TOME SECOND
Deuxième ÊditiOD.
BRI'XELIJÎS & LEIPZIG.
AUGUSTE SCHNÉE ET COMPAO'IE, ÉDITEURS,
Rue Rojale, impasse du Parc. ï.
(suite )
J*ai trouvé que la femme dont le cœur est com- I osé de rets et de pièges , dont les mains sont des chaînes, est plus amère que la mort. Celai qai est agréable à Dieu loi échappera.
Eectesiatt. VII, 27.
KÉCIT SU MOinll SU MOHT ATHOS.
■UITB. }
Le temps passait cependant et emportait dans son cours monotone les mois et les années de ma jeunesse. Que n'at-il emporté avec loi ma vie, doQt les courtes joies devaient être expiées par de si amers chagrins ! Pour moi , je ne m'inquiétais guère de son passage. Le jour suivait le jour, les hivers remplaçaient les étés , aux chasses succédait Tétade, aux courses à cheval et en bateau, les entretiens dans les cellules des bons pères, ou plus souvent, dans la chambre de ma mère, qui était devenue notre rendez-vous habituel, les merveilleux récits du père Grégoire et les épanchements pleins de tendresse et de confiance de mon excellent pasteur. L'habiUide m'avait même réconcilié à la froideur et à rindifférence apparente de mon père. Les preuves d'intérêt et d'affection qui perçaient de temps en temps à travers le sombre voile de sa dévotion ascétique m'encourageaient à espérer qu'un jour je le retrouverais comme aux temps où son amour pour moi ne le cédait même pas à celui de ma mère.
Cependant, un jour» lui-même se souvint du nombre des années écoulées sans qu'il les eût notées ; il les compta et trouva que si je devais acquérir quelque expérience du
monde et de la société, il n'y avait pas de temps à perdre. Le père supérieur et son ami furent appelés en conférenee au château. Cette conférence dura longtemps ; on discuta beaucoup et enfin il fut décidé que je devais entrer à Tuniversité de Pétcrsbourg, pour me préparer à subir l'exameii nécessaire à tout jeune homme qui se destine au service civil. Je ne fus pas appelé à ce conseil. Malgré l'avis do père Hilarion, ma voix ne fut pas demandée ; mon consentement ne fit l'objet d'aucun doute ; et les pères furent chargés de m'annoncer cette résolution, sans seulement me donner le choix de quelque autre projet. Aussi ma douleur et moi indignation furent-elles grandes , quand le père Grégoire, sans aucun préambule, vint m'annoncer sommairement U volonté de mon père. Je protestai énergiquement, déclarant n'avoir aucune ambition, ni aucun désir d'entrer au serviee, ne demandant qu'une chose , c'était d'être heureux, et de l'être en restant là où j'étais. C'était cruel, c'était barbare de me lancer ainsi dans un monde inconnu dont j'ignorais jusqu'aux moindres usages , dans un monde perfide dont mon père avait éprouvé si cruellement les trahisons , et que je détestais précisément pour le mal qu'il lui avait fait. C'était imprudent ; c'était n'avoir ni entrailles ni compassion que de me précipiter ainsi dans ce siècle, que le père Grégoire lui-même ne cessait de désigner comme un gouffre de perdition, et que le père Hilarion, malgré toute sa tolérance, ne parvenait pas à justifier du péché d'égoïstne et de vanité. Si on avait eu l'intention de me faire courir les chances de ce monde que tous appelaient mauvais et méchant, on aurait dû y songer plus tôt; on n'aurait pas dû me laisser prendre des habitudes , m'attacher à des principes incompatibles avec les siens. On n'aurait pas dû me laisser accomplir mes vingt et un ans sans m'avoir jamais fait envisager la nécessité d'un changement. Puisque cet ^e, fort peu avancé en comparaison du leur, était cependant celui auquel la loi même reconnaissait le droit d'exercer son juge-
LE VOINE DO MOin* ATHOS. 9
ment et son libre arbitre, et puisque la carrière et la vie du monde ne me convenaient pas, de quel droit voulait-on me forcer d'y entrer?
— Si mon père est impitoyable et se refuse à me garder près de lui ; s'il me repousse et me chasse , eh bien ! père Hilarion , lui dis-je en me jetant dans ses bras , vous qui avez toujours été pour moi un père plus tendre que celui auquel je dois le jour; vous à qui ma mère m'a recommandé dans sa dernière confession, vous prendrez pitié de l'orphelin et lui donnerez un abri dans votre sainte communauté. Au moins près de vous, dans cet asile de paix et de repos , pourrai-je pleurer sur sa tombe et attendre sous le même ciel, en respirant le même air et en pratiquant les mêmes vertus, le moment où la mort nous rejoindra dans un monde meilleur. Je vous prie donc, mes bons pères, et vous surtout, père Grégoire, qui avez plus d'influence que tout autre sur les décisions de mon père, dites -lui que je ne veux pas de l'université, que je ne veux pas du monde et de ses vaines séductions et que je leur préfère mille fois la paix et les austérités du couvent.
— Ah ! vraiment , répondit le père Grégoire de sa voix la plus mordante, et avec ce sardonique sourire qui crispait si singulièrement ses lèvres pâles et minces , ah ! vraiment vous savez bien choisir, mon jeune seigneur , et j'admire votre goût pour l'églogue ! Passer votre vie sur la tombe de votre mère, respirer le même air, admirer le même ciel et vous parer des vertus que vous lui aurez empuntées , et de cette larmoyante félicité, sans autres eiforts et sans autres sacrifices , gagner d'emblée le séjour des bienheureux , où cette mère vous attend , c'est très-poétique, et ce séjour des bienheureux serait facilement atteint s'il ne fallait, comme il parait que c'est votre conviction, que quelques flots de larmes pour y être transporté. Moi, j'ai cru jusqu'à présent, sur la foi des saintes Écritures, que les tribulations, les âfllictions et les combats étaient les seuls sentiers vers ce
royaume des deux réservé aux pauvres d'esprit et aux justes persécutés. J*ai même supposé , dans mon ignorance, qu'il avait fallu à votre mère elle-même, pour y parvenir malgré sa vie sans tache et sa pureté d'ange, les vertus plus pénibles de la patience, de la soumission et de l'abnégation. Son fils a découvert un chemin plus facile et plus eourt, je l'en félicite ; et ce chemin, c'est la paix et les austérités du cloître ! en d'autres mots, quelques jeûnes, quelques veilles et beaucoup de paresse ; le temps de rêvasser à son aise et de se complaire dans la contemplation du soleil, de la lune et des étoiles. Voilà les durs labeurs qui doivent lui gagner la vie éternelle avec son immortalité de bonheur! h^ saints ' dont la vie est parvenue jusqu'à nous ont payé plus cher la couronne de leur gloire! Comme si la paix n'était pas le résultat des combats ! Gomme si, pour établir cette paix, les puissances et les dominations du ciel même n'avaient pas été obligées de combattre, de vaincre et de précipiter Lucifer du haut de leur empire. La paix! c'est tout ce que Notre-Seigneur savait promettre de mieux à ses apôtres avant de les quitter, pour endurer le martyre de sa passion. Et vous vous imaginez la gagner par quelques larmes et quelques prières! Et dans cette vie du cloître que vous croyez si facile, comment vous passerez- vous donc de la première de toutes les vertus d'un religieux , l'obéissance? Avez-vous oublié ce passage des écrits de saint Éphrem que nous avons lus et commentés ces jours-ci? t Celui qui aime l'obéissance ne doit opposer ni résistance, ni murmure à l'autorité qui parle et qui répond, » et moi j'ajoute et fKt ordonne. Comment ferez-vous pour vous soumettre à l'autorité d'un supérieur si , au premier commandement de votre père, de celui auquel les lois de Dieu même vous ont soumis, vous entrez en pleine révolte? Encore, si vous a\ieï une raison mûre, une volonté décidée pour mettre en opposition à ces commandements. Mais non, des emportements, de vaines paroles, et, comme dernier moyen pour vous
LE MOINE DU MONT ATHOS. it
soustraire A la subordination, la menace d'embrasser la vie religieuse, cette vie qui devrait n'être composée que d'obéissance et de discipline, de cette même discipline, de cette même obéissance que vous méditez d'abjurer ! Et pour appuyer ces paroles oiseuses , ces sentimentalités de petite fille, vous en appelez à vos vingt et un ans , vous vous réfugiez derrière votre majorité devant la loi ! Bel échantillon vraiment d'un homme fait, et en droit de pourvoir lui-même à sa carrière et à son existence ! Des yeux fermés pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, et un entendement plongé obstinément dans des craintes puériles et des préjugés de vieille femme, pour empêcher tout jugement sain et tout examen impartial !
— Mon révérend ami , s'écria le père Hilarion voulant interrompre le torrent acerbe qui s'écoulait des lèvres de mon instituteur.
Vain effort. Il ne fit que jeter de l'huile sur la flamme de son courroux.
— Vraiment, c'est bien de l'honneur que vous nous faites, à nous vos instituteurs, conlinua-t-il avec plus de verve encore, et c'est une grande satisfaction que «vous donnerez ù ce père bien-aimé , pour lequel vous prétendiez naguère qu'aucun sacrifice ne vous serait jamais trop grand, aucune obéissance trop difficile. Et où voulez-vous porter votre esprit de révolte et votre amour de la paresse ? Dans un cloître ! Il parait, mon jeune novice en herbe, que malgré les années que vous fréquentez ce cloître; malgré les nombreuses occasions que vous avez eues d'en observer les statuts et les habitudes , vous he vous en êtes fait encore aucune idée. Sachez qu'un véritable monastère, un monastère comme je l'entends, moi (et tout autre n'est qu'une dérision et un sacrilège), doit être une caserne du Seigneur, ses habitants, là milice du Christ, et que pour parvenir à l'honneur d'y être admis, il faut avoir fait des preuves de valeur. 11 faut avoir combattu le siècle en brave, et non l'avoir fui en
lâche. Pour mener cette vie de retraite qui vous parait si paisible et si facile , il faut avoir quelques actions de courage et d'intrépidité à faire valoir, et non de belles phrases et des périodes bien tournées, monsieur le faiseur d*idylles et de pastorales ! 11 faut se sentir assez fort pour livrer bataille, avec quelques chances de succès, aux tentations ardentes des sens, aux désirs brûlants de la chair et de l'esprit, aux rêves effrénés de liberté et d'indépendance qui viennent vous assaillir dans le silence et le repos du cloître, et qui, dans le sol fécond de la solitude, atteignent la stature de géants, le nombre de légions. Vous qui reculez devant les pièges et les vanités du monde, comment paniendrez-vous à dompter ces ennemis dont le domicile sera votre propre imagination, sinon votre propre âme?
C'était debout auprès du père Hilarion et appuyé contre lui, que j'écoutais dans un muet étonncment cette longue et violente tirade. L'excellent vieillard avait passé un bras autour de moi, et me serrait contre lui comme pour m'assurer de son soutien. J'étais pâle d'émotion, et, pour la première fois de ma vie, je sentis quelque chose approchant de la colère bouillonner dans mon sang.
— Du calme, mon enfant, de la raison, dit le père supérieur, sentant probablement sous sa main les battements de mon cœur. Discutons et ne nous fâchons pas. Et vous, père Grégoire, soyez moins sévère et moins exigeant. Faites un retour sur le passé; examinez-le, et voyez qui de l'enfant ou de nous a le plus tort. S'il avait été élevé comme le sont tous les jeunes gens de son rang, si on avait suivi pour lui le chemin que suivent tous les autres, il aurait déjà été à son poste dans le monde, et nous n'aurions eu qu'à réprimer et non à exciter ses désirs de distinctions et de vanité. Si la maison paternelle fût restée ouverte à la société de ses égaux d'âge et de position ; si, au lieu de s'enfermer dans des pratiques d'une dévotion égoïste et inutile (je vous demande pardon, mon ami, mais vous savez combien j'ai ton-
jours combattu cet ascétisme exagéré, à mon ayis, et nuisible) , on avait exercé Thospitalité , ce devoir de tout vrai gentilhomme, et je dirais de tout bon chrétien ; si, en un mot, on n*avait pas fait mener à Fenfant le genre de vie d'un anachorète, au lieu de celui d'un fils de grande maison, destiné à hériter d*une fortune princière; si on ne l'avait pas réduit à chercher ses seules distractions dans un cloître, et à faire son unique société de deux vieux religieux comme nous , tous ces déchirements et ces douleurs nous auraient été épargnés. Moi-même, misérable pécheur, vieillard imprévoyant et aveugle que je suis , je me suis laissé endormir comme les autres! Quelques avertissements, quelques prévisions, voilà à quoi s'est bornée la mission sacrée que sa mère m'avait confiée. Vous voyant si tranquilles, vous et son père, je me suis dit que vos lumières et votre esprit étaient supérieurs aux miens; que vou$ l'aviez probablement destiné à cette vie de retraite, et que le comte avait ses raisons pour laisser son fils où il était. Et maintenant les remords s'élèvent dans mon âme, je vois clairement que j'aurais du parler plus tôt et plus haut, au risque d'être raillé et taxé de folie et d'ignorance. Que Dieu me pardonne! que Dieu nous pardonne à tous ! à vous , le faux système que vous avez adopté ; à moi, l'égoïste tendresse qui m'aveuglait à mon insu ! Puisque le monde devait être son partage, pourquoi, vous demanderai-je, à vous, son instituteur, à vous, à qui a été déléguée la tâche d'éclairer et de guider son esprit , pourquoi n'avoir nourri cet esprit que des merveilleux récits de la montagne sacrée, de sa nature et de sa solitude? Vous, qui lui reprochez de n'avoir ni les idées ni les désirs de ses vingt et un ans, pourquoi n'avoir jamais permis à ces idées et à ces désirs de se produire? Vous, qui connaissez si bien la sagesse pratique du siècle, pourquoi ne la lui avoir jamais enseignée? Pourquoi, au lieu de lui apprendre ce qui lui aurait été utile, vous étes-vous borné à lui communiquer ce qui vous était agréable? Pour le préserver
U LE MOINE DtJ MONT AîtIOâ.
(le l'orgueil et de la vanité, nous avons tous, à Tenvi Tun de l'autre, étouffé dans son cœur tout désir de distinction humaine , tout germe d'ambition louable ; et maintenant nous sommes surpris de ce que ce cœur, si tenace dans ses affec^ tions, si étranger à tout amour-propre et à tout égoïsme, s'attache obstinément à des habitudes aussi anciennes que son existence , et refuse d'en contracter de nouvelles ! Le plus sage des rois n'a-t-il pas dit : « Le jeune homme suit la voie dans laquelle on l'a élevé^ et dans la vieillesse même U ne saurait la quitter^? » Aujourd'hui même, si vous m'aviez laissé faire, je l'aurais préparé doucement à ce changement subit ; je lui aurais dit des paroles qui auraient convaincu son cœur sans blesser, comme vous l'avez fait , son esprit par des sarcasmes. Trêve donc de duretés ; supportons avec patience ce premier élan de sa douleur; tâchons de remédier le plus doucement qu'il est en notre pouvoir au mal que nous avons causé nous-mêmes. Disons-nous que son chagrin, son aversion et ses craintes d'un monde qu'on lui a toujours dépeint si ingrat et si perfide sont des mouvements naturels, et qu'ils prouvent la tendresse de son cœur et la prudence de son esprit.
— Ils ne prouvent que la pusillanimité de cet esprit et la faiblesse de ce cœur, répondit avec vivacité le père Grégoire. On peut pleurer la nécessité d'une séparation d'avec ses amis ; on peut les regretter vivement et fidèlement : c'esl de l'affection ou ce que vous appelez de la tendresse. On peut hésiter avant d'embrasser un nouvel état; on peut demander du temps pour réfléchir : c'est de la prudence peut-être. Mais se cramponner à ses habitudes comme l'huître à son rocher, ne pas vouloir sortir de sa cage d'écureuil, refuser péremptoirement tout essai, toute expérience en dehors des limites étroites de son horizon , jeter ainsi les hauts cris avant d'être seulement blessé, c'est agir en enfant
* Prov., chap. XXII, 6.
gâté et non en homme sensé et réfléchi. Car, au fait, de quoi s'agit-il? D'un arrêt irrévocable , d'un bannissement perpétuel? Rien moins que cela. 11 ne s'agit que d'un acquit de conscience, pour ainsi dire, de la part de son père. Si , après un examen plus ou moins long, son nouveau genre de vie lui déplaisait , libre à lui de revenir à ses anciennes habitudes, libre à lui de choisir quelque autre existence plus conforme à ses goûts, qu'alors seulement il pourra appeler une vocation ( et il appuyait sur ces mots en me perçant pour ainsi dire de sa prunelle enflammée) ; mais regimber comme il le fait maintenant, ce n'est pas préférer une vie de retraite ù celle du monde; car qui dit préférer* dit avoir examiné ce qu'il rejette. C'est se complaire dans sa fainéantise et son apathie. C'est mieux aimer croupir dans une mare stagnante que de voguer sur les flots d'un fleuve rapide; c'est vouloir végéter de la vie des mollusques, plutôt que de vivre de celle d'un être actif et pensant. C'est, en un mot, donner un exemple pitoyable d'irréflexion, de faiblesse et d'enfantillage. Cela me fait honte et me soulève le cœur!
A ces derniers mots, je vis le rouge monter à la flgure du père Hilarion; je sentis la main qui s'appuyait sur mon cœur, comme pour en réprimer les battements tumultueux, se crisper dans un mouvement de colère involontaire. Je voyais en même temps l'étincelle qui couvait dans l'orbite profonde de son ami se dilater de plus en plus, et, par l'efl'et de la contradiction, sa parole devenir plus acerbe, sa pâleur ordinaire plus livide. Moi-même, en attendant, j'avais eu le temps de me calmer et de faire mes réflexions. L'idée que cette existence nouvelle, résolue à mon insu, n'était, comme le disait le père Grégoire, qu'un essai, que même peut-être elle n'était rien qu'un acquit de conscience de la part de mon père et de son ami , me frappa et me réconcilia avec • mon sort. Je revins â mes habitudes de soumission , et me hâtai de mettre fin à une altercation, la plus vive et la plus
sérieuse dont j'eusse jamais été témoin entre les deux amis. — Au nom du ciel ! leur dis-je en serrant leurs deux mains dans les miennes, pas de dispute, pas de paroles amères à cause de moi, au moment où je vais vous quitter! Vous êtes trop indulgent pour votre pauvre enfant, dis-je au père Hilarion en le pressant dans mes bras. Son esprit ne peut-il être pusillanime et son cœur faible ; dans les premiers moments de cette douleur inattendue et que peut-être on aurait pu lui épargner, au moins dans la forme, n'a-t-il pu proférer des paroles irréfléchies et des sentiments plus exaltés que raisonnables? Je ne vous en fais pas d'excuses, mon vénéré pasteur, car vous, vous lisez dans mon âme et connaissez d'avance tous les mouvements qui l'agitent. Jusqu'à présent une de ces habitudes que vous me reprochez si amèrement, poursuivais-je en m'adressant au père Grégoire, était de penser tout haut devant vous, mes pères; car jusqu'à présent vous avez non-seulement servi de guides à l'orphelin , mais vous avez été en même temps ses seuls amis, les seuls confidents de tout ce qui se passait dans son imagination et dans son cœur. La leçon que vous venez de me donner, mon révérend père, me profitera; elle a été amère et pénible, mais je vous en remercie sincèrement. C'est un échantillon de ce qui m'attend dans le monde, il me prouve que mes appréhensions et ma répugnance pour ce monde ne sont pas tout à fait des préjugés de vieille femme, ni des craintes aussi puériles que vous voulez me le faire accroire. Heureusement, un cœur me reste toujours ouvert, dis-je en m'appuyant contre celui du père supérieur. Celui-là n'accablera pas de ses railleries les exagérations de mon inexpérience. Il ne se révoltera pas, lui, de l'idée qu'on éprouve quelque crainte à entrer dans une société où nonseulement Ton n'a pas d'amis, mais où même l'on n'a pas une seule relation de simple connaissance. 11 comprendra, 04; cœur compatissant, que celui qui n'a pas su gagner l'indulgence de l'homme qui l'a vu naître, qui a pris la peine de
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développer son intelligence , et à qui il est attaché de toute Taffection dont un fils est capable, ne peut guère espérer d'inspirer delà bienveillance à des étrangers. Ne faites d'ailleurs de reproches à personne, père Hilarion, mon pasteur bien-aimë; à personne et à vous-même bien moins qu'à tout autre, car la droiture de votre jugement et votre raison si saine vous ont toujours inspiré de justes craintes et de sages conseils. S'ils ont été négligés ou mal suivis, la faute en a été plutôt au caractère peu énergique de l'élève et ù son manque d'élan et d'ambition qu'à la perspicacité et à la prudence de ses instituteurs. Tout a été fait dans les meilleures intentions, espérons que tout réussira de même, et, comme l'observe très-judicieusement le père Grégoire, si mon essai dans le monde ne réussit pas , la solitude ne m'échappera point. A défaut du couvent de Sainl-Saba, le chemin du mont Athos n'est pas difficile à trouver.
— A Dieu ne plaise! à Dieu ne plaise! disait mon excellent pasteur; c'est la carrière de mon oncle l'ambassadeur, et non celle de son neveu le moine, que j'ambitionne pour toi, mon enfant chéri!
— C'est au Seigneur que je remets ma destinée, cher père; il en fera ce que bon lui semble , fut ma réponse. Maintenant, mon cher instituteur, veuillez porter ma réponse à mon père, et lui dire que je suis prêt à accomplir ses volontés.
Le père Grégoire m'avait considéré, pendant tout le temps que je parlais, d'un air curieux et satisfait. Son sourire ironique avait fait place à une expression de bienveillance.
— Voyez ce que c'est, mon excellent ami, dit-il au père Hilarion avant de retourner au château; voyez ce que c'est que de savoir battre le briquet à propos ! Voilà une étincelle qui me ravit. L'enfant devient homme, et il en était vraiment temps. Sans rancune, mon cher Dmitri , ajouta-t-il en me serrant cordialement la main. Si j'avais eu moins d'affection pour vous, je ne me serais pas donné la peine de me mettre en colère. Je vais réjouir le cœur de votre père en lui
disant que son fils promet de devenir digne de lui-même.
Après son départ le bon pasteur et son agneau se donnèrent le plaisir de verser d'abondantes larmes dans les bras Tun de l'autre.
Hélas! le père Hilarion avait raison, mon cœur était vraiment étranger ù l'ambition et à ce désir de changement et d'activité propre d'ordinaire à la jeunesse. Était-ce, comme il le prétendait, le manque complet d'émulation, et la société continuelle d'hommes si disproportionnés par l'âge et tellement supérieurs à moi par la vertu et par l'intelligence, qui avaient étouffé ces sentiments avant qu'ils n'eussent eu le temps de se développer? Étaient-ce les douleurs et les tribulations de mon enfance qui m'avaient fait voir dans l'exemple de mon père le néant de toute ambition et de tout bonheur terrestre? Ou bien mon esprit avait-il naturellement peu d'activité et encore moins de curiosité? C'est ce que je ne saurais dire. J'ai peu réfléchi sur moi-même, j'ai peu analysé mes sentiments et les motifs secrets de mes penchants et de mes actions. Ce n'est que depuis que je me suis mis à récapituler en conscience les actes et les pensées de ma vie selon la tâche qui m'a été imposée, que je m'occupe de scruter ainsi mon être intérieur. Pendant les heureuses années que je suis occupé à décrire maintenant, je réalisais à la lettre le précepte de ne vivre qu'au jour le jour. Sauf cette image vague d'une femme qui un jour serait la mienne, qui deviendrait l'unique objet d'un amour partagé ; à part l'espoir de conquérir à la fin la confiance de mon père et de voir succéder les
épanchements journaliers de sa tendresse aux preuves si rares de son affection paternelle, aucun but n'animait mes aspirations vers l'avenir. La fortune et la propriété n'avaient aucun charme pour moi ; grâce au zèle et aux capacités administratives de Delaviile, toutes les affaires démon père étaient si bien réglées et si admirablement conduites, que quand même l'idée me serait venue de m'en occuper.
je n'aurais pu rien imaginer de mieux que ce qui était déjà établi partout. Le monde, ses intérêts et son tumulte m'étaient parfaitement indifférents. Les annales mêmes de son histoire me préoccupaient fort peu , et souvent je me demandais pourquoi on s'était donné tant de peine pour recueillir un si vaste amas d'actions ou vaines et puériles, ou injustes et criminelles. Combien la vie d'un seul solitaire, d'un seul grand saint, combien les écrits éloquents d'un seul des grands Pères de notre Église me semblaient plus intéressants et même plus utiles à l'enseignement de notre race que tous les faits historiques des plus puissants empires ! Combien ces chroniques de l'âme humaine s'emparaient avec plus de force de mon esprit et se gravaient mieux dans ma mémoire que la sèche et monotone histoire des progrès, de la décadence et de l'anéantissement de nos chétives sociétés 1 Mon imagination, d'ailleurs, ne savait pas s'arrêter sur des faits; elle ne se plaisait qu'au delà des limites de la réalité. Elle voulait bien le vrai, mais le vrai idéal. Voilà en quoi consistait pour moi le grand prestige des récits du père Grégoire. Je le connaissais incapable de mensonge, et cependant les vérités qu'il me présentait étaient aussi poétiques et presque aussi féeriques que les légendes les plus impossibles. Si je retenais mon imagination dans les limites du monde réel , ce n'était que pour m'occuper des objets de mes affections , jamais des événements qui n'avaient de rapport qu'avec ma propre personne. Or, celleci était toujours liée à quelque autre, et rien de ce qui ne touchait pas directement ou indirectement à ces personnalités n'avait le pouvoir de m'impressionncr vivement. A cette époque de mon existence, et je crois même dans toutes celles qui l'ont précédée ou suivie, je ne vivais que par le cœur. 11 était constant, ce pauvre cœur, quoiqu'on Tait si souvent accusé de faiblesse; si constant, qu'aucune impression profonde ou légère ne pouvait s'en effacer. Jamais je n'ai oublié le moindre des jouets qui ont amusé mon en-
faace ; jamais aucun d'eux n'a été brisé ou rejeté; tout au plus les ai-je donnés à des enfants moins fortunés que moi, et cela jamais sans regrets , je dirai même sans remords, comme si ces objets inanimés avaient eu le sentiment pénible de cette séparation. Aucun oiseau que j'ai élevé, aucun animal qui s'est attaché à moi n'a jamais été renvoyé ou délaissé; tous ont été soignés et pleures comme des amis. Bien moins aurais-je oublié ou négligé une personne , à quelque classe qu'elle appartint, qui aurait été bonne et prévenante pour l'orphelin. £t si j'appuie sur cette ténacité du cœur, comme l'appelait mon excellent pasteur, ce n'est certes pas pour m'en vanter; car je ne la regarde pas comme un don, bien moins encore comme une qualité dont on aurait le droit d'être fier. Ce n'est , hélas 1 qu'une faculté qu'il faudrait plutôt déplorer, tant elle apporte de peines dans l'existence! Quant à la mienne , du moins , Dieu seul sait les ravages qu'elle y a produits. Je n'en parle que parce qu'il m'est enjoint de tout dire, et qu'elle seule peut expliquer certaines afflictions de mon cœur, certaines résolutions de ma volonté, certaines soumissions et certaines révoltes qui pourraient sans elle paraître fausses ou exagérées. Ainsi c'est cette profonde constance dans mes affections qui fut cause de l'excès, peut-être immodéré, de la douleur qui m'a saisi au moment de quitter l'étroit horizon qui renfermait tout ce que j'aimais et tout ce que j'avais jamais aimé sur la terre. En quittant ma chère solitude, je croyais voir se dérouler devant moi une perspective immense sans un seul point où ma vue put se fixer; je crus m'embarquer sur un océan inconnu, recouvert de brumes, sans soleil et sans étoiles, que je devais traverser sans pilote ni boussole , passager unique sur un navire étranger. Dans ces déchirements du départ, le culte que j'avais voué à la mémoire de ma mère avait , je dois l'avouer, la part dominante, et peut-être une part déraisonnable. Ce culte, loin de diminuer avec les années, paraissait s'être augmenté de toutes les forces et de toutes les
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puissances de mon cœur et de mon esprit. C'était un sentiment à part pour lequel je n'avais pas de nom , qui tenait en même temps à la terre par sa douloureuse tendresse, et au ciel par ses aspirations infinies. Je l'aimais, cette mère, comme si elle eût été vivante; je lui confiais mes pensées, je lui disais mes espérances et mes vœux comme si elle eût été là pour m'entendre ; je lui ouvrais mon cœur ; je lui demandais sans cesse d'y lire et de l'inspirer. Toutes les femmes qui portaient son doux nom de Marie paraissaient à mes yeux avoir quelque chose de sa grâce et de sa bonté; toutes semblaient avoir droit à mes égards et à une partie de mes afTeclions. Oh ! mère , c[ue je t'aimais alors ! combien je t'aime encore! Et si j'ai appelé déraisonnable ce cuUe que je te portais et que je te porterai toujours, ce n'est que parce que je l'attachais alors au lieu où il avait pris naissance; tandis qu'il était de tous les lieux, et que partout ta douce image m'a suivi. Dans le monde comme dans la solitude 9 dans le tumulte des hommes comme dans le silence de la retraite, toujours ta voix si douce résonne dans mon cœur comme le murmure plaintif d'un ruisseau. Mère ! mère, maintenant même, en traçant ces lignes, je crois voir à travers ce ciel, limpide comme l'était ton âme. Ion regard fixé sur moi ; je crois sentir dans la brise parfumée qui soulève mes cheveux l'haleine de ton baiser, je crois sentir reposer sur ma tète les bénédictions de ton amour.
Cependant le temps fixé pour mon départ approchait à grands pas. Déjà tous les préparatifs étaient terminés; Delaville, qui avait été expédié à Pétersbourg, en était revenu, annonçant qu'un appartement convenable était loué et meublé et n attendait que la présence de son maître. « Et M. le comte en sera content, » disait cet excellent homme en se frottant les mains et en essuyant la sueur de son front dégarni. « Selon les ordres de M. son père, tout est simple,
mais en même temps, j'ose le dire, d'une simplicité magnifique et de bon goût ; car à tout seigneur tout honneur, dit le proverbe, et même rÉcriture est d'avis qu'une lampe ne s'allume pas pour être placée sous un boisseau. Il faut que l'écho réponde à la voix S et la cage doit être en tout point digne de l'oiseau. »
Enfin , l'avant-veille du jour mémorable où Je devais être lancé dans ce monde inconnu et redouté (c'était un beau dimanche de la dernière moitié de septembre), par un temps calme et propre à la rêverie, au milieu de ces senteurs si pénétrantes, particulières à l'automne, et que la terre semble apporter au ciel comme un dernier hommage, avant d'être ensevelie sous le linceul de l'hiver, je me rendis à l'église de la paroisse. Là, après avoir entendu une messe dite à mon intention, je devais, selon l'usage, recevoir les adieux des vassaux de mon père. Le prêtre , vénérable vieillard qui avait été le confident des nombreuses aumônes de ma mère, et qui conservait sa mémoire comme une relique précieuse au fond de son cœur, m'attendait à la porte du sanctuaire la croix à la main. Les paysans avaient formé une longue haie pour me recevoir; les vieillards, revêtus de couleurs graves convenables à leur âge; les jeunes gens et les jeunes femmes, dans tout l'éclat de leur riche et pittoresque costume. A mon approche un murmure de bénédictions et de salutations affectueuses parcourut toute cette multitude comme le frémissement soudain d'une brise dans le feuillage d'une allée. Ces bonnes et franches figures de tout âge et de tout sexe étaient fixées sur moi avec une même expression d'affection grave et attendrie. Après la messe, des prières furent offertes, selon les formes prescrites par l'Église, pour Pheureux accomplissement de mon voyage et la réussite de tous mes projets et de tous mes vœux licites et raisonnables, ajouta le vieux prêtre. Ces prières furent écoutées avec recueillement
* Proverbe russe.
par toute cette foule prosternée de\ant le sanctuaire , et toutes ces voix s'unirent en une seule pour répéter le chant final du Te Deum. Ensuite, après m'avoir donné la sainte croix à baiser et m'avoir aspergé d'eau bénite, le vieux prêtre me demanda la permission de m'adresser quelques mots d'adieu et d'exhortation.
— Cette exhortation et ces adieux, me dit-il d'une voix grave et émue, c'est au nom des anciens ici présents que je te les adresse, mon fils. Tu es notre enfant à tous, mon jeune seigneur; car tu es né parmi nous, et tous nous avons veillé et pleuré sur les douleurs de ton enfance; tous nous avons suivi avec joie les progrès de ta jeunesse ; tous nous avons prié pour toi, et nous t'aimons comme si tu étais l'enfant de nos entrailles. C'est cet amour plus fort que la crainte qui nous délie la langue, ù nous, humbles habitants^ des cabanes, pour t'exhorter, toi, enfant des palais. Conserve ta foi, nous t'en conjurons par nos cheveux blancs et la mémoire de ta mère, pure de tout alliage ; sois attaché, comme ta pieuse mère Ta toujours été et comme tu l'es maintenant, aux doctrines et à toutes les pratiques de notre sainte Église; car quiconque pèche par un seul article, dit l'apôtre *, viole Cautoriié de tous les autres. Tiens ton cœur droit et ton esprit simple ; la droiture du cœur et la simplicité de l'esprit triompheront mieux que tous les artifices et toutes les sciences des tentations et des pièges du monde et de son prince. N'abandonne pas ces vertus de ta jeunesse, mon fils et mon jeune seigneur; elles peuvent paraître vulgaires et de peu de valeur au milieu de l'éclat et des séductions qui vont t'environner ; elles sont pourtant seules assez puissantes pour te guider et te ramener vers nous pur et innocent comme tu nous as quittés. Ne permets pas à la vanité et à l'orgueil de t'enfler le cœur, et quand ton pèlerinage dans la grande ville sera achevé , ne te laisse pas
' Saint Jacques, 11,10.
retenir dans ses murs ; fuis-la au plus vite, et reviens à ton nid dans nos forêts. Reviens près de tes fidèles vassaux leur donner l'exemple de ThumilitQ dans la grandeur, de la modération dans la fortune, de la bienfaisance et de la charité qui appartiennent à tous les états de la vie. C'est ici qae to es né, c'est ici que ta croissance s'est accomplie, c'est ici, plaise à Dieu, que ta dépouille mortelle reposera un jour; c'est ici aussi que des cœurs reconnaissants t'attendent et sont heureux de t'aimer et de te dévouer leurs forces et leur existence. Rends-leur amour pour amour, et que ta protection et ton exemple leur servent de soleil pendant le jour et d'étoile pendant la nuit.
Ces paroles ne devaient sans doute leur puissance qu'au ton paternel et attendri dont elles étaient prononcées et à l'émotion avec laquelle elles furent écoutées. Tout le monde sanglotait, et moi avec tout le monde. Des pleurs interrompaient le bon prêtre lui-même.
— Nos larmes te disent le reste, enfant chéri de nos cœurs, notre jeune et bien-aimé maître! ajouta-t-il en m'ouvrant ses bras et en me serrant sur son cœur. Ne les oublie pas, ces larmes; elles sont précieuses devant le Seigneur, car elles témoignent de notre dévouement et de notre fidèle affection.
Alors les têtes blanches * s'approchèrent et me présentèrent le pain et le sel d'usage. Je sortis avec eux, et sur la dernière marche du parvis, je m'arrêtai pour leur adresser quelques mots de remerciements et recommander mon père à leurs soins et à leur vigilance.
— Ne crains rien, cher seigneur, nous soignerons Ion bon père; de notre part, il n'aura ni soucis, ni chagrins. C'est un bon maître, un maître juste et généreux. C'est dommage qu'il se montre si peu à son peuple et qu'il vive ainsi en ermite.
* Têtes blanches est un nom par lequel le paysan russe désigne les tnciens de sa commune.
Ce furent ensuite les femmes qui s'approchèrent ; les jeunes filles seules se tenaient à l'écart en baissant les yeux et froissant les soyeux rubans de leurs tresses. Elles me disaient mille paroles caressantes, ces bonnes ménagères, et faisaient mille souhaits pour mon bonheur.
— Ramène-nous une belle fiancée, fut le résumé de leurs longs discours, une belle fiancée bonne et affable comme l'était ta mère. Une bonne maîtresse, pas fière, qui veuille bien caresser nos petits enfants de sa main blanche, et écouter sans ennui l'histoire de nos soucis et de nos joies, ainsi que le faisait celle que nous pleurerons toujours, notre excellente maîtresse bien-aimée.
• > — Oui, oui, répétait tout le monde, ramène-nous une belle fiancée et que nous ayons la joie de bercer tes enfanis sur nos genoux.
— Adieu, adieu, mes amis, leur dis-je enfin. Que Dieu \ous protège et veille sur vous! Priez pour moi et pensez à moi, comme je penserai à vous.
— Adieu, notre jeune seigneur, notre brillant soleil, notre beau faucon, lumière de nos yeux et joie de nos cœurs! Sois tranquille, nous prierons pour toi de toute notre âme, et nous garderons tes troupeaux des loups et des ours, et ta demeure des feux de l'incendie. Tu nous retrouveras tels que tu nous as laissés , et ce ne sera pas notre faute si une paille de tes meules ou un grain de tes blés viennent à être dérobés. Compte sur nous et sois sans crainte. Sois beau et brave , n'épargne pas ton argent, et fais-nous bon-» neur dans la grande ville près du czar blanc ; car ton honneur est le nôtre, et la gloire du maître réjouit le cœur de ses vassaux.
Entouré, caressé, embrassé, serré de toutes parts, je fus plutôt porté que conduit vers ma calèche. Les mères élevaient leurs petits "enfants pour me voir une dernière fois, les gamins grimpaient sur les murs pour me sahier , et les cris de leurs voix perçantes se mêlaient aux
adieux graves des hommes et aux bénédictions des femmes.
La séparation de mon père ne fut qu'une muette bénédiction. Il me fit agenouiller devant le portrait de ma mère en me disant : « Conservez votre cœur pur et soyez toujours digne d'elle. » Ensuite passant autour de mon cou une petite miniature qui la représentait et qu'il portait toujours suspendue sur sa poitrine, il me signa sur le front du signe de la croix , me serra passionnément contre son cœur et, me tenant étroitement embrassé, il me conduisit jusqu'à la porte. 11 l'ouvrit lui-même, me poussa doucement dehors, la referma sur moi et tout fut dit.
Au couvent, ce furent les mêmes adieux à peu près qu'au village, seulement ils furent moins longs et plus silencieux. Le père économe remplit ma voiture de friandises dont mon domestique et mon fidèle Azor mangèrent la meilleure partie.
La veille, le père Grégoire m'avait conduit dans sa cellule pour me dire quelques mots en particulier.
— J'ai toujours trouvé les préceptes et les maximes proférés au moment d'une séparation parfaitement superflus , dit-il avec son calme habituel. Si pendant les longues années que vous avez passées avec nous, nous n'avons pas su vous inculquer des règles de sagesse suffisantes pour vous conduire dans les épreuves que vous allez traverser , celles que nous pourrions ajouter pendant ce dernier quart d'heure seraient certainement sans effet. Cependant il y a un ou deux avis que je dois vous donner, autant dans mon intérêt que dans le vôtre. Et d'abord, je vous supplie et vous conjure de parler le moins que vous pourrez du mont Athos , et si , dans un petit cercle d'intimes, vous vous laissiez aller à votre entraînement et ù votre enthousiasme, évitez au moins soigneusement de me nommer comme celui qui vous l'a fait connaître et admirer. Vous pourriez, par une indiscrétion sur ce point, m'atlirer de grands cl sérieux désagréments, un malheur même dont je ne me consolerais jamais. Je vous prierai d'user de la même discrétion, s'il s'agit de
VOS connaissances vraiment peu communes de la langue grecque et de sa littérature ancienne et moderne. En général , mon cher élève , il m'importe plus que je ne puis vous l'expliquer d'être ignoré, et je me fie là-dessus à votre prudence, à votre discrétion et à votre, amitié. Je n'ajouterai qu'un seul conseil à ce que je viens de vous dire; il vous paraîtra peut-être singulier et inconséquent de la part d'un homme de mon caractère et de mon état. La suite cependant vous en prouvera la justesse. Évitez autant que vous le pouvez de vous singulariser. Évitez l'excès de la vertu et l'excès de la sagesse ; tous les deux ne serviront qu'à votre destrtiction , dit TEcclésiaste '. Adoptez le plus que vous pourrez les usages et les habitudes du nionde dont vous allez devenir un habitant. Je vous y engage, même au prix de quelques scrupules et de quelques remords. C'est mal servir la religion que de la faire paraître roide, guindée ou impossible; et d'avance je vous promets l'absolution des légères peccadilles que vous commettrez à son profit. Ce n'est pas au premier venu que je pourrais donner une telle latitude; mais sans vous flatter, et vous savez si j'en suis capable, ce ne sont ni les tentations, ni les séductions du monde qui m'inquiètent pour vous. La ténacité de votre cœur, comme s'exprime notre excellent ami, s'étend à votre caractère et à vos principes, et la pureté dont vous avez hérité de votre mère vous préservera de tous les dangers vulgaires de la société, quand même vous y seriez entraîné au premier moment. Ce qui m'inquiète, ce sont les exagérations de vos qualités mêmes et les erreurs que ces exagérations peuvent faire naître. Malheureusement, aucune sagesse humaine ne peut prémunir contre celles-là, et le cœur de rhomme est un abîme que l'œil de son Créateur peut seul sonder. Tout en ayant recours à la sagesse divine, mon cher élève, ne négligez pas les vertus humaines. La pru-
* Ecel., cbap. VII, 16.
dcnce et la discrclion sont les plus indispensables dans le lieu où vous allez.
— Je te donne mon rosaire, enfant de mon âme, le plus chéri des agneaux de mon troupeau, me dit le père Hilarion, m'atlirant à son tour dans sa cellule quelques instants avant mon départ. Cache-le âans ton sein ; car je sais qu'il ne convient pas , dans le monde où tu vas , de le porter à ton poignet ou à (a ceinture. Je n'ai pas oublié combien on est moqueur dans ce pays-là , et Dieu me préserve de t'exposer sans nécessité aux railleries de ces enfants de Bélial. Tu n'auras que trop de mauvaises plaisanteries à endurer, mon doux trésor ; je sais quelle peine j'ai eue moi-même a maîtriser ma colère, quand le père Grégoire s'est mis à t'aceal)ler de sarcasmes, dans les meilleures intentions, comme il me Ta expliqué plus tard ; à Dieu ne plaise donc que je t'en attire de plus mordants encore par mon pauvre cadeau. Cache-le donc soigneusement, ce rosaire, sur lequel j'ai si souvent prié à ton intention. Seulement, le soir, quand le sommeil sera prêt à te gagner, tire-le de dessous ton oreiller et fais passer ses grains bénits un à un par tes doigts en répétant pieusement la formule du Kyrie Eleison tant recommandé par notre sainte mère l'Église. Tu n'en seras pas venu à la d( rnière perle que tes pensées, quelque troublées qu'elles soient, seront miraculeusement calmées et toutes les agitations de ton àme apaisées. Tu verras combien ton sommeil sera paisible, et quels doux rêves ce recueillement de l'esprit te procurera. Elle est simple, cette prière, si simple que la plupart des hommes la dédaignent. Et cependant, crois-en ma vieille expérience, sauf l'oraison dominicale, instituée par Notre-Seigneur lui-même, je n'en connais pas de plus efficace. Je dirais même qu'elle complète cette supplication dhlnc ; car, après avoir exposé tous nos désirs et tous nos besoins à notre Père céleste , que nous reste-t-il ù faire que de lui demander d'avoir pitié de nous? Que ta foi demeure aussi simple que cette prière ; ne te laisse pas
aller à scruter ce qui est inscrutable, à chercher ce qui nous est caché à dessein. Si je te dis ceci, c'est parce que j'entends qu'on se préoccupe.de l'inconnu plus qu'il ne le faudrait au temps où nous vivons. Ne t'alambique pas l'esprit à trouver des causes et des motifs là où toutes causes et tous motifs se résument dans ces mots suprêmes : la volonté de Dieu et sa miséricorde. Borne-toi donc à aimer toîi Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit; à aimer ton prochain comme toi-même^ et à répéter à toute heure, dans ta joie comme dans ta détresse : Seigneur, ayez pitié de nousl Pense à ton vieil ami en comptant les grains de ton rosaire, et dis-toi que jamais prière ne s'élèvera de son âme sans que ton nom ne s'y trouve ; car tu es pour moi la vie de ma vie et l'ame de mon âme. En me séparant de toi, je me sépare de ma dernière joie dans ce monde ; quand je t'aurai reconduit et que la dernière trace de poussière soulevée par les roues de ta voiture aura disparu devant mes yeux, alors je pourrai me dire véritablement ermite et solitaire ; car tu étais mon monde et mon bonheur. 0 toi ! la dernière de mes affections terrestres, souvenir de joie et de douleur, Beojamin de mon cœur! si mal t'arrivait dans cette terre de ténèbres, où moi-même j'ai aidé à te lancer, jamais je n'oserais plus élever les yeux vers le ciel où ta mère nous regarde, et mes cheveux blancs descendraient avec désolation dans la tombe *.
Maintenant que le sacrifice est consommé, que ton pied est déjà dans l'étrier, je tremble et me demande si nous avons bien fait ; si toutes les pompes et les vanités du siècle que j'ai désirées pour toi valent les peines et les déceptions qui menacent ta douce et tendre nature ! Mais reviens, mon agneau chéri ; reviens, si on te maltraite à outrance. Si le monde, vers lequel tu prends ton essor, mon doux tourtereau, n'a pas de place assurée où tu puisses
1 GiMiësc, cliap. X, 11, 3S.
placer ton pied , reviens vers Tarche où tu as été élevé. Le père Grégoire a beau dire , la fenêtre de ce refuge le sera toujours ouverte et le vieux supérieur lui-même te tendra la main pour t'aider à y entrer! Cependant, mon enfant chéri, ne te décourage pas trop facilement; tâche de te faire à l'état auquel la Providence t'a destiné. Crois-moi, le cloître a ses peines comme le monde, et les affligés auxquels le Seigneur a promis ses consolations se trouvent répandus également dans tous les lieux. L'habit de moine n'en préserve pas plus le religieux dans sa retraite, que la pourpre royale n'en garantit le monarque dans son palais. Si Dieu voulait exaucer les supplications de son indigne serviteur, il te ferait trouver une compagne digne de toi; et cela bientôt : car il n'est pas bon que llwmme demeure seul, et à ton cœur aimant plus qu'à tout autre il faut les joies paisibles, les devoirs rigoureux et l'existence remplie et dévouée du foyer domestique. Si, pourtant, telle n'était pas la volonté de Celui qui connaît mieux que nous ce qui nous est utile et salutaire ; s'il te les refusait, ces joies que je crois indispensables à ton bonheur, alors, comme toujours, nous répéterons : Que le Seigneur ait pitié de nous ! Eyrie Eleison !
Mon père avait une sœur établie depuis quelques années à Pétersbourg. Elle était veuve d'un de ces grands seigneurs d'autrefois dont le type devient de plus en plus rare en Russie. Son mari était un de ces grands propriétaires qui avaient des châteaux comme des palais, avec des dépendances grandes, à elles seules, comme des propriétés ; jardins magnifiques, parcs immenses, serres fabuleuses, jusqu'à des ménageries dignes d'une résidence royale; qui entretenaient une troupe de comédiens et de danseuses, un orchestre complet, un chœur de chantres , sans parler de
meutes énormes avec leurs équipages de chasse et leurs chevaux à part; des écuries toujours remplies de chevaux de selle et de chevaux de trait aux ordres des parasites de tous genres et de tous pays qui pullulaient dans leurs demeures ; qui tenaient table ouverte toute Tannée, et dont voisins et connaissances, amis et parents jusqu'au dixième degré, pouvaient profiter, avec leur suite d'enfants, de bonnes, de gouvernantes et gouverneurs, de chiens, de chats et d'oiseaux , à toute heure du jour ou de la nuit, sûrs qu'ils étaient d'être bien accueillis et somptueusement traités. £t tout ce train, ils le menaient sans ordre et sans économie, se livrant, les yeux bandés , aux mains avides de leurs intendants et de leurs administrateurs ; ne sachant qu'approximativement ce que leurs biens devaient leur rapporter, et ne s'informant jamais si, en effet, les revenus étaient tels qu'ils les supposaient, et si le chiffre des dépenses ne dépassait pas celui des recettes.
C'est ainsi que vécut mon oncle; et ma tante avait fidèlement aidé de tout son pouvoir à cette prodigue extravagance. Comme lui, elle ne comptait jamais et ne mettait jamais de frein à ses fantaisies et à son luxe. Elle ne comprenait pas que lout dans ce monde a des bornes, et qu'on peut parvenir, à force de prodigalités et de désordre, à épuiser même une fortune aussi colossale qu'était la sienne réunie à celle de son mari. Aussi , grande fut sa stupéfaction, je dirai son indignation, quand, après la mort de son mari, on lui annonça que ces richesses qu'elle croyait inépuisables avaient disparu, lorsque, à son avis, elle avait à peine commencé à en jouir. Dans sa détresse, elle songea à son frère qu'elle avait passablement négligé pendant tout le temps de sa fastueuse et frivole existence. Ne pouvant quitter le lieu de son exil , mon père lui envoya son fidèle Delaville pour examiner l'état de ses affaires et pour y porter remède le plus tôt possible. Le résultat de cet examen fut qu'à moins de mesures décidées et énergiques , elle se
trouverait bientôt en face d'une véritable ruine. Pour la tirer de ce précipice de dettes et d'engagements, il fut résoluqu*elle vendrait la plus grande partie de ses biens; de cette manière elle sauverait le reste, et, afin de ne plus retomber dans la vie extravagante et dispendieuse à laquelle elle s'était habituée, elle devait s'élablir à Pétersbourg. Là, elle mènerait le genre de vie do tout le monde, sans avoir à subir Tinsuppor- (able humiliation d'avouer à ses voisins qu'elle ne pouvait plus continuer le train de folles dépenses qui l'avaient ruinée; l'éducation de ses enfants s'achèverait mieux et à moins de frais, et elle-même quitterait, à ce que mon père espérait, les habitudes de luxe démesuré que le désœuvrement de la campagne et le désir de briller lui avaient fait contracter. Ces mesures étaient parl'aitement sages; seulement, mon père avait compté sur la raison et le sens commun de sa sœur, choses plus que rares, à ce que j'ai pu m'apercevoir, chez les personnes de sa trempe. Pour sortir d'embarras, elle consentit à tout et accueillit surtout avec empressement le parti de s'établir à Pétc^rsbourg. Elle joua la femme repentante, rejeta toutes ses anciennes foUes sur le compte (lu défunt, et promit des merveilles de prudence et d'économie. Au fond, cependant, elle ne changea de ses habitudes que celles qu'il lui était impossible de continuer. Pour ne plus être tourmentée de conseils et d'exhortations, surtout de la part de sa tille jNathalie dont elle craignait le jugement sain et le bon sens pratique, elle lit l'entendue, voulant s'appliquer elle-même aux aifaires, et ne permettant plus, même à Delaville , de l'aider dans cette besogne. Ce n'était que quand elle se voyait forcée de refuser à son fils Constantin, son idole et son enfant gâté, quelque objet de luxe, ou quelque somme considérable perdue au jeu ou dépensée dans le désordre, quelle avouait être dans l'embarras. Bientôt cependant quelque nouvel expédient, tel que la vente ou la mise en gage de quelque effet de prix, la remettait à flot, et alors les folies du jeune homme recommençaient de
plus belle, et sa mère ne se possédait plus de joie de pouvoir les encourager.
C'était , d'ailleurs , un bon enfant , ainsi qu'un brillant officier aux gardes, que ce Benjamin de ma pauvre tante. Léger comme son père, extravagant comme sa mère, il aurait sans doute comme eux mangé sa fortune, si la chose n'avait déjà été faite, et si les idées du siècle n'avaient pas modifié les siennes. Sans nous trouver d'accord de sentiments ou de principes, nous avions pourtant de l'attrait Tun pour l'autre. Cet attrait même, je crois, était encore plus de son côté que du mien. Grâce à la munificence de mon père, j'avais toujours plus d'argent qu'il ne m'en fallait, et Constantin ne se faisait aucun scrupule de puiser dans ma bourse. Il s'était constitué le maître et le surveillant de mes chevaux et de mes équipages , à l'exception cependant de mon beau Dar; aussi en disposait-il si complètement que souvent je me trouvais réduit à devoir m'en passer. Pour faciliter mon initiation dans le monde et payer ma bienvenue, disait-il, il me faisait donner des dîners de jeunes gens auxquels, la plupart du temps, je m'abstenais sous un prétexte ou l'autre d'assister, et dont il faisait les honneurs avec une gaieté et un entrain qui n'appartenaient qu'à lui. Je prenais autant de billets de concert et de spectacle qu'il lui plaisait d'en mettre à mon compte, à la seule condition de n'être pas obligé d'y aller ; je souscrivais à toutes les loteries de bienfaisance, sans avoir la prétention de jamais rien gagner, et ce n'était que quand les dépenses du mois excédaient la recette que je l'arrêtais court, en déclarant sérieusement et péremptoirement ne pas vouloir entendre parler de dettes. En revanche, il se donnait mille peines pour me donner le goût de la société qu'il fréquentait, me procurait des invitations de bals et de soirées, et me faisait faire force connaissances bonnes ou mauvaises, le tout, hélas î sans arriver à ses fins. Me rappelant les conseils du père Grégoire, je mettais un véritable zèle
Si LE MOINE DU MONT ATHOS.
à seconder les efforts que mon cousin faisait pour me dégourdir et vaincre ce qu'il appelait les préjugés de mon éducation monacale. Envisageant mon séjour dans la grande ville comme un essai et une épreuve, je résolus de faire mon noviciat en conscience, de ne rien rejeter comme de ne rien adopter à la légère de tous ces étranges usages qu'on me présentait comme indispensables. Je ne me refusais donc à aucun des amusements proposés par mon cousin, si frivoles et si contraires à mes goûts qu'ils fussent, pourvu toutefois qu'ils ne heurtassent pas les principes de morale et de piété enracinés dans le sanctuaire de mon âme. J'étais, d'ailleurs, curieux de voir si dans tout ce mouvement sans objet, dans toute cette agitation fiévreuse, je parviendrais enfin à découvrir quelque attrait occulte, quelque charme caché capables d'en compenser le vide et la lassitude qu'ils me faisaient éprouver. Je voulus m'assurer si, dans tout ce tumulte qui me paraissait, à moi sauvage enfant des forêts , sans nécessité comme sans but , je parviendrais à trouver une seule idée assez profonde, une seule jouissance assez réelle, ne fût-ce même qu'un plaisir assez vif ou assez excitant pour faire taire mes scrupules et me dédommager de la fatigue et de la perte de temps que ces vains efforts pour m'amuser m'occasionnaient. Avec la meilleure volonté du monde, secondé par tout ce qu'il y avait de plus dissipé dans cette ville de dissipation, je ne pus y parvenir. Je n'y éprouvais toujours que ces sensations de nos rêves où la coupe est pleine sans que nos lèvres sèches puissent parvenir à s'y humecter; où la table est richement servie, et où, tout en mangeant, notre faim ne peut s'assouvir. Les jeux mêmes de mes camarades de village, que je fuyais jadis à cause de leur grande turbulence, me paraissaient renfermer sous leur rudesse primitive plus de franche gaieté et d'entrain naturel que ces rassemblements de l'élite de nos jeunes gens , que ces orgies à froid auxquelles mon désir de tout approfondir me faisait parfois assister; ces orgies
auxquelles les émotions intéressées du jeu et les disputes qu'elles faisaient naître donnaient seules quelque animation , et qui n'empruntaient leurs bruyants éclats qu'à la gaieté factice de l'ivresse , pauvres semblants de gaieté , qu'il fallait expier, le lendemain, par l'accablement et le malaise d'une hypocondrie maladive. Était-ce là cette bouillante et irrésistible jeunesse qui, une fois qu'elle vous a saisi, me disait-on, ne vous lâche plus, et vous entraine, riante et échevelée, dans le tourbillon de ses joies délirantes? Était-ce ainsi que ce sentiment exubérant de l'existence, ce torrent de la vie animale qui m'avait si souvent inondé de délices dans mes jours de solitude ; était-ce ainsi que ces sensations enivrantes du printemps de l'homme que j'avais si souvent savourées au fond de mes bois , devaien se faire sentir dans ce monde qu'on m'avait dépeint si séduisant et si tentateur? Était-ce ainsi qu'on devait éprouver dans Iji société ce bonheur irréfléchi, ces jouissances spontanées qui n'appartiennent qu'au temps où vivre et respirer c'est déjà jouir? A mes yeux , tous les jeunes visages qui m'entouraient ne portaient l'empreinte que de la lassitude, de l'indifférence ou d'une apathie indolente et incorrigible. Ceux qui, comme Constantin et quelques autres, étaient atteints d'une rage fiévreuse de dissipation et d'activité, se débattaient en vain contre le cauchemar de l'ennui. Ils semblaient plutôt, dans leur agitation incessante, vouloir fuir leur ennemie, la réflexion, que poursuivre leur but, le plaisir. Les autres, et c'était la très-grande majorité, affectaient d'être las de tout, de ne croire à rien, et déploraient comme une calamité la nécessité de fréquenter cette société qu'ils prétendaient dédaigner, dont ils faisaient partie cependant, et aux moindres opinions, aux moindres jugements de laquelle ils tenaient avec une susceptibilité aussi servile que minutieuse. En dehors des réunions de cette société qu'ils recherchaient, tout en les dénigrant, tout en critiquant amèrement chaque arrangement de leurs hôtes,
leur trop ou leur trop peu de luxe, les appelant avares s'ils étaient économes , les nommant prodigues s'ils étaient fastueux ; en dehors de ces fêtes et de ces rassemblements, vous les trouviez, seuls ou en compagnie de leurs camarades, étendus sur les coussins de leurs divans, enveloppés dans les plis moelleux de leurs robes de chambre, humant à longues bouffées la fumée de leur tabac turc ou de leurs cigares de la Havane, dans un demi-sommeîl qu'ils appelaient de la rêverie ou de la méditation, et qu'interrompait parfois quelque mot caustique, quelque expression mordante et frondeuse, ou quelque nouvelle de coulisse ou de boudoir. A Dieu ne plaise que cette description s'applique à tout le monde. Non-seulement il y a des exceptions à ces généralités, mais ces exceptions sont même assez nombreuses pour former une classe à part , une classe studieuse, pleine d'avenir, qui vit dans Tattente et qui porte en elle le germe des grandes destinées de la patrie. Cette classe-là, malheureusement, je ne l'ai rencontrée que sur les bancs de l'université ; elle est jalouse de sa solitude et se mêle peu à la coterie frivole et dissipée dont Constantin était un des coryphées. Encore moins les trouve-t-on parmi ces apathiques et imberbes philosophes qui mettent leur gloire à tout nier et à ne rien approuver ; qui flétrissent de leurs sarcasmes tout ce qu'ils ne peuvent comprendre, et n'ont que de l'ironie pour toutes les vertus et même pouf tous les vices qui surpassent leur paresseuse intelligence. Pauvn'S aveugles qui, parce qu'ils ne peuvent voir le soleil, en nicnl l'existence; pauvres sourds qui, parce qu'ils ne peuvent les entendre, ne croient pas aux harmonies de la nature. Pauvres mortels dont V orgueil ftdt l'incrédulité * et qui, n'ayant ni assez de force ni assez d'énergie pour emprunter à cet orgueil quelque chose de sa puissance, se bornent à dénigrer ce qu'ils n'ont pas l'audace de combattre.
^ Suint Jean Clirysostôme.
On m'assurait que jadis la jeunesse de Pëtersbourg avait été autre, et un vieux hussard en retraite me racontait, en relevant sa moustache grise, et versant plus de rhum que de thé dans sa taçse, les mille traits, les mille prouesses de leurs jeunes années. C'étaient des mystifications hardies et spirituelles auxquelles de véritables dangers prêtaient des émotions plus fortes que celles de la gaieté; des parties de plaisir à la campagne et à la ville prolongées et démesurées, de folies et splendides amours, et tous les accidents d'une existence turbulente qui se préoccupait aussi peu des souvenirs de la veille que des soucis du lendemain. « C'est fini, disait ce vétéran de la joie, ces habitudes, débraillées sans doute et bien moins raffinées que celles qui les ont remplacées, sont passées à l'état de tradition. Pour les étudier il faut aller les chercher dans nos poëtes à nous, les Davic(ofr, les Jasykuff, etc. On est bien plus élégant, plus instrim peut-être; mais qu'a-t-on fait de notre entrain, de notre insouciance, de ces élans qui sont au soldat ce que l'inspiration est au poêle? Tout est compassé, tout est morne, tout est triste aujourd'hui, comme une bouteille de Champagne débouchée de la veille. On est plus sobre à présent, c'est possible ; du moins on ne se grise qu'à huis clos. Pourquoi? Parce que le vin est l'ami de la vérité et que dans ces jours-ci on craint de laisser deviner le fond de sa pensée. De notre temps nous portions nos cœurs sur la main; y lisait qui voulait. Il est vrai, on ne philosophait pas du tout, on ne discutait que les mérites de l'^rrak et du rhum, tout au plus du bordeaux et du bourgogne. On se rendait aux arrêts non-seulement sans murmure ; mais on trouvait le châtiment juste, car on avait assez fait de folies pour le mériter. On était meilleur camarade, ami plus chaud, le vrai fils de son régiment, prêt à dégainer à tort et à travers pour l'honneur du drapeau. On avait l'humeur joviale^ la. parole haute et franche, une poignée toujours prête pourceux qui vous tendaient la main, et la flamberge toujours s i
au vent. On s^amusait des ridicules de son prochain , c'est vrai ; l'épigramme et la caricature étaient de mode et remplies, Tune et l'autre, d'esprit et de verve ; mais on ne se cachait pas pour railler ou pour plaisanter, et on laissait les commérages et la médisance aux vieilles femmes et aux cercles de la province que Ton tirait en dérision. On était moins sérieux et moins réfléchi, je le veux bien ; mais aussi on n'était pas frondeur; on laissait le gouvernement de l'État à qui de droit et on ne s'imaginait pas en savoir plus long que ses anciens et ses supérieurs. On était bienveillant parce qu'on était content , et on se réjouissait de la prospérité de ses amis comme de la sienne propre. Et on avait raison ; car la prospérité de nos amis était la nôtre et nos bourses étaient aussi ouvertes que nos cœurs. Croyez-moi, jeune homme, ajoutait l'excellent vieillard, attendri autant par son thé que par ses souvenirs, croyezmoi , c'était le beau temps que celui où l'on se bornait à pratiquer ses devoirs, le plus gaiement possible, sans vouloir ni les analyser ni les discuter; où l'on était grand seigneur, si telle était votre position, bon gentilhomme dans tous les cas, fils dévoué de l'Église, et loyal sujet de son souverain. On ne savait pas, à la vérité, définir tous ses titres; mais on en comprenait la valeur et la responsabilité, et l'on s'entendait parfaittîment à les faire respecter au dedans et au dehors. On était joyeux et heureux parce qu'on était d'accord avec sa conscience et en paix avec son prochain. C'était le beau temps, jeune homme, plût à Dieu qu'il revînt! »
En entendant ces tirades, les jeunes gens mélancoliques et blasés haussaient les épaules sur les plaisirs grossiers de cet ancien temps , et vantaient la supériorité du goùl et de l'intelligence modernes, moins esclaves de la matière. D'autres, plus actifs et moins nonchalants, avouaient être bien éloignés de cet âge d'or du plaisir et de cette délicieuse insouciance , et les regrettaient franchement. Quant
à moi, sans les regretter je les comprenais du moins, et me disais, en pensant à mes bons pères du couvent, qu'ils pouvaient dormir en paix ; leur élève avait savouré des plaisirs plus réels, des jouissances plus vives, des sensations plus voisines de l'enivrement dans le fond de ses forêts , dans les murs étroits de leurs cellules que dans tout ce que le monde lui avait encore présenté de séductions et d'enchantements. Qui se serait douté qu'au moment où le bal était dans sa phase la plus radieuse (qu'était devenu, hélas 1 l'innocent menuet que le père Ililarion tenait tant à me voir danser !), quand la polka et la mazurka, en bacchantes échevelées, entraînaient à leur suite toute cette foule étincelante de diamants, diaprée de fleurs, palpitante sous les mille feux des lustres et les mille influences de la vanité et du succès ; qui se serait douté que ce jeune homme appuyé contre une colonne, ou retiré derrière une draperie, rêvait, au milieu de toute cette bruyante musique, sous le feu de tous ces brillants regards, aux paisibles jouissances de la solitude monacale ? Qui se serait imaginé qu'il était de retour dans ses forêts, qu'il parcourait les bords fleuris de sa petite rivière, qu'il voguait sur ses ondes placides, qu'il écoutait leur doux murmure au bruit cadencé des rames et du chant monotone des rameurs qui faisaient marcher son léger esquif? Qui se serait imaginé qu'aux soirées de jeunes gens, tandis que les dés prohibés roulaient sur le tapis vert, que le Champagne coulait à flots , que le fumet des mets les plus recherchés invitait à un souper qui devait durer, avec les interruptions du jeu, jusque bien avant dans la journée du lendemain ; qui aurait cru, que le convive qui refusait toutes les choses délicates qu'on lui présentait, qui se bornait pour tout souper à tremper un biscuit dans la mousse de son verre, assis à l'écart dans un coin du divan, fumant d'un air nonchalant son long chibouque, était transporté bien loin dé là; qu'il s'entretenait avec de simples moines dans leurs cellules blanchies à la chaux, épanchant son cœur
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avec l'un, retrempant son intelligence avec l'autre; ou bien, qu'emporté par un vigoureux trotteur dans un petit traîneau où lui seul avait place, il fuyait à travers les plaines silencieuses de son domaine, admirant les ombres de la lune sur la blancheur argentée de la neige, ou les rayons des étoiles scintillant dans les longs stalactites suspendus aax arbres de la forêt.
Qu'auraient-ils dit, ces champions du monde, qui ne connaissaient que les pâles reflets de ses plaisirs, s'ils avaient pu deviner que toutes ces fleurs d'un autre climat dont j'aimais à m'entourcr, et dont ils m'accusaient d'être amoureux, tant j'avais de délices à humer leurs aromës pénétrants, n'avaient de charmes à mes yeux que parce qu'elles transportaient mon imagination loin de ces lieux, où elles ne semblaient s'épanouir qu'à regret, vers leur véritable patrie, sous le toit d'un pauvre ermitage tapissé d'une vigne aux grappes dorées, en vue d'une mer azurée comme le ciel qui l'abrite, sous la puissante invocation de la solitude et du silence?
Enfin, découragé de tant de peines inutiles, convaincu de l'impossibilité de me gagner à sa cause, Constantin en prit son parti et se résigna à me laisser poursuivre mon chemin en paix. Il finit par m'abandonner à mes songes cretix, comme il appelait mes rêveries , et par avouer qu'en fait de plaisirs, du moins, il ne fallait forcer les dispositions de personne. Et il en était vraiment temps ; car je commençais à me révolter sérieusement contre ce despotisme infligé à mes goûts et à mes habitudes. Je trouvais même que le rôle qu'il me faisait jouer, en me traînant ainsi à sji remorque, devenait non-seulement fastidieux, mais insupportable et indigne de tous les deux. Déjà ce rôle avait failli me couvrir de ridicule; et ce ne fut que ma passion pour l'équitation, la chasse et tous les exercices qui demandent de la force et de l'adresse qui me sauva de cette tache , imprimée si impitoyablement et souvent si injustement par la société
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sur ceux qui se laissent dominer par elle. Et cette lèpre du ridicule n*est pas peu de chose. Il n'est pas aisé de sup-> porter sans sourciller tous les mépris et les dédains que ce mauvais sort, jeté sur vous souvent à votre insu, vous attire. Il faut une bonne dose de courage moral et de philosophie; ou plutôt il faut une grande somme d'humilité chrétienne pour ne pas succomber sous ce poids qui est d'autant plus lourd que la main qui vous en écrase est invisible, et qu'on ne sait quelle mesure de force il faut employer pour s'en débarrasser. Tout effort exagéré ou mal placé , toute arme insuffisante ou mal dirigée ne font que l'augmenter, et le grand secret pour le vaincre c'est de rester calme et impassible sous ses traits jusqu'à ce qu'une occasion favorable se présente pour les repousser. Mais cette occasion, sachez l'exploiter sur-le-champ, sans hésiter; relevez-vous de toute votre hauteur, saisissez-vous de votre ennemi à deux mains et terrassez-le d'un seul coup , sans lui donner le temps de se reconnaître. Je sais ce qu'il en coûte d'attendre ainsi, d'être exposé aux flèches aiguës des quolibets et des persiflages qui pleuvent sur vous , sans que vous puissiez vous en défendre ! Malgré mon caractère calme et peu irascible , je sais ce que m'ont fait souffrir ces plaisanteries et ces allusions mordantes et dédaigneuses à mon éducation monacale et à mes habitudes pudiques. ]>^à à|)lusieurs reprises j'avais senti mon sang bouillonner, et le sang-froid, qu'on prenait probablement pour le signe d'un courage au moins équivoque, manqua plusieurs fois de m'abandonner. Quand surtout ces railleries, ces sarcasmes, dont le nombre et le ton agressif augmentaient avec l'impunité dont jouissaient leurs auteurs allaient s'attaquer, non pas seulement à moi, mais à ceux qui m'étaient mille fois plus chers que moi-même ; alors souvent j'eus peine à réprimer ma colère, et je sentis mes joues pâlir d'indignatlôta. ITe me contenais cependant, sentant que, peu versé dans Tart d'aiguiser l'épigramme, de vaines paroles ne fe-
raient qu'aggraver l'affaire et donner un triomphe de plus à mes persécuteurs. Je me contenais donc et j'attendais a\ec impatience qu'une occasion s'offrit à moi de réduire les railleurs au silence.
Dans ces attaques, de plus en plus fréquentes, je m'aperçus bientôt que Constantin souffrait encore plus que moi. Je voyais le rouge lui monter à la figure et souvent il me regardait inquiet ou impatienté du calme que je m'efforçais de conserver. Enfin l'occasion tant désirée se présenta d'une manière naturelle et sans que nous l'eussions préalablement concertée. Un jour que je m'étais rendu chez mon cousin pour je ne sais plus quelle affaire, j'y rencontrai une bruyante réunion de jeunes gens discutant un sujet qui paraissait les intéresser vivement. Parmi eux se trouvaient mes railleurs les plus impitoyables. J'étais à peine établi dans un coin du divan avec un long chibouque entre les lèvres, que Constantin me demanda brusquement si je voulais être d'une chasse d'ours qu'on venait lui annoncer de la part de la Société anglaise dont il était membre.
— Je ne demande pas mieux, lui dis-je tranquillement; de tous les plaisirs auxquels tu me convies, voilà le premier que j'accepte avec une véritable reconnaissance.
— Tiens-loi donc prêt pour demain dès l'aurore , dit-il d'un ton satisfait. Ce sera une chasse magnifique. Il paraît qu'on est sur la trace de toute une famille d'ours; père, mère et je ne sais combien d'enfants.
— J'en suis charmé, dis-je; les femelles sont surtout formidables dans ces occasions et au moins nous aurons quelques chances d'un véritable danger.
— Il en parle, ce cher comte, dit en ricanant un de mes persécuteurs, comme si pareille fête lui arrivait souvent. Est-ce que par hasard vos saints précepteurs avaient l'habitude d'exercices aussi sanguinaires ; ou bien n'était-ce qu'à la dérobée et à leur insu que vous exterminiez ces hôtes de vos forêts ?
— Les méchantes bétesse trouvent partout, répondis-je sans m'émouYoir ; et partout, au couvent comme dans le monde, on a le droit de s'en défendre. Mais laissons là mon couvent et ses paisibles habitants. Je vous propose , messieurs, à vous tous ici présents, de me faire l'honneur d'accepter un souper chez moi après-demain soir, le lendemain de la chasse. Nous boirons à la santé des chasseurs qui se seront montrés les plus intrépides et nous terminerons la soirée par un punch brûlé à l'ananas, que Constantin, passé maître dans cet art difficile, confectionnera de ses propres mains.
— Comment, cher comte, dit un de mes mauvais plaisants, un joyeux souper chez vous et cela un vendredi ? Mais vous n'y songez pas î Savez-vous que vous risquez d'être excommunié par vos pères nourriciers du couvent de Saint-Saba !
— C'est mon affaire, messieurs, et je vous prie instamment de ne pas vous en préoccuper. Je vous promets que les ortolans et les pâtés de foie gras que vous me ferez l'honneur de manger chez moi ne seront pas maigres, et s'il se trouve un sterlet à mon souper vous ne serez pas obligés d'en goûter. Je n'impose mes principes et mes habitudes à personne ; en revanche, j'entends qu'on respecte les miens.
Ces paroles furent prononcées avec tant d'aplomb et de résolution que nul ne s'aventura à les relever. Après quelques mots sur les préparatifs de la chasse et sur l'endroit du rendez-vous, on se sépara et nous restâmes seuls, Constantin et moi.
— Bravo, Dmitri ! me dit mon cousin en me frappant sur l'épaule. C'était parlé, cela ; mais pourquoi n'avoir pas pris ce ton dès le commencement.
— Parce qu'il ne faut jamais parler avant d'être sûr de pouvoir agir, lui dis-je d'un ton sentencieux.
— Voyons, mon garçon, me dit-il après un moment d'hésitation , tu sais que je suis ton ami, ainsi ne te fâche
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pus de ma question ; je te jure que je la serais faite à moimême en pareil cas. Là , franchement , es-ta bien sûr que le cœur ne te manquera pas demain? Car, que diable! Yoistu , une fanfaronnade gâterait toute Taffaire.
— Mon cher, lui dis-je en me remettant tranquillement à fumer, sois sans aucune crainte ; si tu étais aussi sûr de mener à bonne fin ta nouvelle conquête que je le suis de ne pas reculer devant toute une colonie d'ours, tu ne viendrais pas me raconter tes insomnies et tes inquiétudes.
Pour comprendre cette allusion, il faut savoir que le faible du bon Constantin était de s'imaginer qu'il tournait la tête ù toutes les femmes. Par malheur, c'était toujours la sienne qui partait la première, et tant que le paroxysme le tenait, tant que le oui ou le non n'étaient pas prononcés , il avait une véritable fièvre d'inquiétude et d'impatience.
La chasse réussit au delà même de mes espérances, et je fus nommé à l'unanimité membre de la Société anglaise, sur le champ même de la victoire. Aussi le souper du lendemain fut-il un vrai triomphe dont Constantin jouit en maître, et moins modestement que je ne l'aurais désiré. Les témoins de mes hauts faits les proclamèrent avec enthousiasme. La mort d'une ourse surtout, entre les bras de laquelle je me trouvais serré, grâce à mon ardeur trop bolliqucuse, et qu'il avait fallu quelque présence d'esprit pour poignarder , pendant que nous roulions ensemble sur la neige, fit merveille. Ce furent des poignées de mains et des réjouissances sans fin de la part de nos amis ; ce furent des étonnements accompagnés çà et là de quelques faibles tentatives de railleries de la part de quelques-uns. Les uns, comme les autres , me prouvèrent combien peu on s'attendait à rencontrer de l'intrépidité dans un jeune homme qui savait encore rougir à des propos malséants , qui refusait toute société déshonnète, qui faisait maigre les jours prescrits par l'Église, qui allait régulièrement à la messe les dimanches et les fêtes, et préférait vêpres et vigiles à leurs
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rassemblements et à leurs orgies. Ignorants qu'ils sont de l'essence même du véritable courage ! ils ne se doutaient pas combien il en fallait pour braver si longtemps leurs moqueries, et pratiquer, sous les batteries de leur ironie, sans jamais se ralentir , les humbles devoirs qu'ils accablaient de leurs mépris ! Affronter les animaux les plus farouches n'était qu'un jeu en comparaison de ce combat intérieur.
D'autres parties de chasse suivirent et chacune d'elles amena nouveaux triomphes. De plus, je fus reconnu unanimement pour un bon cavalier; bientôt on parla de mon adresse et de ma vigueur dans tous les exefcices du corps et surtout dans celui du tir, que, d'après les conseils du père Hilarion et malgré les sarcasmes du père Grégoire, j'avais particulièrement cultivé pendant le dernier temps de mon séjour à la campagne. On me trouva modeste et de bon ^oùt dans mes. succès; quelques femmes s'avisèrent de vanter ma personne, et là-dessus l'opinion publique (du public, s'entend, qui formait mon cercle) changea complètement et tourna tout à mon avantage. Ce jouvenceau, moitié niais, moitié tartufe, qui n'était bon qu'à endosser le froc et chanter au lutrin, qui n'avait que juste assez d'esprit pour n'être pas positivement bête, devint tout à coup , sous la baguette magique de la mode, un charmant garçon, un aimable original , pétri d'esprit et de talents , un délicieux sauvage que les femmes trouvaient romanesque et plein de sentiment, que les hommes déclaraient pleins d'avenir, si seulement il voulait se laisser diriger; qu'hommes et femmes se disposaient à choyer et à gâter, et qu'ils se faisaient un honneur, à l'envi les uns des autres, de civiliser et de produire. Malheur, dès lors, à l'audacieux détracteur qui aurait osé prononcer un sarcasme sur cette éducation monacale jadis si persiflée et sur ces habitudes pudiques, préconisées maintenant ! Aussi tout l'essaim des railleurs avait-il disparu comme par enchantement; je ne me voyais
entouré que d'amis et d'admirateurs , et je m^appliquais avec une légère déviation les paroles d'un grand saint : Vhomme que vous aimez aujourd'hui était hier votre ennemi. Dieu seul ne change pas ^
Ce ne fut pas sans peine que je me tirai de ce nouvel écueil, plus dangereux encore que le premier. Je dois même dire que d'abord ces succès avaient été bien près de m'éblouir, et s'ils avaient été moins subits, si j'avais pu croire qu'un peu d'affection se mêlât à tout ce bon vouloir, j'aurais peut-être donné dans le piège. Mais ne devoir l'empressement qu'on me témoignait qu'à un peu de courage, de sang-froid et d'adresse, qualités que tout Iroquois pouvait me disputer avec succès, c'était me traiter par trop en sauvage et en phénomène forain. Je me sentis humilié dans ma dignité d'homme et de chrétien, et résolu de me soustraire à tout prix aux bénéfices de ma renommée. Il était, d'ailleurs , fort difficile de conserver cet empire que la mode mettait à ma disposition. Quelle qu'ait été ma perfection à monter à cheval, à chasser et à tirer au pistolet, ces exercices devaient finir par lasser l'attention; il aurait fallu , pour la soutenir , toute une série de talents que je ne possédais nullement. Il aurait fallu acquérir plus de souplesse pour me plier à des opinions et à des usages qui me répugnaient ; il aurait fallu me donner, sinon de la fausseté, du moins une dissimulation qui n'était pas dans mon caractère. Je savais me taire quand je n'étais pas obligé de parler; mais, forcé de parler, je ne savais ni dissimuler mes principes, ni les renier. Il aurait fallu gagner ce tact du monde, que le commerce prolongé avec la société peut seul donner, et surtout et avant tout, il aurait fallu avoir le désir de plaire et de conquérir la bienveillance de toutes ces personnes si différentes d'opinions et de mœurs et dont je me souciais si peu de mériter les sympathies. Quelle peine et
< Saint Jean Clirys. Expos, du ps. CXXl.
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quel travail pour un pauvre fils de la solitude, habitué aux grandes et fortes^ impressions de la nature, aux consciencieuses et sublimes pensées de la religion ! Aussi, une fois les premières fumées de la vanité dissipées, mon parti fut pris sans hésitation. N'ayant pas assez d'adresse pour délier le nœud gordien, je le coupai du tranchant de ma volonté ; c'est-à-dire je fis une habile ou honteuse retraite et m'enfermai résolument chez moi, refusant toutes les avances et tous les accueils dont on m'accablait. J'eus à subir quelques instanc<'s, quelques propos, deux ou trois regards, quelques reproches et autant de soupirs; mais ensuite, et plus tôt que je ne pouvais me l'imaginer, je retombai dans l'indifférence et l'oubli.
Cependant nous nous fréquentions toujours, Constantin et moi. Même depuis que j'avais fait mes preuves et imposé silence à mes railleurs, son amitié s'était augmentée d'une bonne dose de respect. Il venait me consulter quelquefois, et je crois, sans vanité, l'avoir détourné de quelques folies, sinon dangereuses, du moins fort dispendieuses. Tantôt c'étaient les nécessités de sa bourse qui l'amenaient; tantôt, et plus souvent encore, je dois le dire, c'était un véritable penchant qui l'entraînait à venir me faire ses confidences. Mes matinées étant exclusivement vouées aux cours que je suivais à l'université et aux études que ces cours nécessitaient, ces visites ne pouvaient avoir lieu qu'entre le spectacle et le bal, ou bien quand , fatigué d'une longue série de dissipations, il venait me demander une tasse de thé et jouir pendant une soirée entière du repos de ma cellule^ ce nom dont il avait baptisé mon modeste, mais très-élégant appartement.
Enfoncé dans un fauteuil au coin du feu et fumant son long chibouque avec moi , il me racontait les interminables histoires de ses amours. C'était ce qu'il appelait me faire part des secrets les plus intimes de son cœur.
— Je serais infiniment flatté, lui dis-je un jour en riant, si tes secrets n'étaient un peu ceux de tout le monde. Tu
avoueras qu'avec la meilleure volonté d'être discret , en changeant ainsi à chaque instant Tobjerde ta flamme, il est impossible de les envelopper tous dans le mystère ; il est impossible qu'entre le grand nombre de ces délaissées il ne s'en trouve pas qui se plaignent de leur abandon, et surtout que les nouvelles élues ne se vantent pas de leur triomphe.
— Que veux -tu, mon cher! me répondit-il, j'ai le cœur tendre, beaucoup trop tendre, et je ne puis voir soupirer un jolie femme sans lui rendre soupir pour soupir. C'est plus fort que moi , et je suis toujours à ne pouvoir m'expliquer ta froideur et ton indiiSTérence.
— Tu devrais, au contraire, m'en savoir gré, répliquai-je sur le même ton. C'est pour ne pas aller sur tes brisées, que je m'abstiens de jeter même un regard sur les beautés qui nous entourent; car du train dont'tu y vas, cousin, tu auras bientôt le monopole de toutes les amours de la ville, et on ne pourra plus accoster une jolie femme sans craindre de t'avoir pour rival.
— Mais non, mon cher, dit*ril d'un ton modeste, ce serait à moi de te céder le pas, ne fût-ce que par courtoisie, comme à un nouveau venu, sur ce champ-clos des œillades et des agaceries. Voyons, lance-toi un peu; je t'aiderai des conseils de ma vieille expérience.
— En conscience, tu fais assez de ravages pour nous deux, fut ma réponse; et deux conquérants dans une même famille, ce serait de quoi révolter tout le genre masculin contre nous.
— Mauvais plaisant , dit-il alors en se soulevant pour mieux se mirer dans la grande glace suspendue au-dessus de la cheminée; mauvais plaisant, continua-t-il en lissant sa moustache noire et soyeuse comme une plume de héron. Tu n'as pas tout à fait tort, du reste, et les amours ne vont pas mal ; pas mal du tout, ni au salon ni dans les coulisses. Hé î hé î cette petite danseuse qui vient d'arriver m'a lancé des tours de jambes et des pirouettes assassines, l'autre soir, pendant tout le ballet ; et hier au soir encore, la nouvelle
débttta&te, cette petite personne tonte fraîche et tout ingénue qui fait fureur dans les salons; eh bien, mon cher, le croirais-tu? une pauvre polka, quelques tours de mazurka, un cotillon en expectative, et c'en était fait! C'était amusant, je te l'assure. Quels yeux Lydie me faisait en voyant à ma boutonnière un tout petit brin de myrte que l'autre avait détaché de son bouquet pour me le donner ! Elle maigrît furieusement, cette pauvre Lydie, et cela rien que de jalousie. Ah! mon cher Dmîtri 1 tout cela donne des soucis, et quelquefois je me surprends à t'envier ta superbe indifférence, ton cœur de bronze. Je voudrais, parole d'honneur, que le mien lui ressemblât.
— Et moi, je t'envie ta légèreté et ta facile inconstance. Si je me mettais à aimer, vois-tu, ce serait une affaire sérieuse comme la vie , ce serait pour l'éternité ; et j'exigerais de l'objet de cet amour un sentiment tellement sévère, tellement constant, qu'on en reculerait d'effroi dans le monde frivole où nous vivons. Toi , tu passes de la blonde à la brune, comme le gros colonel de la rouge à la noire. Seulement, plus heureux que lui, tu gagnes toujours, tandis que le colonel perd quelquefois.
— Eh bien, Dmitri, tu te trompes sur ma légèreté : je ne suis pas inconstant de ma nature; au contraire, quand par hasard je me mets à sonder mon cœur, je sens qu'il est capable d'une fidélité effrayante. Je ne sais comment t'expliquer cela : c'est vrai pourtant. J'ai quelquefois envie de tordre le cou à toutes ces sottes poupées qui ne savent pas se faire aimer davantage. Tu verras, mon ami, continua-t-il d'un ton lugubre, je finirai par faire quelque grosse sottise, j'en ai le pressentiment.
Et il soupira profondément.
— Et qu'appelles-tu une sottise, mon cousin? lui demandaî-je amusé de ces sinistres prévisions. Est-ce l'inconstance ou la fidélité que tu gratifies de ce nom ?
— La fidélité, sans doute, mou cher. Que diable t Pense
donc , si je devenais amoureux de quelque belle indigente qui n'eût que ses beaux yeux pour toute dot, que dirait ma digne femme de mère à cet acte de raison? Elle crierait à la démence, cette tendre mère; et certes elle n'aurait pas tort, car, vu Tétat où je soupçonne que se trouve notre fortune, si je perpétrais une folie pareille, on aurait raison d'accuser la faim d'avoir épousé la soif. Et pourtant, cousin, je te répète que je me sens capable de faire cette sottise un jour ou l'autre.
— Pour le moment , lui dis-je affectueusement en lui tendant la main, avec les ronds de jambe de ta petite danseuse et la conquête de ta fraîche ingénue sur les bras, le danger ne me parait pas imminent. Du reste , avec un tel pressentiment au cœur, à ta place je me mettrais à faire des économies; j'engagerais ta mère, dont tues l'idole, à en faire autant, et alors tu pourrais faire ta sottise en repos de conscience, et tu n'en serais probablement que plus heureux.
— Ah î tu es charmant avec tes économies! On voit bien que tu es un millionnaire qui n'en a jamais eu besoin. Ne diraiton pas qu'on peut réaliser une fortune dans un an avec des économies ; mieux vaut mettre à la loterie ; les chances sont certainement plus grandes. Ma mère, surtout! elle qui s'entend en économie comme moi en perruques ! elle qui dépenserait dix fortunes en moins de temps qu'il n'en faudraitpour en amasser une! C'est ravissant! Ma mère et son Constantin chéri comptant leurs roubles et mettant de côté leurs kopecks. Il n'y a que toi pour avoir de pareilles idées, ma parole d'honneur!
Et il éclata d'un fou rire si contagieux que, sans pouvoir saisir le côté risiblede sa phrase, je suivis involontairement son exemple.
— Voilà l'heure du berger qui sonne, dit-il en entendant les tintements de la pendule; il faut que je te quitte, et vraiment c'est à regret. Ces conversations intimes me font du bien et ta cellule a pour moi un attrait que je ne saurais t'exprimer.
— Alors viens-y plus souvent, mon ami, lui dis-je plus cordialement que d'ordinaire ; car cette lueur qui perçait à travers sa frivolité invétérée m'inspirait l'espoir de le ramener un jour à des pensées plus sérieuses. Viens-y plus souvent; tu es toujours sûr d'y trouver un ami plus vrai que tous ceux qui t'entourent.
— Je le sais , Dmitri , et j'y compte. Je t'assure que de tous mes amis tu es celui que j'aime le mieux. Tu es même le seul pour lequel j'éprouve une amitié véritable. C'est aussi pourquoi je t'emprunte sans scrupule ton argent. Dans mes idées , ce n'est pas une médiocre préférence , je t'assure, et tu as le droit d'en être fier. Aussi j'espère que tu feras de même, le cas échéant; n'est-ce pas, mon ami, que tu m'emprunteras mon or quand j'en aurai, moi, et que toi tu n'en auras plus?
£t il partit, riant de sa bonne idée et fredonnant un gai refrain de vaudeville.
Toutes ces folies m'amusaient alors, et, dans ma présomptueuse sagesse, je me croyais bien au-dessus de ce brillant et charmant étourdi. Sa fatuité surtout me faisait rire souvent et je n'ajoutais que peu de foi aux récits de ses conquêtes. Je me disais que c'était là le côté faible de cet excellent garçon, et je m'efforçais de lui donner des conseils, en lui démontrant les extravagances dans lesquelles l'entraînaient ses amours fugitives, et souvent fort mal placées. Il en convenait; mais, appelant ces extravagances des accidents auxquels tout mortel était sujet, il recommençait bientôt de plus belle. Aussi à toutes mes exhortations il répondait que je ne pouvais juger ces sortes d'affaires.
— Tu avoueras , mon ami , que , en ce qui concerne les femmes, tu ne peux rien m'apprendre; car là, faute d'expérience, ton jugement sera toujours en défaut ; et je t'assure que qui dit femme dit une telle contradiction de qualités et de défauts, de vices et de vertus, que je défie le plus clairvoyant de s'y reconnaître»
Je haussais les épaules à ces boutades et les prenais en pitié. Pourtant l'expérience, la fatale expérience, qui devait m'étre vendue si cher, m'apprit trop tard combien il avait raison.
— £h bien, voilà la petite ingénue qui se marie, lui dis-je un jour qu'il se reposait sur mon divan de toutes les fatigues du carnaval qui venait de finir. £t te voilà pour tes frais?
— Que veux-tu, mon cher î me dit-il d'un air important. Il se trouve que, malgré la fortune de ses parents, la petite n'aura rien ou à peu près. Ces barbares mettent tout de côté pour leur magot de fils , qui est maintenant à l'école des porte-enseignes , et qui promet d'être un fier imbécile, par parenthèse. J'aurais risqué, si je l'avais poursuivie davantage, de faire la sottise dont je te pariais l'autre soir. Et pour cela, la petite est par trop ingénue d'un côté. et pas assez de l'autre. Non, non ; soyons honorable avant tout. Dès que nous avons vu la maman jeter son hameçon à Bazile le millionnaire, comme nous l'appelons, et l'honnête garçon y mordre à belles dents, nous nous sommes discrètement retiré, malgré la jolie petite moue de la demoiselle. Nous avons reporté , le soir même, nos hommages à Lydie, qui n'a pas demandé mieux que de les agréer ; nous avons même fait cœur de bronze contre toutes les charmantes agaceries mises en jeu pour nous ramener. Le lendemain, Bazile est venu lui-même m'annoncer qu'il avait fait sa proposition et qu'il était l'heureux prétendu de la jolie Nadine. Le soir même, je l'ai rencontrée au bal de l'ambassadeur ; elle avait les yeux rouges, et quoiqu'elle affectât de sourire en venant me choisir au cotillon, ce cotillon que nous dansions toujours ensemble , je sentais sa main trembler dans la mienne, et si je l'avais voulu, je suis sûr que j'aurais pu faire manquer le mariage. Pauvre petite! Mais enfin, Bazile est un bon enfant; il a un poste fort agréable à l'étranger ; le voyage la distraira. Elle sera immensément riche et fera de son mari ce qu'elle voudra. Ce
qui me console , c'est que le secret de notre petit roman a été parfaitement gardé, quoiqu'elle eût pour confidente une compagne d'institut , fort jolie fille aussi , ma foi! moins ingénue, beaucoup moins ingénue, mais plus spirituelle» beaucoup plus spirituelle et surtout originale ; oh ! pour cela , originale en diable ! Je voudrais que tu la visses , cette petite amie d'enfance , me dit-il en se tournant brusquement vers moi. Je crois qu'elle te plairait. Elle est singulièrement attrayante, surtout singulièrement originale.
— Grand merci, mon cher cousin. Je n'aime roriginalitc que dans les bons écrivains, et nullement dans les jolies femmes.
— Pourtant celle-là, je pense, pourrait bien te plaire. Elle n'est pas banale du moins , comprends-tu ? Je ne sais pas même si elle est coquette, je sais à peine si elle est jolie. Et pourtant je me surprends pensant à elle, et m'cssayant de me rendre raison de la persistance que je mets à y penser.
— Ce sera peut-être le germe d'une nouvelle passion, lui dis-je. L'astre éclipsé, le satellite prendra sa place.
— Non pas ; j'espère du moins que non. Je crois m'étre aperçu que le petit porte-enseigne y tient, et céder deux fois la place à des millionnaires, ce serait trop même pour ma philosophie. Je voudrais pour tout au monde te la montrer, cousin, cette camarade d'institut ; tu m'en dirais ton avis. Je suis vraiment curieux de savoir si tu pourrais m'aider à déchiffrer cette énigme ; car je te dis qu'elle est singulière, cette fille aux yeux toujours baissés et pourtant si clairvoyants, à la parole si rare et toujours si pleine d'à-propos. Laisse-moi te la montrer un jour, je t'en prie.
— Et moi je te prie de m'épargner l'examen de tous ces sphinx en robes de bal, qui ne te paraissent extraordinaires que parce qu'elles sont un peu plus droites que leurs compagnes. Vraiment, j'admire la philosophie avec laquelle tu supportes toutes les vicissitudes et les soucis de ton métier
d'homme à bonnes fortunes. A peine une aventure achevée, que te voilà à la poursuite d'une autre. C'est une vraie vocation, mon cher Constantin, et je t'en fais mon compliment.
— L'habitude , mon cher , rien que l'habitude , dit-il eo rajustant le collet de son uniforme avec un petit geste de fatuité qui lui allait à ravir.
Et je dois observer, en passant, que cette pointe de fatuité était une grâce de plus dans mon cousin. Elle n'était jamais prise au sérieux et ne paraissait qu'une plaisanterie et un relief à sa bonhomie habituelle. Ah! oui! c'était un charmant cavalier que ce Constantin, avec sa jolie figure si hardie et si animée, avec ses yeux noirs si vifs et si brillants, sa taille moyenne si bien prise et sa tournure si leste et si élégante ; avec sa petite moustache d'un noir de jais, recoquillée au-dessus de ses lèvres écarlatcs, dont le franc sourire était toujours prêt à montrer de petites dents éblouissantes. C'était un charmant cavalier avec son aplomb, son assurance, son esprit un peu banal peut-être, mais toujours gai, avec son caractère léger, mais loyal et expansif ; c'était un charmant cavalier, en effet; quel cœur de femme du monde aurait pu lui résister!
— Tiens, me dit-il, après m'avoir examiné avec attention pendant quelques instants; tiens, mon cher ami, cher confident des peines secrètes de mon cœur, je dois te dire qu'une chose ne m'a pas échappé : souvent je vois tes lèvres se relever par un sourire imperceptiblement incrédule aux récits des bonnes fortunes que je te raconte. Tu parais, dans certaines occasions , douter de ma parfaite véracité , mon beau sauvage. Et ce n'est pas sans intention que je t'appelle par le sobriquet que le monde t'a donné. Tu es vraiment et incontestablement beau, tu l'es mille fois plus que ton humble serviteur, qui n'est, ma foi, tout au plus qu'un assez joli garçon. Moi qui te parle, si j'étais femme, je serais folle de toi ; de ta grande taille flexible comme un jonc et de tes beaux yeux si fiers et si tendres en même temps.
Cependant, malgré toute la justice que je me plais à te rendre, je parie tout ce que tu veux que si nous nous mettions à Tœuvre, de cent femmes auxquelles nous ferions la cour, quatre-vingt-dix me donneraient la préférence. Voyons, veux-tu parier? Un déjeuner d'huîtres ou une partie de campagne, avec convives, et Champagne à discrétion? Je t'en prie, Dmitri, parions.
— Non certes, répondis-je en riant de cette singulière proposition. Me préserve le ciel d'une telle envie ! Faire la cour à cent femmes ! moi qui n'ai jamais su débiter une fadaise à une seule ! Et en cas de défaite, ce dont je ne doute nullement, que ferais-je, bon Dieu! des dix cœurs que ta générosité veut bien me laisser sur les cent que nous aurions entrepris de vaincre? Moi, dont l'ambition se borne à en gagner un seul ! Il est vrai que celui-là doit être autrement constitué que les cœurs à la douzaine dont vous autres, hommes du monde, voulez bien vous contenter. Ce cœur-là, je le veux tout entier et sans partage ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, ajoutai-je avec une énergie qui me frappa moi-même et sembla l'étonner. Ce serait jouer de malheur que de l'avoir pour rival auprès de l'unique conquête que j'ambitionne.
— Espérons que notre amitié ne sera pas mise à une aussi rude épreuve, dit-il plus sérieusement que d'ordinaire. Espérons que nos goûts, en toutes choses si opposés, ne se rencontreront pas dans le seul objet qui pourrait nous désunir.
Ces mots firent, je ne sais pourquoi, une impression pénible sur mon esprit. 11 parait que Constantin la partagea ; car, sans rien ajouter, il acheva sa pipe, me serra la main et sortit pour se rendre à je ne sais quelle réunion.
Comme souvent des paroles oiseuses, prononcées sans aucune intention , échappées comme par hasard de nos lèvres, prennent, par l'importance des événements qu'ils semblent prévoir, une terrible et effrayante signification! On dirait une prophétie involontaire qui , comme les pré-
dictions de l'antique Cassandre, ne trouvent, au moment où elles retentissent à nos oreilles, que Técho d'un rire incrédule. Que de fois cette conversation, en apparence si frivole, m'est depuis revenue à Tesprit! Rien n'est hasard dans la vie; le plus petit incident, le mot le plus insignifiant, se rattache aux événements les plus graves, et détermine souvent le dénoûment de toute une existence. Si j'avais cédé aux instances de Constantin , si j'avais fait la connaissance de cette amie de l'ingénue Nadine, ma destinée eût-elle été la même? Je ne le crois pas.
Ma cousine Nathalie, dont je n'ai pas encore parlé, était absente lors de mon arrivée à Pétersbourg. Elle ne revint que quand tous mes déboires étaient finis, et qu'établi, dans l'opinion du monde, en original incurable, on ne songeait plus à moi. Nathalie était l'ainée de Constantin; elle s'était mariée depuis plusieurs années à un vieux général, veuf et père de deux petites filles de six à huit ans. Son mari, criblé de blessures gagnées dans toutes les guerres de la Russie depuis trente ans, jouissait à juste titre de l'estime et du respect général. C'était un excellent et brave militaire qui, par sa bonhomie et sa simplicité pleine de raison, par sa droiture et une certaine naïveté dans ses expressions et son caractère , me rappelait mon cher père Hilarion. Sa sensibilité, recouverte d'une écorce plus rude, qui permettait moins d'expansion peut-être, n'en était pas moins profonde, et le guerrier du Christ ainsi que celui de la patrie étaient également braves et redoutables aux ennemis de leurs souverains respectifs. Ils étaient également intrépides, également impétueux pendant le combat, également généreux et magnanimes après la victoire.
Le ménage de ma cousine et de son mari était un véritable modèle de bonheur et d'harmonie. Ce que l'un dési-
rait était la Yolonté de Tautre, et je ne'Ies ai jamais vu se disputer que pour savoir qui d'entre eux céderait aux goûts ou aux fantaisies de Tautre.EUe, encore jeune et remarquablement jolie, n'avait d'yeux et de soins que pour lui. Moins âgé qu'infirme par suite de ses nombreuses blessures, il souffrait beaucoup, et ce n'était que la présence de sa femme, ses mille attentions et sa patiente tendresse qui parvenaient, dans ses fréquentes attaques de maladie, à lui procurer quelque soulagement. Aussi ne l'appelait-il que son ange consolateur, son bon génie, celle que Dieu lui avait accordée comme avant-coureur de sa miséricorde. Sa grosse voix tremblait d'émotion , et des larmes brillaient sur ses cils grisonnants quand il se mettait à énumérer les mille preuves d'affection et de dévouement dont elle l'avait comblé.
— Mais aussi vous lui rendez bien cette affection et ce dévouement, lui disais-je, et aucune femme ne peut se dire plus heureuse et plus adorée que ma cousine.
— Hélas ! je n'ai que mon amour à lui donner, répon- 4iait-il en se mouchant bruyamment pour dissimuler son attendrissement. C'est quelque chose de très-précieux que l'amour d'un vieux barbon perclus et cacochyme tel que moi! Il est surtout très-amusant, cet amour, n'est-ce pas? Elle, jeune, jolie et charmante encore maintenant! Elle qui pourrait avoir le monde à ses pieds , se contenter du rôle de garde-malade, et préférer à l'éclat et aux plaisirs du monde l'humble et triste hommage de ma vieillesse ! Il est vrai qu'elle l'embellit et la rend heureuse, cette vieillesse, comme aucune ne l'a été davantage, et que les belles âmes comme la sienne s'attachent à ceux qu'elles comblent de leurs bienfaits ! Sans parler de ma personne, voyez l'ordre et l'économie qu'elle a introduits dans mon intérieur et dans l'administration de ma fortune. Voyez surtout ce qu'elle fait pour mes filles. Sans elle, ces pauvres petites orphelines auraient été reléguées dans quelque maison
d'éducation , et à peine si elles auraient connu leur vieux père. Maintenant les voilà sous mon toit, m'aimant, me caressant et me faisant revivre dans l'espérance de leur avenir. Sous les yeux vigilants de leur admirable mère, elles ne cessent de croître en grâces et en qualités. Et certes aucune mère ne pourrait être ni plus tendre ni plus sage. Et laissez-moi vous dire, entre nous, mon garçon, que la défunte n'était ni sage, ni tendre du tout. Tudieu! quelle femme ! et combien j'ai eu à souffrir de ses caprices et de ses violences! Quand elle s'y mettait, sa voix vous pe^ çait le tympan comme un fifre ; elle roulait comme un tambour et éclatait comme un clairon! Et puis les évanouissements, ces diables d'évanouissements! Avant de m'y habituer, je la croyais toujours morte et m'imaginais être son meurtrier. 11 est vrai que pour le monde elle savait chanter comme une flûte et roucouler comme une colombe; aussi c'était toujours à moi qu'on donnait tort , et jusqu'aujourd'hui sa sœur pleure comme une Madeleine quand elle vient voir ses nièces, et ne fait que s'apitoyer sur le sort de ces pauvres petites, livrées aux soins d'une marâtre. Des deux, de la présente et de la défunte, je sais à laquelle le nom de marâtre pourrait s'appliquer ! Et la petite Marie pourrait bien se rappeler encore les tapes qu'elle recevait de cette tendre mère! Mais chut! n'en parlons plus, Nathalie défend d'en dire du mal, d'abord parce que,à son avis, il ne faut pas médire des morts, mais surtout pour ne pas blesser les petites. Laissons donc reposer en paix cette Xantippe, et disons-nous que c'est Dieu qui, pour me dédommager de toutes les peines et de tous les chagrins qu'elle m'a causés, a bien voulu me guider vers ma présente.
— Mais comment avez-vous si mal choisi la première fois, cher général? lui demandai-je, car, sans vous offenser, vous n'étiez déjà plus un enfant alors?
— Si fait, monsieur l'inquisiteur. J'étais encore enfant, et très-enfant, car on peut être enfant à tout âge, n'en dé-
plaise à vos vingt-deux ans. Ma jeunesse s'était passée, non pas à frotter les parquets des bals et des salons, comme mon freluquet de beau-frère, bon garçon du reste et que J'aime de tout mon cœur. Elle ne s'est pas passée à faire l'élégant métier d'oflicier aux gardes; elle s'est écoulée au camp, dans les bivacs, exposés aux froids de l'hiver et aux chaleurs de l'été. Ma carrière s'est faite non sous les lambris dorés des palais , et dans les appartements bien clos des casernes, avec tout au plus six semaines de camp, quelques parades et quelques manœuvres. Elle s'est faite là où les balles sifflaient et tombaient dru comme la grêle; où les coups de sabre pleuvaient et où, après une longue journée de marche, on était heureux d'apaiser sa faim avec un morceau de pain noir, d'étancher sa soif avec une eau à peine potable. Ce fut tard, et presque malgré moi, qu'on me fit quitter l'armée pour venir occuper un poste à Pétersbourg. Ce poste était beau et lucratif, et la fortune que me transmit subitement la mort d'une vieille parente, dont à peine je me souvenais, rendit ma position plus belle encore. La mère de ma défunte était une femme adroite et rusée. Sa fille était jolie, très-jolie même, et encore plus adroite et plus rusée que sa mère. Ces deux dames se rappelèrent tout d'un coup que j'avais campé avec mon régiment, je ne sais ni où ni quand, dans leur voisinage. Ce fut sur ce léger fondement qu'elles bâtirent toute leur entreprise. On s'empara du soi-disant voisin, on le flatta, on le cajola, on l'attira ; on coupa à Tours ainsi à demi apprivoisé ses griffes et on lui arracha ses dents. Après l'avoir nourri pendant quelque temps de miel et de vin, on lui mit une muselière, et un beau matin on le mena à l'autel , où l'imbécile se trouva marié sans savoir comment. Vous avez sans doute rencontré dans votre village quelque malheureux animal de cette espèce que ses conducteurs enivrent d'eau-de-vie 4>our lui faire faire ensuite mille gambades ridicules. Vous en avez sans doute ri, et peut-être l'avez-vous plaint. Eh bien,
l'histoire de cette pauvre béte a été la mienne ; et si Tivresse avait duré , ajouta-t-il en fronçant ses épais sourcils , qui sait où les folies de cet ours bipède se seraient arrêtées! Prenez garde , mon beau sauvage , puisque c'est là votre surnom ; prenez garde ! la race des belles-mères et des femmes comme ma défunte n'est pas éteinte; et quelque chose dans votre regard me fait croire qu'on aurait bon marché de vous , si seulement on savait par où vous entamer.
— Comment, avec vos idées de retraite et votre aversion pour le monde, ne songez-vous pas à tous établir et à vous former un intérieur? me disait quelquefois Nathalie.
— J'y songe très-fort, chère cousine; j'y songe même sans cesse, fut ma réponse. J'y songe et j'attends.
— Je comprends, dit-elle en souriant. C'est une passion subite, un coup de foudre que vous attendez sans doute.
— Dites plutôt un coup du ciel, chère cousine. 11 m'est impossible d'aller à la recherche de ma fiancée comme s'il s'agissait d'une bonne d'enfant ou d'une femme de chambre; de fureter dans les familles, de prendre des renseignements sur le caractère et les qualités de ma future compagne, de balancer le pour et le contre, les avantages et les désavantages de telle ou telle union. 11 me faut, sinon un coup de foudre, du moins quelque chose de spontané, d'inattendu, qui me laisse croire à l'intervention au moins indirecte de la Providence, et non à un simple calcul humain.
— Si ce n'est que la peine de chercher, dit ma cousine en riant, on l'épargnera à monsieur le paresseux. Il se trouve assez de mères et mémo de filles qui ne demandent pas mieux que de faire quelques pas à votre rencontre, fen connais moi-même quelques-unes qui m'ont prise singulièrement en affection, depuis qu'elles savent qu'un beauel
sartout très-fortuné cousin nous fait l'honneur de passer ses soirées avec nons.
— Oui, oui, dit son mari en poussant un soupir gros comme un gémissement; jamais autant de douairières ne se sont offertes pour faire une partie de wliist le soir; pères et mères, oncles et tantes, filles et nièces, tout le monde veut venir nous voir. Et, sachant qu'on a affaire à un beau ténébreux, à un solitaire et à un loup-garou, chacun s'offre séparément pour partager notre petit comité. C'est étonnant comme on apprécie, cette année, les charmes de notre intérieur, et combien notre table ronde, qui , par parenthèse , n'est pas ronde du tout, est devenue à la mode ! Le pire de la chose c'est que ma femme, dans son extrême philanthropie, soutient qu'il faut donner une chance à toutes ces belles qui prétendent à vos bonnes grâces, et veut ouvrir ses salons à cet effet.
— Au nom du ciel ! ma chère cousine , n'en faites rien , m'écriai-Je véritablement effrayé de cette menace. J'ai eu assez de peine à m'échapper du monde; voulez-vous aussi me chasser de chez vous? J'ai mes idées sur le mariage, et des idées tellement arrêtées, qu'aucune poursuite ni aucune séduction ne les pourront changer. Je pourrais fuir au bout de l'univers pour éviter ces poursuites et ces séductions; mais certes je n'y succomberais pas.
— Il ne faut jamais dire : t Fontaine, je ne boirai pas de ton eau, » dirait l'excellent Delaville s'il était ici, répliqua Nathalie. Dans une affaire aussi grave que le mariage , il faut se garder des idées arrêtées , mon cher cousin ; elles sont ordinairement absurdes, ne vous en déplaise. 11 ne faut ni rien préjuger ni rien prédéterminer là où la destinée joue un si grand rôle. Je conçois que vous vouliez de l'amour, de la jeunesse...
— Je veux bien plus que cela, ma chère cousine, lui dis- J€ en rinterrompant. Je veux, comme je l'ai déjà déclaré un jour à Constantin, un cœur entier et sans partage , un
cœur qui m'appartienne dans le passé comme dans le présent et Tavenir. Je veux remplir ce cœur comme mon père remplissait celui de ma mère, comme votre mari remplit le vôtre.
Ma cousine rougit.
— C'est beaucoup exiger, mon cousin , dit-elle après un moment de silence. Pour vous, qui sortez d'une solitude toute peuplée des rêves d'un bonheur idéal, ces conditions paraissent légitimes et naturelles. Dans le monde réel que nous habitons, elles sont si exceptionnelles, si difficiles que je les appellerais volontiers impossibles , et je ne sais si jamais vous parviendrez à les réaliser; du moins ce ne sera pas de sitôt.
— Oh! je ne suis nullement pressé, chère Nathalie; je puis attendre. Je n'ose pas me presser et je dois attendre; car une fois mon cœur donné, il ne dépendra plus de moi de le reprendre. Je ne comprends pas les amours au pluriel. Je ne comprends qu'un antoi/r unique, irrévocable: l'amour qui date , dans son essence , de l'instant où Dieu créa l'homme, et, de cet homme, la femme pour le compléter et devenir sa compagne sur la terre et dans l'éternité.
Nathalie me regardait étonnée, et moi-même j'étais confus de m'êtrc laissé emporter si loin.
— Voilà du mysticisme tout pur. Dieu me pardonne! dit l'excellent général. Toutes ces grandes phrases me passent. Je ne comprends qu'une chose à toute cette philosophie : c'est que Dmitri n'est pas pressé de se marier. Tant mieux, morbleu! tant mieux, continua-t-il en se frottant joyeusement les mains. Il a tout le temps, ma foi; et je ne sais pas pourquoi tu tiens si fort à rétablir. Moi, au contraire, je lui voudrais quelques campagnes sur le dos avant qu'il ne plie sa tête sur le joug matrimonial. En attendant, une chose est convenue : pas de salons ouverts, à moins que tu n'y tiennes, ma bonne amie, dit-il en se tournant avec inquié* tude vers sa femme.
Elle fit un geste qui disait clairement combien elle s'en souciait peu.
— A la bonne heure! reprit-il; pas de douairières non plus , et surtout pas de demoiselles à marier. L'idée seule de voir ce cercle autour de notre table agaçait mes nerfs et irritait toutes mes vieilles blessures. Des parties d'échecs avec ce sage aux yeux bleus, et une partie de ^hist de temps en temps avec deux ou trois de mes vieux camarades et cette madame de B...S, qui a connu la mère de Dmitri et avec laquelle il a de si interminables entretiens. Je l'aime, cette madame de B...S. D*abord parce qu'elle ne gronde jamais au jeu , qu'elle perd son argent sans humeur, et surtout parce qu'elle ne songe ni à se remarier elle-même ni à marier les autres.
Ces discussions sur le mariage se renouvelaient souvent entre Nathalie et moi, et toujours elle tâchait de modifier mes idées et de les ramener au niveau de celles de la société dans laquelle elle vivait.
— Le cœur d'une femme doit sans doute appartenir à son mari, disait-elle, et à Dieu ne plaise que j'admette le moindre partage, une fois le serment prononcé. 11 est cependant rare qu'une jeune fille n'ait aimé ou cru aimer au moins une fois avant qu'on ait songé à l'établir.
-^ C'est justement ce qui me parait incompréhensible, ma chère cousine. Je ne conçois pas qu'on puisse aimer et cesser d'aimer du jour au lendemain. Je ne comprends pas que la vie la plus longue suffise à contenir plus d'un amour. Elle me paraîtrait même trop courte pour toutes les émotions de cet amour, si l'éternité n'était là pour la continuer.
— C'est que vous attachez une tout autre idée à ce mot amour, mon cher Dmitri. Selon vous, c'est la fatalité, le
6i LE MOINE DU MOiNT ATHOS.
destin, un fil d'or qui traverse sans interruption toute l'existence. Nos jeunes filles Tenvisagent moins sévèrement. Pour elles, c'est une émotion qui fait battre leurs cœurs, qui remplit le vide de leurs pensées, qui sert à animer leurs confidences et à stimuler leurs petites vanités. C est un sentiment qui, né dans un cotillon, peut mourir de sa belle mort à la dernière mazurka du carnaval. C'est une distraction, un plaisir, voilà tout; quelquefois une déception et une souffrance , ajouta-t-elle en soupirant ;. rarement un arrêt sans appel, ou une affaire de vie et de mort.
— Et après avoir émoussé leurs cœurs à ces plaisirs et à ces émotions, lasses ou dégoûtées de toutes ces distractions et de ces déceptions, elles accordent le rebut de tout cela à leurs maris , n'est-ce pas , ma cousine? Et le mari doit accepter à genoux et se trouver trop heureux de ce qui reste de tous ces cotillons et de toutes ces mazurkas. Je ne sais qui est le plus à plaindre ou à mépriser, de la jeune fille qui laisse ainsi déflorer son imagination, ou du jeune homme qui se contente d'un cœur ainsi flétri?
— Vous êtes bien sévère, mon cousin, dit Nathalie d'un ton peiné. J'avais cru la charité chrétienne plus indulgente et moins prompte à condamner.
— Chère cousine, répondis-je en lui prenant la main et en la baisant tendrement, je ne sais en quoi mes paroles ont pu vous blesser; si mon langage est un peu rude, il faut le pardonner à un sauvage, comme je le suis et comme je ne cesserai probablement jamais de l'être. J'ai eu tort de prononcer le mot de mépris ; ce qui choque mes opinions , à moi qui suis l'élève d'un cloître, vous est à vous, femme du monde, familier par l'habiludc. D'ailleurs vous, modèle d'amour et de dévouement conjugal , vous ne pouvez prendre pour vous des généralités qui ne s'adressent à personne en particulier.
— Et si je vous disais que j'ai épousé mon mari sans amour, que je n'ai jamais éprouvé pour lui que ce senti-
ment de profonde vénération, de tendre attachement, d'amitié et de parfaite confiance qu'il ne peut manquer d'inspirer à tous ceux qui le connaissent, dit-elle en fixant ses yeux sur les miens, ne cbangeriez-vous pas d'opinion sur mon compte?
— Nullement, chère cousine; je vous dirai même que vous ne m'étonnez en aucune manière. Je vous dirai que tous les sentiments que vous venez d'énumérer comme remplissant votre cœur forment, à mon avis, les meilleurs éléments de l'amour. Je vous avouerai même que la différence de vos âges a toujours donné à vos rapports , à mes yeux du moins, un caractère plutôt filial que conjugal, et que cette différence m'a toujours paru mettre toute passion hors de question. La manière dont vous suppléez à cette passion...
— Attendez, dit-elle en posant sa main sur mon bras , je ne suis pas au bout de ma confession. Si je vous disais, — et sa voix, si calme d'ordinaire, tremblait légèrement, — si je vous disais que, parfaitement heureuse maintenant, et rendant mon mari, je l'espère, aussi heureux qu'il peut l'être, je n'ai pas toujours joui de ce bonheur, et qu'il m'a fallu quelque temps et quelques efforts pour y parvenir? Il est fort heureux que les idées de cet excellent ami, qui m'a acceptée telle que j'étais, avec toutes les imperfections que je tenais de mon éducation et que je ne lui ai pas cachées, fussent moins exagérées que les vôtres. Il est fort heureux que lui, homme des camps, vieux soldat, ignorant des usages et des convenances de la société, ait compris que, élevée dans un certain monde, il m'eut été difficile de ne pas en partager les erreurs , et que les fleurs hâtives d'une serre chaude, pour emprunter votre poétique langage, ne peuvent rivaliser de fraîcheur avec leurs sœurs qui sont écloses à l'ombre des forêts. Plus indulgent et moins susceptible que vous , il a compris tout cela , le vieux vétéran , par le seul effet de son bon sens et de sa bonté naturelle. Satisfait de
ma sincérité, il n'a pas craint de me confier non-seulement rhonneur de son nom, mais encore la responsabilité de Féducation de ses filles. Et j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'il ne s'en est pas repenti et qu'il ne s'en repentira jamais. Et maintenant, cousin, allez -vous me plaindre ou me mépriser?
— Vous admirer et vous respecter de plus en plus, chère cousine. Admirer et vénérer de plus en plus le cœur et le bon sens de votre mari qui a su découvrir vos qualités et se confier à tout ce que votre âme et votre esprit avaient d'élevé et d'excellent. Cette demi-confidence m'honore et me rend fier au delà de ce que je puis vous dire, et vos mérites et vos vertus n'ont fait que grandir à mes yeux de tout ce qu'il vous en a coûté pour les affermir. Cependant, malgré tout, je demeure incorrigible. Je vous ferai observer qu'une exception n'est pas une règle, et que mon cousin, veuf d'une femme qui paraît avoir été en toute chose votre opposée, ne peut se comparer à un homme de mon âge, dont le cœur neuf et plein de passion aurait le droit d'exiger une réciprocité à laquelle le sien ne pouvait peut-être plus prétendre.
— Vous avez raison, mon ami, me dit Nathalie, vous êtes certainement en droit d'exiger tout l'amour et toute la passion dont un cœur de femme est capable. Mais, croyezmoi, cher Dmitri, contentez-vous de cet amour et de celte passion , et n'allez pas fouiller dans le passé de votre fiancée. Cette curiosité ou cette susceptibilité est dangereuse et inutile. Et tenez , cousin , au risque de vous paraître bien relâchée dans mes principes de morale et très-peu idéale dans mes sentiments, je vous dirai que les jeunes filles un peu coquettes, un peu étourdies, ne font pas les plus mauvaises femmes. Dans rinlérct même du mari, il vaut mieux peut-être que toute celle première effervescence de jeunesse, cette espèce d'ivresse que le monde et ses succès inspirent, que toute cette poésie, enfin , car le monde a sa poésie comme la solitude, soient évaporées avant que la prose du
mariage commence. Notre petit roman terminé, et d'ordinaire tristement terminé, les dénoûments sont des mécomptes ou des souffrances; on peut raisonnablement attendre et même exiger que nous mettions de la prudence et de la raison dans Tbistoire de notre vie, dont ce petit roman n'a été qu'un épisode.
— De la prudence et de la raison! m'écriai-je; mais c'est justement ce dont je ne veux pas. C'est de Tentrainement, de l'ardeur, une poésie sublime et brûlante que je prétends trouver. Je veux que la vie de la femme qui deviendra ma compagne soit tout un poëme. Un poëme d'amour, un torrent de joie, que tous les malheurs, toutes les vicissitudes de la terre n'auront pas le pouvoir d'interrompre ou de dessécher , car la source de cette eau vive doit découler du fond même de nos propres cœurs. Elle sera heureuse , ma cousine , celle qui me confiera sa destinée ; elle sera heureuse entre toutes, pourvu qu'entre toutes elle sache aimer! Malheureusement nous ne savons pas aimer, a dit un grand saint, et voilà pourquoi nous ne comprenons pas quel malheur c'est que de ne pas aimer ^
— Voilà un saint qui avait le cœur tendre et profond d'une femme, dit en souriant Nathalie. Et il a raison : n'aime pas qui veut, et c'est pourquoi il ne faut pas appeler du grand nom d'amour ces petites velléités, ces légères aspirations du cœur ou plutôt de l'imagination des jeunes filles. 11 faut les excuser si on les surprend, et ne pas aller à leur recherche si on les ignore. Tant que l'eau dont nous nous désaltérons est claire et bonne, à quoi bon y appliquer une loupe pour découvrir les insectes qui se meuvent dans ses gouttes transparentes ?
— Très-inutile, en thèse générale, répondis-je. Les maris de la société , qui apportent à leurs fiancées des cœurs et des sentiments mille fois plus blasés et mille fois plus
* SuinI Jean Chrys. Hom. V,
usés que les leurs, font sans doute parfaitement bien de laisser reposer la paille dans Tœil de leurs femmes, pourne pas découvrir la poutre qui obscurcit leur vue à eux. A votre frère Constantin, par exemple, il faudrait une femme un peu coquette , un peu volage , d'une imagination un peu vagabonde; ce ne serait que justice. Mais moi, enfant de la solitude ; moi qui ne connais de l'amour que ce que j'en ai tu chez mes parents; qui ne l'ai étudié que dans les livres qui traitent de son essence divine ; qui ne l'ai contemplé qu'à travers le prisme de la nature elle-même, œuvre immense de 1 amour de Dieu , comment voulez-vous que je puisse désaltérer la soif ardente de mon âme avec l'eau stagnante d'une affection tiède, mesurée, peut-être même calculée? Avec une affection dont la première fleur a déjà disparu; qui se mettra probablement à comparer les paroles rares d'une passion plus profonde avec l'éloquence diserte et étudiée des brillantes déclarations qu'elle a déjà reçues? Que voulez-vous que je fasse des mille doutes, des craintes, des soupçons qui me rongeront le cœur, si le passé de ma compagne ne se déroule pas aussi clair à mes yeux que son présent? Et quand même elle serait assez sincère pour me découvrir ce passé, pourrais-je jamais le connaître en entier? N'y aura-t-il pas toujours entre elle et moi une personne tierce que je ne saurais interroger? Elle-même avec les intentions les plus franches et le caractère le plus ouvert, pourra-t-elle m'aidera sonder toutes les traces et tous les regrets que ce passé aura laissés derrière lui? Non, cousine, non. Je suis trop ombrageux et trop jaloux; je suis trop modeste ou trop fier peut-être pour épouser une femme dont je n'aurais pas été le premier et l'unique amour!
Nathalie soupira et dit d'un air soucieux : — Je ne vous parlerai plus mariage, mon ami. Avec les idées que vous avez, à moins d'élever une jeune fille ïout exprès pour vous, il vaut peut-être mieux que vous n'y
songiez jamais. Mon seul espoir est que le temps les modifiera.
— A mon avis on fait honneur au temps d'un pouvoir destructenr plus grand qu'il ne saurait le posséder. Je crois, moi, qu'il lui est plus facile d'entamer le granit des rochers que de rien changer aux idées des hommes dont la conviction a été puisée dans une autre source que celle qu'on est convenu d'appeler les convenances sociales.
— Si ma cousine faisait tous ses efforts pour modifier mes principes sur le mariage, son excellent mari, de son côté, ne laissait échapper aucune occasion pour m'inculquer le goût de la vie militaire.
— Je ne voudrais pas vous voir entrer dans un régimc^nt des gardes, me disait-il. Je comprends qu'à voire âge, faire le dur apprentissage de cadet, par lequel tout officier doit passer, serait trop pénible. Je comprends aussi et je partage sincèrement votre peu de goût pour la vie des salons et des casernes de Pétersbourg. Mais allez comme volontaire au Caucase. Là vous serez recommandé par vos amis ; votre adresse au tir, votre passion pour l'équitation et la chasse vous rendent éminemment propre à cette espèce de guerre. Croyez-moi, quelques années de cette vie-là vous feront doublement apprécier le bonheur et le repos de votre WiUkopolje.
Et là-dessus il se mettait à me raconter les mille traits de bravoure fabuleuse, les mille accidents d'incroyable intrépidité, de faits héroïques et inconcevables dont il avait été l'acteur ou le témoin. Ces récits souvent renouvelés par lui ou les vieux camarades qui se rassemblaient le soir pour faire sa partie réveillaient en moi des instincts nouveaux et inconnus. Ils rivalisaient dans mon imagination avec ceux du père Grégoire et avaient sur ceux de mon instituteur l'avantage des dangers et des émotions dont la
l£ 90CIC m: lOTT ITIOS.
t a^îde. Comme le père Grégoire, r'A!^Ijfmt isKnl êuit fnssioniié pour la nature, et si ses df<erLKiiMi> êukml moins poétiques, elles étaient plus "■n^l*;^ |i»Ké<nr rt tout aussi enthousiastes. Cette nature rt KJt^c:^* éuit toute différente de celle du beau et calme 9^:i]br«UHre d~Alk«s. Celait une nature âpre, tourmentée, î*fr.-<iïètf é^ ffvvWri>. avec des montagnes dont les pics surn-ratïlfs: les nuafws et qui voyaient se dérouler à leurs 7*.>f«i> >f< sT^i^ffeis de la foudre et les lueurs des éclairs. IV^^ rfp.^«> Je nei^ étemelle et d étemels frimas surmoni£»f&: i^ jarlîns de Tipie et des champs de blé. Des Taljf-»> f«rrc:<< ^imme des ravins et vertes comme Fémeraude, -r-uks; mv«r$êe$ par des eaux pondantes se précipitant dans V<i:r 5>!fîx dk hauteurs qui se dérobaient dans les nues. Là :.**i2> >^< rui<i5«anL éiaieal des cascades, toutes les riTièresdes u*»*rf9is. S«$pmdu au-dessus d'elles, appuyé des deux côtés sir k fruùt de b montagne, s'élevait le pont construit i'Tirf s<f«k pMitre. ou du tronc de quelque arbre ceute- Tï^.:^« ^l^f il lempèle en le déracinant avait jeté au-dessus du .r^r.r.irtf. Là t:**'be -i'an ennemi caché dans les broussailles t^-.i-tss-'V-f Zi Îtl: iVTivaii abattre celte fragile communira- :.;t. V :r. >:r-r >?ïip. Et alors, sans miséricorde, vous rou- !-f5 .:>.r> TiMnit qaî èrumaît sous vos pas. Pour arrivera .A:» ' . ivr.'hè <vmTî^e un nid d'aide sur le haut d'un ro- :^,:T 5 f.:. <x qu'iî ^ous était ordonné de surprendre, il ^:\> :>/,*:: :rjç^:*rMr ^^ poni étroit: et c'était une nuit î;,^:r:- :: SÉHS iiine qu'on ^ous disait de choisir pour i*eHe : \|vvî:;:n. Vous m.irchîei en silence, vous et votre troupe; >t>«> 4S;SSît j swr le >ol comme des ombres. Vous posiez .>^tY pn\vtuiî<>n Iv piod dans la trace des pas les uns des ,n»îrf^: \0u> >ou> pnliei du bruit de votre propre respir,>noiu c-vVuu^nJ si 1a détonation d'un fusil tiré de derrière quoique buisson, ou le sifflement d'une balle partie de quel-
que point invisible et rasant Tair à côté de vous , ne vous enlevait pas un chef ou un camarade. Et quand, après mille dangers et mille angoisses — car le courage brave, mais n'amortit pas le sentiment du péril — vous parveniez au but; quand , après avoir escaladé le mur à pic du rocher sur lequel VAouly dignifié du nom de village, était situé, vos soldats poussaient leur long et retentissant hourrah ! en faisant briller tous ensemble le^ éclairs de leurs sabres , quel était souvent le résultat de cette marche nocturne? Des huttes vides, éclairées par les premiers rayons de Faurore, quelque cheval estropié paissant dans Tenclos abandonné, quelques chèvres à moitié sauvages broutant les branches des arbustes et quelques vieilles femmes accroupies auprès de leurs huttes désertes, vous assaillant de leurs criardes malédictions. On mettait le feu aux huttes, on renversait les pierres dont elles étaient construites , et on se reposait le jour parmi les ruines. La nuit venue, on retournait à pas de loup comme on était venu, n'osant échanger une parole, n'osant même se demander si le pont aérien subsistait encore et si le poste qu'on avait quitté la veille n'avait pas été saccagé par l'ennemi , comme représailles, pendant votre absence.
Pas de promenade sans danger, pas la moindre course sans péril. Que de fois votre camarade, sorti le matin, avec son chien et son fusil pour chasser le faisan ou la perdrix, manquait à l'appel du soir! Qu'était-il devenu? Nul ne le savait. On se racontait seulement qu'un cavalier tcherkesse s'était fait voir du côté opposé du ravin qui formait avec le torrent qui le traversait le fossé de la forteresse; qu'on avait vu ensuite ce même cavalier fuir comme le vent vers les montagnes. On supposait que de loin ses yeux de lynx avaient aperçu le chasseur ; que de loin il l'avait guetté, et que, saisissant l'occasion où son attention était détournée par le gibier, il avait jeté son lasso sur lui, et la victime, attachée à la corde, entraînée par le galop furieux du cheval
à travers ruisseaux, pierres et ravins était, à jamais perdue pour ses camarades.
Et quand, ce qui n'était pas rare, on en venait aux mains, disait le général, quelles luttes corps à corps, quels duels à mort! Quel acharnement toujours, et souvent quelle courtoisie ! Ce n'était pas comme les tueries de nos batailles où quelques canons de plus ou de moins, une position fortuitement ou habilement prise et le nombre plus ou moins considérable de régiments vous apprenaient d'avance le sort de la journée. C'étaient des combats singuliers, où chaque combattant faisait preuve non d'une passive intrépidité, mais d'une valeur brillante et individuelle; où chaque soldat payait de sa personne , avait sa part du combat , et savait, à un coup de sabre ou de pistolet près, combien il avait contribué à la victoire ou à la défaite. On se croyait transporté au temps des grands coups d'épée et des prouesses surprenantes de la chevalerie ; car chaque Tcherkesse est un chevalier armé de pied en cap; un chevalier arabe, comme ceux qui combattaient contre les guerriers des croisades, couvert d'une cotte de mailles flexible comme sa taille, sur un cheval rapide comme le coursier du déserf, lui-même léger et agile comme la flèche qui siffle dans les airs, comme le chevreuil qui bondit sur la montagne. Quelle bravoure, quelle audace et quel sang-froid dans cctU* race aux nerfs d'acier, aux muscles de fer; dans cette rare impétueuse à l'attaque comme le Numide ; dangereuse dans sa retraite comme le Parthe , dont les traits les plus sûrs étaient lancés en fuyant. Et comme ils sont dignes les uns des autres ces ennemis invincibles! D'un côté ces troupes braves , infatigables , patientes et disciplinées. De l'autre ces peuplades non moins braves, non moins infatigables, mais moins disciplinées, moins patientes, plus sauvages et combattant pour leurs foyers avec toute la fureur que l'amour de la liberté et de l'indépendance peut inspirer! A côté des tableaux de cette vie sauvage pleine d'em-
bûches et de pièges, de ruses et d'adresse, de hauts faits dignes des paladins les plus preux, et d'actions sanguinaires qui rappelaient les Indiens des bords du Mississipi, le général m'en présentait d'autres qui ne me charmaient pas moins. C'étaient les Tillages-frontières sur les bords du Don ou du Terek, ces villages de Kosacks, paisibles et guerriers en même temps ; où les habitants labourent leurs champs l'arme au bras, font paître leurs troupeaux le fusil en arrêt, et escortent leurs femmes, le sabre nu à la main, quand elles vont puiser l'eau ou laver le linge à la rivière. Et ils ont raison d'être toujours aux aguets , toujours sous les armes ; car partout il y a danger et péril. Tenez , ce point noir tantôt flottant, tantôt stationnaire , qui parait et disparaît sur les ondes, pourrait bien être un audacieux Tcherkesse guettant le moment d'enlever la jeune fille à sa mère, la nouvelle mariée à son mari. Et cependant les habitudes tranquilles et sédentaires du peuple slave se poursuivent en dépit de ces dangers incessants. Sur les bords du Terek et du Don, comme sur ceux du Wolga et du Dnieper, le paysan ensemence son champ et fauche ses foins, les femmes plantent leurs choux, récoltent leur lin et filent leurs quenouilles. Seulement les hommes sont plus vigilants et plus alertes, et leurs compagnes, en parcourant en chœurs les longues rues de leurs Stanitza % chantent des complaintes , où le refrain n'est plus le nom de quelque ai^ienne divinité de leur race, mais bien celui de leur voisin k Tchéchînitz valeureux, redoutable et séducteur.
Cette existence en dehors de la société et des usages dé convention ; cette vie dont le silence et l'obscurité n'étaient interrompus que par le cri des combats, et des actions d'éclat trop fréquentes pour être qualifiées d'extraordinaires; le contraste de cette guerre acharnée et de cette paix profonde ;
* Stawitza est le nom des vilhtges-frontières qui forment les limites na-^ tarelles de la Russie.
7i LE MOINE DU MONT ATHOS.
les émotions même de ces aventures avec leurs intervalles d'oisive tranquillité, toute cette idylle guerrière enfin, qui me transportait aux premiers âges de la race humaine, excitait singulièrement mon imagination.
Nous en parlions sans cesse, et la petite Marie, la fille aînée du général, demandait déjà quand Toncle Dmitri reviendrait de la guerre. Je lisais tout ce que je pouvais me procurer sur ce pays de belliqueuses merveilles ; je m'exerçais au tir, je chassais, je montais à cheval avec un zèle nouveau, espérant que ces exercices deviendraient pour moi d'une utilité réelle. J'en avais même écrit à mon excellent pasteur, qui embrassa cette idée avec ardeur, me prévenant pourtant qu'elle souflfrirait quelques difficultés, et me conseillant d'attendre ma première entrevue pour en parlera mon père. Constantin même partageait quelque peu mon enthousiasme, et dans les intervalles de ses bonnes fortunes, quand ses conquêtes étaient ou trop faciles ou trop récalcitrantes, il se proposait de quitter, «omme il disait, le monde et ses illusions, et de me suivre jusque sous les canons de Schamyl. Je dois dire que ses velléités d'héroïsme étaient rares. D'ailleurs, comme je passais toutes mes soirées chez sa sœur, et qu'il honorait celle-ci fort peu de ses visites, nous finîmes par nous rencontrer moins fréquemment, sans être pour cela moins amis. Il était entendu que ma bourse lui était toujours ouverte, et j'étais toujours prêt à lui rendre les faibles services qui étaient en mon pouvoir. Peu à peu cependant ses confidences cessèrent; était-ce parce qu'il ne me trouvait plus au coin de ma cheminée pour les écouter? ou bien était -il devenu, comme je l'espérais, moins volage et plus discret? Bref, la petite ingénue étant partie pour les pays étrangers avec son millionnaire de mari, je n'entendis plus parler ni d'elle ni de sa camarade d'institut^ et, sauf la maigre et jalouse Lydie, j'eus lieu de croire que mon cousin se bornait aux ronds de jambe et aux pirouettes des dames du ballet.
Enfin, mes secondes vacances s'approchant, je demandai à mon père la permission de les passer avec lui, résolu de saisir la première occasion pour lui soumettre mon désir de faire une ou deux campagnes au Caucase.
Ce fut par une belle soirée , au commencement de l'automne, assis sous un berceau d'acacias et de rosiers dont la verte parure commençait à s'effeuiller et à jaunir, à l'entrée d'un labyrinthe qui formait le coin de ce vieux jardin dont les allées droites et plantées d'ifs et de tilleuls avaient plus de majesté que de grâce; sous le berceau, à l'entrée de ce labyrinthe qui devait jouer un rôle si fatal dans ma destinée, quand, admirant le coucher du soleil qui versait ses flots de lumière sur les ondes dorées de notre petite rivière, je vis les traits de mon père se relâcher de leur rigidité, peut-être par le souvenir de ma mère que ce lieu lui faisait naître, que je hasardai ma requête. Dès les premiers mots, il releva la tête et me regarda comme étonné ; puis, la baissant en silence, il écouta toutes les raisons que je lui exposais pour motiver mon désir. A mesure que je parlais, je vis cette expression menaçante et sombre que je connaissais si bien succéder à cet air plus calme et plus serein qui l'avait remplacée dans les derniers temps. Un éclair de colère brilla dans ses yeux et fit frémir ses lèvres. Il le réprima pourtant, et, détournant ses regards, il me dit d'une voix dont vainement il voulait maîtriser l'émotion :
— Faites comme vous l'entendez , mon fils , je n'ai pas consulté vos goûts, ni peut-être votre avantage dans le genre de vie que j'ai adopté; il n'est que justice, justice humaine du moins, ajouta-t-il amèrement, que vous me rendiez la pareille. J'espérais, je l'avoue, que, profitant de mon triste exemple , vous auriez évité l'ambition et la vaine gloire du monde. J'aurais dû me rappeler que l'expérience des pères ne sert de rien aux enfants, et que chacun veut être, dans ce monde et dans l'autre, le fils de ses propres œuvres. Dans
mon aveugle impartialité , j'avais cru trouver en vous une exception à cette règle fatale. J'avais espéré que Dieu me ferait la grâce de vous voir établi ici dans cette propriété, sanctifiée par la présence et les vertus de votre mère, menant une vie utile, pleine de devoirs sérieux et de paisibles jouissances ; me fermant les yeux, et, après m'avoir déposé dans la tombe près de votre mère, priant avec ferveur pour nos âmes à tous les deux. J'avais espéré... Mais à quoi bon parler de mes espérances ? Selon le monde, vos motifs sont peut-être raisonnables; ils doivent avoir plus de poids que mes désirs et que les dernières joies que je me promettais sur cette terre. Mon Dieu ! votre justice est implacable et je ne l'ai pas encore apaisée !
Péniblement alors il se leva du banc de gazon sur lequel nous étions assis; lentement, comme si un fardeau trop lourd s'était appesanti soudain sur ses épaules, il prit l'allée qui conduisait vers le château. Je voulus Tarréter, je voulus m'expliquer :
— Mon père, dis-je, mon père...
11 se retourna , et, se relevant de toute la hauteur de sa grande taille, il m'arrêta d'un geste impérieux :
— Nos chemins se séparent ici , dit-il ; je vous défends de me suivre.
Je restai atterré. Revenu chez mon excellent pasteur que je n'avais cessé d'électriser depuis mon retour par toutes les descriptions que je lui faisais, et qui ne rêvait pour son agneau chéri que faits d'armes et triomphes guerriers, je trouvai le père Grégoire. Celui-ci n'avait nullement partagé rhumeur belliqueuse de son ami et nous avait constamment accablés de ses sarcasmes et de son ironie. Après que je leur eus relaté la scène qui venait de se passer entre moi et mon père, le père supérieur ne pouvait contenir les expressions de son désappointement; le père Grégoire ne fit ancune réflexion ; après un moment de silence, il nous quitta et nous ne le revîmes plus de la journée.
Le lendemain , Delaville vint me dire que mon père me priait de ne pas chercher à le voir, et m'engageait même à rester chez moi, dans la maison de ma mère; le château étant probablement trop vide et trop triste pour mes nouvelles habitudes.
Huit jours se passèrent dans ces allematives; moi, espérant toujours que mon père me ferait venir, ne fût-ce que pour refuser péremptoirement son consentement à mes projets ; lui, ne voulant pas m'admettre, et se refusant même à voir le père supérieur qui s'était offert comme négociateur. Le père Grégoire seul allait et venait entre le château et le couvent. Il se taisait pourtant, haussait les épaules, souriait ironiquement sans que je pusse rien apprendre. Enfin, le huitième jour, il nous dit, comme en passant, que la discipline, les macérations et Tabstinence que mon père avait pratiquées depuis notre conversation dépassaient même sa compréhension à lui.
— Au nom de Dieu î dis-je alors effrayé et saisi de remords , au nom de Dieu! cher père, allez dire à mon père que je renonce à tout jamais à ce désir ; assurez-le que ce n'était qu'une velléité, et que si j'avais pu seulement deviner la peine qu'il lui causerait, jamais il ne se serait échappé de mes lèvres. Dites-lui que je m'en repens sincèrement, et que le bonheur de me savoir l'objet de sa sollicitude, de pouvoir contribuer un jour à sa consolation et à son bien-être , compenseraient un sacrifice mille fois plus grand. Faites-lui comprendre , je vous en conjure, que je suis prêt à renoncer à cette carrière qui m'avait séduit un instant, et que les regrets que j'en aurai seront si passagers, que je ne puis même les comparer à la douleur que j'ai de l'avoir aiSigé, à la satisfaction que j'éprouve de pouvoir lui donner une preuve de cet amour. Vite, vite, cher instituteur, ne tardez pas à m'ôter cette épine de la conscience.
— Cest bien, mon enfant, me dit le père Hilarion quand nous fûmes seuls. Voilà un pieux mensonge dont je t'absous
d'avance ; car je sais, moi, que ce n'est pas sans peine que tu renonces à ton projet. Un premier désir comme celui-là est comme un premier amour; et je ne suis pas assez vieux pour ne pas me rappeler que ni Tun ni Tautre ne se remplacent. Tous ceux qui suivent sont ternes et sans saveur en comparaison du premier. D'ailleurs , autant que mon pauvre discernement peut juger des affaires du monde, cette carrière militaire est la seule qui te convienne. A mon humble avis, on ne t'a pas même laissé le choix d'une autre. Et maintenant on vient te priver de cette unique ressource. Oh ! hommes qui vous croyez sages entre les sages, et prévoyants entre les prévoyants ! Vous, qui vantez la force de votre abnégation et la grandeur de vos sacrifices ! qui macérez votre chair et ne savez pas dompter votre volonté! qui parlez de renoncement aux biens de ce monde , et ne savez pas renoncer à un seul de vos projets, à un seul des désirs conçus dans votre orgueil et nourris par votre égoïsme ! Vous, qui sacrifiez jusqu'à vos propres enfants, sans égard à leurs cris et à leurs déchirements ; qui les sacrifiez à ces mêmes projets dont vous avez fait vos idoles, que Dieu vous pardonne I Votre seule excuse devant lui est celle que son divin Fils invoquait pour ses persécuteurs : Vous ne savez ce que vous faites /
Le père Grégoire revint me dire que mon père me remerciait de mon bon vouloir, mais qu'il n'acceptait pas mon sacrifice ; qu'il savait que c'en était un , et qu'il ne voulait pas être une entrave à mes destinées futures. Qu'il comprenait qu'une carrière .de gloire, une vie de brillants périls, telle que je me représentais l'état que je voulais embrasser, récompensée par des succès et des distinctions, devait m'attirer davantage que l'existence utile, sans doute, mais obscure et ignorée qu'il avait, sans souci de mon ambition , rêvée pour moi. Que, du reste , quoique désappointé de cette préférence , sa bénédiction et ses prières me suivraient partout.
— Mais le comte sait-il, mon révérend ami, fit observer le supérieur, que l'intention de Tenfant est de ne nous quitter que pour quelques années ? £t moi, qui le connais mieux que personne , je réponds qu'il nous reviendra aussi soumis, aussi pieux et aussi prompt à remplir ses devoirs de fils et de propriétaire que s'il ne nous avait jamais quittés. Il ne nous rapportera de ses campagnes que de la gloire de plus et la conviction d'avoir ajouté sa part à celle de la patrie.
— Quelques coups de sabre et de pistolet, quelques homicides sur la conscience, un bras ou une jambe de moins, et un ruban à sa boutonnière de plus, contribueront beaucoup , n'est-ce pas , à sa gloire et à celle de la sainte Russie? répondit le père Grégoire avec son plus méchant sourire. Quant à son retour prochain, que la balle malencontreuse d'un Tcherkesse peut d'ailleurs facilement empêcher, croyez-vous qu'un homme aussi versé dans la connaissance des faiblesses humaines que le comte prenne au sérieux les promesses de retour d'un jeune homme, d'un enfant, comme vous avez raison de l'appeler, qui s'est laissé si facilement séduire par un peu de clinquant et des contes en l'air? Moi, pauvre solitaire, je me suis laissé dire par ceux qui s'y connaissent que de toutes les fumées de ce monde, aucune n'était aussi enivrante que celle de la poudre à canon. Je me suis laissé dire qu'il vaut autant dire à la marée de l'Océan : « Tu ne monteras pas plus avant ; » à l'ouragan des steppes : « Tu cesseras tes violences, » que d'assigner des limites à la vaine gloire et à l'ambition de la jeunesse. Le comte en a fait la triste expérience, et voilà pourquoi il ne croit pas aux promesses de son fils ; sans compter que, dans cette guerre de brigands et de sauvages, la mort peut se trouver derrière chaque buisson.
— Quant à la mort, mon cher instituteur, elle sait frapper ses victimes au fond de leur lit, entre les quatre murs de leur chambre, d'une manière tout aussi sûre et aussi
inattendue que dans le chemin creux ou le ravin du Caucase. Il serait donc déraisonnable de s'en préoccuper, dis-je sans m'émouvoir. Je suis seulement fâché que ni tous ni mon père ne vouliez comprendre les véritables motifs de mon projet. Je vous le répète, je n'ai aucun désir, ni de renommée, ni de gloire, encore moins de distinctions et de succès. Je n'ai pas la présomption de croire que ma présence ou mon absence dans ces guerres peut importer à ma patrie. Mes raisons pour préférer cette existence à toute autre pendant quelques années sont : d'abord la répugnance que m'inspirent le monde, ses mœurs et ses usages si contraires à mes habitudes et à mes principes. Ensuite, et surtout ce qui me pousse vers la guerre du Caucase, c'est cette retraite au milieu de l'activité, cette solitude, la veille et le lendemain du combat; ce sont les charmes de cette nature agreste et sublime rehaussés par les émotions que donne un danger réel et continu. Quelque chose comme un instinct ou un avertissement m'a inspiré cette idée; je me suis imaginé, et je le crois encore, que quelques années de cette carrière vive et agitée auraient trempé plus fortement mon caractère et m'auraient évité dans l'avenir le sort que vousmême semblez redouter pour votre élève. Maintenant n'en parlons plus, je vous prie ; c'est de bon cœur que je renonce à cette envie, à laquelle, entre nous soit dit, je tenais plus même que je ne le supposais. Ma décision est prise et j'ai hâte de mettre fin aux scrupules de mon père.
— Attends, mon agneau chéri : la nuit porte conseil; il sera encore temps demain d'annoncer ta résolution. Moi, indigne* pécheur que je suis, je comprends que cette carrière des armes te séduise. J'en comprends le charme, et, tout vieux que je suis , je sais apprécier l'étendue de ton sacrifice. Si le Caucase avait existé de mon temps, j'y aurais été probablement entraîné comme toi, dit mon excellent pasteur qui s'imaginait naïvement que ce berceau des races européennes était une découverte de la génération actuelle.
— Attendez, mon fils, attendez, dit le père Grégoire avec son accent sardonique; les ténèbres de la nuit portent conseil à ceux qui ne savent pas suivre celui que leur donne la lumière du jour.
Sans faire attention à ce propos , j*allai chercher mon chapeau et mis plus de temps qu'il ne fallait pour ajuster mes gants , afin de me calmer et d'essuyer, je le dis à ma honte, quelques larmes de regret qui avaient rougi mes paupières. Pendant cet intervalle j'entendis le père Hilarion qui disait vivement à son ami :
— Le comte a tort, père Grégoire, et vous devriez le lui faire comprendre. C'est l'enfant qui a raison , et son bon sens naturel autant que ses instincts de courage lui avaient fait découvrir le seul moyen de remédier aux défauts de sa nature et de son éducation. Prenez garde , tous les deux vous faussez sa route, et vous en aurez à répondre le jour où toutes les intentions et toutes les erreurs seront découvertes.
— Je ne sais pas pourquoi vous vous en prenez à nous, mon vénérable ami , répondit le père Grégoire de son ton le plus doux. A moi surtout qui n'y peux rien. Le jeune homme est d'âge à réfléchir et à agir par lui-même. Son père ne lui fait aucune défense; mais je pense que s'il est permis à un fils de choisir le chemin qu'il préfère , il est de même permis à un père de manifester ses regrets, si ce chemin se trouve en opposition directe avec ses désirs et ses projets.
— Subtilités que tout cela , mon ami , soit dit sans vous offenser, reprit le père supérieur. Vous ne savez que trop tous les deux à quel cœur vous avez affaire, et combien en toute chose le sacrifice lui est plus facile que la résistance aux volontés de ceux qu'il aime. De la manière dont vous \ous y prenez et si Dieu n'y met bon ordre, d'abnégation en abnégation, d'ennui en ennui, de contradiction en contradiction vous le mènerez tout droit au cloître. Or, selon mon
humble opiDion , il a toutes les dispositions pour devenir un militaire renommé, et fort peu de celles qui constituent la vocation du moine.
— Vous me permettrez d*ètre d'un avis contraire, dit toujours du même ton le père Grégoire. Je tiens cette manie guerrière pour une effervescence passagère, et j'avoue que des deux j'aimerais mieux le voir soldat du Christ que mercenaire des hommes. Vraiment, mon ami (et mon ordlle saisit parfaitement l'ironie dont il aiguisait ces paroles), celui qui ne connaîtrait pas comme moi la pureté de vos intentions, et ne tiendrait pas compte de votre tendresse presque aveugle pour ce jeune homme, pourrait s'étonner avec quelque apparence de raison que vous, supérieur d'un couvent de religieux, vous, issu de la famille du fondateur de ce couvent , vous embrassiez si chaudement le parti dn siècle contre ceux qui font profession de le combattre.
— Le siècle appartient aussi bien au Seigneur que le cloître ; et le cœur et la foi d'un vrai chrétien peuvent se rencontrer sous la cuirasse du soldat aussi bien que soos le froc du moine, répondit mon excellent pasteur.
Le père Grégoire quitta son ami sans répondre, et moi je me hâtai de porter ma soumission aux pieds de mon père.
C'est ainsi que se terminèrent mes seules aspirations à une existence qui dépassât les limites de ma chère solitude. Je dois dire que mes regrets en furent poignants pendant quelque temps ; ils s'apaisèrent cependant , et la sérénité que je vis renaître sur le front de mon père, et la tendresse et la confiance qu'il me témoigna pendant le reste du temps que je passai auprès de lui, aidèrent à me consoler de mon désappointement.
Il n'en fut pas de même du père Hilarion : il évitait, à la vérité, de faire la moindre allusion à ce qui s'était passé; mais il grommelait souvent entre ses dents, s'éloignait de plus en plus de tout commerce, même du mien, prolon-
geait de plus en plus ses oraisons et ses exercices de piété et prenait de jour en jour moins dMntérét à ce qui Tentourait. Sa taille, jusque-là si droite et si vigoureuse, commençait à se YOttter, et une certaine expression de souffrance que Tâge imprime quelquefois sur des traits réguliers comme les siens, commençait à se dessiner sur sa physionomie toujours si belle et si ouverte.
Mon ami le père économe, vieillard encore vert et vigoureux, se plaignait en soupirant des abstinences redoublées que le saint homme s'imposait.
— Tous les jours lui sont des vendredis maintenant, me disaitril, et encore ne mange-t-il pas à sa faim de cette maigre nourriture. Vous verrez, mon fils, que notre communauté va subir de grands changements. D'abord voilà le père Antoine, un parent du père supérieur, qui vient de nous tomber des nues; et le petit Théophile, qui est maintenant un de nos frères , mais encore tout aussi curieux et tout aussi bavard que quand il n'était que sacristain, assure avoir vu la lettre par laquelle le père Grégoire lui a écrit pour l'engager à venir ici. Depuis son arrivée on commence à l'initier à toutes les affaires de la communauté. Il est de tous les conseils des deux pères, à ce que m'assure le même Théophile ; et peu à peu le père supérieur lui remet tous nos intérêts temporels ; souvent, même sous un prétexte ou l'autre, il le charge de dire les offices à sa place, et il faut avouer qu'il s'en acquitte à merveille. Sa Révérence, en attendant, se plaint de sa santé et de l'affaiblissement de ses facultés. En effet, elle n'a presque pas quitté sa cellule cet hiver , et le père Grégoire lui a tenu fidèle compagnie , lui faisant sans cesse de pieuses lectures. Trop peut-être, mon enfant, pardon, mais votre titre de comte m'échappe toujours , beaucoup trop à mon avis. A notre âge il faudrait nous contenter de repasser ce que nous savons et non d'apprendre du nouveau. C'est peutrétre ce qui a rendu la mémoire du père supérieur un peu confuse, à ce qu'on prétend. Quant à moi, je le trouve
H4 LE HOfNE DU MONT ATH09.
abattu de corps, mais aussi prompt et aussi lucide d*esprit que quand je suis entré dans la communauté. C'est vous et vous seul qui lui manquez , mon fils , et depuis votre départ, excepté les jours où il recevait de vos lettres, je puis dire qu'il n'a plus relevé la tête. Votre arrivée l'a ranimé et le récit de batailles et de combats que vous lui faisiez paraissaient le tirer de son absorption. Oui, mon fils, nous sommes à la veille d'un grand changement, c'est moi qui vous le dis. C'est tellement vrai que déjà quelque»-uns des jeunes frères se mettent à courtiser le soleil levant, ajouta-t-il en me montrant du geste le père Antoine qui traversait dans ce moment la cour du couvent, suivi d'un petit cort^ de religieux qui s'entretenaient respectueusement avec lui: Les hommes, les hommes! au couvent comme dans le monde, ils sont toujours les mêmes ! Du reste, si nous devons perdre notre bien-aimé père , je serai le premier à donner ma voix à celui-ci. C'est un moine d'une conduite irréprochable , et qui pourra , par son influence et sa fo^ tune, procurer de grands avantages à notre pauvre communauté. Mais certes ce ne sera pas un père Hilarion. Quant au père Grégoire...
— Il ne faut pas que la louange de l'un soit accompagnée du blâme de l'autre, dis-je en serrant la main du père économe. Tous les deux ont leur mérite, et parce que nous aimons mieux l'un , il ne faut pas déprécier l'autre. C'est au Seigneur que tout jugement appartient.
« — Tu es sage au delà de ta génération , mon fils, dit rexcellent homme. Tu es digne en vérité du nom de sob enfant que le père supérieur se plaît à te donner. >
Il est inutile de dire combien l'excellent général fat désappointé de voir mes projets du Caucase avortés. Ses regrets réveillèrent les miens et pondant quelque temps
j'eus peine à les maîtriser. Il me donna raison cependant, et ce ne fut qu'entre ses dents qu'il se permit de tempêter et de jurer contre les idées biscornues, comme il appelait les désirs de mon père. Je repris mon ancien genre de vie; fréquentant les cours de l'université le matin, montant à cheval 9 chi^issant de temps à autre , le tout machinalement et sans beaucoup de zèle. Je passais mes soirées chez ma cousine, causant avec elle, faisant la partie d'échecs avec le général ou jouant avec ses filles; avec Tainée surtout, la petite Marie, qui devint bientôt ma favorite et s'attacha à moi avec toute la tendresse de son petit cœur.
Deux ans s'écoulèrent ainsi à l'écart du monde, et j'ai déjà dit, pour ne plus y revenir, où en étaient mes relations avec Constantin. Mon père me comblait de sa munificence et des preuves de son souvenir et de sa tendresse ; j'écrivais souvent aux bons religieux, et je recevais de temps à autre des réponses. Celles de mon excellent pasteur étaient des hiéroglyphes moitié russes , moitié slavons, en partie même de sa propre composition, et il fallait des heures pour les déchiffrer. J'étais bien payé de ma peine cependant ; car toujours quelque maxime marquée au coin du bon sens et du jugement le plus sain, ou quelque expression de tendresse naïve et profonde , venait raffermir et toucher mon cœur. Après avoir ainsi débrouillé ses lettres, j'en lisais des fragments à Nathalie et à son mari, qui tous les deux étaient dignes d'apprécier cette nature simple et généreuse, c Comment diable ce digne homme a-t-il été amené à endosser le froc? disait le général. Quel excellent et brave soldat il aurait fait 1 »
Le père Grégoire écrivait plus rarement, avec un soin et une correction de style remarquables ; ses lettres ne contenaient d'ailleurs pour la plupart que des commentaires sur les lectures que je faisais et dont je lui rendais compte.
Ces communications cependant devinrent de plus en plus rares, et enfin, après un intervalle si long que j'en devins 3 8
sérieusement inquiet, et que je m'apprêtais déjà à aller Toir quelle en pouvait être la cause, je reçus une lettre de mon instituteur. La voici, cette lettre qui me causa dans le temps une si vive douleur.
< Enfin , mon fils , mon long exil , cet exil qui rongeait mon cœur et qui me faisait de l'existence un fardeau presque insupportable, vient de cesser. Touché de ma résignation , de ma patience et de mes incessantes supplications, on vient de me rouvrir les portes de mon paradis. Le séjour du mont Athos m'est de nouveau permis et je vais voir se te^ miner mon long pèlerinage à travers les désertsde ce monde. Cet accomplissement du seul vœu qu'il me restait à former m'est accordé en temps opportun, comme tout ce qui émane de la miséricorde divine et non de la justice des hommes. Votre père n'a plus besoin de moi ; son long combat est achevé et sa victoire n'est plus contestable. Son âme, retrempée dans le feu de la pénitence et des rudes exercices d'une dévotion ascétique, a insensiblement regagné son assurance et son équilibre. Votre présence et vos soins achèveront sa guérison, comme votre prompte obéissance et voire empressement à remplir ses vœux y ont déjà contribué.
« Je crains que le changement opéré par la grâce divine dans l'âme de notre excellent père Hilarion ne vous frappe plus douloureusement que mon départ. Cependant, en vous rappelant nos longs entretiens sur la solitude, et le besoin qu'éprouvent les âmes d'élite de s'absorber complètement dans la prière et la contemplation ; en vous souvenant de ce que je vous ai dit d'une infirmité humaine qui fait que pour ces privilégiés le commerce même de ceux qu'ils aiment le plus devient à la longue fatigant et impossible; en vous rappelant ce que je vous ai dit et ce que nous avons lu ensemble des joies du silence, de l'extase et de l'absorption, vous ferez taire vos regrets, et vous vous réjouirez de savoir notre ami élevé à un si haul degré dans l'échelle des
perfections chrétiennes. La résolution qu'a prise cet homme, qui est mon parent selon la chair et que je suis glorieux d'appeler mon ami en Dieu, de renoncer à tout commerce inutile avec les hommes a été inébranlable, bien qu'elle fût annoncée avec sa modestie et sa bonhomie ordinaires. La communauté tout entière lui a demandé à genoux de continuer du moins nominalement ses fonctions. « Mes enfants, leur dit-il, vous ne savez ce que vous demandez. Pour que l'arbre jeune et vigoureux puisse pousser, il faut que le vieux tronc avec ses branches desséchées soit écarté. Tant que mes forces y ont suffi , je vous ai gouvernés en conscience et du mieux que j'ai pu. Si j'ai été trop faible ou trop indulgent de l'avis des uns , trop sévère et trop exigeant selon les autres, je vous prie de me le pardonner. Au moins ai-je toujours sincèrement recherché l'impartialité et la justice. Maintenant que j'ai plus qu'atteint l'âge désigné par le Prophète royal comme terme de la vie de l'homme ; maintenant que mes forces physiques et les facultés de mon intelligence commencent à m'abandonner, je vous prie de me permettre de résigner le trop pesant fardeau de ma responsabilité; je vous prie d'accorder à votre vieux pasteur un coin dans votre maison , pour qu'il puisse se recueillir en paix et se préparer à franchir dignement le passage qui doit le mener à cette autre demeure où la jeunesse est éternelle et où les années n'existent plus. Si vous voulez suivre mon conseil, vous choisirez pour me succéder le père Antoine , comme moi descendant du saint, fondateur de cette communauté et dont j'ai reconnu la sagesse, la prudence et la piété. Supérieur à moi en vertus et en savoir , il apprendra à vous chérir comme je vous ai chéris, et je mourrai sans inquiétude en vous sachant sous sa conduite. »
< Il est inutile de vous dire les sanglots qui interrompaient cette simple et touchante allocution. C'est moi qui me chargeai de calmer la douleur sincère de nos religieux. Je n'y
parvins qu'en leur rappelant que leur vénérable pasteur restait auprès d'eux , et qu'en renonçant au fardeau des affaires temporelles, il ne renonçait pas à leur donner des avis et des conseils dans l'affaire plus essentielle de leur salut. Le père Antoine fut choisi à l'unanimité, et il lui fat facile de faire agréer ce choix par les autorités ecclésiastiques, dans le plus court délai. A l'heure qu'il est, il est déjà installé à la satisfaction générale.
« Pourquoi ne pas m'avoir prévenu de tous ces événements, me demanderez-vous et avec raison? Je vous répondrai que c'est le père Hilarion lui-même qui me l'a défendu, craignant que votre trop grande affection ne mît obstacle à sa résolution et ne l'ébranlât. < Je suis un chrétien lâche et misérable, me disait-il; et je préfère fuir le danger que de l'affronter. J'aime mieux présenter à l'enfant un fait accompli qu'une résolution sujette à être discutée, quelque irrévocable qu'elle soit. Je suis vraiment et sincèrement altéré de la jouissance de me plonger dans l'oraison et la contemplation; je me sens invinciblement attiré vers la retraite, et la grâce divine s'empare quelquefois de moi avec une si irrésistible violence, que je crains souvent d'y succomber devant des témoins. »
« En effet j'avais remarqué depuis quelque temps que cette absorption involontaire s'emparait de notre ami même à son insu, et éveillait une curiosité et des propos qui blessaient son humilité. La dernière fois même qu'il chanta la messe, toute la communauté a été témoin de l'extase qui le saisit au moment de présenter le calice à l'adoration des fidèles.
« Je veux me retirer, me dit-il, dans l'étroite cellule qu'un de mes prédécesseurs a fait construire dans Tépaisseur des murs de l'église pour lui servir de retraite, ainsi qu'à ceux des frères qui sentiraient pour plus ou moins de temps le besoin d'une solitude plus entière, ou qui voudraient prononcer les derniers vœux de notre ordre et
mener au sein de la communauté la vie des anachorètes du désert. Je \eux m'y retirer , mais sans prononcer de vœux cependant. Les hommes sont si avides de l'extraordinaire que, dans leur désir du merveilleux, ils seraient en état de me prendre, moi indigne pécheur, pour un de ces hommes auxquels le Seigneur a^ accordé dès cette existence le titre de saint, < dit-il en rougissant. » Pensez quelles seraient alors ma honte et ma confusion ! Vous savez que de pareils sacrilèges ont eu lieu , et qu'on a rendu à des individus d'une vertu médiocre des honneurs que les seuls hicnhcurcux sont en droit de recevoir. A Dieu ne plaise que je serve de prétexte à un tel scandale ! J'aime bien mieux suivre l'exemple de cet humble serviteur du Seigneur qui, plutôt que d'accepter ces honneurs, se fit passer pour un de ces idiots qui servent d'amusement au peuple ^ Ce ne fut qu'à quelques élus que Dieu révéla cette pieuse fraude, et son ingénieuse humilité sut se dérober même aux hommages de ceux-là. Certes il ne me vient pas à l'idée de me comparer à ce grand saint; je veux seulement faire entendre que j'aime mieux suivre de loin ses traces et laisser supposer que mes facultés ont baissé, que mon esprit est tombé en enfance, que de me voir élevé à une réputation que je ne mérite pas. Qu'on ignore donc, je vous en supplie, hors des murs du couvent, ma retraite dans la cellule surnommée la caverne de l'ascète, et que dans le couvent même on l'attribue plutôt à la faiblesse toujours croissante de ma mémoire et de mon esprit, qu'à ma répugnance et à mon dégoût pour tout ce qui n'est pas contemplation et prière. Je n'ai soif, mon vénérable ami , que de m'unir à mon Seigneur et à mon Dieu ; c'est sa présence et sa paix que je
' Sttiot Michel du couvent de Klopskijt dans les environs de ce même eoaventde Saint-Saba. Il était de la race de Rurick et avait des prétentions fondées à une des principaulés de ta Russie. Ce fut à Tinsu de sa famille et sous le déguisement d'un fou qu'il se rendit à ce couvent ; il y embrassa la vie de religieux et n'y fut découvert que par hasard.
convoite et le mépris ou la pitié des hommes ne m'importent plus. »
« Après un moment de silence, il reprit : <c Je dois pourtant vous avouer qu'un autre motif, un motif qui tient encore à ces affections terrestres qui m'attachent à la terre hien plus qu'elles ne le devraient, m'empêche de prononcer ces derniers vœux qui, dans leur véritable acception, exigent une séparation entière d'avec nos semblables. Je prévois que tant que le sort de l'enfant ne sera pas définitivement fixé, il pourra avoir besoin de mes conseils et de mon appui. C'est absurde, n'est-ce pas? et vous auriez bien le droit de me gronder et de vous moquer de moi. C'est d'une présomption ridicule. Un jeune homme à la fleur de son âge, comblé de tous les dons de la nature et de la fortune ; dont le caractère doux et égal , les principes fermes et la piété fervente et sincère semblent défier les malheurs et l'adversité, avoir besoin des conseils et de Tappui d'un pauvre moine? Cela n'a pas le sens commun, je le sais. Et cependant il y a dans ces dons mêmes, dans ce caractère et dans ces principes, quelque chose qui me fait trembler pour l'avenir de cet enfai\,t, que j'aime plus qu'un père ne devrait aimer son fîls unique. J'ai promis à sa mère , dans sa dernière et touchante confession , où toutes les peines secrètes de cette âme angélique s'épanchèrent devant son Créateur ; je lui ai promis solennellement de veiller sur ce fîls qu'elle pressentait devoir bientôt quitter; et voyez, père Grégoire, je n'ose pas abandonner cet enfant de sa sollicitude avant de savoir quelle sera sa destinée selon les prévisions humaines. Je vous demande, mon ami, de garder le secret de ces derniers motifs, même envers lui. A moi, ils me paraissent satisfaisants et même louables; je ne jurerais cependant pas que le démon tentateur n'eût glissé quelque chose du sien dans ces raisons si plausibles. Car cet antique serpent est toujours là ; toujours prêt à mêler à nos intentions les plus pures quelques-uns de ses
faux et subtils raisonnements ; toujours prêt à s'insinuer sous leur abri, dans quelque recoin de notre âme, pour la circonvenir et la surprendre. »
< J'éludai toute promesse et je crois de mon devoir de vous rapporter cette conversation telle qu'elle a eu lieu. Elle peint parfaitement le caractère de notre excellent ami, je dirais de notre saint ami, si appliquer ce titre avant que le Seigneur ne l'ait ratifié ne me paraissait une présomption coupable. Je dois dire que cet entretien m'a profondément affecté. Cette simplicité, cette humilité si sincère; cette profonde tendresse et cette exquise délicatesse de sentiments, unies à des dons si extraordinaires et à des manifestations de la grâce divine si incontestables, m'ont fait faire bien des réflexions sur le néant de la sagesse et des sciences humaines. Si le Seigneur ne bâtit une maison, c'est en vain que travaiUent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde ^
c Et maintenant, encore quelques mots avant de terminer cette lettre, qui n'est si longue que parce qu'elle sera la dernière, du moins pour quelque temps. Laissez-moi vous assurer, mon cher élève, que même l'affection de votre excellent pasteur pour vous ne surpasse pas la mienne. Si je vous ai quelquefois rudoyé, raillé et poursuivi de mes sarcasmes , c'est que j'ai cru devoir le faire. J'ai cru devoir placer mes avertissements secs et ironiques, comme contrepoids aux indulgentes tendresses de mon ami. J'ai cru devoir être sévère là où il me paraissait trop indulgent, et vous flageller de ma parole là où il était tenté de vous gâter par ses caresses. Si j'ai failli envers vous, si, comme le père Hilarion me l'a souvent reproché, j'ai trop préconisé la solitude et trop décrié le siècle, ce n'est que parce que j'étais convaincu, et je le suis encore, que vous n'êtes pas fait pour