LAUSANNE
Lausanne est riante, jolie et pittoresque autant que ville et campagne qui soient au monde. Elle a vue sur le lac, les plaines et les montagnes ; elle est coupée de ruelles étranges, semée de monuments curieux, mêlée d'escaliers bizarres; elle possède une des belles cathédrales qu'il y ait en Europe. Lorsqu'on parcourt Lausanne, quelque chose serre le cœur pourtant!... Lausanne fut catholique , elle ne l'est plus ; elle a un évêché , mais point d'évêque ^ ; une église magnifique , mais point de religion; ou, si l'on veut, une religion, mais point de Dieu. L'hérésie de Calvin règne là comme à Genève, et c'est en dire assez.
Lausanne avait grandi en paix et en liberté sous l'autorité toujours foit douce de ses évéques, dont le pouvoir s'était de lui-même successivement réduit à peu près aux choses spirituelles, lorsque les Bernois, qui avaient déjà fait la facile conquête de presque tout le pays de Yaud , enlevèrent d'un coup de main la ville épiscopale (1" avril
1 Monseigneur l'évèque de Lausanne et Genève est obligé de résider à Fri bourg.
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1636). Les Lausannois ne résistèrent point, bien qu'en ce moment ils parussent encore fort attachés à leur religion. Cependant ils pouvaient, en restant dans le sein de r Église catholique, recouvrer promptement leur liberté si misérablement perdue : un soulèvement, auquel tout le pays aurait certainement pris part, et que les cantons catholiques auraient appuyé, eût suffi et au delà. Mais Vhérésie, que les prédications de Farel n'avaient pu faire pénétrer parmi eux, y trouva de nombreux sectaires dès que les Bernois en furent maîtres. On leur fit, au sujet de leurs privilèges, des promesses cpi'on ne garda point; on leur abandonna quelque chose des biens du clergé mis au pillage, et ils consentirent à tout. Bientôt la perte de la religion corrobora la perte définitive de la bberté. Deux siècles et demi de la plus humiliante oppression punirent cette lâcheté, et Dieu seul peut dire aujourd'hui combien de siècles d'hérésie les puniront encore plus durement et plus honteusement. A la place des prêtres et des moines, qui les gouvernaient doucement, qui les consolaient, qui les instruisaient, qui préparaient enfin, là comme partout, par la charité, la science et la foi , cette émancipation du genre humain, dont TÉgU^e a constiimment fait son but, les Lausannois furent soumis au joug ;issoupissiUit des oligarques de Berne, à l'avidité hautaine des baillis, et, ce qui est pire, aux fléirissures morales que l'esprit de secte mène avec lui.
L'histoire de la réforme du canton de Vaud est excellemment traitée pai* M. de Haller ' : nous ne nous y arrêterons pas. Trois mots peuvent d'ailleurs tout résumer : (lu|)lirité, violence, corruption ; c'est la même chose par-
• Histoire de in réforme protestante tlnns lu Suisse occidentale ^ par
M. .!.• Hallor.
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tout. Les principaux auteurs de ce changement, après les soldats de Berne, furent deux jeunes gens, Farel, Dauphinois, qui avait vingt -cinq ans, et Viret, qui en avait vingt-deux , l'un et l'autre intrépides bavards , ignorants, et qu'on eût dit choisis exprès pour que rien ne naanquât à la honte des apostasies. Ces théologiens inriaginèrent, soutinrent, et firent adopter des articles dont Luther, Zwingli et Calvin ne s'étaient pas avisés. Quand des hommes d'un certain savoir inventent des absurdités, ils observent encore une sorte de mesure, au delà de laquelle il leur semble que l'erreur n'est pas soutenable et saute aux yeux. Mais sur leurs pas viennent les aveugles et les idiots, qui brisent tout, et que la foule suit avec des cris de joie. — Il est des natures étroites et basses qu'on voit courir au pillage de la raison, comme des natures féroces qui aiment la ruine, l'incendie et le sang.