‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 66 sur 79 · AMES EN PEINE · texte numérisé non relu

AMES EN PEINE

Les voyageurs font voii' à Zurich, au bout de la promenade qui longe la Limmat, le monument élevé à (iessner, cet amant protestant de la nature qui composa des paysages d'un ton si faux et de si criardes pastorales; je fis comme tous les voyageurs. Le monument est ridicule : je ne sais quel vilain pot de marbre élevé sur un gauche piédestal revêtu d'une inscription prétentieuse; du reste, bien digne de l'homme et de ses écrits. Mais la promenade est magnifique , et la Limmat vole comme un trait sous ses ombrages silencieux. En somme, on peut, au risque de paraître honorer Gessner, allei* plus d'une fois rêver par là.

Deux jeunes gens faisaient le tour du monument, et ne paraissaient pas médiocrement s'en anuiser. De loin , à leur franc rire, je les avais devinés Français. Ma joie ne fut pas moins grande que leur surprise, lorsque, arrivé près d'eux, je reconnus Emile et Jules, deux camarades, deux amis de vieille date , deux loyaux et gais caractères, que j'avais plus d'une fois, durant mes courses, souhaités

348 PKLERINAGES

près de moi, dans les bons comme dans les mauvais jours. Il faut être resté quelque temps loin de sa patrie et de tous ceux qu'on aime pour comprendre avec quel bonheur je leur sautai au cou.

« Kt quelles nouvelles de la France ? » leur dis-je d'abord .

Ce fut Kmile qui me répondit; je l'avais laissé fort mêlé aux affaires politiques et aux journaux, où sa plume, à la fois sérieuse et naïve , faisait lire souvent des pages plus chaudes et plus convaincues qu'on n'a coutume d'en rencontrer là. Emile me commença donc une longue histoire mêlée de noms d'hommes, de titres de journaux, de dénominations de partis, choses oubliées dont j'avais grandpeine à me ressouvenir, et que les changements survenus dans les consciences et les intérêts depuis six . mois achevaient de me rfudre ininteUigible.

« Quel est ce jargon, lui dis-je, et que me racontestu? N'y a-t-il en France que des mesquineries?

— Hélas! reprit-il, s'il y a autre chose, nous n'en savons rien. Voilà de quoi nous nous occupons. Maintenant que je suis hors de ce petit cercle d'écriviiins et de meneurs, je vois, comme toi, que nos discussions sont bien misérables; mais j'ignore vraiment si la France s'en aperçoit.

— Le fait est, dit Jules, qu'elle n'en témoigne pas grand'chose , du moins ouvertement. Bien n'indique un travail plus grand dans les esprits, une volonté plus haute. Le gouvernemc^nt se débat on ne sait pourquoi avec les chambres; les journaux l'injurient ; les écrivains font des romans où ils inventent des f(»lies qu'on n'a point encore vues à Charenton, des crimes qui n'ont point encore paru à la cour d'assises, et des systèmes philosophiques comme il ne s'en trouverait pas dans une télé (rAlleiuaiid ou d'Anglais: les partis ruinent l'un après

DK SUISSK 3i9

1 (lutre ce qu'ils pouvaient avoir de l)oiis et honnêtes principes, et se rendent mutueilennent le service de se dégr.ider. Tous les jours un lien se brise, une conviction s'en va, un apostat se déclare, une conscience se vend, une liicheté se commet, une escroquerie inconnue se révèle, un reste de pudeur s'évanouit. Au milieu de tout cela le pays se meut misérablement, il ne sait de quelle façon ni dans quel but. S'il y a une élection à faire, ce sont les intérêts qui la font, ou ce sont des passions plus ineptes et plus brutales que les intérêts. Kien ne sort de nulle part, rien n'éclôt, rien ne grandit , ni dans l'art, ni dans la philosophie, ni dans la politique. Nous n'avons planté que des arbres stériles, nous n'avons creusé que des puits qui ne donnent point d'eau. On dirait que toute virilité a disparu, et que cette époque n'engendrera point, il n'y a d'éclatant et de visible qu'une effroyable volonté d'être riche et de jouir, à qui tous les moyens sont bons; on n'entend qu'un bruit formé de mille et mille voix injurieuses et discordantes; on ne voit que des actions douteuses, des hommes qui appellent courage leur cynisme, et d'autres qui qualifient de prudence leur lâcheté.. . Oh ! triste spectacle, mon ami, et (jui nous réduit à désirer des malheurs capables de nous tirer de là ! Oui, quand je contemple la France eu cet état, j'ai peur de ce que les autres nations doivent en penser. Je voudrais qu'il nous tombât sur les bras une grande guerre, atin que de ce chenil d'aboyeurs on voie au moins sortir quelques lions. — iN'envie point pour ta patrie le sort des autres nations, ni leur estime, dis-je à mon tour; elles ont leurs plaies, qui ne leur permettent pas de voii* les nôtres ou de s'en enorgueillir. Je me suis entretenu depuis six mois avec des hommes de tous les pays, et je n'ai vu que les Français abaisser la France. Le mal est partout; mais

chez nous peut-être il est moindre qu'ailleurs. Nous possédons des ressources que les autres n'ont plus. Tu ne vois rien éclore ; ne t'épouvante pas. Nous avons de patients laboureurs qui te sont inconnus, et je sais plus d'une terre fertile où le grain germe rapidement. Il est une vieille semence qui n'a point donné son dernier épi. Quant à cette guerre que tu désires, souhaite d'y combattre sous la bonne bannière; car elle éclatera, et sera telle que le monde n'en a point vu. La révolution et l'empire n'ont pas moissonné toute l'ivraie que trois cents années d'hérésie, d'athéisme et d'orgueil ont fait croître dans les âmes; le monde ne saurait tenir comme le voilà ; le despotisme et la liberté y sont également intolérables; la sagesse des hommes d'État n'y peut rien : il y aura une de ces œuvres de rénovation qui veulent des martyrs. Mais ce sont là des choses dont nous pourrons nous entretenir une autre fois. Que sont devenus nos amis? Que fait Adolphe?

— Sifllé au Vaudeville, dit Jules.

— Quoi ! il a fait un vaudeville, ce grave jeune homme si naïf, si tranquille, si savant !

— Oui, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'il en a fait d'autres. Un oncle dont il devait épouser la fille se trouvait par hasard à la représentation d'une de ses pièces. A la vue de la morale qu'on y étalait, le bonhomme eut peur de son futur gendre, et n'en voulut plus. Adolphe est condamné au vaudeville à perpétuité.

— Krncst?

— Rn prison pour dettes. Kuiné par le jeu, la mode et les usuriei's.

— Kt sa mère, qui lainiait tant?

— Morlo.

DE SUISSE 3ol

— 0 mon I)i(iU ! iMurto avant, ou après?

— Après !

— J'ose à peine vous questionner sur Alphonse?

— Passé au ministère, dans un moment de gène, et avec éclat.

— Qu'en a-t-on dit?

— Tout ce que peuvent dire des jaloux.

— Et Paul?

— Passé à l'opposition.

— Et Germain ?

— Suicidé pour l'aire parler de lui.

— Et ce lourd Victor ?

— Député.

— Député! — Celui-là?...

— Et probablement bien en voie de fortune; car, depuis que je lui ai fait sa circulaire , sa profession de foi et sa harangue de remercîment aux électeurs, je ne le vois plus.

— Denis?

— Denis dépensait, quand je suis parti, son dernier billet de mille francs, pour faire annoncer le troisième volume de poésie qui doit sans faute Télever à la gloire.

— Pauvre fou ! que fera-t-il après?

— S'il ne fait pas les discours de Victor, il faudra qu'il se jette à l'eau.

— Je n'en trouverai donc pas un dans l'état où je l'ai laissé !

— Si; tu retrouveras Henri calme, tranquille, gai comme toujours. Seulement il ne prend plus qu'une chaise à la messe, et ne mange plus qu'un plat à son dîner, parce qu'Ernest lui a enlevé la moitié de sa fortune. Mais ce qui bii reste sera tout à ta disposition comme par le passé. Ses pauvres ne se sont point aperçus de son accident-

— Noble cœur! c'est le meilleur de nous tous.

— Oui , et le plus sage et le plus heureux ; mais il n'y a que justice.

— Et vous enfin, mes amis, qui vous amène en Suisse? Toi surtout, Emile, il me semble que tu devrais être à Paris maintenant ?

— Tu ne devinerais jamais, me dit Emile, moitié souriant, moitié triste, ce que je viens faire par ici. J'y viens chercher une conviction.

— Une conviction î Mais je t'en ai connu une des plus robustes. Je t'ai vu dévoué jusqu'au fanatisme, et à ce point qu'un jour, si je n'avais pas été plus sage que toi, nous nous serions coupé la gorge pour un personnage et pour des idées qui ne valaient certainement pas cela.

— Cet heureux temps n'est plus. Un jour, moi qui avais marché sans broncher, bien certain d'être dans une voie de justice, de patriotisme, de raison et d'humanité, je me suis réveillé embarrassé de mille doutes. 11 me sembla que je me trouvais dans un chemin assez tortueux , que tout ce que j'avais préconisé n'éLait pas parfaitement bon, que tout ce que j'avais combattu n'était pas parfaitement mauvais. Je voulus éloigner cela comme une hallucination, comme une faiblesse; mais je sentis aux premiers pas que la conscience me man(|uait. Je persévérai quelques jours encore; mes tourments s'accrurent, et je commençai à mal dormii*. Alors vint à njoi un de ces honnêtes entrepreneurs de convictions qui descendent dans tous les partis, comme les mineui*s dans toutes les mines pour y chercher le iilon d'or. Il me confia qu'il allait dresser une nouvelle exploitition, et me propi»sa de m'y associer; parce que, disait-il. étant homme d'affaires, il avait besoin d'un homme d'esprit. Jr le priai de m'expliquer ce qu'il attendait de moi : c'était à peu près le

I)F SUISSE .ri 3

contraire de tout ce que j'avais fait, dit et pensé jusqu'à ce moment.

— Kh bien?

— Eh bien! il y avait d(; grands avantages; je voyais de tous les côtés des apostîisies analogues, et de plus criantes, faire joyeusement vivre ceux qui les commettaient : j'acceptai.

— Vraiment !

— Attends donc, et donne-moi ta main î Cette acceptation fut comme un éclair qui, en m' effrayant, me fît voir où j'allais. Je m'arrêtai. Je me mis à réfléchir sur moimême; je fis l'inventaire de mes croyances. Je ne trouvai que des lambeaux déchirés, des restes rompus, im pêlemêle de contradictions qui venaient de tous les partis et qui ne pouvaient satisfaire aucun parti , des noms honorés parmi mes anciens adversaires, des cœurs connus et méprisés parmi mes anciens amis; bref, une tendance à l'éclectisme capable de me faire chasser de toutes les opinions. Évidemment je ne pouvais continuer nia route; évidemment aussi je n'en pouvais prendre une nouvelle. Je regardai autour de moi , cherchant une tribune où un homme dans ma position pût dire toute sa pensée; je n'en trouvai point. Nous n'avons pas encore songé en France à faire la coterie des honnêtes gens.

il iallait donc me résigner à ce qu'on m'avait proposé, étoutlér à la hâte ce qui me restait de scrupules, devenir r instrument mercenaire d'un homme d'argent, faire tous les matins ma pensée du soir, sans songer à la pensée de la veille, et sans m'occuper de la pensée du lendemain; distribuer l'éloge et le blâme, la flatterie et la calomnie, au hasard des haines et des intérêts de cet homme ; rire de la vérité comme du mensonge; n'avoir plus qu'une demi conscience et qu'une demi-liberté; enfin me ravaler au

rôle le plus indigue, le plus parricide, le plus traître que j'aie jamais imaginé, et prendre pour mou compte tout le mépris que j'avais versé sur ceux qui le jouent. Il fallait cela, ou attendre qu'une seule pensée, qu'une seule conviction se formassent de tout ce qui était en moi. Mais attendre à Paris, c'était m'exposer à trop de tentations. Cette mêlée a des charmes, mille passions vous y poussent; on n y est pas aisément spectateur lorsqu'on peut y être combattant. J'avais un peu d'argent, par je ne sais quel hasai'd ; je fis mi effort , je laissai là mon entrepreneur, je pris la diligence, et me voilà.

— Brave garçon ! et cette conviction que tu cherches s'est-elle faite, Tas-tu trouvée?

— Pas l'ombre ! au contraire , depuis que je regarde tout cela de loin et par-dessus les frontières, il m'est venu cent raisons de ne rien adopter. Je suis plus que jamais de tous les partis, excepté du parti de ceux qui les font tous.

— Mais quels sont tes projets maintenant? Songe à notre vieille amitié, et parle avec franchise.

— Franchement et sérieusement, je suis triste et fort embarrassé. Je n'ai point de fortune; mais en revanche je ne manque pas de prodigalité. Accoutumé à dépenser l'argent comme je le gagnais, je me suis d'une piirt crt^ des besoins assez grands , et j'ai perdu de l'autre les moyens de les satisfaire. Voilà la position. J'avais cru tiu'il me suffirait, pour vivre, d'un encrier, d'une plume et d'une vérité. Aujourd'hui la vérité me manque. Le reste , sans elle , ne m'offre qu'un iissez ignoble moyen d'existence, et je n'en voudrais piis user. Cependîmt que faire hoi*s de là? comme cinqu uile de nos amis, je ne suis bon absolument qu'à gouverner les empires. J'ai appris à juger, non à faire; à critiquer, non à produire. Je donnerai tant qu'on voudra deux pages admirables sur le

bb SUISSE ^55

premier sujet venu ; mais s'il faut en écrire trois, je serai stupide, et si l'on m'en demande quatre, je n'y arriverai jamais. .le n'ai donc ni le temps ni le pouvoir d'entreprendre rien de solide et de grand. Faire des vaudevilles ou des mélodrames avec Adolphe, pour être sifflé conjointement, cela me répugne; faire des romans, j'y suis peu propre, et cela ne nourrit guère; faire du commerce, cela ne va pas comme un article sur la question des sucres bruts; travailler de mes mains, je le voudrais; mais je n'y aurais point de courage, et d'ailleurs il faudrait apprendre un état. Pourtant j'ai droit de vivre, après tout. Pourquoi la société a-t-elle été si stupide que d'offrir aux jeunes gens l'appât terrible d'un gain sans travail, d'un pouvoir sans responsabilité, d'un professorat sans savoir? Si je n'avais pas trouvé sur mes pas cette tentation funeste, j'avais du talent, de l'intelligence, du cœur, j'aurais travaillé, j'aurais fait des choses utiles, je serais hors de peine aujourd'hui. Au lieu de cela, j'ai perdu la moitié de mon talent; je hais le travail patient et modeste; j'ai besoin de l'atmosphère des tripots politiques; j'aime ces combats de rhéteur et (pourquoi le cacherais-je?) le prix qu'on y met; enfin je ne sais plus si j'ai une conscience. A qui la faute? La société veut du sophisme, de la passion, des haines, des mensonges, des troubles, elle en aura : elle sème l'opprobre, elle le récoltera; elle paie l'infamie, on la lui vendra.

— Ainsi, malheureux, tu n'auras reculé devant la honte que pour t'y plonger plus avant! Au moins, sais-tu bien à quoi tu t'engages? Sais-tu qu'à ce métier on perd non-seulement son honneur, mais sa force, mais son esprit? As-tu vu quelques-uns de ceux qui t'ont devancé dans cette voie ? Que leur reste-t-il au bout de la route qu'ils ont si vite parcourue? Qui les estime? qui les plaint?

Que peuvent -ils devenir? Invalides, méprisés, blessés d'une honteuse guerre, repousses par tous les drapeaux pour les avoir tous servis, ils n'ont pas même gardé un morceau de pain de tant d'or puisé partout. Cet or maudit s'est changé en feuilles sèches dans leurs mains , et les voilà vieux bouffons, ou précoces vieillards, risée de ceux qui leur succèdent, dédain de ceux qui les ont usés, au bord de deux abîmes entre lesquels il faut choisir : le suicide ou la mendicité.

— Ecoute, me dit Emile les yeux étincelants, la voix émue et me serrant la main ; je sais tout cela ; mais je vendrai chèrement mon âme. Cependant trouve -moi seulement une vérité à laquelle je puisse me consacrer, trouve-moi dans ce monde pourri une cause juste à laquelle je puisse me dévouer, elle me tiendra lieu de tout; je ne demanderai rien pour la servir : plante une conviction dans mon âme, je ne veux que cela. Mais cette vérité, si tu ne l'as pas, toi, qui fais le docteui*; cette conviction, si tu ne peux me la donner..., je suis décidé, ne me dis plus rien.

— Kcoute à ton tour, toi qui veux faire le martyr, écoute bien : moi j'ai ce que tu cherches, je puis te l'indiquer, le veux-tu?

— Parle !

— Prends-y garde. Je sais une vérité certaine, grande, irréfragable, cent mille fois prouvée. Je sais une cause dans ce monde qui est la cause de tous les bons , de tous les justes et de tous les souffrant^;, une cause qui est le génie des forts et la force des fiiibles ; mais elle exige des sacrifices qui semblent durs, et il faut s'y dévouer tout entier. Vois si tu es bien sur de tes résolutions; si tu peux te piisser du gain, renoncer aux plaisirs, à la gloriole, au tracas; si tu te sens Gipable, comme tu

Page 1