D. JUAN DE MERLO
En 1428 entra dans les murs de IWle un aivalier jeune et beau, que s«i mine fière, son galant équii^ge, toute sii persoiHic enfin , annonçaient être aussi haut de
MR SLISSF 301
rang que de cœur. Arrivé sur la place du marché, il arrêta son magnifique cheval devant l'hôtel de ville, et, regardant tranquillement la foule qui s'était accrue autour de lui, il sembla y chercher en vain un visage connu. N'en voyant pas, il prit le parti de se présenter luimême : « Je suis Espagnol , dit-il à haute voix ; j'ai parcouru cent pays, j'ai vu cent villes; mais je n'ai rencontré nulle part un brave qui pût tenir tête à D. Juan de Merlo. »
Ce propos ne plut à aucun de ceux qui l'entendirent; D. Juan avait à peine fini de parler qu'un gant vint tomber à ses pieds. C'était celui de Henri de Kamstein, fils d'un bourgmestre, et le plus jeune d'une race où la valeur n'avait jamais manqué. L'Espagnol releva poliment ce gage du combat qu'il demandait, et l'on s'occupa d'en régler les conditions. Il fut convenu que les deux champions se rencontreraient sur la grande place de la cathédrale, le dimanche avant la Sainte-Lucie, et qu'il y aurait un coup de lance, trois coups de hache, quarante coups d'épée. Guillaume, margrave de Rœthlin, Jean, comte de Thierstein,Thuring, baron de Hahveill, Rodolphe de Ramstein et Égloff de Rathsamhausen furent établis juges du camp.
Lorsqu'on sut qu'une si belle joute allait avoir lieu , chacun voulut y assister. On vit accourir les curieux en nombre tel, que le sénat dut prendre des mesures de prudence, d'autant plus nécessaires, que tout le pays d'alentour était en fermentation. Bâle avait, cette annéelà, beaucoup d'ennemis au dehors et beaucoup de factions au dedans. Le jour du combat veim, on ferma cinq des sept portes de la ville , et l'on doubla la garde des deux qui restèrent ouvertes; une forte patrouille de cavalerie eut ordre de parcourir les rues; on plaça des scn-
392 PKI.KHINAf.ES
tinelles sur les tours et sur les clochers, afin de prévenir les surprises de l'ennemi; on ôta les cordes des cloches, pour que les factieux, en cas de mouvement, ne pussent sonner le tocsin ; le pont du Rhin fut garni de soldats , vingt bateaux armés croisèrent sur le fleuve, et divers détachements battirent l'estrade de tous côtés. Au milieu de tant d'embarras, il ne vint en pensée à personne de confier D. Juan de Merlo à quelques sergents de viQe, qui l'auraient conduit respectueusement jusqu'à la frontière d'un territoire voisin.
Sur la place de la cathédrale on avait disposé le champ ; c'était un espace de soixante pas en carré entouré d'une barrière à trois ouvertures, et gardé par cinq cent*, hommes de troupe de la ^ille. Une estrade où flottait la grande bannière de Bâle était occupée par les juges du camp avec le bourgmestre et la plupart des sénateurs, tous en armure complète; une autre était destinée aux chevaliers étrangers; on y voyait beaucoup de grands et célèbres seigneurs des environs. Aux croisées des maisons, sur les toits, sur la place, partout une foule immense attendait.
Enfin la barrière s'ouvrit, on fit silence, les deux champions s'avancèrent fièrement. Ils se battirent vivec courage, employant successivement, comme il était dit au cartel, la lance, la hache et l'épée. Mais ils avaient tous deux tant d'adresse et des forces si égales, qu'ils ne parvinrent point à se blesser, quoique l'intention n'y manquât nullement; les juges ne purent dire lequel était victorieux. Cependant, par courtoisie, on voulut accorder à l'étranger l'honneur de ce grand jour, et le vieux comte de Thierstein, élant descendu dans la lice, donna l'accolade à D. Juan.
Après lui avoir emprunté cette dernière anecdote, je
DK SIJISSK 303
laisse ici Bridel et son recueil, avec qui j'ai voyagé plus souvent comme un adversaire que comme un ami. Hridel sait et dit beaucoup de choses de son pays, qu'il aime; mais comme écrivain français , c'est un Suisse, et comme philosophe, c'est un protestant. Kn déclarant qu'il m'a fourni beaucoup de faits, j'acquitte ma dette; en ajoutant que ces faits sont la plupart du temps vus de travers, je satisfais à la vérité.