‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 69 sur 79 · BALE · texte numérisé non relu

BALE

Si je parle de Bâle, il est à craindre que je n'en fasse un portrait de fantaisie, je n'y suis resté qu'un jour, et ce jour m'a semblé bien long : la France était si près ! Un célèbre auteur dit des Anglais qu'ils ne se trouvent bien que chez eux. Je ne sais pas comment un Anglais peut se trouver bien quelque part. Quoi qu'il en soit, j'afûrme que nul autant que le Français n'est affamé de l'air natal. Nous nous moquons du patriotisme comme de toutes choses, pour deux raisons : premièrement, nous ne manquons pas de concitoyens qui sont très-capables de nous en dégoûter; secondement, nous avons certaines prétentions à la largeur d'esprit qui nous portent à mépriser tout ce que nous sentons de naïf et de sincère en nous; mais, en définitive, sans chanter nos campagnes et nos montagnes, nous aimons terriblement le pays Nous avons beau le bouder; au plus amer de notre rancune, pour le dernier de ces chenapans qui nous font rougir, nous irions encore faire le coup de fusil sur la frontière et beaucoup plus loin. C'est d'un vieux chevalier de Saint-Louis (jue je le tiens : il sortait de page, lorsque la révolution lui tua père et mère, brûla son château et le força do s'expatrier, emportant pour tout reste d'une grande fortune les habits (ju'il avait sur le dos. Celui-là peut-être pouvait garder (juelque ressentiment, et dans l'armée de Coudé, où il servait, son histoire était i\ peu près celle de chacun. « p]h bien! disait-il, loi*squ'un détachement do l'armée républicaine frottait, connue cela n'était pas rare, ces pauvres l*russiens, c'éUiit

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fête parmi les émigrés; nous ne pouvions nous empêcher d'en être contents, et fort contents... Après tout, ces diables de Prussiens étaient très-bêtes : de quoi se mêlaient-ils? »

11 fait bon voir nos Français lorsqu'ils ont passé deux mois à l'étranger. Au commencement c'était superbe : Oh ! le beau ciel ! oh ! les beaux sites ! oh ! les belles gens ! plus d'émeutes, plus de bruits, plus de journaux, plus de vaudevilles ! qu'on est bien ! que je voudrais passer mes jours ici ! Attendez que cette furia se soit épuisée ; ce ne sera pas long : l'enthousiaste commence à soupirer aux nuages que le vent emporte vers le beau pays de France : Où vont ces oiseaux? d'oii vient cette brise? Oiseaux joyeux, brise embaumée, de mon pays ne me parlez-vous pas? Alors ce sont des regrets infinis : le ciel italien n'a plus de douceur; l'air des Alpes n'a plus d'attraits; le monde entier n'offre plus rien qui soit digne d'être vu. N'était le sentiment des convenances qui défend de passer près d'un tableau de Raphaël sans le re garder, et de côtoyer une ville célèbre sans y entrer au moins pour un instant, le pauvi'e exilé revolerait tout d'un trait oii l'attendent son portier, ses journaux, son sergent-major, et, mieux que tout cela, le pur accent français, le premier venu avec lequel il pourra causer sans dictionnaire, et avoir de l'esprit; car ce qui fait surtout que le Français ne se plaît pas à l'étranger, c'est qu'il y perd en grande partie le charme de la convei*sation, cette fine fleur du langage courant qu'il aime tant à répandre et à flairer. Il est comme un chanteur continuellement aux prises avec un air qui n'est pas noté pour sa voix. Le duc de Saint-Simon raconte spirituellement l'histoire d'un seigneur qui, après s'être bien ennuyé en Italie, regagnait à toute bride Paris et la cour, persuadé

qu'ailleurs on ne vivait pas. Sa chaise se brise à l'entrée d'une de nos petites villes inconnues : il va s'établir à l'auberge, faisant rage contre l'accident qui retarde de quelques heures sa félicité. Le lendemain , il pouvait repartir ; mais il ne s'était pas ennuyé à l'auberge , et puis il avait reçu des visites, il fallait bien les rendre; il les rend donc à loisir, s arrêtant où les gens lui plaisent, et ne se défendant même pas de quelques invitations à dîner. Cela prend huit à dix jours. Au bout de ces dix jours, il tombe malade. Toute la ville s'émeut, on va le voir, on T entoure des soins les plus affectueux; souffrant, on le guérit; guéri, on le fête; on le reçoit de l'académie; on le met des réunions de charité. Pour lui, charmé d'une ville où l'on a tant de politesse, de bonne grâce et d'esprit, il y loue un appartement, bientôt il y fait IxUir un hôtel ; bref, sans plus songer à la cour ni à Paris , il y demeure trente -cinq ans; il y est encore... dans le cimetière de l'endroit. Quel homme sage! Mais, sagesse à part, trouvez donc hors de France, et Rome exceptée, une ville où l'on en puisse faire aut^int! Un Anglais, un Allemand, un Suisse, retourneront avec joie dans leur patrie; c'est un des sentiments naturels que Dieu donne à l'homme pour Tatlacher à beaucoup de dévoila. Mais l'Italien, le Suisse, l'Anglais, l'Allemand, auront besoin de leur maison, de leur ville, de leur canton. l*our le Français, l'air natiil est partout en France. Nous avons un lien commun que les autres peuples n'ont pas. Malheureusement l'individualisme nous gâte ce trésor.

Quant à BAle, pour y vivre, il ne suffit pas d'être Suisse, m'a-t-on dit, il faut être Mlois. L'aspect de cette ville est étrange. J'y suis arrivé par un beau jour d'été, après aviàr traversé une campagne pleine de poussière, de soleil et de brnifs jnvrnx; j'y suis arrivé avec la pensée charmante

que je n'y resterais pas longtemps. Cependant, malgré l'été, le soleil et le voisinage de la France, Bâle me parut lugubre au delà de toute expression. Pourquoi? je l'ignore en vérité ; mais certainement il y a dans Tair de cette ville quelque chose d'ennuyeux, de soucieux et d'attristant. On y observe beaucoup de mouvement sans bruit, beaucoup de richesse sans éclat, beaucoup de grandes maisons fermées et qu'on dirait désertes. Tout cela sent sa forêt Noire, son Allemagne et sa réformation. 11 semble que le Rhin, ce fleuve des légendes, y raconte en passant toutes les noires histoii'es qu'il connaît, et dans le nombre il en est beaucoup que Haie elle-même lui a apprises. Bâle a de sombres annales : pestes, tremblements de terre, discordes civiles, guerres politiques et religieuses, hérésies, sectes, et, pour finir, Tamour de l'argent! — Les Bàlois font la banque avec ivresse ; tandis qu'ils calculent, comptent, supputent, agiotent, entassent l'or pour le revendre, les Bàloises s'ennuient beaucoup. Elles consument leur vie à regarder dans la rue , non en se mettant à la croisée, ce qui ne serait que médiocrement amusant l'hiver, mais au moyen d'un petit miroir qui, placé à l'extérieur des fenêtres, fait passer dans le salon tout ce qui vient, bêtes et gens, battre ou salir le pavé.

Les anciens Bâlois , les Bàlois catholiques , au milieu de leurs guerres, de leurs pestes et de leurs tremblements de terre, menaient plus gaiement la vie. iEneas Sylvius Piccolomini, qui fut pape sous le nom de Pie II , et qui passa plusieurs années à Bàle en qualité de secrétaire du concile, en a fait un charmant tableau. « Tout récemment, dit-il, on a embelli la ville de plusieurs promenades semées d'arbres verdoyants et couvertes d'un joli gazon : les branches des chênes et des ormes, artistement étendues et projetées en dehors, produisent des

ombrages épais : rien n'est plus agréable pendant les grandes chaleurs que de se retirer sous ces frais bocages pour se mettre à couvert des rayons du soleil. Dans ces promenades, la foule des jeunes gens se rassemble, soit pour célébrer quoique fête, soit pour se divertir; là ils s'exercent à courir, à sauter, à lutter, à tirer de Tare , à dresser des chevaux. Les uns lancent des traits, les autres montrent leur force en jetant de lourdes pierres; plusieurs jouent à la paume, non point à la manière des Italiens, mais ils placent à une certaine distance un cercle de fer, et chacun cherche à y faire passer sa paume, qu'il pousse avec une raquette de bois; le reste de la jeunesse chante, ou fait galerie autour des joueurs. Ces sortes d'assemblées se forment fréquemment et en diverses places de la ville. Les jeunes filles se réunissent aussi dans les prairies, où elles s'amusent, soit à chemter, soit à danser.

« Les nobles ont deux salles d'assemblée. Tune pour l'été, l'autre pour Tliiver, dans lesquelles chacun paie son écot. Dans une autre rue, ils ont bâti un grand hôtel où se donnent souvent des bals, auxquels ils invitent les plus belles femmes de la ville : celles-ci s'y rendent dans la plus brillante parure, couvertes de pierreries et de bijoux, comme s'il s'agissait des noces les plus magnifiques.

« Les Balois aiment la religion, portent beaucoup de respect à ses ministres, vont tous à la messe, fréquentent les églises non seulement les joui's de fête, mais tous les jours, et vénèrent les images de plusieurs Siiinls. On ne peut pas leur reprocher beaucoup de vices, si ce n'esl peut-être un peu trop d'inclination au culte de Bacchus. Du reste, ils sont fidèles à leur parole, ils ne savent pas refuser ce qu'ils ont promis, et ils aiment mieux avoir

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de la probité quo d'en faire parade. Contents de ce que la fortune leur accorde, ils conservent leur bien sans désirer ce qui appartient à autrui '. »

.4^neas, s'il revenait aujourd'hui, trouverait ses chers Bàlois un peu changés; et ce qui l'aflligerait le plus, ce serait d'avoir peut-être contribué à ce changement, en leur faisant (1450), sans mauvaise intention, le cadeau funeste d'une université. Oui, funeste, il faut bien le dire, au risque d'outrager les lumières. Cette université, qui brilla tout d'abord d'un vif éclat, contribua puissamment, une centaine d'années après sa fondation, à l'introduction de la réforme dans le canton de Bâle. Il y avait là un tas de beaux esprits fraîchement versés dans les lettres païennes, fort avides de refaire à leur guise l'ÈgUse et la foi. Ils l'entreprirent, et contribuèrent pour leur part aux beaux résultats que nous voyons. Parmi eux se distinguait le docteur de Rotterdam, Érasme, ce Mélanchthon catholique : exemple notable des vanités du savoir et de la raison , quand ce stuc brillant n'est pas appliqué sur la pierre solide de la foi. Krasme, en effet, comme Mélanchthon, son contemporain, égaré par l'orgueil de la science, et se confiant plus aux ressources d'un esprit curieux qu'à l'humble soumission d'un cœur fervent, fureta longtemps dans le doute, et peut-être s'y laissa prendre par la mort. Beaucoup de personnes pensent que c'est la peur seulement et le désir d'être tranquille qui le retinrent dans le sein de l'Église; c'est par peur aussi que Mélanchthon n'y rentra pas. Peut-être y avait-il chez tous les deux un fonds de sentiments bons et honnêtes; mais l'orgueil entraîna dans le même naufrage les vertus et les talents.

> Nous empruntons cette tnidnrtion au Confn-vntrur fiti^se.

Les principaux artisans de la réforme , à Bâle , furent Œcolampade et ce Kœpflein (Capito) qui regrettait si naïvement de ne voir la plupart du temps aucune différence entre un ministre de l'Évangile et un garçon boucher. Pauvres têtes ! qui se donnèrent bien du mal pour enfanter quelque chose de bien absurde et qui les désola souvent. Capito, particulièrement, laisse parfois percer des regrets si sincères, qu'on est presque aussi tenté de le plaindre que de le mépriser.

11 paraît assez, à ce que rapporte .Eneas Syhius, et à ce que Ton voit maintenant , que les Bâlois ne sont pas corrigés de leurs vieux défauts, et qu'ils n'ont pas gardé toutes leurs vieilles qualités. Mais, sans m 'arrêter davantage à ce sujet, qu'il me serait encore difficile de traiter, quand bien même je pourrais le faire avec des lumières que je n'ai pas, je les plains seulement d'avoir perdu la gaieté, les fêtes joyeuses, les mœurs sociales d'autrefois; car je ne pense pas que leur sauvagerie protestante soit un résultat de l'amélioration des mœurs. Dieu, qui est la vertu, nous a donné une loi de confiance et de charité; les hommes soumis à cette loi doivent nécessairement s'aimer, par conséquent se voir avec pkiisir : des frères se réunissent volontiers. Les réformateurs, qui ne ressemblaient guère à Dieu, ont fait tout le contraire : ils ont apporté la méliance, et l'isolement n'est devenu un goût (jue pour avoir été une pivcaution et une nécessité. Triste sauvegarde, loi'squ'il n'y a que celle-là !

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