PEINTURES D'HOLBEIN
Ce gros Holbcin , génie rude et brutal , qui laissait si souvent son ouvrage en train pour aller s'asseoir à la table de quelque cabaret, semble être le peintre de la mort; ses tableaux, qu'on va voir à la bibliothèque de Raie , contribuent peut-être à donner à cette ville la sombre physionomie qu'elle prend aux yeux des voyageurs. Holbein aimait à peindre les cadavres, ou tout au moins les vivants qui s'en approchaient le plus; son crayon austère trace de préférence de maigres profils de vieillards et de savants, qui semblent occupés à supputer le peu d'instants qu'ils ont encore à passer ici-bas; il donne au vêtement une tournure de linceul; la figure est enfermée dans un cadre noir comme dans un tombeau : singulier goût de cet artiste, destiné à voir poser devant lui les épouses de Henri YIll î On voit aussi à la bibliothèque de Bâle deux petits tableaux inspirés par le même sentiment, mais plus cru et plus ouvert encore. Tous deux représentent la Mort saisissant à r improviste la Yie dans sa fleur , figurée par une femme belle et jeune, et qui résiste en vain. Dans l'un, le squelette entraîne au fond de l'abîme ouvert à ses pieds la beauté vigoureuse qui se croyait un long avenir ; dans l'autre, il l'étreint de ses bras hideux, il la mord avec
MOi PflLKRf. NAGES
fureur, il va la dévorer. Ces peintures étranges méritaient presque autant que la fresque d'Orgagna d'inspirer de beaux vers à M. Auguste Barbier.
Hélas! ce monstre ailé qui plane dans les airs. Et dont la lourde faux va sarclant TuuiNers, La mort incessamment coupe toutes ces choses. Et femmes et bosquets, oiseaux, touffes de roses, Belles dames . seip^neurs. princes, ducs et marquis.
Elle mot tout à bas
Elle met tout à bas avant le jour et Theure.
Du reste , cela était bien dans le génie sombre et hardi du moyen âge. i)Q pensait bravement à la mort. Chaque année, au carnaval, des masques représentant la Mort parcouraient la ville en dansant. Ils avaient le droit de saisir tous ceux qu'ils rencontreraient, et de les forcer, quels qu'ils fussent, à danser avec eux \ La bizarrerie de ces captures, l'effroi, la mauvaise humeur, la résistance ou la résignation de ceux qui se trouvaient ainsi arrêtés sans s'y attendre, divertissaient les curieux et inspiraient les peintres. Ces derniers en ûi'ent d'abord le sujet de beaucoup de petites images, dont on ornait les Uvres de messe et les maisons. Puis , comme cette danse symlx^lique paraissait renfermer une haute leçon de morale, on imagina d'en composer de grandes peintures qui couvraient ou la façade d'un éditice ou les vastes mui*s d'un cloître. Le clergé approuvait ces sortes de moralités, que tous les yeux pouvaient voir et tous les esprits comprendre : il consentait de bonne grâce à ce qu'on l'y représentât : le^ deux premières ligures que l'artiste peignait étaient ordinairement celle du Pape et celle de l'Empereur; l'un avec
« C'est de là peul-eliv que nous viemieul cos menaces proverbiales : Tu la danserwi , il faut la danser, etc.
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sa tiare, Fautre avoc son sceptre, suivaient de force ou de gré rinihîxible Mort. Après itux venait la foule des humains : princes, mat^^istrats, évcîques, moines, artisans; les gentilshommes pleins de force et les pauvres perclus , le vieillard à qui Tinfatigahle danseuse prenait sou or , l'enfant à qui elle prenait ses jouets, la jeune mère qu'elle entraînait loin du nouveau -né, le peintre lui-même qu'elle arrachait k sa toile imparfaite , et qui laissait tomber son pinceau. Au bas de chaque scène ou terrible ou grotesque, on inscrivait quelque quatrain inculte dont le sens était toujours : // faut mourir. Mais la mort, dans ce temps-là , n'était pas le néant , et pour qui voulait bien vivre , elle n'avait rien d'afl'reux.
Il y avait à Baie une de ces peintures qui était fort renommée. Déjà très-endommagée au commencement de ce siècle, elle a fini par périr tout à fait sous le marteau municipal. On l'attribuait à Ilolbein ; mais elle était antérieqre à sa naissance d'une quarantaine d'années , et c'est elle peut-être qui fît Ilolbein, en le frappant, tout enfant, d'une forme et d'une pensée qu'il n'oublia jamais.