‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 65 sur 79 · DU DROIT DES GENS EN MATIÈRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

DU DROIT DES GENS EN MATIÈRE DE RELIGION

Dieu nous abaisse par où nous voulons monter, et nous punit par où nous péchons. L'histoire de l'hérésie c'est l'histoire de l'orgueil, et il n'en est pas de mieux faite

pour humilier Tesprit humain. Nous y voyons d'ahord un petit nombre de misérables sans honneur, sans génie, souvent sans savoir, avec la seule effronterie de leurs propres vices, et Tappui des vices et de l'ambition de quelques puissants, détruire les croyances et les lil)ertés, bouleverser les empires, entasser les ruines au milieu des corruptions , changer une religion logique et sainte en un amas d'erreurs stupides qui enchaînent les peuples sous le double despotisme de l homme et des sens. Après ceux-là s'avance une troupe plus odieuse encore , c'est la phalange des écrivains et des philosophes qui entreprennent d'écrire, de justifier et de compléter ce que les autres ont fait. Mille plumes se mettent à l'œuvre; les événements sont contrefaits, les rôles sont intervertis; on défigure audacieusement la vérité, on opprime le bon sens; ce qui n'avait pas été assez calomnié, on le calomnie de nouveau; ce qui était resté debout, on le mine, on le renverse; ce qui était infâme, on l'excuse, on le glorifie; mais tout cela sans gêne et sans pudeur, sans se donner la peine de pallier un mensonge , comme si Ion savait bien que l'homme n'appellera pas du mépris qu'on fait de sa raison, et qu'on peut tout persuadera l'incrédulité. Puis nous voyons nos pères, nos contemporains, nous nous voyons nous-mêmes admettant, en effet, tout ce que ces insolents historiens ont bien voulu nous dire, clabaudant à leur suite, et nous acharnant encore à disperser les pieux débris que nous devrions relever. Du gouffre de nos hontes et de nos misères nous élevons la voix pour glorifier ceux qui nous y ont plongés, pc»ur insulter ceux qui voudraient nous en sortir. Nous nous réjouissons de notre chute; nous honorons comme des libérateurs les impurs agents de notre dégradation. Voilà où en est \vu\w cette intelligence superbe, révoltée contre

DÎHU. Il n'est piège si grossier où elle ne soit tombée aveuglément, si révoltant mensonge qu'elle ait refusé de croire, si absurde folie qui n'ait trouvé des sectateurs et des martyrs, et si vil et si misérable rhéteur dont le monde n\ait fait un dieu, jusqu'aux jours d'opprobre où enfin la matière abjecte a été elle-même divinisée.

Certes, quand la pensée, arrêtée à cette contemplation, pèse dans son immense tristesse et tant de biens perdus et tant de maux à venir, quand elle voit une partie du genre humain s'arrêter subitement sur la voie de la civilisation chrétienne, faire violence à sa destinée, et rebrousser chemin vers le paganisme en blasphémant le Dieu sauveur, on comprend tous les anathèmes dont rftglise prévoyante avait frappé ceux qui sortiraient de son sein; Ton regrette, pour le salut éternel de l'humanité, qu'elle n'ait pu faire encore plus; on se sent près de haïr à l'égal des premiers fauteurs de l'hérésie les lâches souverains qui pouvaient étouffer l'incendie à sa naissance, et qui ne Font pas fait. Dieu jugera ces princes, et nous souhaitons qu'il leur fiisse miséricorde. (Hélas! nous voudrions qu'un jour il put pardonner à tous, même à Luther, même à Judas, éternellement maudit!) Mais c'est le devoir de l'histoire de dire qu'ils ont mal rempli leur mission, qu'ils ont été des conducteurs perfides ou négligents. Ils ont laissé commettre le plus grand crime social qu'il soit donné à l'homme de pouvoir accomplir. Mieux vau<lrait souffrir au sein d'une nation des em poison neui's et des meurtriers, mieux vaudrait y introduire la guerre, y acclimater la peste, y entretenir la famine, que d'y laisser pénétrer l'hérésie. L;i peste, la guerre, la famine, sont réparables et de courte durée ; mais l'hérésie traîne à sa suite, durant des siècles, pis que ces trois tléaux, et de plus perd les âmes et les perd pnui* jamais.

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Cependant il ne naanque pas de gens encore aujourd'hui, même parmi les catholiques et parmi les lettrés, qui croient en toute sincérité que l'Église et les princes fidèles se Uvrèrent sans droit comme sans raison aux persécutions les plus odieuses contre les hérétiques , tandis que ces derniers, innocents et paisibles , ne demandaient qu'à servir Dieu selon leur conscience et les lumières de leur esprit. Ils parlent de massacres, de bûchers et de dragonnades ; ils font un argument de la mort de Jean Huss, et déplorent hypocritement que l'Église ait répandu du sang.

Pour moi, je le dirai franchement et nettement, même avant d'expliquer toute ma pensée : si quelque chose me semble à regretter dans tout cela , c'est qu'on n'ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et que Luther n'ait pas été brûlé comme lui ; c'est qu'il ne se soit pas trouvé en Europe . au commencement de la réformation, un prince iissez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les pays qu'elle avait infectés. Lliércsie de Jean Huss fit périr plus de trois cent mille hommes; celle de Luther en a fait périr des millions , et il n'est pas temps encore de clore la liste de ses victimes : ces millions d'hommes sont morts sans aucune espèce de profit pour le genre humain ; ils nous ont légué des haines, des troubles , des sopliismes, plus d'éléments de crime et de dissolution qu'il n'en faudrait pour faire périr un monde, si la miséricorde de Dieu ne veillait pas sur nous... Chit^'qtie précieux que fussent les jours des hérésiarques, ils ne valaient pas ce qu'ils ont coûté.

Je sais qu'il n'est pas permis de faire le plus j)etit mal pi»ur arriver au plus grand bien : c'est une maxime de l'Église, que les ennemis de l'Kglise oublient lorsqu'ils ratkKjuoni , cl dont ils se souviennent lorsqu'elle se dé-

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fend. Mais d\il)or(l, ce n'était pas TK^dise qui puiii>sait les hérétiques; et ensuite punir les hérétiques, ce n'était pas faire mal, c'était faire justice; c'était prendre contre la révolte, le \ol, l'immoralité, l'assassinat, les précautions nécessaires que tous les gouvernements prennent encore aujourd'hui en pareil cas, lorsqu'ils ne veulent pas mourir et voir mourir l'ordre avec eux. Certes, nul n'a droit de faire périr un seul innocent pour sauver un peuple ; mais c'est le droit et le devoir de faire périr cent coupables, s'il le faut, pour sauver un innocent. Or les hérésies commencent d'ordinaire par un scélérat ou par un fou, et comptent bientôt des miUions de complices qui font des millions de victimes, non-seulement en ce monde, ce qui se pourrait supporter, mais en l'autre, ce qui ne se répare plus.

L'Kglise, instituée par Notre- Seigneur pour maintenir l'intégrité de la loi, a toujours veillé avec la vigilance des anges sur ce précieux dépôt. Dès les premiers siècles, d'^s les premiers jours, elle a eu à le défendre contre l'hérésie, elle l'a toujours défendu par les seuls moyens que Dieu lui ait permis d'employer, sans jamais se dépariir de sa prudence ni de sa modération, sans jamais outrepasser ses droits. Elle ne demandait compte de sa pensée à aucun homme; la pensée appartient à Dieu, qui la jugera. Mais lorsqu'une erreur était publiquement préchée, lorsqu'elle commençait à faire des prosélytes, l'Kglise, craignant encore de donner à cette erreur plus d'importance qu'elle n'en avait, essayait d'abord de l'étoufl'er sourdement à sa naissance par la persuasion. D'ordinaire elle n'y réussissait pas; car il est rare que l'hérésie naisse dans une Ame pure et de bonne foi. L'hérésiarque, enflammé d'orgueil, continuait son œuvre: alors l'Kglise poursuivait sa mission ; elle convoquait solennellement à

son tribunal les duclrines nouvelles : là celui qui les répandait parmi les peuples était questiojiné; on lui prouvait son erreur, on lui demandait de se rétracter, et, s'il refusait de le faire, on le condamnait, ou plutôt on condami)ait sa doctrine, afln que les peuples fussent avertis que cette doctrine était mortelle à l'âme, et qu'ils ne pouvaient Tadopter sans sortir de la communion des fidèles. Dans un temps où l'âme de l'homme était comptée pour quelque chose par ceux qui conduisaient les nations, cet avertissement était de tous les devoirs le plus grand et le plus sacré.

Quant à l'hérésiarque, il était excommunié; l'Église ne s'en (occupait plus que pour lui paidonner un jour, s'il voulait rentrer au giron maternel. Mais où unissait le rôle de la puissance spirituelle , celui du pouvoir séculier commençait. L'Église avait préservé les croyants de la perte éternelle , le prince devait les préserver de la perte temporelle; il devait défendre le repos de ses États, les propriétés, la vie et la liberté religieuse de ses sujets, enfin sa propre autoiiti'. Tout cela était menacé par l'hérésie. Les foudres de l'Eglise laissant vivre ceux qu'elles ont frappt'S, le novateur condamné pouvait encore répandre son venin, se faire des partisans, que dis-je? se doimer une armée, et une armée de fanatiques! Il fallait prévenir ce danger imminent. L'hérésiarque était Siiisi, malheureusement trop tard le plus souvent, et jugé par le pouvoir sfculier celle fois, selon la rigueur des lois séculières. Klles condjinniaient au feu tous les chefs de sectes, comme les premiers incendiaires et les plus grands perturbateurs. C'était la peine du talion.

C'est ce qu*on fit à l'égard de Jean Huss. Le concile de Constance ne le condamna jwint au feu, comme on dit , et ne le fil point hrùler. Mais après l'avoir longuement

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entendu, il condamna des erreurs (|ue Jean Huss ne voulut point rétracter, et le dégrada de son caractère ecclésiastique. Knsuito rempcreur Sigismond le livra au magistrat de la ville, qui le livra au feu sans que le concile l'eût autrement demandé. Sa condamnation par le concile n'était pas même nécessaire, dit un historien prolestant, puisque la sentence était portée d'avance par les lois générales de l'Empire.

Dira-t-on encore que brûler n'est pas répondre? Mais qu'y avait-il à répondre de plus? Lorsque aujourd'hui nos jurys condamnent un écrivain pour quelques lignes jetées dans un journal, auxquelles personne, excepté le ministère public, n'a fait attention, qui sont oubliées de tous ceux qui les ont lues, qui sont justifiées et rétractées à l'audience, si on leur disait que condamner n'est point répondre, ils répliqueraient qu'ils n'ont point à répondre, mais à juger, et ils auraient raison.

Avec un intérêt social bien plus grand, et des lumières personnelles beaucoup plus sûres, l'Église était exactement dans la position de ces jurys. On lui demandait : . Telle doctrine est-elle conforme à la foi ? Elle répondait : Non. Puis le prince, comme le magistrat, appliquait la peine. Cette peine était rigoureuse sans doute; mais le crime aussi était affreux. Nos pères osaient punir ceux qui fabriquaient de fausses croyances, comme nous, qui sommes des sages, nous punissons les fabricateurs de fausse monnaie. Nos pères étaient des fous barbares, nous autres nous sommes des philosophes pleins d'humanité; cela est entendu. Nous sommes inlle.xibles sur le dommage qu'on fait à notre bourse; quant à notie âme, nous y tenons peu, et quant à l'âme du prochain, nous n'y tenons pas du tout. Eux, ils jugeaient différemment; il faut passer quelque chose à l'infirmité des temps où ils

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vivaient. Peut-être même, en étudiant un peu l'histoire, arriverons-nous à leur pardonner d'avoir été presque aussi sévères à Tégard des novateurs religieux que nous le sommes à l'égard des novateurs politiques. De leur temps, ces deux questions, si indépendantes parmi nous. se tenaient étroitement. Ils appelaient les réformateurs des incendiaires, et, à la lettre, ils avaient raison «Un homme, la plupart du temps par orgueil, par ambition ou par ressentiment , attaquait la croyance ; il était seul ; mais après son sermon il comptait vingt disciples; le lendemain il en avait cent, quelques jours après il en réunissait mille, et cette armée de fanatiques, grossissant toujours avec la même rapidité dans la même proportion, atteignait bientôt un nombre effrayant. .Mors les sectaires ne se contentaient plus de se soustraire à la loi commune, ils voulaient imposer partout la loi qu'ils avaient faite. Ils attaquaient l'autorité, dévastaient les églises, assassinaient les prêtres, brûlaient et saccageaient les couvents; ils prêchaient le meurtre, ils donnaient l'exemple d'une hideuse immoralité, ils appelaient l'étranger à leur secours, ils ne se faisaient enfin aucun scrupule de mettre à feu et à sangle monde qu'ils avaient préalablement damné, car tout cela s'accomplissait au nom de Dieu, et les livres sacrés à la main. Ces libertés desprit méritaient Siins doute qu'on y mît un terme. L'Kglise et les princes devaient en préserver la chrétienté.

L'figlise et les princes accomplissaient donc chacun leur devoir, et n^staient chacun dans la limite de leurs droits, l'Église en condamnant Yhcrêsir, les princes ou les gouvernements en punissant YhcrMique, le periurbateur, l'incendiaire, comme ils l'apjK^laient fort justement.

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Cependant il est encore, ce point admis, des gens qui viennent Ijravement dire : I/Kglise,en condannnant Thérésie, n'ignorait pas que Thérétique serait envoyé au feu; donc c'était absolument comme si elle l'y eut envoyé elle-même; donc TKglise allimiait les bûchers et répandait le sang.

A ce syllogisme, de bons et sincères chrétiens répondent, en baissant la tête, que cela sans doute est bien malheureux, que les temps étaient sauvages, et' qu'il est à regretter que les princes ne se soient pas chargés de tout.

Ainsi il aurait fiiUu que rKglise, pour sauver les hérétiques, embrassât elle-même l'hérésie; il aurait fallu que . le concile de Constance, par exemple, par é^ard pour Jean Huss, déclarât solennellement que la doctrine de \Viclef avait été injustement condamnée par le concile de Londres, qu'il adoptât les quarante-cinq articles de celui-ci et les trente propositions de celui-là, c'est-à-dire qu'il renversât Tédifice tout entier de la foi. Autant vaudrait demander au nom de l'humanité, à tous nos tribunaux, de prononcer désormais que le vol, l'incendie, l'assassinat, le parricide et tous les crimes qu'ils ont à juger ne sont pas des crimes.

Il n'est guère plus raisonnable de souhaiter que le pouvoir séculier eût décidé sur des questions de foi. C'était arriver à l'hérésie par un autre chemin , mais tout aussi sûrement. Qui se serait soumis à ces jugements, quand les jugements de l'Église elle-même, dictés par le Saint- Esprit et sanctionnés par les peines éternelles, n'étaient pas universellement respectés? Voyons-nous dans les pays protestants les hommes se peiner beaucoup des décisions et des excommunications de ce qu'on y appelle l'Église établie? Les excommunications empêchent-elles une secte, une folie? leur accorde - t-on , peut-on leur accorder le

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moindre respect? Mais ce n'est pas tout : quel usage terrible les passions et les intérêts des princes n eussent-ils pas fait de ce pouvoir, qu'ils ont essayé souvent d'usurper, et que le protestiuitisme leur a lâchement abandonné? Dans ces temps où les prêtres, sortis du peuple, et rattachés à lui par tant de liens, se faisaient les avocats des droits et des besoins de l'humanité , le prédicateur qui ne craignait point d'attaquer en chaire la conduite coupable des puissants eût été bientôt inculpé d'hérésie; on eût poursuivi comme hérétique le pape lui-même , lorsque des bulles parties de Rome allaient réprimer au loin les exactions des seigneurs, les injustices, les vices et l'avidité des rois. Avec l'indépendance du clergé, l'indépendance et les garanties publiques eussent été perdues.

Catholiques de tous les pays, enfants de l'Église, mes frères, soyons fiers de la mère très- sainte par qui nous sommes les enfants de Dieu; et tandis que des méchants ou des fous l'injurient, prouvons-lui plus de respect et plus d'amour. Allez ! nous pouvons lever parmi les hommes le front que nous courbons à ses pieds ; nous pouvons marcher d'un pas assuré dans la voie qu'elle nous indique; cette voie a toujours été et sera toujours la voie d'honneur, de charité, de lumière et de salut. Là est la liberté, là est l'intelligence, là est la grandeur, là est tout ce qui peut ennoblir et sauver !

Kt vous, rois et princes fidèles, nos frères aussi, mais frères aînés, chargés par le père qui est aux deux de protéger, de défendre et de punir, ne négligez point lessiiges avis de la mère commune; aimez-la si vous voulez que Ton vous aime; honorez-la afin que l'on vous honore, a/ÎM que vous viviez tongucmenl. Votre tache estditficile; plus que tous vous avez besoin de prier et d'implorer les secours d'en haut. Implorez -les donc, et, pour que

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la foi vous ilrfcudc , soyez les défenseurs de l.i loi. Sans doute le temps n'est plus d'en appeler à la force des armes et de repousser le feu par le feu. Lorscju'un membre est gangrené, il faut le couper; lorsque tout le corps est atteint, il faut le laisser pourrir dans son infection. Mais comme vous avez des lazarets pour la peste, ayez-en pour l'impiété. Enfermez-la, autant qu'il est en vous, dans un cercle qu'elle ne puisse franchir. Songez que si vous avez pu préserver une seule Ame de la contagion , et que vous ne l'ayez point fait , vous en répondrez devant Dieu.

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