‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 72 sur 79 · MÉDITATION · texte numérisé non relu

MÉDITATION

Vous avez été créé sans but , ou dans un but ; par le hasard , ou par Dieu. Si vous aviez été créé sans but, pourquoi votre vie serait-elle importante en ce monde? pourquoi auriez-vous action sur lant de créatures? pourquoi tant d'autres créatures auraient-elles action sur vous? Ce n'est pas le hasard qui vous a créé; le hasard n'a pu faire ni la plante qui llcurit , ni l'oiseau qui chiuite , ni, à plus forte raison, l'homme qui pense. D'ailleurs, qu'est-ce que le hasard? Nous n'en avons pas l'idée, tandis que nous avons l'idée de Dieu. C'est le propre de la créature in-

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telligente d'avoir l'idée du Créateur. La créature étant intelligente , le Créateur ne peut pas être inintelligent ; n'ayant pas été créé par le hasard pour le hasard , c'està-dire par rien pour rien , vous avez donc nécessairement été créé par Dieu pour Dieu.

Quelle doit être votre conduite à l'égard de Dieu votre Père? Le laboureur sème le blé pour qu'il le nourrisse; Thomme bâtit la maison pour qu'elle Tabriie ; l'artisan fait l'outil pour s'en servir; le père crée l'enfant pour qu'il le respecte et l'aime : Dieu vous a formé pour Taimer , le révérer et lui obéir. Si vous ne faites pas ainsi, vous ne serez pas sauvé. Comme l'homme arrache de son champ l'herbe vénéneuse , Dieu vous rejettera si vous ne l'avez pas servi, si , contrairement au but et à la volonté de votre Créateur, vous employez votre vie à l'offenser.

Dieu veut être votre seul maître , et c'est un soin de sa bonté, parce que vous n'en pouvez choisir un plus puissant, un meilleur , qui vous récompense mieux.

Tout cela étant , pourquoi donc sentez-vous encore si souvent une si grande répugnance à servir Dieu?

Mille choses vous retiennent : la peur d'abord. Vous avez entendu des hommes d'esprit parlant d'un chrétien humble et fidèle dire dédaigneusement : C'est un fou! et cela vous épouvante. Reconnaissez donc ce qu'a de bas, de vulgaire, une semblable terreur. Kpousez-vous toutes les opinions de ces hommes d'esprit , sur la politique , sur la littérature, sur la morale et sur vingt autres sujets? Façonnez-vous votre conduite à la leur, et vos goûts à leui's goûts? Cependant vous en faites les maîtres souverains de votre croyance la plus haute, ou, ce qui est pire encore, vous humiliez cette croyance devant leurs discours insensés. Vous savez que Dieu existe , qu'il est votre maître, qu'il |>eut vous faire mourir; vous sentez qu'il vous aime

DE SUISSE :m

et veut que vous l'aimiez ; vous comprenez que votre indiiiërence ral'flige : je dis plus, vous Taimez môme dans le fond de votre cœur, car il n'est pas de noble cœur qui n'ait l'amour de Dieu , et vous n'avez peur ni de son courroux, ni de son ailliction : mais vous redoutez les vains propos de quelques cervelles folles, de deux ou trois hommes peutêtre que vous n'estimez guère et que vous n'aimez pas !

J'en ai vu quelques-uns de ces railleurs. Tout hommes d'esprit qu'on les dit, ils mènent dans le monde une façon de vivre qui leur attire bien d'autres moqueries. Les uns sont aussi pleins d'ignorance que de facétie; les autres sont les bouffons sans dignité d'un petit cercle de niais, qu'ils croient dominer de toute la hauteur de leurs tréteaux; d'autres, emportés par l'ardeur des honteux plaisirs , se plongent en des bourbiers où ils perdent leur considération, leur santé, leur intelligence, leur avenir. Pendant qu'ils se divertissent ainsi , les chrétiens prient , étudient, consolent les malheureux, domptent leurs propres passions : lesquels sont les plus fous?

Ne dites-vous pas d'ailleurs que vous faites peu de cas des hommes? qu'ils sont menteurs , égoïstes , abandonnés à mille instincts grossiers? Or , les jugeant ainsi, combien vous devez vous mépriser vous-même, qui cherchez à leur plaire et tremblez devant leurs jugements !

Après la crainte des hommes , ou plutôt avant et audessus , vous avez l'amour des plaisirs. Vous refusez de l'avouer, vous vous le cachez peut-être à vous-même; cai* vous parlez de ces plaisirs comme des hommes , vous affectez de les mépriser. Mais il ne suffît pas de les mépriser pour ne pas y être soumis : c'est l'ordinaire supplice des attachements condanmés, que nous en niépiisions les objets. Les plaisirs vous possèdent, soyez-en sûr : sans cela, pourquoi feriez-vous à ceux qui vous parlent

de la nécessité d'une vie chrétienne de si étranges questions sur les devoirs qu elle impose et les devoirs qu'elle permet? Vous marchandez avec Dieu , vous lui faites vos conditions ; vous vous arrangeriez bien du paradis , pourvu qu'il ne vous coûtât pas trop cher; vous voulez bien servir votre Maître , mais comme le mercenaire qui ne fait que juste ce qu'il faut pour n'être pas renvoyé.

Ouelle difPérence y a-t-il entre le débiteur qui ne veut pas payer les intérêts de sa dette , et celui qui use de subterfuge pour n'en payer qu'un quart ou la moitié?

Votre vie est une somme d'or que Dieu vous a prêtée. Au lieu de cet or, vous voulez lui rendre du plomb.

Ne dites pas , parce que vous êtes jeune, que le moment de la restitution est loin. L'homme qui doit mourir à soixante ans est bien vieux à cinquante-neuf; celui qui doit mourir à vingt-cinq ans , à vingt-quatre ans est bien vieux ; vous ne savez pas quand vous devez mourir ; vous ne savez pas s'il vous reste assez de jours pour solder l'arriéré.

Non-seulement c'est une chose souverainement iâcho et honteuse de remettre à changer de vie lorsqu'on sera vieux , de ne réserver à Dieu que les restes flétris dont le monde ne voudra plus ; mais , ne vous y tn>mpez p;is, c'est encore l'entreprise la plus difficile à l'homme. De tiintde hideux vieillards qui prêchent le vice et qui , comme des égout^ vivants, semblent renfermer toutes les ordures de riumianité, il n'en est pas un peut-être qui n'ait formé dans la jeunesse le projet de vivre saintement un jour. Sur deux cent mille individus qui renvoient v(»lontaii*ement leur conversion aux approches de la mort, disait saint Jérùnie, pas un ne sera sauvé. Il faut être agile jxiur fuir le mal : on ne greffe pas une branche vigoureuse sur un tronc épuisé; et comme on se soumet aux plaisii-s lors-

qu'on les méprisn , on les cherche encore lorsfju'on ne peut plus les goûter.

D'un cœur dégagé do toute chose terrestre et bien décidé à obéir , dites avec saint Paul, ce grand modèle du dévouement chrétien : « Que voulez-vous que je fasse , Seigneur? »

Dieu met à vos travaux un prix assez grand pour que vous n'ayez pas le droit d'en exiger aucune joie ici-bas ; mais sa bonté est telle, qu'il sème d'immenses félicités, même nos jours périssables , lorsque nous les lui consacrons. Vous n'en savez rien encore; faites seulement un pas dans la bonne route, vous le comprendrez. Quant à présent , ainsi que parle saint Dernard , vous voyez la souffrance, mais vous ne voyez- pas la consolation.

Pour nous aider et nous encourager à bien vivre , la même bonté divine nous donne encore la leçon de la mort et celle des déceptions qui suivent l'accomplissement de nos plus chers souhaits.

Vous avez maintenant assez expérimenté la vie pour savoir ce qu'elle peut offrir ; vous êtes assez chrétien , ou plutôt assez sensé , pour ne pas douter que vous devez muurir et que vous serez jugé sévèrement. Les enseignements qui sortent de Là sont vulgaires , un enfant les ferait, i'omment ne rougissez-vous pas qu'il faille vous les rappeler? Vous n'êtes pas aveugle, et cependant il faut, en présence du soleil, vous prouver qu'il est jour.

Qu'espérez-vous? qu'attendez-vous? Vous seriez le roi des rois, vous auriez tout ce que vos yeux peuvent voir , vous régneriez sur le monde par la force du bras et par celle de l'esprit, et cela comme cela ne peut pas être, c'est-à-dire sans troubles, sans tunmltes, sans combats, sans douleurs, vous auriez le pouvoir plus longtemps qu'aucun honuîie ne l'a eu , vous ajouteriez les années aux

aimées comme les couroiiiies aux couronnes, le terme n'arriverait pas moins de votre puissance et de vos jours, tt, à r heure de la mort , que vous resterait-il , si vous n'aviez pas aimé et servi Dieu? Or ce n'est ni l'aimer ni le senir que désirer tout cela et rien autre chose sur la terre, préférablement à lui.

Que reste- 1 -il aux conquérants de leurs royaumes, aux philosophes de leur gloire , à l'athlète de sa force , à l'homme vain de sa vanité? Leur richesse meurt avant eux; tous au moment suprême donneraient tous leurs triomphes pour un rayon de la couronne du dernier des saints.

Même ici-bas le bonheur de ces heureux du monde est peu de chose. Ils épousent des luttes sans palme , des angoisses sans repos , de viles inquiétudes , de stériles remords; ils sont soumis à des humiliations ignobles, carie but qui les leur fait traverser est terrestre; ils tremblent quand Témeute crie dans les rues, quand lèvent souille sur les mers, quand l'envie ou la raison examine leurs livres, quand un rival se présente devant les yeux mortels qu ils ont voulu charmer.

Vous souhaitez le pouvoir atin de commander aux hommes et de les gouverner; mais vous serez gouverné par les ilatteurs et par les événements. On vous jettera rinquiétude et l'injure, et vous renverrez la corruption ; vous serez cloué à votre puissiince connne à un gibet : croix dérisoire! rien ne rayonnera de votre couronne d'or, et un sang infect sortira de vos plaies.

Vous voulez être riche atin de goiiter de tous les plaisirs ; votre or achètera des voluptés impures qui vous altéreront sans cesse et ne vous satisferont jiunais ; vous paierez bien cher des milliers de dégoûts ; vous souillerez toutes les joies du cœur; puis un souffle vous

enlèvera tout, et vous resterez avec de honteux regrets.

Vous recherchez la science afin d'étonner le monde, mais le monde ne vous entend pas; les critiques de Tignorance vous sont amères, et vous trouvez toujours plus savant que vous; vous vous adressez mille questions auxquelles vous ne pouvez répondre, et le pauvre qui prie dans le coin obscur d'une église de village voit des merveilles et goûte des joies que vous ne soupçonnez pas.

Que si vous poursuivez toutes ces choses, pouvoir, richesse, esprit, seulement pour plaire à d'autres créatures..., je ne sais quel remède indiquer à votre folie. Connaissez-vous si peu le monde que vous en soyez encore là? En voyant ceux qu'il aime, ne vous êtes- vous point dégoûté de son ahiour? n'avez-vous pas vu ce que vous souhaitiez vous dédaigner et descendre bien au-dessous de vous? et vous-même avez-vous toujours attaché votre cœur à ce que vous saviez de plus noble et de meilleur autour de vous? Mais cela serait, que vous vous plaindriez encore; car, partout où il y a désordre, il y a souffrance; et il y a désordre partout où l'homme s'aime au lieu d'aimer Dieu. C'est Dieu que vous devez aimer dans les autres, et non pas vous. Si vous offrez votre affection pour en obtenir une autre en retour, vous cherchez un plaisir que souvent vous ne trouvez pas, et qui toujours durera peu. Si, au contraire, plein de la volonté de Dieu, vous aimez comme il veut qu'on l'aime, la plus grande des vertus régnera dans votre ame : vous aurez la charité.

Vous savez tout cela, dites-vous? Il ne suffît pas de le savoir, il faut le faire. Si vous connaissez la loi et que vous ne l'exécutiez point, pourquoi vous étonnez -vous d'être puni? que signifient vos plaintes? Cache tes plaies, malade qui ne veux pas guérir, et ne fatigue plus le monde de tes gémissements !

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