FRIBOURG
Fribourg est par excellence la ville catholique de la Suisse, comme Genève y est, depuis Calvin, la capitale de l'hérésie. 11 est curieux de les visiter l'une après l'autre. Le contraste saute aux yeux tout d'abord. Autant la ville protestante a de mouvement, de charrettes, de boutiques, de cafés, de bruit et d'éclat modernes, autant Fribourg est calme, tranquille, reposée, pleine de vieilleries naïves. Rien n'y semble neuf. Ce qui est fait d'hier a tout de suite un caractère traditionnel et ancien, qui montre que le présent est fils légitime du passé. C'est le propre des pays catholiques : ils conservent , tandis que les réformés sont sans cesse en travail de refoute et d'amélioration. Les uns et les autres n'ont rien à faire de mieux. Cela , sans doute, est plus exactement vrai des idées et des mœurs; mais il y paraît toujours plus ou moins aux usages. On ne garde pas la foi des ancêtres sans garder quelque chose de leurs coutumes, qui maintient la chaîne des temps.
Les hôtes accoutumés des deux viQes sont aussi dillërents que les deux villes elles-mêmes se ressemblent peu. L'une comme l'autre voit accourir dans ses murs des hommes politiques, des écoliers, des savants, des exilés. Mais à Genève atiluent les démolisseurs, les philosophes, ceux qui veulent défaire les sociétés, ceux qui veulent
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transformer les croyances, ceux qui ne cherchent dans la science que des nomenclatures, des dates, des mots, ceux qui ne cherchent dans la vie que du bruit et des richesses, puis enfin quelques-uns de ces vaincus du négoce et de l'agio, qui ont tout sauvé fors l'honneur. A Fribourg, petite Rome silencieuse et cachée, viennent des hommes qui ont échoué à vouloir replacer les États sur leurs vieilles bases, de pauvres soldats, athlètes obscurs, ignorés même de leurs vainqueurs, et qui savent seuls au monde, avec l'ami dont ils reçoivent Taumone, que l'exil les a frappés; des familles de France retenues au lieu où leurs enfants puisent une éducation chrétienne , dont les sources sont fermées ou trop rares chez nous; des chrétiens séparés, qu'une conviction courageuse ramène au sein de l'Église mère, et qui ont dû fuir les reproches , les outrages, les secrètes et accablantes persécutions du foyer; de pieux vieillards et déjeunes hommes pleins de croyance, avides du savoir suprême, et voués pour la plupart aux travaux de l'apostolat; des bonnes gens satisfaits d'une humble aisance, qui désirent achever doucement leurs jours à l'ombre des mure saints où ils ont reçu le baptême et appris la loi. Population désormais plus soucieuse de l'éternité que de l'avenir humain, qui a besoin de temples toujours ouverts, de prières recueillies, d'encourageantes promesses, qui aime à rencontrer souvent une chapelle sur ses pas , et qui dirige volontiers ses pi'omenades vers l'endroit du chemin où s'élève une croix.
Un passe à Genève, on demeure à Fribourg. L'étranger y reçoit d'une société plus hospitalière uu accueil plus avenant, (lela est tout simple. Les rapports sociaux s'éta- Uiblissent sur la confiance, et la confiance naît d'une connaissance réciproque. Or de bons catholiques se cou-
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^' naissent promplement, il ne faut quun peu d'aniénité et de savoir-vivre pour rendre intime une liaison d'où le soupçon est tout d'abord naturellement exclu. Entre protestants et philosophes il n'en est pas ainsi. Deux hommes, fussent -ils protestants et philosophes jusqu'au bout des ongles, n'ont aucune raison pour se croire en
U communauté d'opinions, de pensées, ni surtout de morale. Tous les catholiques vont à la même messe, les protestants ne vont pas tous au même prêche. Ils ne sentent point entre eux le lien fraternel de la foi religieuse; le ciment de la charité catholique ne les unit pas; on ne se reconnaît pas ; on ne se confie point au nom de Luther comme au nom de Jésus; et, quels que soient du reste les charmes de l'esprit et du caractère , on reste armé contre l'étranger de cette prudence froide et cassaute, si bien à propos recommandée par la sagesse du monde. Lorsque tout au plus on se croit en sûreté avec des amis d'entance, comment ouvrir sa maison au premier venu des pays lointains? — Sainte fraternité chrétienne, à combien de projets insensés les hommes et les nations, fatigués de leurs haines, u'ont-ils pas demandé en vain ce que tu nous gardes si facile et si près !
Indépendamment des personnes , on aime à Fribourg son aspect, le pêle-mêle de ses rues tortueuses, le labyrinthe de ses longs escaliers ; on aime ce silence qui laisse entendre le bruit des cloches et les gazouillements des écoles; on aime ces maisons de pierre grise, dont la porte ornée de cuivres luisants et les fenêtres parées de tleurs semblent fermées au tracas de la vie. Chaque quartier fourmille de surprises charmantes : le paysage a les aspects les plus divers et les plus gracieux. Vous contemplez la Sarine avec ses humides falaises couromiées de verdure ; plus loin une belle montagne s'étend au sein des vastes
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plaines aperçues par -dessus les toits; à quelques pas de là un épais bouquet d'arbres s'élève bien haut sur \otie léte, et un moment après la flèche d'une église est au niveau de vos pieds. Vous rencontrez un bon capucin sortant fort affairé d'une maison de triste apparence, un prêtre questionnant des pauvres, un jésuite conduisant à la promenade une troupe d'écoliers, un liguorien méditant les yeux baissés et qui passe sans vous voir, une servante, ou un paysan , ou une dame qui sort de l'église tenant encore son chapelet. Vous ne voyez presque jamais un garçon de dix à vingt ans qui ne porte un livre et qui nagite avec son compagnon quelque point d'histoire, de grammaire ou de théologie; mais il interrompt toujours sa discussion, si animée soit-elle, pour vous saluer en passant. Du reste, ni équipages, ni guenilles, ni maisons très -somptueuses, ni mendiants. Nulle trace des affreuses et répugnantes industries qu'un voit exercer dans les grandes villes. Il n'est pas de pays où le travail, la richesse et la misère soient moins apparents.
L'empreinte religieuse et nationale dont T influence du clergé marquait autiefois les viUes est presque pai'tout, en Suisse, très-visible encore; mais elle m'a paru plus profonde à Fribourg. On y conserve de vieux usages touchants; les petites chapelles commémoratives sont nombreuses; les croix, les madones, les grands crucifix garnissent les chemins; chaque église, peinte et sculptée selon rmtelligentc coutume des anciens temps , offre à celui qui passe, comme à celui qui piie, une histoire parlante de Dieu, des mystères et des saints. Euflu il n'est pre^que pas un monument consacré à 1 utilité publique où l'un n'ait trouvé niuyen d'attacher quelque bon souvenir et quelque salutaire leçon; les fontaines, fort numbreuses, sont toutes surmuntées de la statue d'un
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saint ou de Timage d'un héros du pays, ce qui vaut certainement mieux que les pyramides, les nymphes, les animaux, dont Tart reformé nous accable depuis trois cents ans.
Fribourg est la sœur aînée de Berne. Fondée quelques années avant cette dernière ville, par Berthold IV, duc de Zaeringen, elle fut aussi valeureuse, plus équitable et moins envahissante. Deux faits importiints dominent son histoire, et méritent particulièrement l'attention du voyageur chrétien. En 1481, le saint ermite Nicolas de Flue la fît admettre dans la confédération suisse, et la délivra des Autrichiens; cent ans après, en 1581, le bienheureux Canisius vint s'y établir, et la préserva de l'hérésie, en même temps qu'il préparait sa richesse et sa prospérité futures par l'établissement du célèbre collège des jésuites qu'on y voit encore maintenant. Le cours de notre pèlerinage nous amènera plus loin à parler de Nicolas de Flue ; disons ici quelques mots de Canisius. Beaucoup de lecteurs, en voyant ce nom, ignorent sans doute qu'il fut celui d'un homme illustre par tout ce qui peut illustrer l'humaniié : courage, dévouement, savoir, modestie, bonnes actions et grandes actions; mais illustre et influent surtout par une piété d'ange, en ces jours 011 les dangers de la foi produisirent des hommes si purs et si pieux.
PIERRE CANISIUS
L'année 1521 est bien remarquable dans l'histoire de r Église. Tandis que Luther jette le masque à la diète de Womis, un jeune cavalier espagnol qui jusqu'alors n'avait rêvé que guerre et galanterie, poussé par l'Esprit
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de Dieu, suspend son épée, déjà glorieuse, à Tautel de la sainte Vierge, renonce aux joies du monde, et commence la \ie d'austérités qui doit donner à la terre et au ciel saint Ignace de Loyola. Cette même année, le 8 mai, Canisius naquit à Nimègue, destiné pour être en Allemagne le plus infatigable athlète de la vieille foi. Sans doute il ne faut pas attacher trop d'importance à de tels rapprochements; mais l'esprit le plus ferme en est quelquefois ému.
Canisius devait être un de ces hommes qui ne bronchent pas dans le sentier du bien : leur mission , comme celle de Jean-Baptiste, commence avec leur vie. Son premier jouet fut un livre , son premier mot une prière, et depuis il alla toujours étudiant et priant. Nimègue n'eut pas assez de maîtres pour son ardeur de savoir. On l'envoya tout jeune et tout seul à Cologne, déjà infecté d'hérésie. Les réformes avaient un art infernal pour séduire les jeunes gens : ils les entraînaient par la louange; et le plaisir achevait ce qu'avait commencé la vanité. Canisius fut comblé d'éloges : peine perdue ! il était si modeste qu'il n'en crut rien. Mais un jour parvint à lui le nom d'un vertueux prêtre qui venait d'arriver à Mayeuce : ou disait merveille de sa science, de son éloquence sévère et douce, de son ardente charité. Le jeune écolier part surle-champ, et le va trouver: c'étiiit le pè're Lefèvre, le premier de ceux qui formèrent à Paris le noyau de la société de Jésus. Le cavalier espagnol n'avait pas perdu son temps : en quelques années d'un travail et d'une persévérance à faire pâlir les plus indomptables courages, il avait appris le latin, enduré la misère, l'outrage et la prison, prêché en Kspairne, en Italie, en France, visité à pied les lieux saints, reçu la prêtrise, et fondé un ordre religieux, dont les membres évangélisaient déjà l'Inde,
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J'Alriquc cl toutes les contrées de rKuiopc. Ces hommes, voués à la pauvreté, à l'obéissuice, au martyre, portaient partout, au premier ordre de leur chef, la parole de Dieu, et il semblait que, comme aux premiers apôtres, le don des langues leur fût accordé. Ils possédaient aussi le don des ûmes, habiles à raviver la croyance et à faire germer le repentir au fond des cœurs les plus endurcis. Dès les premiers temps de sa conversion, Ignace, encore ignorant, avait, par la seule force de sa foi, créé une méthode d'examen et de méditation que ses disciples propageaient avec des fruits immenses. Les bénédictions célestes ont toujours été attachées à ces exercices de la retraite spirituelle y si simples et si puissants, qui forcent à de si salutaires retours, font pleuvoir tant de clartés, et mènent à de si fermes résolutions; on sait au ciel combien ils ont sauvé d'âmes. Canisius s'y soumit avec empressement, sous la direction du saint prêtre à qui Dieu l'envoyait. Sa vocation n'avait jamais été douteuse; mais dès ce jour elle fut particulièrement fixée. Il voulut être de ces hommes au renoncement sublime, qui consacraient au seul service de la vieille foi tout ce que le cœur peut posséder de courage, tout ce que l'esprit peut embrasser de connaissances, tout ce que l'âme peut contenir de vertus ; et pour commencer, son père étant mort , il fit donner aux pauvres, sans en rien réserver, toute sa part du bien paternel. En ces temps, comme dit magnifiquement Bossuet, en ces temps -là, malgré les apostasies, les hontes, les turpitudes, i7 y avait des chrétiens sur la terre.
On ne devient pas jésuite tout d'un bond. Canibius, après avoir subi de sévères épreuves, fut reçu novice et continua ses études. 11 fallait tout savoir pour arriver au but de la société; les protestants faisaient sonner si haut
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le doctorat de Luther, que saint Ignace, après le désii* de former de très-saints prêtres, ne souhaitait rien tant que de former de très - savants théologiens. Canfsius , donc, se préparait à l'étude par la prière , et l'étude lui apprenait à prier. Mais déjà la foi mettait son éloquence à profll ; aujourd'hui dans une ville, demain dans l'aulre, à peine fut-il ordonné prêtre, il allait prêcher, confesser, convertir. Au milieu de ces courses évangéliques, il publiait la meilleure édition qu'on ait encore des Pères d'Alexandrie , et enfin nous le voyons à vingt-six ans légat d'un cardinal d'Allemagne au concile de Trente. On ne sait quel secret possédaient ces hommes pour tripler la durée du temps par la multiplicité des œuvres. De Trente, où il passa une année, Canisius vint à Rome. Saint Ignace était alors sollicité par le roi de Naples de fonder un collège à Messine. Pour s'assurer des dispositions de ceux qu'il désirait y envoyer, il posa certaines questions à ses disciples. Les réponses furent unanimes en esprit d'obéissance. Voici celle de Canisius : « Je suis également prêt, « soit à demeurer ici pour toujours, soit à aller en Sicile, « aux Indes et partout ailleurs où le père Ignace, mon « vénérable père et maître en Jésus-Christ, voudra bien « m'envoyer. S'il me faut aller en Sicile, je proteste que, « quelque emploi qu'on m'y donne, soit de jardinier, de w cuisinier, de portier, d'écolier ou de professeur, en »t quelque faculté que ce soit, quand elle me serait jusw qu'ici inconnue, ce me sera une chose très-agréiible de « m'y applicjurr. » Canisius fut envoyé à Messine, et y professa la rhétorique. Mais bientôt l'Allemagne, où l'hérésie faisait des progrès, eut besoin de lui : il quitta sans murmurer Messine pour Ingolstadt, comme il avait quitté lUtme pour Messine, connue il aurait quitté l'EuJope pour le Japon, la vie pour le martyre. Lt cet esprit était celui
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de tous los jésuites : il n'en est pas un, parmi les plus capables, dans les premiers temps de Tordre, et depuis, et encore de nos jours, qui n'ait, au péril de sa vie, labouré le monde, courant à travers les déserts, les ennemis, les tempêtes, les pestes et les guerres, sous la sauvegarde d'en haut. Le plus brillant de tous, saint François Xavier, si noble, si spirituel, si savant et si plein d'éloquence, passa de sa chaire de Paris aux missions de l'Inde, où il resta vingt ans, et mourut, sans demander à revenir et sans le désirer, puisqu'il faisait du bien où il était.
Nous ne saurions suivre Canisius dans ses courses incessantes; à Vienne, où il publia son célèbre catéchisme, ouvrage effrayant d'érudition , de recherches et de méthode, dont il y eut plus de quatre cents éditions en moins de cent ans, qui fut traduit dans toutes les langues du monde, et qui sera toujours consulté avec fruit; à Prague, à Augsbourg, à Trieste, à Rome, à Inspruck, à Cologne, à Mayence, partout. Au moindre signe de ses supérieurs, au moindre besoin des âmes, fatigué ou malade, ou chèrement occupé, comme le sont parfois les savants, de quelque nouveau livre...., il montait à cheval et partait. On ne voyageait pas alors comme à présent. Il fallait traverser des montagnes désertes, franchir des torrents, passer à gué les rivières, endurer le soleil et la pluie, prendre un mauvais gîte après une journée pénible; souvent l'ennemi occupait les passages, souvent il fallait s'aventurer en pays hostile avec un caractère proscrit : n'importe ! ou plutôt tant mieux ! car le Rédempteur a souffert , et tient bon compte de ce qu'on souffre pour lui. Quelquefois le pieux missionnaire était accueilli comme un ange de miséricorde et de salut, et sa marche devenait un triomphe; ailleurs la populace lui jetait des pierres et de la boue. Sans faire plus d'attention
aux outrages qu'aux louanges, il allait, avec la même sérénité d'ame, prêcher deux ou trois fois par jour, conseiller le prince, consoler le pauvre, instruire l'ignorant, et sortait du palais pour écouter au confessionnal les plus infimes pécheurs. C'est une chose admirable cpie ces odyssées chrétiennes; mais bien plus admirable encore est le caractère du héros, et la grâce divine qui le présene sans cesse de l'orgueil de ses bienfaits. Canisius, appelé, sollicité, vénéré de toutes parts, chéri des princes et des peuples, influent dans les cours, restait pauvre, refusait les honneurs, les emplois; s'il était forcé de les occuper temporairement, il n'en acceptait que les charges , et gardait une modestie d'ange , une simplicité d'enfant. Docile comme un novice aux ordres de ses supérieurs, lorsqu'on lui disait d'écrire, il prenait sa plume infatigable; il la déposait lorsqu'on lui disait de cesser. C'est ainsi qu'il entreprit de répondre aux centuriateurs de Magdebourg; travail immense et qu'il accomplit en partie, bien qu'interrompu sans cesse par des courses nouvelles et d'autres travaux plus pressés. Nous ne le voyons jamais en repos, jamais en place. Déjà vieux et affaibli, il abandonne du même cœur les résidences qu'il aime pour celles qui lui conviennent moins, les occupations qui le reposent pour celles qui le tuent. La seule part de son temps dont l'usage soit réglé invariablement est celle qu'il donne à Dieu; il consacrait tous les jours cinq heures, et, sur la fin de sa vie, sept Ikhuts à la prière. C'est cpi'il ne priait pas seulement pour lui. Dans ses nombreux pèlerinages, il avait vu bien des maliicureux, bien descoupables et des égarés. 11 y songeait devant l'autel, il offrait pour eux une portion de ses souffrances, et s'imposait tous les jours, pour la roiivei*siiui drs hén^liijues, de nouvelles austérités.
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Combien je plains celui qui, n'étant pas chrétien, lira ces pages ! Que de nobles choses il ne croira pas ou ne comprendra pas ! Vous tous, que j'aime, je vous en conjure, apprenez la langue sublime dont j'essaie de bégayer quelques mots.
Canisius avait soixante ans; il était à Inspruck, et s'attendait d'y mourir, croyant sa fin prochaine, lorsque de nouveaux labeurs s'ouvrirent devant lui. La Suisse était bien troublée, les hérésiarques y faisaient un mal affreux et de redoutables conrjuétes. Contre un tel fléau l'on ne connaissait qu'une défense qui réussissait partout depuis quarante ans : l'établissement d'un collège de jésuites. Les gouvernements des cantons fidèles et leurs sujets réclamaient ces hommes apostoliques comme leur unique moyen de salut : Canisius y fut envoyé. Ses soixante ans ne l'empêchèrent point de prêcher régulièrement tous les dimanches et fêtes, et souvent dans la semaine de visiter les pauvres, de parcourir les campagnes, enfin de fonder à Fribourg, où il résidait, la célèbre maison qu'on y voit encore aujourd'hui, pleine de sève et abondante en fruits heureux. L'effet répondit parfaitement aux espérances. En deux ans le pays fut purgé ; la paix y revint avec les mœurs, la concorde avec la foi. Huit années durant, le vieux prêtre se soutint à cette vigueur d'action, qu'il étendit fort au loin sur toute la Suisse. 11 était l'apôtre du pays, honoré, béni comme tel; mais on ne le vit point, à l'exemple des Calvin, des Zwingli, des Ualler, gouverner despotiquement la république, fomenter des guerres, convenir à force brutale ; il allait lui-même audevant des dissiilents, et ne leur envoyait pas de soldats. Lorsque les chefs du gouvernement lui demandaient un avis, il le donnait, et conseillait surtout de prier Dieu. Toujours humble , souvent ce saint vieillard, ce savant
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illustre, cet apMre vénéré, donnant l'exemple aux jeunes frères, balayait les corridors et lavait la vaisselle de la maison.
Maintenant aidez-moi . mon Dieu , à raconter dignement ce qui reste de la vie de votre ser>iteur.
Frappé à soixante-huit ans d'une attaque d'apoplexie, et par suite ne pouvant plus prêcher, Canisius ne renonça point à servir le Ciel et le prochain : on ne déracine la charité et Tamour de ces cœurs ardents qu'avec la vie. Pressé de publier ses sermons, il s y refusa par modestie, et donna seulement quatre volumes de notes qui sont comme l'arsenal de ses armes, dont il s'est servi si glorieusement. Il écrivit Ihistuire des saints révérés aux lieux qu'il habitait, travail de science et de haute moralité; il fit paraître des livres de piété destinés au peuple, dans l'esprit du grand Dieu qui veut qu'on laisse venir à lui les petits enfants; enfin il entretint jusqu'à sa mort, avec nombre de personnes, beaucoup de ces correspondances paternelles dont les cœurs comme le sien, inépuisable en charité, peuvent seuls soutenir le poids : lant<M en allemand, Uuitôt en latin, qu'il écrivait avec la même élégante fiicilité; et tout cela au milieu des douleurs aiguës d'une lente dissolution. .
Puis, sentimt, au redoublement de ses souffrances, qu'il allait enfin mourir, et voulant consacrer uniquement à l'oraison le peu de jours qu'il avait à passer encore icibas, il termina sa carrière active par une hitre au général de son ordre, le P. Claude Aquaviva (le cinquième depuis Siiint Ignace), où il proteste de sa soumission, s'accuse de toutes les fautes qu'il a pu commettre dans les emplois (ju'il a exercés comme supérieur, prédicateur ou écrivain de la compagnie, prie qu'on lui impose une pénitence et recommande le vieux cep inutile aux prières de ses frères
qui servent Dieu. S'adressaut ensuite à un ami, il trouve encore la force d'écrire ces lignes, que je n'ai pas le courage de passer sous silence comme tant d'autres admirables paroles : a Que notre grand Dieu , cette source « infinie de toutes sortes de biens, soit béni à jamais, « lui qui, par un ordre secret de sa providence, permet « que la pesanteur, l'oubli et le dégoût, l'ennui et toutes « sortes d'incommodités surviennent dans la vieillesse, « pour nous avertir que nous n'habitons que dans de « faibles tentes, et qu'il faut songer à les quitter pour « passer à une meilleure vie. Rendons de très-humbles (( actions de grâces à ce maître adorable, qui a notre « sort entre ses mains. » Cela fait, il regarda venir la mort, sachant d'avance le terme de ses épreuves. Et comme le jour qu'il avait fixé arrivait , quelqu'un , approchant l'oreille de sa bouche, l'entendit murmurer ces mots : Cupio dissoîvi et esse cum Christo. Ce dernier vœu s'accomplit le 21 décembre 1597, fête de saint Thomas apôtre. Canisius avait vécu soixante -dix -sept années, dont pas une, à partir du moment précoce où il atteignit l'âge de raison, ne fut perdue pour le service de la religion et de l'humanité. Qu'on juge par un seul fait des précautions, des sages lenteurs et des sévérités de l'Église lorsqu'il s'agit de placer un saint sur nos autels : Canisius, dont la vie fut bien plus admirable que nous n'avons pu le raconter, n'est pas encore canonisé ! Le grand nombre de ses écrits en rend l'examen difficile, et il faut que tout sorte sans erreur de cet examen. — Mais les fidèles ont devancé le jugement de Rome. Ils invoquent le bon père dans leurs souffrances; ils lui demandent secours dans le ciel et protection ici-bas.