‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 53 sur 79 · NOTRE-DAME-DES-ERMITES · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME-DES-ERMITES

Solve calceamentum pedum luorum . lucus enim in quo stas, terra sancta est.

Au temps de Charlemagne , \ers 800, était né de race princicre à Sulgen, petite \ille de Souabe, un de ces hommes de foi sublime comme Dieu en faisait naître en ce temps-là : fleurs de vertus modestes et douces, qu'on voyait éclore tout à coup parmi les orgueils sauvages; pures et vives intelligences qui recueillaient et conservaient le savoir humain au milieu de la barbarie; exemples d'humilité profonde au sommet de tout ce qui peut rendre lier, la science et le rang; vivantes leçons, modèles saints, glorieux anneaux destinés à transmettre aux siècles la tradition des vertus chrétiennes aussi intactes que les apôtres l'ont reçue de Dieu.

Meinrad, fils du prince Herthold Ilohenzollern, allié par son illustre famille aux premières maisons de l'Europe, pouvait prétendre à tout : il se fit bénédictin. Mais,

.1 InranU* *H

PkLP:HINA(;KS I)K SL'ISSK 303

du sang dont il était, et savant comme il avait su le devenir au fond du cloître, la gloire, les honneurs, le bruit pouvaient encore le venir chercher: il se fit ermite. Non loin de son monastère s'élevait une montagne pleine de retraites inconnues. Un jour, étant allé par là se promener, il y resta, sous l'abri d'une hutte qu'il avait bâtie de ses nobles et savantes mains. IJélas! même en ce lieu le monde le suivit encore. Les pèlerins apprirent les chemins jusqu'alors ignorés du mont Etzel, et marchèrent en foule vers l'étoile de sainteté qui venait de se lever dans ce désert. Les hommes d'alors, moins grossiers et moins fous dans leur ignorance que nous ne le sommes dans notro vanité , se confiaient volontiers , en leurs projets comme en leurs peines , à ces solitaires qui ne voulaient plus pour remplir leur vie que la prière et la charité. Riches et pauvres, manants et gentilshommes, le prêtre, le seigneur, le vieillard, l'enfant, l'humble moine et le prince évéque allaient consulter l'ermite ; il les recevait avec la même bonté , et leur donnait des avis également sincères, des consolations également fraternelles. iMais souvent , quand le pauvre retournait à sa cabane avec la joie et l'espérance au cœur, le suzerain revenait rinquiétude dans l'âme et la honte sur le front : Meinrad parlait toujours en serviteur de Dieu , qui ne craint point les hommes et ne cherche que la justice ici-bas.

Cependant le saint ermite soupirait après une retraite plus close; tant de visites interrompaient ses chères méditations. Au pied de la montagne, plus loin des lieux habités, il y avait, dans un vallon mêlé de coUines, une forêt de sapins si noire et si profonde , que les chasseurs eux-mêmes en craignaient les aventures, et qu'on l'appelait la Forêt -Sombre, dans cette contrée de sombres forets. Meinrad s'y rendit sans avertir personne; on l'y

retrouva bientùt. Se résiguanl bientôt à ce que le Ciel semblait exiger de sa charité , il continua d'accueillir et d'instruire ceux qui venaifut. Il se laissa même bâtir une cellule qui le dél'endît au moins des tempêtes, et un modeste oratoire où il pût placer l'image de Marie, ce soleil de pureté, cette mère angélique des chrétiens, toujours prête à demander grâce pour ses enfants. Meinrad l'implorait sans cesse , il conduisait à ses pieds les bons pèlerins que n'effrayaient point les dangers de la Forêt- Sombre; et les aiiligés, les malheureux, les coupables même, ne tardaient point à sentir qu un regard de miséricorde était tombé sur eux. Les visites des hommes n'étaient pas les seules que l'anachorète reçût. Un soir, à minuit, l'un des religieux de Reichenau qui venait parfois à l'ermitage suivit de loin Meinrad jusqu'à la petite chapelle où il allait réjciter l'office du soir : tout à coup cette chapelle éclata de lumière; le moine s'approcha, et sur les degrés de l'autel où Meinrad était agenouillé, il vit un jeune enfant au Iront céleste qui récitait l'office avec lui.

Qui aurait cru que cette vie dût finir par le mai'tyre? Après avoir vécu trente-trois ans dans la soUtude, Meinrad fut assassiné (21 janvier 8G3) par deux misérables qui pensaient trouver des trésors dans cette pauvre cellule où venaient tant de pèlerins. 11 avait lu leur dessein dans leui's âmes, et leur avait dit : « Vous auriez dû venir plus tôt afin d'assister à ma messe pour conjurer les saints de vous être propices à votre dernière heure. Vous ne me tuerez pas sans avoir reçu ma bént'diction et votre paidun de ma propre bouche. Quand je serai mort, Je vous reconnnande dallunier ces deux cierges, l'un à ma tête, l'aulre au pied de ma couche. Après cela, fuyez au plus vite, vous pourriez être trahis par ceux qui me

viennent voii' '. » Et ces miilheureux l'avaient tué, puis ils s'étaient enfuis jusqu'à Zurich. Presque en même temps qu'eux y arrivaient des gens de Wolrau, déjà instruits du meurtre de l'ermite, et qui découvrirent l'auberge où les assassins s'étaient réfugiés, parce que deux corbeaux qui avaient appartenu à Meinrad voulaient franchir la porte de ce logis , d'où une servante essayait en vain de les chasser. Les assassins, saisis, avouèrent le crime, et déclarèrent, entre autres choses, dans leur interrogatoire, qu'ayant oublié les recommandations de l'ermite, ils avaient vu tout à coup les cierges s'allumer et des mains invisibles les placer ainsi qu'il l'avait dit. La légende allemande ajoute qu'au moment du supplice on vit encore deux corbeaux voler et planer au-dessus de l'échafaud.

L'ermite mort, la cellule fut abandonnée, mais non pas le pèlerinage; et la Forét-Sombre perdit son nom pour prendre celui de Meinrad. On venait prier où il avait prié, implorer l'intercession de la sainte Vierge devant Thumble image au pied de laquelle il s'était agenouillé si longtemps. Cependant le temps dégradait la cellule et la chapelle; les pèlerins eux-mêmes ne manquaient pas d'en emporter toujours quelques débris, lorsque Bennon (Benoît), prince du sang des rois de Bourgogne, chanoine de Strasbourg, et qui fut saint, étant venu visiter ces lieux déjà célèbres par les grâces que le Ciel y accordait à la fui, résolut d'en relever les ruines et d'y continuer la sainte vie du martyr. Après avoir résilié son canonicat, distribué ses biens à ses parents et gagné à la vie solitaire quelques hommes comme lui pleins de piété , il vint ériger autour de la cellule de saint Meinrad plusieuis

1 Chronique d'Einsiedeln , par M. Réguler.

autres petites cellules en bois. Ce fut Torigme de Tabbaye. Dès lors la forêt cessa d'être un désert : on y entendit jour et nuit travailler et chanter les louanges de Dieu, et le séjour des nouveaux ermites lit prendre à cet endroit le nom d'Einsiedeln, que les légendaires et les chroniqueurs traduisent en latin par eremuSj eremus Deiparce, eremitarum cœnobium...

Après saint Bennon vint saint Eberhard, de la famille des ducs d'Allemagne, autre serviteur bien-aimé de Dieu. Celui-là, avec sa fortune et le secours du duc de Souabe, enclava la cellule de Meinrad dans un beau monastère , et sa chapelle dans une église maguitique. il donna à la communauté la règle de Saint-Benoit, et prit le titre d'abbé. A saint Eberhard succéda saint Adehic, lils de Boucard 1", duc de Suuabe; à saint Adeh'ic, Thietland son oncle; à Thietland, Grégoire, de race royale, et sous ce troisième abbé, pieux et savant comnae ses illustres prédécesseurs, le titre de prince du saint-empire fut attaché à perpétuité au litre d'abbé d'Einsiedeln. En moins d'un siècle, l'abbaye d'Einsiedeln avait bien grandi, comme on voit. Les biens personnels des illustres soUtaires, les dotations des princes et surtout la sainteté de ses chefs l'avaient élevée à une haute inlluence. Elle était devenue, suivant la loi commune de ces chrétiennes fondations, m\ centre d'activité, de lumières, de travail, une école pour la jeune noblesse, un foyer de civihsatiun pom* tout le pays. Dans les siècles subséquents , son éclat s'accrut encore. Bien des saints vécurent à l'abri de ses murailles, bien des hommes illusti'es y accoururent, bien des hommes illustres en sortirent. Son chapitre fut comme une pépinière de doctes et pieux personnages où les autres cumnmnautés venaient chercher des cliefs habiles au maintien de la discipline et vei'sés dans la connais-

sance des choses de Dieu. De la partaient fréquemment des fondateurs de maisons nouvelles, astres pieux dont Einsiedeln était le centre de gravitation. Mais nous ne saurions redire ici cette longue histoire. Un de nos jeunes écrivains catholiques vient de l'écrire avec autant de savoir que de piété *. iNous renvoyons nos lecteurs, et surtout nos lecteurs chrétiens, à ce consciencieux travail, qui va de saint iMeinrad à dom Célestin 1"', abhé présentement régnant. L'auteur n'a rien négligé : prospérités, travaux, vicissitudes, il dit tout; et, même pour les gens du monde, il y a autant d'intérêt que d'in&truction dans ses récits.

L'abbaye d'Einsiedeln a vu de bien mauvais jours succéder à des siècles de gloire. Pendant un temps qui n'est pas encore loin de nous elle demeura déserte. L'impiété dispersa violemment ses hôtes rassemblés pour l'étude et la prière. Une armée (une armée française , hélas! ) se rua sur la sainte maison , et permit à une populace non moins ignorante qu'ingrate et vile de la saccager. Un se fit un jeu de violer les sépulcres, de briser les reliques saintes, de les répandre sur le pavé, et de les mêler avec d'autres ossements, aiin que la piété des fidèles ne pût les reconnaître. Fohe de betes brutes, qui par là s'imagiuaient anéantir la religion. On crut aussi enlever l'image vénérée, léguée par Meinrad et ses successeurs, et que durant huit siècles étaient \enus visiter des millions de pèlerins; mais l'orage s'était annoncé par des éclairs si terribles, que les moines avaient heureusement songé à mettre en sûreté ce modeste trésor, et tandis qu'on l'emportait secrètement au loin, Schauenbourg, trompé par une ruse assurément bien permise, n'envoyait à Paris qu'un simulacre orné de clinquant. 11 est probable que

1 Chronique d'Einsiedeln, par M. Joseph Réguler, 1 vol. lu- 18, Paris, Gauthier livres, 1837.

;i08 PÈLERINAGES

les Parisiens n'auraient pas contemplé chez eux cet objet de curiosité, si la véritable madone de Meinrad, toute revêtue de pierreries et dor, était tombée entre les mains de nos héros.

Aujourd'hui enfin, bien que la pieuse image ait repris sa place et qu'autour d'elle les cénobites chantent comme autrefois les louanges de Dieu, les temps sont à peine meilleurs. L'avenir semble gros de persécutions. Ce que le monastère a gardé de sa fortune spohée excite beaucoup de convoitises; la foi même de ceux qui l'habitent irrite beaucoup d'aveuglements. Au pied de l'abbaye s'élève un bourg qui lui doit sa naissance , ses développements , ses richesses, sa vie. C'est là, et dans tout ce district stérile, fort dillerent du chrétien et lovai canton de Schwitz, dont il fait cependant partie , que les moines rencontrent leurs ennemis les plus acharnés. L'air de Zurich a traversé le lac , et est venu jusqu'en ces Ueux corrompre les cœui's et abaisser les intelligences; car il n'y a pas seulement de l'ingratitude dans l'hostiUté du peuple d'Einsiedeln, il y a encore une inconcevable stupidité. Uuand ils se seront partagé le peu de propriétés qui restent au couvent (et ce qui fait vivre cinquante religieux ne saurait suffire à quinze familles, si modestes qu'elles soient' , que ferontils, si le pèlerinage est supprimé, si les voyageurs pieux ne viennent plus par cent mille, tous les ans, apporter l'abondance et la prospérité? qui donnera du secours à leurs pauvres, de l'instruction à leurs enfants?

Mais les gens d Kinsiedeln ne voient pas si loin. Eu Suisse, comme en beaucoup d'autres pays, les populations depuis longtemps sont excitées contre la religion et surtout contre les moines par des meneurs à qui l'on ne fera pas facilement entendre raison ; car, parmi ces hommes , les uns ont imaginé de vendre tout ce que les ordres

I)K SUISSK 309

religieux donnaient, les autres ont assis leur industrie et leur fortune sur les bases que TKglise tend à supprinner. L'aubergiste veut vendre l'hospitalité, le médecin veut vendre la guérison, le professeur veut vendre la science, riiomme de loi veut vendre la concorde et mettre un impôt sur le bon droit, l'écrivain veut vendre le sophisme, le baladin veut vendre le repos et le délassement ^ ; autant d'implacables ennemis pour les hommes d'abnégation, de charité, de paix, d'austérité, qui se consacrent, pour l'amour de Dieu et de l'humanité, au soin des malades, à l'instruction des pauvres, qui recommandent d'éviter les disputes, qui éteignent les procès, qui dirigent les âmes dans la voie étroite du bien, et qui font de la prière et du devoir les plus grands, les seuls plaisirs de l'homme élevé jusqu'à la connaissance de son Créateur.

Quant aux moines d'Einsiedeln, ils vivent de telle sorte, que l'avenir prospère ou sombre ne peut les inquiéter. Occupés exclusivement de bonnes pensées et de bonnes œuvres, ils emploient à faire le plus de bien qu'ils peuvent le jour que Dieu leur envoie , sans demander ce qu'apportera le lendemain. Les religieux sont comme ces phares qui jettent plus d'éclat pendant les nuits d'orage. Si parfois on a vu dans les monastères la vertu décroître au sein des splendeurs, on la voit bien plus sûrement, on la voit infailliblement se relever triomphante sous le vent de l'adversité. Jamais le pèlerin de Notre -Dame des -Ermites n'a trouvé au terme de son voyage des guides plus éclairés, des cœurs plus ardents, des âmes plus saintement pliées à la loi de renoncement et d'amour.

1 II y a sans doute de nobles exceptions. L'auteur de ce li^TC connaît des avocats, des médecins, des savants et des hommes de lettres aussi bons chrétiens qu'on puisse l'être, et certainement bien meilleurs chrétiens que lui. Mais, hélas ! quel petit groupe dans un nombre immense !

En voyant la douce sérénité de ces bons pères, on se rappelle les paroles de l'Écriture : Le juste ne sera point troublé, quoi quH lui arrive par V ordre de Dieu ^

Depuis saint Meinrad, le pèlerinage d'Einsiedeln n'a cessé d'être fréquenté chaque année par un très- grand nonnbre de chrétiens ^. Nous sentîmes une émotion bien puissante et bien pure lorsqu'à notre tour nous pûmes fléchir le genou sur ce sol d'où tant de cœurs purifiés par la pénitence ont élevé à Dieu des prières pleines de reconnaissance, des vœux pleins de foi. Quelque chose qui ne s'exprime point dans le langage des hommes nous fît comprendre qu'en effet le souverain Maître devait regarder avec amour ce coin de t^rre béni , et par l'intercession de Marie y semer ces miracles que toutes les douleurs ol)tiennent de sa bonté. Dans l'ivresse de ce sentiment, un illustre pèlerin d'Einsiedeln, illustre habitant du ciel aujourd'hui, saint Charles Borromée, s'écriait^ : « Après la maison de la Sainte-Famille, qu'on dit avoir été transportée sous d'autres cieux par la main des anges, je ne sache pas d'endroit où mon âme ait été, plus qu'à Einsiedeln , transportée de pieuses ardeurs.

Page 1