I)K SUISSE
dis, de vivre et de mourir pour ramour de la vérité.
— Parle!
— Songe bien que tu seras honteux de toi-même, si, après que je t'aurai nommé cette cause et fait toucher au doigt cette conviction, tu recules devant elle et mets en avant des subterfuges pour y échapper.
— Mais parle donc !
— Laisse auparavant notre ami Jules me raconter pourquoi je le vois à Zurich. Je lui vois un air de tristesse qui n'annonce pas une âme en bon état, et je veux savoir ce qui le fait souffrir.
— Mon histoire n'est pas plus gaie que celle d'Emile, dit Jules. Je ne suis pas ici pour mon plaisir, mais pour ma sûreté.
— Quoi ! as-tu fait la folie de conspirer, toi?
— Oui, j'ai eu la folie de conspirer malgré moi contre la lâcheté des calomniateurs et l'insolence des avocats; j'ai eu la folie de vouloir me faire justice, parce qu'on me la refusait ou qu'on ne m'offrait qu'une justice dérisoire; j'ai eu la folie de vouloir d»^fendre mon honneur dans un pays où l'on veut que l'honneur se paie et se vende : en un mot, j'ai appelé en duel un homme qui m'avait outragé; je l'ai tué, et les tribunaux me poursuivent. Voilà pourquoi je suis ici \
— Tu as tué un homme!... Dans quel pays vivonsnous! D'une douzaine d'amis que nous étions, tous honnêtes et bons, tous en voie heureuse, plus de la moitié sont perdus, déshonorés, ruinés ou près de l'être; les autres sont affligés; un seul [>ro&père, c'est le moins capable et le moins généreux .
— Que pouvais-je faire? continua Jules. Un procès mit
< Voir Appendice.
ma famille et moi en présence d'un homme infâme. Ce misérable, connaissant bien le temps où nous sommes, imagina de se faire une arme de la position politique de mon père. Il calcula qu'ayant à se prononcer entre un scélérat et un honnête homme, les journaux prendraient parti contre Thonnête homme qui est leur adversaire, en faveur du scélérat qui viendrait le calomnier, et que de cette façon, s'il n'était pas lavé, il serait au moins vengé. Il ne se trompait pas. Il prit pour se défendre un de ces avocats habitués à faire circuler le crime dans le labyrinthe des lois ; une de c^s providences du vol et de l'assassinat qui passent leur vie à creuser sous chaque article du Code une secrète issue par où leurs ignobles clients puissent échapper à la répression. Que te dirai -je? • nous fûmes mis sur la sellette, au-dessous du fripon que la justice y avait appelé. Mon noble père, dont tu connais le cœur et dont tu sais la vie, fut déchiré, vilipendé, couvert de calomnies et d'injures. Les journaux se jetèrent comme des chiens sur cette réputation pleine d'honneur dont un valet de bourreau leur faisait curée. C^n répéta tout au long les discours de Tavocat, on les commenta; on y ajouta ce qu'il n'avait pas osé dire; on défigura nos réponses; des paroles que nous n'avions pas prononcées nous furent attribuées; cela se répandit de journal en journal dans la France entière; bref, aux yeux de tous ceux qui ne nous connaissent pas, nous eûmes la honte du procès, et quatre à cinq cent mille de nos concitoyens nous croient des malhoimétes gens, uniquement parce que nous n'avons pas voulu tolérer d'audacieuses escroqueries.
Mon père, regardant de haut les hommes et les choses, restait tranquille, et ne paraissait ni étonné ni aftligé; mais ma famille était dans la désolation, et pour moi,
je cherchais avidement le nioyfii de rétablir la vérité, .l'allai trouver l'avocat, principal aizent de toutes ces infamies, je lui demandai réparation. Il me dit qu'il n'avait pjis excédé les bornes de la défense, et m'offrit de prouver devant le public ou devant les tribunaux (jue mon père n'était pas un fripon. Ainsi il me fallait entre- [)rendre de lutter seul contre une centaine de journaux déjà prévenus, déjà engagés contre nous dans cette querelle, ou de faire un nouveau procès, renouveler ces scandales, subir de nouveau toutes ces injures encore accrues, dans l'espoir incertain d'obtenir une condamnation dont mon adversaire se serait ri, une amende de quelques milliers de francs qu'on nous aurait jetée comme une compensation suffisante de notre honneur perdu ! Je ne le voulus pas , je n'avais rien à attendre d'une publicité qui n'existait que contre nous. Je forçai ce misérable à se battre, et, comme je te l'ai dit, je l'ai tué.
Mais la France est gouvernée aujourd'hui par une bande de sophistes poltrons qui veulent user sans crainte et sans ménagement de leur pouvoir. Ils ont environné de franchises le seul terrain où ils sachent combattre, afin que personne n'y soit aussi fort qu'eux; qui ne manie pas la parole ou la plume avec la même dextérité doit baisser la tête et passer sous leur joug. Attaquer les droits souverains de 1 insolence est crime de lèse-majesté. Coupable de ce crime, on me poursuivit. Les tribunaux qui n'auraient pas su défendre mon honneur me demandaient pourquoi j'avais versé le sang. Le jury m'acquitta, je fus traduit devant une autre cour. Voyant alors qu'il y allait au moins de ma liberté, je m'enfuis. Ob ! je ne puis te dire tout ce que j'emportai de rage et de haine dans mon cœur contre les lois, contre les hommes, contre la société, contre la patrie tout entière,
3fio i»ki,kki.\a(;es
fiui laisse tant de bas sicaires l'avilir dans la personne de ses meilleurs citoyens. Oui, de pareils faits renversent tout dans le cœur. Pendant plusieurs jours je me sentis un besoin exécrable de tuer des Français, et si nous avions eu quelque guerre, je me serais offert à l'ennemi... Voyons ! toi qui es calme et désintéressé en tout ceci, à ma place qu'aurais-tu fait?
— Que puis-je te dire, mon pauvre et cher Jules? Le duel est un crime qui participe à la fois du suicide et de l'homicide, et qui n'est jamais permis.
— 11 faut donc, reprit alors Emile, souffrir en silence tout ce que la richesse ou la force voudra oser ? Certes, je ne suis pas partisan du duel; mais telle qu elle est, avec tous ses inconvénients, je préfère la morahté du duel à celle des jugements par lesquels on veut le remplacer. Ne criez pas que les spadassins sont maîtres de la vie des gens; les spadassins sont maintenant fort rares, et un honnête homme a toujours la faculté de leui' répondre honorablement par des coups de bâton. Mais les rhéteurs et les avocats sont d'autres spadassins qui seront toujours maîtres de nos réputations, si nous n'avons pour les faire taire que des brochures et des arrêts. C'est par le duel (jue nous gardons encore un peu de politesse et de pudeur. Avec mon épée on me respecte partout ; mais qu'on me m'enlève, et je suis à la merci du fort qui viendra me frapper dans l'ombre, à la merci du riche qui se moquera de payer Famende pourvu qu'il m'injurie. Avec mon épée je n'entends que dos paroles décentes, sans mon épée il faut (jue j'apprenne la langue des portefaix. Kt puis, irai -je demander justice aux tribunaux d'un outrage secret fait h ma famille, d'un regard brutal jeté sur ma femme ou sur ma sœur? Irai-je dévoiler au grand jour et livrer aux appréciations d'un avocat les infamies
i)K srissK ;toi
qufi jo puis seul connaître et (jue je veux seul punir? Espère-t-on nous amener entin , nous autres hommes de France, à solliciter des ju^es, comme le font les Anglais, le prix de ces affronts (jui ne se nomment pas"^ Qu'on règle judiciairement l'usage du duel, qu'on le ramène autant que possible aux belles et loyales conditions des jugements de Dieu, à la bonne heure! Qrïou mette un frein à la triste insolence de la tribune , de la presse et du barreau, ce sera mieux encore. Mais qu'on entreprenne de supprimer le droit de légitime défense dans une société comme celle-ci, déjà livrée à la matière par tant de bouts, en proie à tant d'insolents, et gangrenée de tant de lâchetés , c'est vouloir lui donner le coup de grâce, lui enlever à la fois l'honneur et le courage, et la jeter sans défense aux genoux de la force physique et de l'argent. — Est-ce là ce que tu veux?
— Non, répondis-je. Si je condamne les duellistes. j«' tiens également insensés les présomptueux qui se croient de force à dompter par quelques articles de loi des frénésies que toutes leurs institutions sociales tendent à développer. Je pense, comme toi, que la résurrection des lois contre le duel est une entrepri?e d'avocat eflVayé, et je crois qu'il n'^n résultera pas grand' chose. Cette fantaisie judiciaire fait trop belle part à l'insolence; il y a chez nous un sentiment de dignité qui ne s'y ploiera jamais. Quelques lâches seulement en protiteront, et, d'un autre côté, il est à craindre que nos cerveaux brûlés ne se battent exprès pour braver les tribunaux et courii double danger. Je n'approuverais pas davantage le duel légal et les jugements de Dieu, dins un siècle où l'on ne croit pas à Dieu.
— Alors que veux-tu?
— Je veux qu'au lieu d'imposer aux hommes des lois
contraires à tous leurs préjugés, et qu'ils n'accepteront pas, on les soumette dès Tenfance, par une éducation religieuse , à leurs devoii's envei^ Dieu et le prochain ; je veux qu'on leur grave profondément dans le cœur qu'audessus de la justice humaine, insuffisante, il en est une autre, infaillible, dont il faut respectueusement attendre l'arrêt; je veux qu'ils apprennent à ne \^s se croire condamnés par une iniquité , à ne pas se venger d'un crime par un crime ; et je veux que des hommes de cœur comme vous sachent tout de suite ce qu'il faut tout de. suite apprendre aux enfants.
— Je me doutais que c'était là ta fameuse vérité , dit Emile.
— Pensais-tu, repris-je, que, pour fermer vos plaies et sortir ce monde de son bourbier, j'aurais bien pu en inventer une autre en voyageant ? Toi , qui cherches une conviction, croyais-tu que j'allais te proposer de te faire républicain, phalanstérien . doctrinaire, saint- simonien, théophilanthrope, humanitaire, ou du tiers parti? Et toi, qui es meurtrier et qui as des remords malgré l'appai'ente justice de ton action, que peux-tu espérer aujourd'hui des conseils d'un honmie <]ui ne te parlerait pas de Dieu"? — Oui, mon secret est tout dans un mot, et je vous le livre avec la conviction profonde (ju'il peut seul vous guérir, tous s^iuverdans ce monde et dans l'autre : fiiitesvous chrétiens!
— Quand nous irons à la messe le dimanche, et quand nous mangerons du p<iisson les jours maigres , s'écria Jules, nous serons bien avancés'. Tu es fou.
— Mes bons amis, il ne faut pas seulement aller à la messe et faire maigre; il faut jeûner et aller à confesse, et surtout faire ce que vos confesseui^s vous diront; il faut prier, il faut devenir humbles, et patients, et chari-
tables; il faut servir Dieu par vos talents, et plus encore par votre cœur.
— Et après ?
— Après, Emile, tu sauras triompher des besoins qui te poussent aux vilaines actions; tu no diras plus qu'un homme a droit de reprendre en argent ce que la socicHé lui a pris en vertu; tu seras convaincu, beaucoup plus que tu ne Tes en ce moment , qu'il n'est jamais permiï» et jamais avantiigeux de vendre sa conscience ou sa voix ; tu retrouveras l'amour du travail, tu retrouveras la paix, tu garderas l'estime de toi-même; tu te sentiras, dans ta misère, au-dessus de tout l'or du monde; et enfin tu verras renaître, sous l'aile d'une conviction qui ne chancellera plus, un talent dont tes amis pourront s'enorgueillir. Après, Jules, tu seras plus content de toutes choses, tu braveras le jugement des hommes, et tu te confieras dans une justice plus forte qu'eux : le courage te viendra de rendre le bien pour le mal, et peut-être que Dieu te délivrera du remords.
— Tu me parles toujours de remords. 4e ne t-ai pas dit que j'en eusse.
— Tu as au moins des regrets ; car, même à n'en juger qu'avec la sagesse humaine, ce meurtre n'a pas rétabli tes affaires. Te voilà banni, ta famille est dans l'inquiétude, les héritiers de ton ennemi te le feront payer plus cher qu'il ne valait, c'est encore là une spéculation qu'on fnit assez volontiers; tu n'en sortiras donc, après beaucoup d'embarras, cpj'avec une grosse somme; et, par-dessus, le remords viendra, s'il n'est déjà venu. N'aurais-tu pas mieux fait d'agir en chrétien et d'attendre patiemment le jour de Dieu? Que sais-tu si ce jour n'était pas proche et terrible? Que sais-tu s'il n'aurait pas plu au Tout- Puissant de toucher le cœur de ce misérable et d'en faire pour
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ton père et pour toi un instrument de gloire et de réparation? Oserais-tu dire que Dieu n'aurait pas su te faire justice, quand tu vois par tes troubles, tes agitations, tes vicissitudes et toutes tes peines, qu'il fait déjà justice de toi? Crois-tu en Dieu, Jules?
— Oui.
— Et toi , Emile ?
— Qui n'y croit pas?
— Ceux qui vivent comme s'ils n'y rroyaient pas peuvent être soupçonnés de ne pas y croire. Si Dieu est, croyez-vous qu'il soit bon?
— Je le crois, dit Kmile.
— Je le crois, dit Jules après avoir un moment hésité. Nous souffrons bien sur la terre; mais Dieu ne peut pas ne pas être bon. C'est l'homme qui est mauvais.
— Dieu î mon Jules. Maintenant vous accordez sans doute que Dieu, qui ne peut pas ne pas être bon, ne peut pas davantage ne pas être juste, et que l'homme ne peut être mauvais que contre sa fin propre et contre la volonté de ce Dieu juste et bon. Croyez-vous que Dieu soit juste?
— Oui, dit Emile.
— Je ne sais, dit Jules, je vois le mal triompher auda rieusementetles méchauts mourir tranquilles.
— {)iio'\\ tu sais qu'il y a un Dieu, tu s<iis qu'il est bon, et tu ne sais pas qu'il est juste ?
— Le mal a du pouvoir, ajimta 1^'mile; mais il ne triomphe pas. Si le mal pouvait triompher, la terre tout entière serait depuis longtemps son empire. Les méchanis auraient dévoré les bons, comme les animaux féroces du désert ont détruit la nice des gazelles, et déjà s'entre-dévoreraient.
— Ajoute que pour soutenir le monde en cet état, pour (|u'il pût subsister dans le mal, il faudrait un pouvoir
supérieur à celui du démon, c'est-à-dire de Dieu injuste. Cette terre serait déjà Tenfer, aucune vertu n'y rafraîchirait le cœur, nous n'aurions l'idée du bien que comme d'une chose impossible à l'humanité, tandis qu'au C(jntraire nous voyons des saints. Un Dieu de bonté peut-il avoir pour les saints et pour les scélérats le même cœur et les mêmes récompenses?
— Mais pourquoi y a-t-il des scélérats ?
— Je te répondrai quand tu m'auras dit pourquoi il y a des saints : le bien n'est- il pas aussi difticile à faire que le mal? faut-il moins de courage, moins de volonté? (^eux qui restent bons ne pourraient-ils pas aussi facilement devenir mauvais? — Est-ce une chose au-dessus des forces de l'homme, que la vertu? Ce que le plus grand saint a fait, tu peux le faire si tu le veux. Or, si Dieu a mis en toi cette force, ne doit-il pas te demander compte un Jour de son emploi? — Encore une fois, Jules, crois-tu que Dieu soit juste?
— Oui.
— Maintenant est -il besoin de vous prouver, à vous qui avez de la logique dans l'esprit et de la générosité dans le cœur, qu'il ne suffît pas à l'homme sensé de reconnaître, avec Robespierre, l existence de VÈtre suprême. et de vaquer du reste à ses affaires, d'obéir à ses passions, de contenter ses désirs, comme si cet être suprême n'existait pas? Un athée est un fou; mais quel nom donner au déiste qui se vante d'avoir assez d'intelligence pour comprendre un Dieu bon, juste, tout -puissant, et qui se conduit néanmoins comme si ce Dieu, dont l'œil le suit, n'avait ni puissance, ni bonté, ni justice; qui se gouverne dans la vie bien plus par la crainte des lois humaines que par le respect et l'amour des lois de Dieu/ Vous comprenez facilement qu'un père juste et bon doit
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vouloir et veut être aimé; qu'un maître qui punit et récompense doit vouloir et veut être servi. Vous comprenez encore que le père a dû, dans sa bonté, vous rendre son amour facile; que le maître a dû, dans sa justice, vous laisser sa loi et même des interprètes de sa loi, aHn que vous puissiez toujours connaître et le chemin qui mène à lui, et le chemin qui vous éloigne de lui. Eh bien ! mes amis, c'est cet amour qu'il faut sentir, si vous voulez être heureux; c'est cette loi qu'il faut observer, si vous voulez être justes ; c'est cet amour et c€tte loi qu'il faut enseigner à ceux qui les ignorent , si vous voulez servir l'humanité.
— Écoute, dit Jules, il y a du vrai dans ce que tu dis là; mais je ne suis pas convaincu.
— Dis-moi ce qui te paraît obscur, j'essaierai de m'expliquer mieux . En tout cas , si tu veux de bonne foi en avoir le cœur net, j'aurai bientôt fait de t'adresser à quelqu'un qui ne te laissera plus de doutes.
— Oh! comme tu y vas! veux-tu déjà m'envoyer à confesse?
— Certes, je le voudrais, et de tout mon cœur, et je ne croirais jamais t'avoir rendu plus grand service. Mais fais toujours tes objections. »
Et comme Jules cherchait un peu trop longtemps : « 11 t'est aisé, dit Emile, de nous réduire au silence; nous ne sommes pas théologiens.
— Quelle plaisanterie! suis-je théologien, moi? T'aije cité des textes? t'ai-je accablé sous l'autorité des conciles? Oois-tu que j'aie jamais fouri*é le ne2 dans une controverse, et que jamais je songe à membarnisser de ce qui a été dit pour ou contre l'existence, la toute-puissance, la justice et la bonté de Dieu? 11 y a quelques mois tu m'as vu tout aussi ignorant en ces matières que tu peux l'être
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toi-même. Quai-jc fait dopuis lors? Je me suis simplement demandé comment j'étais sur la terre, pourquoi j'y étais, et j'ai prié. L'étude est bonne; mais elle n'est pas si nécessaire. Le bon sens est chrétien, mon ami, chrétien orthodoxe, qui plus est. C'est encore une chose où éclate admirablement la bonté de Dieu. Le plus illettré des paysans catholiques te dira tout ce que je t'ai dit, et mieux que je ne l'ai dit; car il sera plus ancien et plus humble dans la foi , il aura mieux réfléchi et prié plus longtemps. Mais n'êtes-vous pas honteux, ou plutôt aflligés, vous qui avez tant étudié , d'être pris au dépourvu sur des matières comme celles-là? de voir qu'aujourd'hui vous songez sérieusement pour la première fois à une chose qui est, vous n'en pouvez douter, la chose la plus grave, et même la seule chose grave de la vie, et que vous n'y songez que par hasard? Vous êtes des hommes intelligents, il ne faut pas tout vous dire. Réfléchissez seulement à cela : pensez que la société qui vous a élevés se trouve, à quelques hommes près, dans le même état; pensez que cette ignorance est particulièremeut le mal et le vice de tous ceux qui, par le droit ou par le fait, dirigent la France; vous comprendrez où sont nos dangers, d'oii viennent nos misères, à quoi tient notre impuissance, et vous aurez peut - être ainsi quelques lumières sur l'unique remède qui peut nous sauver.
— L'unique remède ! voilà comme vous êtes, vous autres dévots. Vous façonnez le caractère de Dieu à la rigueiir des vôtres ; vous voulez plier le monde entier à la loi de fer qu'on vous forge dans les confessionnaux ; vous donnez à la puissance céleste le goût des vengeances humaines. Il vous faut des austérités, des privations, des punitions, des haires, des ciliées, un enter. 11 n'y a plus de joie, plus de liberté; le moindre penchant est un péché; le
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moindre défaut, un crime. Eh bien! moi, je ne crois pas Dieu si exigeant. Je pense que Tamour de Jésus-Christ n'a point fait de catégories entre ceux qu'il voulait racheter, que la \\e ne nous est point donnée à condition que nous nous la rendrons odieuse, et que nous ne serons pas punis par Dieu pour suivre des penchants qu'il a mis en nous : je pense enfin que tout honnête homme qui suit la loi naturelle, écrite dans son cœur, sera sauvé sans qu'il soit besoin de messe, ni de confesseur, ni d'expiation.
— Tu ne te doutes guère, Jules, toi qui n'es pas théologien, comme le disait Kmile, que tu viens de déployer en quelques mots toute la science du théologien Luther, et de cent autres théologiens ses devanciers, ses continuateurs et ses émules. Ce qu'ont imaginé ces grands hommes, tu viens, à peu de chose près, de l'inventer en te jouant : ce n'était pas plus difficile que cela. Tu peux te dispenser de les lire , tu as résumé parfaitement ce qu'ils ont écrit.
— Eh bien! c'étaient des hommes de sens.
— Tu te flattes beaucoup. Mais exjuninons Ui doctrine. En ce qui concerne la pensée sur les cathohques et les rigueurs que leur mauvais caractère prête à Dieu , je le dirai d'abord que tout dévot qui n'est pas aussi patient . doux, charitable pour les autres que sévère pour luimême, est un faux dévot. La loi de fer qu'on nous forge dans les confessionnaux, et qui, selon toi, rend la vie odieuse, nous semble plus douce à mesure qu'elle est plus pesante. Elle nous commande de remplir tous nos devoirs envers Dieu, et ces devoirs envers Dieu renferment tous les devoirs possibles envers le prœhain; elle nous interdit la déloyauté, la calomnie, la haine, Timpureté, tout ce (jui fait la honte, le malheur et le trouble de l'exist^nice: mais elle ne nous défend ni le bonheur d'aimer siiiute-
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ment, ni celui d'accomplir le bien; elle fait une vertu de l'espérance, et de l'infortune une consolation; pour un désir mauvais qu'elle arrache du cœur, elle y met d'immenses joies; pour un plaisir douteux et passager qu'elle réprouve, elle procure un bonheur éternel et infini. Voilà comment la loi de Dieu règle la vie du chrétien. Si cette vie ainsi réglée te semble odieuse, de quel droit accusestu la société qui suit d'autres errements? De fjuoi te plains-tu? Pourquoi souffres-tu? La société se dispense de ces prescriptions maussades ; elle ne fait pas ce que fout les dévots et ce qu'enseignent les prêtres; comme toi, elle ne croit pas Dieu si exigeant : d'où vient que tu la condamnes et que tu te montres plus exigeant que Dieu?
Tu tiens à tous tes penchants, tu ne veux pas les réprimer, parce que Dieu les a mis en toi : si tu étais malade, renoncerais-tu à te guérir parce qu'il y a dans le corps humain un penchant à la maladie? Si tu étais père, et que ton enfant eût un penchant au vol, renoncerais-tu à le corriger, lorsqu'il t'aurait dit qu'il veut garder ce penchant parce qu'il Ta reçu de toi? L'avocat qui t'a calomnié suivant son penchant, l'en as-tu puni parce que ton penchant à toi était de le tuer?
Mais alors tout est bien, tout est bon. Chaque homme dans le monde suit le penchant qui l'enti-aîne. L'injustice n'est qu'un mot. Tu te trompes en disant que Dieu est juste et bon. Dieu a créé la terre et la laisse subsister uniquement pour amuser ses yeux du mal qui s'y fait... Il ne me reste plus qu'à expliquer pourquoi Jésus-Christ s'est donné la peine de soufTrir et de mourir.
Quanta la loi naturelle des honnêtes gens, quesignifiet-elle en présence de la théorie des penchants, ([ui est la loi naturelle des scélérats. L'établis- tu pour nous donner
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le consolant espoir qu'on peut se sauver en faisant le bien comme en faisant le mal ?
— Tu me fais dire des folies. Je ne prétends point que les méchants resteront impunis.
— Ah î il y a donc une justice di\ine à présent, une justice qui punit le crime, tandis que lajustice des hommes ne punit que la maladresse tout au plus. Mais dis-moi si lu la trouves bien entière et bien satisfaisante, cette justice de Dieu, qui punirait les hommes uniquement parce qu'ils sont nés méchants ou le sont devenus. Évidemment, pour que Dieu puisse punir, il faut qu'il ait offert aux méchants un moyen de se corriger, qu'il ait donné aux bons un moyen de se préserver. Évidemment aussi , ce moyen de salut ne consiste pas seulement dans la loi naturelle. La loi naturelle est impuissante au milieu de ce monde plein de périls et de séductions; il est mille circonstances où elle reste en suspens sur les limites du bien et du mal, mille difGcuUés de conscience qu'elle ne pfut résoudre; elle ne dompte ni la vanité, ni l'orgueil, ni l'égoïsme; enfin elle n'a pas de sanction certaine. Aussi vois comme elle est obéie et ce qu'elle produit. Emile, et toi, et tous nos amis, pour ne pas chercher plus d'exemples, vous l'avez certes bien profondément gravée au fond du cœur. Où en étes-vous cependant? L'un s'est suicidé, un autre s'est perdu d'honneur, un autre prêche l'immoralité en plein théâtre, un autre méconnaît ceux qui l'ont obligé, un autre a trahi son parti, un autre s'est vendu, un autre veut se vendre, un autre est meurtrier, et dans tout cela pas un malhonnête homme! Dans le nombre, qui est resté pur, sage, heureux? Celui qui, ne se l>c»rnant pi^ïint aux conseils insuflismts de la lui naturelle, uu plutôt suivant, de tous ces conseils, le plus fréquent , le plus grave et le moins écouté, a voulu consUunmeut pratiquer
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la véritable loi d'amour et de justificition, la loi révélée, la loi écrite, la loi instituée par Jésus-Christ, et prêcliée tous les jours à la terre par ses représentants; celui qui assiste à la messe, celui qui fait pénitence, celui qui se confesse, en un mot, car c'est là le véritable, et, vous me I ermettrez de le répéter, ïunique moyen de salut.
Comprenez donc que vous éles entourés d'embûches, de tentations; que vous êtes accablés de devoirs toujours pénibles lorsqu'on ne les porte pas avec la pensée de Dieu; que le mal est entraînant, que vos passions conspirent sans cesse contre vous, que votre raison vous trompe, que votre esprit vous abuse, et que vous devez nécessairement tomber à chaque pas si vous n'êtes sans cesse encouragés, soutenus, éclairés par un guide vigilant.
Encore une fois, la loi naturelle ne peut être ce guide; car elle est muette, ou reste étouffée au milieu du tumulte de vos passions. On n'est pas vertueux d'ailleurs sans une certaine grâce du Ciel qu'il faut sincèrement demander et courageusement poursuivre; et cela est juste, puisque la vertu chrétienne est déjà le bonheur, c'est-àdire là paix et l'espérance ici-bas. Celui qui ne vole pas et n'assassine pas croit ordinairement avoir fait tout ce que la loi naturelle prescrit. Mais le vol et l'assassinat ne sont défendus que par deux commandements; or il y en a dix, auxquels il faut obéir, sous peine de trouble et de malheur en cette vie et de souffrances éternelles en l'autre. Et ce n'est pas tout de garder les commandements et de ne pas faire le mal, il y a encore les vertus qu'il faut observer, il y a encore le bien qu'il faut faire, et faire bien.
Songez- y, mes amis, cela est sérieux; il n'y a rien d'aussi sérieux dans la vie. Voyez comme vous chancelez,
comme \ous tombez avec vos qualités naturelles et votre philosophie; voyez comme beaucoup d'autres sont tombés ou vont tomber. Si tous avaient pratiqué la loi de Dieu, si vous l'aviez pratiquée vous-mêmes , si vous aviez confié vos actions et vos projets à quelque bon prêtre, et suivi les conseils qu'il n'aurait pas manqué de vous donner, combien de fautes n'auraient pas été commises ! combien de malheurs ne seraient pas arrivés ! Voulez-vous être lavés du passé, préservés de Tavenir? Voulez- vous rentrer dans la voie du bien , ou y marcher d'un piis toujours plus ferme? non-seulement il faut croire, mais il faut pratiquer. Il le faut absolument.
— Je ne le pourrai jamais, dit Emile.
— Jamais je n'oserai, dit Jules.
— Dites que vous ne voudrez pas : car pourquoi ne pourriez-vous ce qu'ont pu tant d'autres moins hardis et moins forts que vous? Quel nouveau converti n'a douté de sa persévérance et craint les moqueries? Mais la persévérance est un don que la prière obtient ; quant aux moqueries, elles sont bien rares, bien faibles, et ce qu'elles offrent de plus })énible et de plus dangereux, c'est qu'on est toujours tenté de s'en enorgueillir. Le converti est mi voyageur qui après une longue course se retrouve enfin dans l'enclos de s;i maison : encore quelques pas, il franchira le seuil, il embrassera sou père, il reverra sa famille, il reprendra s;i place resiée vide au foyer. Si la fatigue l'accable et qu'il tombe avant d'arriver, les anges de Dieu, (pii remplissent cet enclos béni, comme autant de domeslicjues fidèles, le relèveront et le porteront à sa famille qui l'attend. Comment pourrait-il se décourager? Comment se laisserait -il arrêter par les railleries d'une troupe d'insensés qui lui crient de revenir sur ses pas et de poui^uivrc avec eux, dans la
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honto, dans les ténèbres, dans la houe, de misérables joies dont il sait le néant? Il les plaint, et passe en priant pour eux.
Que lui importent la lassitude, Tisoloment, la misère? Il retourne à son royaume d'innocence et d'espoir. Ce dénué peut déjà faire aux puissants de la terre l'aumône d'une prière que le Ciel entendra; ce condamnéa retrouvé le vieux titre de famille qui lui donne place au rang des élus; ce roi détrôné va ressaisir sa couronne éternelle. Le monde peut lui jeter ses mépris, faire briller à ses yeux ses hochets de clinquant, présenter à sa bouche ses coupes d'ivresse; il ne l'entend pas, il ne le voit pas, il ne se détournera plus.
Oii sont aujourd'hui, parmi les peuples, le courage et la grandeur? Où sont, parmi les hommes, la science et l'amour de l'humanité? Là où est la foi catholique. Où sont les convictions durables? Dans la foi catholique. Où vont les esprits généreux? A la foi catholique. Quel faisceau se grossit et se serre tous les jours, et ne s'éparpille pas sous le vent délétère de la pa>:sion et de l'intérêt? Le faisceau cathohque. Ne sont-ils pas dignes des sympatbies d'un noble cœur, ces catholiques de Pologne, d'Irlande, d'Espagne et de Prusse, qu'on voit lutter si courageusement? Ne sont- ils pas dignes de l'attention des esprits élevés, ces orateurs sacrés dont renseignement surgit comme une eau pure au milieu de tant de Ilots bourbeux, et qui, dans ce monde où toute puissance appartient au talent delà parole, ont dédaigné la conquête assurée d'une grande fortune, afin de pouvoir instruire partout les pauvres et consoler partout les souffrances? S;ivez-vous qu'en ces jours d'égolsme avide il est encore des missionnaires, et que notre France, si abaissée aux goûts de la matière, produit encore des martyrs?
374 PÈLKRI.NAGES
Ah! non -seulement il est doux, mais il est beau d'être chrétien.
Mes amis, cette société a banni la justice et la charité, elle n'est point faite pour vos cœurs, n'y restez pas; elle vous a blessés déjà, n'attendez pas qu'elle vous tue. Laissez-la dans son or, dans son ambition , dans ses plaisirs, dans ses misères ; et tandis qu'elle s'agite malade sur sa couche, où le repos ne descendra point, rejetez le breuvage qui Tenivre, brisez le joug des maîtres qu'elle s'est donnés , servez Dieu , servez vos frères , commencez ainsi par vous-mêmes la réforme de tout ce qui vous semble odieux et coupable ici-bas; sauvez-vous enfin, et vous en sauverez d'nutres, car vous serez bénis.
Maintenant je vous ai dit tout ce que je sais dire, mai> non pas tout ce que je devine et tout ce que je sens : cela est infini ! D'autres répondront à tous vos doutes, lorsque, convaincus que le mépris ou l'ignorance de ces choses ne sont point permis à un être pensant, vous voudrez enfin déchirer le voile que j'ai soulevé. Permettez à mon ancienne et fidèle amitié de demander à Dieu que ce soit bientôt. Un chrétien ne peut souhaiter autre chose pour ceux qu'il aime le plus.