant les mains ; toujours il a des remords , il erre dans le monde, la terre même se refuse à lui donner un tombeau.
Mais ce qu'on ne [)eut concevoir, c'est que des hommes à qui la science a permis de découvrir plus de merveilles que leurs pères n'en avaient soupçonné, de voir plus de miracles qu'on n'en avait vu, d'admirer dans Tunivei-s un ordre et une intelligence que nul dans le monde avant eux ne connaissiiit, aient pu néanmoins être assez abrutis par l'orgueil pour nier Dieu en présence de tant de grandeurs, ou, ce qui e?t pis encore, pour piuler et pour vivre, connaissant Dieu, comme si Dieu n'existait p.is. Voilà la folie; tranchons le mot, voilà la sottise, l'ignorance, la grossièreté.
Il est également riiiicule aujourd'hui d'attribuer à lintluence du clergé toutes ces légendes, brodées sur la croyance par la crédulité. Le clergé a pris le monde dans la barbarie où le règne du mal l'avait plongé , il l'en a sorti par degrés, avec des efforts constants et sinct'i'cs, cherchant sans cesse à acquérir des lumières, et répan-
fliiiit sans cesse celles qu'il acquérait. Forcé de croire à la puissance du démon, puisque celte puissance est réelle, il a toujours dit aux hommes qu'ils seraient plus puissants par la vertu , et que la force du Ciel était toujours avec ceux qui l'imploraient. C'est ce qu'il nous dit encore aujourd'hui, faisant, maintenant comme autrefois, naître la vigilance de l'imminence du danger. Ainsi, de la superstition même, le clergé savait encore tirer quelque chose d'utile et de bon. Mais de l'impiété brutale, de l'incrédulité sauvage, que peut-on tirer, si ce n'est des maximes d'égolsme, des instruments de crimes et des éléments de barbarie ?
Nous ne devons pas non plus croire que nous savons tout, et que rien n'existe de ce que nous ne pouvons comprendre, ou de ce qu'il nous plaît de nier. Quant à moi, je le dirai franchement, rien ne me prouve que tant de traditions répandues dans toute l'Europe, et presque partout les mêmes, n'aient aucun fondement. Sans doute je n'admets pas tout , je fais la part des imaginations ; mais je suis loin de tout rejeter. Quand l'Église me dit que des saints ont guéri des possédés, je le crois, et je crois que le démon , pour entraîner nos nïeux, a employé des moyens physiques, comme il emploie aujourd'hui, pour nous perdre, les tentations de l'esprit.
Quoi qu'il en soit, on ne peut douter que les leçons et les efforts de l'Église n'aient été toujours admirablement appropriés aux nécessités du temps et des âmes. Ce n'est pas ici le moment de se livrer cà des recherches qui pourraient le prouver; quelqu'un un jour le fera, s'il plaît à Dieu ; cela n'est pas au-dessus des forces les plus ordinaires. Il suffît de dire maintenant que partout où une superstition dangereuse fut détruite, ce fut l'Église qui la détruisit, comme partout où il y eut une vertu
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Utile à défendre, ce fut l'Église qui la défendit et la garda. Jusqu'à la fin du xvi' siècle, la tradition que nous avons racontée fut si bien établie à Lucerne, qu'il était défendu de la manière la plus expresse de rien jeter dan? le petit lac de la montagne , et qu'on ne pouvait montej au sommet du Pilate sans la permission des magistrats; mais à cette époque (1585), Jean Muller, curé de la ville, résolut d'en finir avec ces contes. 11 se rendit au lac. en présence de tous les pâtres du voisinage qu'il avait rassemblés; il y jeta du bois, de la pierre, de l'ordure ; il provoqua le spectre par des paroles injurieuses; enfin il ordonna à un domestique d'aller battre ces eaux et de les traverser en tous sens. Pilate resta muet, et perdit de sa réputation. Cependant la leçon ne suffit pas; il est probable que l'exorciste dont il est question dans la légende avait fait de même, dans le même but, avec encore moin^ de succès. Le monde s'est élevé lentement, et, comme un écolier indocile, il a frappé, raillé et calomnié ses patienta précepteurs.