‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 48 sur 79 · KUSSNACHT · texte numérisé non relu

KUSSNACHT

Nous eûmes, en mettant le pied sur le territoire de Schwitz, le triste spectacle des discordes civiles au sein mthne du pays qui s'en était le mieux préservé jusqu'à ces derniers temps. La propagande libérale est parvenue, dans les intentions que nous avons fait connaître, à entamer l'unité d'opinion qui liait ces familles de pAtres. Un ferment de discorde y existant , tel qu'il pouvait se lencontrer là. (Vêtait une question de pâturage. Un district du canton possède une montasne communale, où de tuut temps cbaque propriétaire peut envoyer son bétail. Mais parmi ces propriétaires les uns sont riebes, les

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autres sont pauvres. Les premiers parquent sur la montagne des troupeaux de vaches; les autres n'ont à y garder que quelques moutons: ceux-ci, qui sont en général de nouveaux habitants, trouvèrent à la longue que l'usage n'était pas juste, et réclamèrent une indemnité exagérée; les autres refusèrent absolument. Je ne sais si ce refus était sage; mais il était de droit, et les tribunaux jugèrent ainsi. Cependant la difficulté pouvait s'arranger. Vingt discussions pareilles s'étaient élevées en différents lieux, et souvent même entre les divers cantons; elles avaient toujours été terndnées d'après les règles d'une justice naïve et fraternelle \ Le directoire fédéral pouvait s'interposer et décider amiablement, d'autant plus que l'indemnité refusée d'abord fut ensuite offerte sur un pied plus équitable par ceux à qui le bénéfice de l'usage appartenait, et qui n'auraient pu changer subitement sans dommage un état de choses depuis si longtemps établi. Au lieu de cela, on manœuvra de telle sorte que cette querelle particulière d'un seul district devint une affiiire politique pour le canton tout entier. Il s'y forma deux partis : celui des Klaunmœnner, gens à ongles, et celui des Hornmœnner, gens à cornes, ainsi nommés l'un et l'autre de la différente nature de leurs troupeaux. Mais bientôt le trait distinctif de chaque parti ne fut plus là. Du côté des Hommienner se rangèrent tous les conservateurs, tous les partisans des anciennes idées et des anciennes institutions, tous les vieux Suisses, ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes. Avec les Klaunmtenner allèrent les réformateurs, les radicaux, les unitaires; et ceux-ci ne tendirent plus à la conquête de la moitié des pâturages

' Le Ku'iiuMi est mit' contrée coiitijïut' au Hi^ii ttont la liante justice ai>]>artieiil à 1. licorne, les forêts à "/ax'j:, le itrihier à Scliwitz. (Jean de Mnller, Hist., IV.)

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litigieux, mais bien à celle du gouvernement. Dès que ce but fut dévoilé, les irlées religieuses se mêlèrent de la querelle et bientôt la dominèrent tout à fait. Tel est aujourd'hui son véritable caractère; il nous fut aisé de nous en convaincre. Quand nous questionnions des Hornmaenner, ils nous disaient qu'on en voulait à leur religion, et qu'ils la défendraient jusqu'à la mort; les Klaunmœnner nous déclaraient qu ils ne pouvaient pas vivre dans un pays où il y a des jésuites. «Mais quel mal vous font les jésuites? leur demandions -nous. — Nous n'en voulons pas, » répondaient- ils pour toute raison.

Ce fait est digne de remarque. Ce n'est pas seulement en Suisse qu'on peut l'observer. Partout où il y a lutte, la religion est intéressée , elle est dans les choses lorsqu'elle n'est pas dans les mots; et partout où il y a oppression , c'est la religion qu'on opprime ; et partout où il y a résistance et courage, c'est la religion catholique qui résiste courageusement. Voyez l'Angleterre et l'frlando ; voyez la Russie et la Pologne ; voyez la Prusse et les provinces Rhénanes, la Belgique et les Pays-Bas, l'P^spagne libérale et la Navarre. Ce sont là des exemples concluants.

Quelques hommes d'État, justement célèbres d'ailleui's en Europe et chez nous, ont voulu dernièrement prouver que le philosophisme, l'hérésie avec ses sectes et le catholicisme peuvent vivre tranijuillement en France et sans doute en ti>us lieuv, les uns auprès des autres, se donnant paisiblement la main. Ils le peuvent, dit-on, parce qu'ils le doivetit; rela sera parce qu'il faut que cela soit. Ceux (jui tiennent un tel langage sont aveugles, ou bien ils veulent, da[)> rintérèt de leur secte et de leurs propres systèmes, endormir plus pn^fondément encore ces froids catholiques qui ne savent pas quels grands principes sont

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placés sous lîi garde de leur sainte religion. Il n'y a qu'une vérité, cette vérité ne doit pas vivre tran(|uillemeiit à côté de l'erreur, et l'erreur ne veut pas vivre trancpiillement à côté de la vérité. Les honnmes ne sont pas dans Terreur uniquement pour le plaisir d'y être; ils s'y créent des intérêts, ils y cherchent des satisfactions auxquelles la vérité, même inerte, oppose des obstacles qu'il leur faut nécessairement combattre et surmonter. L'attaque appelle la résistance; la lutte s'établit, s'envenime : voilà le l'ait éternel contre lequel tous les syllogismes ne prouveront rien. Je sais que la lutte plaît aux hommes d'État philosophes; ils y voient l'état normal de la société, ils croient que le monde ne peut pas vivre autrement ; que toute lumière, toute grandeur, toute civilisation, toute gloire, naissent du combat. Mais en même temps ils sont obligés d'affirmer que cette lutte, qui leur plaît si fort, peut être restreinte à des bornes paisibles et légales, conviction que le bon sens n'avoue pas, et que Thistoire n'autorise nulle part comme il l'entend. Le libre examen enfixnte l'hérésie, l'hérésie est un crime social. Admettre ce crime comme un fait nécessaire et juste, lui donner droit de bourgeoisie, puis espérer un repos public quelconque, une morale sûre, une grantleur vraie, une prospérité durable, un noble développement de l'esprit humain, c'est une chose insensée.

Le mal est fait, dira-t-on : aujourd'hui quel remède est possible? Voulez-vous des guerres de religion? Non, certes, je n'en veux pas. Il y en aura, cela me semble hors de doute; mais les catholiques subiront ces guerres, et ne les provoqueront jamais. Le moment approche où l'élite des peuples, comprenant que le philosophisme et l'hérésie ont donné leur dernier mot, voudra remonter aux sources certaines de la justice et de la vertu. Ce mou-

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\ement ne pourra s'opérer sans épouvanter mille intérêts odieux qui s'armeront alors, et qui pour se maintenir emploieront les moyens par lesquels ils se sont établis, rependant nous ne sommes pas encore au temps où le mal ne pourra douter de sa pleine puissance, le jour n'est pas venu où il faudra dans toute TEurope confesser Dieu devant les bourreaux. Ce qu'il convient de faire maintenant, ce n'est pas de pi-endi-e le glaive pour convertir les liommes, c'est d'employer la parole et l'exemple pour instruire les hommes et les enfants. Voilà comme il faut lutter contre le fait terrible de l'impiété, de l'athéisme et de la corruption. Un gouvernement fort, des hommes intelligents , et qui voudraient sincèrement travailler pour l'avenir, au lieu de se borner à vivre au jour le jour, toléreraient l'élément délétère qu'on ne peut supprimer; mais ils ne l'approuveraient pas, ils ne l'accroîtraient pas. Loin de là, enfermant la peste morale dans les esprits qu'elle a infectés, ils s'attacheraient à en préserver les têtes saines encore, et surtout les enfants. Sans doute c'est une œuvre pénible, c'est une lourde tâche. Mais parmi tant de secrets merveilleux qu'on nous offre pour reconstituer le monde, en est-il un autre ijui soit possible, qui n'ait pas échoué, et surtout qui puisse mériter l'appui d'en haut? 11 nous semble qu'après avoir vainein«'nt invoqué tant d'hommes et vainement essayé tant de fumbinaisons ce ne serait pas une si grande folie d'implorer un peu l'aide de Dieu.

Le ditlVivnd des IKunma'imer et dos Klaunmaenner agitait donc, comme nnus venons de le dire, non-seulement le canton, mais la confédération tout entière. Les Klaunm.enner, malgré la bonne volonté de la diètp, dont la majorité protestiiiite ou radicale (c'est tuut un) leur est dévouée, avaient échoué dans la nomination du landam-

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man en Landsyenteinde (assemblée générale); et ils étaient d'autant plus furieux de cet échec, que réleclion, illégalement annulée une première fois, constatait d'une manièn; éclatante leur infériorité, lis cherchaient à prendre leur revanche dans les landsgemeindes de district. Lorsque nous arrivâmes à Kussnacht, l'assemblée, qui s'était tenue sous la présidence d'un délégué de la diète, se séparait. Un Klaunmann avait été nommé. Tandis que les Ilornmœnner se retiraient isolément chez eux, Tétatmajor des vainqueurs célébrait sa victoire à l'auberge, la plèbe vociférait dans les cabarets, et les entants sciaient avec des cris de joie un arbre qui portait le chapeau de (rcssler. Des fenêtres de l'auberge où se consommait le banquet dont il prenait sa part, le représentant de la diète regardait ces misérables farces d'un air attendri. Selon toute apparence, il en fît le texte de quelque beau discours de dessert, dans lequel il dut déclarer que la patrie était sauvée. Toutes ces choses formaient l'ensemble le plus strictement ridicule qu'on puisse imaginer. Ces malheureux paysans se réjouissant, sous la présidence d'un étranger, d'un succès politique obtenu contre leurs frères, et apprenant à leurs enfants la haine dont ils sont eux-mêmes transportés; les plus grands souvenirs de la patrie si sottement profanés ; les liens les plus antiques et les plus chers brisés pour si peu. et cela à deux pas de l'endroit où Guillaume Tell tua (iessler, au lieu même où tous les hommes de Schwitz, armés contre l'oppression, combattirent ensemble, il y a quarante ans .. non, je ne puis dire combien cela me peinait. Mes deux compagnons, tous deux Suisses, ne pouvaient contenir leur indignation. « Ah! s'écriait l'un d'eux, et c'était justement le protestant, combien je regrette que la diète fédérale ait manqué de cœur, et n'ait pas envahi

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le canton de Schwiiz. comme elle eu avait envie! Ab- Yberg ' aurait lait sonner le tocsin , ainsi qu'il le disait ; toute sa courageuse majorité se serait levée aussitôt; Uri, Unterwalden, Zug, Fribourg, le Valais, tous les catholiques l'auraient soutenu : Entlibuch et l'Oberlacd auraient profité de Focc ision pour se débarrasser, Tun de Lucerne, l'autre des Bernois; ils auraient bien vite fait rentrer dans le devoir ces libéraux qui veulent renverser les institutions, et conûsquer à leur profit notre i*epos et nos libertés. »

Il est bien sûr que si la diète avait osé donner suite à ses projets d'envahissement, elle eût rencontré une vive résistance. Les Hornmœnner, pour être prêts au combat, avaient mis leb femmes et les enfants au courant de tous les travaux. Uri, afin qu'ils pussent tous se rench'e à la dernière landsgemeinde, leur avait envoyé trois cents hommes, qui gardèrent les troupeaux durant l'élection. On vit ce jour-là des vieillards de quatre-vingt-dix ans, entourés de leurs enfants et de leurs petits-enfants, dcscendie des montagnes qu'ils avaient cru ne plus quitter, et se rendre à pied à l'assemblée. Plusieurs de ces citoyens vénéiables haranguèrent la multitude, lui rappelant les souvenirs des ancêtres, et l'engageant à les imiter dans leur respect pour la religion et les lois. Ce specUicle ût une profonde sensation sur la Suisse entière. 11 intimida les uns, et exalta l'admiration des autres pom' ce reste si pur et si vivant des temps passés.

' M. Al>-VI»cM'K, brave et pieux ciloyt'ii, est le l.uitl.iniiiian ri'c.iiiiiit'ni élu du rantou do Sclnvitz : il a iKn^'tcnips et houorattloniont sprvi ou Kniuce, où il coiiiniaud.iit uu roKinient do la garde royiiie. C'est uu de> liouinu'S considéraMcs de Suisse et de l'opiuidu conservatrice. Par sa fermeté courap'use il a sn à la fois éviter la guerre civile et préserver les ilroits de sou cantou.

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