‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 7 sur 79 · LES VOYAGEURS SENSIBLES · texte numérisé non relu

LES VOYAGEURS SENSIBLES

Je me trouvais un jour, dans la voiture de Genève, compagnon d'une dame suisse ou flamande, qui avait bien, sans lui faire offense, l'âge moyen avec quelque chose par-dessus. Il lui restait encore pourtant l'ombre d'un droit aux prétentions de la jeunesse, et elle en usait. Du reste, la créature la plus occupée de vivre qu'il y eût, ne pouvant pas souffrir un grain de sel de moins dans sa soupe, ni un œuf trop cuit d'une demi - seconde , et se faisant partout servir gaillardement : c'était la santé, l'appétit, le sommeil, l'assurance, la tranquillité même. Elle n'avait peur que de verser, ne s'inquiétait que des heures de repas, ne paraissait embarrassée d'aucune affection on ce monde que pour sa caisse à chapeaux. Tout à

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roup (fuelqu'un montrant un clocher nous dit : Voyez Vevey? Et voilà cette grosse femme qui se jette à la portière avec un mouvement si rapide , que nous avançâmes tous la main pour la retenir; mais il n y^ avait pas de danger. Deux massives épaules l'arrêtaient suffisamment de chaque cAté; la tète seule pouvait passer. Après avoir longtemps regardé, elle se rassit pensive, soupirant comme un soufflet de forge , et nous eûmes l'incroyable spect<icle d'un î-entiment de mélancolie dans les petits yeux et sur le petit front d'une Héloise de quarante -cinq ans, car il s'agissait d'IIéloïse au fond de ce cœur tendre : la grosse femme n'avait à Yevey ni ses enfants, ni son mari, ni sa caisse à chapeaux.

J'ai bien ri de cette singulière figure; cependant il faut que j'y songe pour échapper aux mêmes préoccupations. Vevey est une gentille petite ville, proprette, bien assise sur les bords du lac ; le Léman est là plein de grâce et de majesté. 11 s'allonge dans une allée de montagnes, entre doux files de jolis villages qui franchissent, en se donnant la main, des multitudes de collines et de vallons \er\s. De gracieux châteaux élèvent leui*s tourelles au-dessus des arbres; la verdure, la neige, les noirs ombrages, les beaux noms foisonnent dans le cercle de l'horizon ; mais un souvenir fantastique domine tout : c'est celui de Julie d'ÉUmges. 11 semble qu'elle a vécu ici , avec les fausses vertus qu'on nous fait admirer dans l'ignorance et dans TetlVoi des vertus réelles, et qu'un vestige de cette création imaginaire s'est attaché à tout ce que l'on voit. Le guide dit on propres termes : « Les souvenirs de la Nouvelle UHaise donnent un charme particulier à cette contrée, aux yeux des voyageurs sensibles. » Notre grosse dame était une voyngeu^e sensible, et je me trouvais être un voyageur sensible aussi.

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Cette sotte émotion me ronduisit à des réflexions sél'ieuses : pourquoi, même après la prière, se surprend-on à aimer encore ces personnages de roman? ('/est qu'il est difficile de vouloir bien fermement devenir bon et solide chrétien. Nous endormons nos passions sans les vaincre; elles nous entourent d'embûches, et nous sentons, au moindre choc, mille regrets pour les errements du monde s'éveiller en nous. On sourit à des semblants de vertu qui laissent toutes sortes de ressources au vice, et l'on ne se plie qu'en gémissant à la vraie vertu , qui écrase le vice et l'anéantit. Cette Julie, par exemple, qui nous séduit tant, qui nous paraît aimable et grande, qu'est-ce que sa vertu? un appât, une chute possible, probable, justifiée d'avance. Placez à ses cotés, dans le monde, une fille aussi belle, spirituelle et bonne, mais rebelle à la pensée même d'une faute, avant tout soumise à Dieu, ne confiant qu'à Dieu seul le chaste secret de ses combats, chrétienne, en un mot; nous la trouverons d'abord insignifiante, et nous ne saurons même pas combien nous l'honorons pnr là. Nul n'y songera pour en faire une héroïne de roman ; car nul ne pourrait transformer à ce point une vierge pure protégée par la prière Le drame, comme on dit, s'il y en avait un, se passerait d'ailleurs entre son crucifix et son âme; l'oreille seule d'un prêtre en entendrait le récit, jusqu'au jour prochain où le crucifix doit triompher : tout cela n'est pas pour faire rêver agréablement. Infirmes que nous sommes, notre amour et nos souhaits ne vont que bien rarement là où toute notre estime est forcée à s'incliner. Si nous savions en quels Heux l'auteur de V Imitation a écrit ses pages immortelles et saintes, nous n'irions pas nous y attendrir comme à Vevey.

Moins aveuglés cependant, nous tirerions des leçons chrétiennes de tous ces livres coupables qui veulent faiio

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de nos passions une peinture embellie. Les deux héros de Id youveUe Hèloise, à celte bagatelle près qu'ils n'ont pas de religion , sont des modèles achevés. Ils veulent absolument être vertueux, et sans cesse ils s'éhncent à grandes phrases vers le bien. Mais cela ne les empêche pas de commettre i^rnoblement des fautes mortelles, de n'arriver qu'au malheur, de souffrir sans consohtion, sans courage, jusqu'au moment où l'auteur appelle la mort à €^n secours pour n'être pas obligé de les souiller encore plus qu'il n'a fait. Et, dans le renversement d'idées où il nous jette, l'estime et l'affection du lecteur ne reviennent décidément à Julie qu'au moment où , près d'expirer , elle avoue le mensonge de son courage et de sa vertu. C'est qu'en effet cette vertu sans piété devient un misérable calcul de bien-être ici -bas; elle est sèche , elle est égoïste, elle est odieuse; si peu que Julie en possède, on lui en trouve encore trop. Jugez du beau fruit qu'un jeune homme ou une jeune femme arrivant à l'application personnelle peuvent retirer d'une conviction comme celle-là. En y réÛéchissant , en comparant à l'intlexible simplicité des préceptes religieux ces axiomes confus, ces règles de sage-se philosophique, toujours brisées à la moindre aventure et toujours désolantes, on serait tenté de prendre le livre entier pour une longue ironie, car la logique de Rousseau ne l'abandonne pas : il va droit dans l'absurde comme un autre irait droit dans le vrai; il nous montre parfaitement toute l'insuffisance de ses vertus de fabrique ath/»e. Nous nous y trompons cependant , parce que nous voulons être trompés, parce qu'il nous faut des prêtres de mensonge, dont les belles paroles consacrent nos vices, et nous les offrent ave-^ une dévotion sacrilège, en nous disant : « Voil.à le pain de l'Ame et l'id^^al du bien ! « Certes, les misérables isolés que nos lois condamnent tous les

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jours, obscurs agents de la débauclie, ont, moins que ces prédicants glorieux, mérité l'amende, le fouet et la prison.

Il ne manque pas de gens, sans compter les Anglais, qui vont à Home se moquer des reliques saintes, et qui viennent sérieusement soupirer à Vevey. — Pauvre idiote humanité!

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