‹ Les pèlerins russes à JérusalemChapitre 11 sur 13 · P8.,CXXVI · texte numérisé non relu

P8.,CXXVI

lutter contre les périls et les faussetés du monde. Je pois avoir tort, et dans ce cas je \ous demande de me pardonner; je vous prie d'oublier tout ce que mes entretiens et mes leçons renfermaient d'exceptionnel, pour ne vous rappeler que les maximes de sagesse et de vertu, qui sont l'ornement et la sauvegarde de tous les états. Si cependant j'avais raison ; si, après avoir éprouvé le néant de toute chose, et vous vous rappellerez que moi-même je vous ai engagé à en faire l'essai ; après vous être assuré par votre propre expérience que la vie n'est qu'un songe de la nuit ; si vous veniez à reconnaître enfin que le seul bien qui nous soit propre, k seul qui ne meure pas , c'est notre âme, et que cependant cest justement d'elle que nous n'avons nul souci ^, alors les paroles que vous avez si souvent entendues sortir de ma bouche retentiront dans votre esprit et vous serviront, j'aime du moins à l'espérer, de guide vers ce phare qu'elles vous auront appris à rechercher et à reconnaître.

< Cependant, à Dieu ne plaise que je veuille presser votre vocation ou vous engager à quitter le monde avant que cette vocation ne soit plus mûre qu'à l'époque où, dans un moment d'impatience et d'effroi, vous vouliez vous retirer au couvent de Sainl-Saba , et où le père Hilarion fut si indigné de la verte réprimande que je crus devoir vous adresser. Consolez et soignez votre père; c'est un devoir impérieux dont aucun autre ne peut vous dispenser. Mariez-vous et soyez heureux , si le mariage , tel que le monde peut vous l'offrir, est capable de réaliser vos idées de bonheur. Devenez à votre tour père de famille, et léguez votre fortune et vos vertus à vos descendants ; je ne doute pas qu'ils ne recueillent avec empressement la première partie de cet héritage; reste à savoir s'ils se soucieront grandement de la seconde. La carrière que votre père vous a tracée n'est nullement incompatible avec les stricts devoirs d'un chré-

* SninI Jean Clirys. Hoin. sur leps. 5.

tien, et je vous engage sérieusement à ne pas Tabandonner sans des motifs graves ou un entraînement irrésistible. Je ne saurais assez vous répéter que la vie monastique présente mille dangers à ceux qui ne Tembrasscnt que sous rinfluence d'un premier mouvement d'ennui , de lassitude ou même de déception. C'est Jean Damascène, je crois, qui compare la cellule du moine à la fournaise ardente dans laquelle les trois Israélites adolescents avaient été enfermés. Il faut leur foi et leur pureté pour en sortir intact. Cependant, aux cœurs brisés, il n'y a pas de meilleur asile; aux âmes aimantes et trompées , il ne reste quelquefois pas d'autre refuge. Le bonheur du siècle, mon fils, n'est pas le bonheur, il n'en est qu'un faible reflet; reflet pâle et tremblant qui passe et s'évanouit pour faire place aux ténèbres de l'Érèbe et aux sombres feux du désespoir. Si jamais vous étiez pénétré de ces vérités , ou si jamais les consolations du monde vous manquaient, rappelez- vous qu'une retraite vous est préparée sur la montagne sacrée ; une retraite où rien ne vous manquera de ce que la religion, la solitude, et les jouissances pures d'une nature toujours belle et toujours bienfaisante dans ses aspects variés, peuvent vous offrir. Votre instituteur sera là pour vous recevoir et vous initier à cette existence de paix divine qui n'est pourtant ni stagnante ni oisive, et qui offrira à votre esprit un mouvement et des contrastes plus innocents , mais non moins vifs , que ceux qui vous entraînaient vers le Caucase. Cet instituteur n'aura plus sur ses lèvres que les paroles indulgentes d'un ami; car le bonheur, l'excessif bonheur que j'éprouve, la joie , l'inexprimable joie , cette joie de l'exilé qui retourne vers sa patrie, ont banni toute sévérité de mon cœur, ont transformé l'amertume qui découlait jadis de ma bouche en douceur et en actions de grâces.

« Je pars demain, et quoique mon voyage doive être long, car pour remercier dignement le Seigneur d'avoir exaucé ce vœu unique de mon âme, non-seulement je m'en vais à pied.

9i LE MOINE DU MONT ÂTHOS.

mais je m'impose le devoir de ne pas retourner directement au mont Âthos. Je veux d'abord aller rendre grâces à Dieu et mettre au pied du Calvaire toutes les afiDictions et les tourments dont il m'a aidé à triompher. Ce pèlerinage a un vrai mérite ; car, qui dira l'impatience brûlante que j'ai de me prosterner sur le sol sacré du Hagion Gros y de le toucher de mes lèvres, de le baigner de mes larmes ! Qui dira combien je suis dévoré du désir de recommencer la vie d'un des soldats de ce camp où, sous la bannière du Christ, on s'exerce à toutes les vertus chrétiennes , où l'on se prépare à la vie des anges en aspirant ici-bas déjà à leurs sublimes vertus ?

< Adieu, mon iils ! Ma plume a manqué tracer involontairement les mots : Au revoir. Serait-ce une prophétie? Qui le sait? Les hommes sont aveugles, Dieu seul est clairvoyant !

< C'est avec un orgueil et une joie d'enfant que je signe,

< Grégoire ,

« moine indigne da couYent de Saint-Élie au mont Albos.*

Cette lettre me saisit au cœur. La retraite du père Hilarion me parut un manque d'amitié, presqu'une défection. C'était ma première déception et je m'abandonnai à une douleur amère, déraisonnable. Le départ de mon instituteur m'affligeait aussi vivement. Malgré les aspérités de son humeur, j'aimais son esprit si pénétrant et si vif; cette instruction si variée et si profonde; ce calme d'une intelligence supérieure qui semblait sourire de dédain aux intérêts mesquins de ce monde.

Le père Grégoire a raison, me disais-je; tout n'est que néant dans ce monde, et bienheureux sont ceux qui peuvent le quitter ! Quelle solitude que celle à laquelle je vais être condamné! Entre l'ascétisme silencieux de mon père d'une part, et les proverbes et les sentences de Delà ville de l'autre!

£t alors c'était tantôt le mont Athos qui , avec ses mer-

reilles , sa solitude peuplée , sa nature riante et animée, imbelli de tout le prestige que mes impressions \ives et eunes avaient prêté aux récits du père Grégoire, se représentait à mon esprit avec une désespérante attraction. Tantôt, et même le plus souvent, c'était le Caucase qui remplissait mon imagination et m'attirait avec une désolante persistance. Oh ! que ne puis-je me plonger dans les eaux froides le tes torrents, berceau de ma race ! que ne puis-je respirer l'air vivifiant de tes montagnes! Que ne puis-je, l'arme au bras , escalader les murs de tes rochers, ou, le sabre à la main , le pistolet à la ceinture, me mesurer corps à corps avec tes valeureux enfants ! Et je prenais en pitié, presqu'en dédain , les plaines monotones , les forêts silencieuses , la rivière petite et paisible qui formaient mes domaines. Je me prenais moi-même en pitié en songeant à ces longues journées sans émotions , remplies d'un travail sans but, d'agitations sans résultats. Sera-ce donc toujours ainsi , me disais-je? Suis-je destiné à ne jamais sentir la plénitude de l'existence , et mon cœur doit-il toujours battre en vain ? La force et la souplesse de mes membres ne me sontelles accordées que pour de vaines promenades, des exercices sans utilité et des chasses aux animaux des forêts? Les facultés de mon âme et de mon esprit ne sont-elles là que pour se dévorer les unes les autres dans le combat incessant auquel elles sont condamnées , ou bien doivent-elles, forces physiques et forces morales, s'engourdir dans la torpeur de cette existence oisive et léthargique ?

Et puis les phrases de la lettre du père Grégoire bruissaient à mes oreilles : Mariez-vous et soyez heureux, si le mariage, tel que le monde peut vous V offrir , est capahle-de réaliser vos idées de bonheur. Léguez vos vertus à vos descendants, s'ils se soucient de cet héritage. Je croyais entendre le ton ironique de sa voix, voir un méchant sourire relever les coins de sa bouche. Et mille voix moqueuses répétaient dans mes songes : « Tu n'es pas fait pour le monde, tu n'es

pas fait pour le bonheur, tu n*es pas fait pour l'amour. > Je fus longtemps tourmenté par ces images, ces doutes, o(»s craintes et ces regrets. C'étaient les seuls fruits que j'avais recueillis de ce séjour dans le monde auquel on m'avait contraint. Le murmure, le mécontentement et l'égoïsme, \oilà tout ce qu'il avait su m'enseigner. Je ne m'y étais cependant pas attaché, à ce monde dont je détestais la fausseté et la perfidie ; j'avais adopté le moins possible de ses maximes, de ses usages factices et de son langage de conventioD, et cependant il avait déteint sur moi. Pour la première fois de ma vie , c'était de moi-même que je m'occupais, et non des autres. Pour la première fois, l'obscurité à laquelle mon père m'avait voué me paraissait une condamnation arbitraire et tyrannique contre laquelle mon amour -propre se révoltait. Égoïste que j'étais, j'osais même murmurerde ce qu'à l'approche solennelle du passage qui devait le conduire du temps à l'éternité, mon excellent pasteur désirait livrer son âme tout entière à la grâce divine qui s'emparait de lui. J'osais blâmer sa retraite, au lieu de l'admirer; je l'appelais une défection, un manque de cette affection dont j'avais recueilli tant de preuves. Et cet autre ami auquel j'étais attaché par tant de liens, dont j'aurais dû ressentir la joie comme si c'eût été la mienne, ne voilà-t-il pas que je me désolais de ce qu'enfin son long exil avait cessé; de ce qu'enfin il pouvait retourner vers cette patrie si ardemment et si patiemment désirée? Et parce que ces deux hommes, ces deux consolateurs, ces deux soutiens de ma jeunesse, venaient â me manquer, je m'apprêtais à renier leurs instru^ tions et leurs préceptes et je prenais ma solitude et mes devoirs en dégoût. Lâche et sans cœur, je me détournais du seul devoir que la Providence m'eût imposé. Fils mauvais et ingrat, m'écriai-je, quand, effrayé, je m'aperçus de cet abime de pensées coupables qui se creusait dans mon âme; fils mauvais et ingrat, c'est de ton père que tu te détournes, de ton père dont l'existence entière n'a été qu'une longue

série de malheurs , de déceptions , d'amers regrets et de rigoureases pénitences ! Et à quel moment le dégoût de ton coin natal, de ta destinée ignorée, de tes devoirs obscurs te prend-il ? Au moment où le cœur de ton père revient à toi ; au moment où^ après avoir achevé Fœnvre ardue de son expiation, ses yeux se tournent vers l'être dont l'affection devrait le dédommager de tontes ses souffrances ; au moment où, abandonné des deux amis de sa jeunesse , il reste seul ; quand , comme le prisonnier privé depuis de longues années de la lumière du ciel et du commerce des hommes, il cherche, au sortir de sa prison, un bras pour soutenir sa démarche chancelante, un cœur pour remplir tout le vide du sien. Ce bras et ce cœur vont-ils donc lui manquer, et ne trouvera-t-il que l'ingratitude et l'égoïsme là où il avait le droit de s'attendre à l'affection et au dévouement? Non, non, mon père; mille fois non. Le fils de ta bienaimée est là. Le cœur de ta Marie bat dans sa poitrine; il te ^ra fidèle comme sa mère, et aucune tentative, aucune séduction ne pourra nous séparer. Et vous, ma mère, qui du haut des cieux veillez sur votre enfant , ayez pitié de ses lattes et de ses combats ! Soutenez mon courage et intercédez pour que les épreuves et les tentations auxquelles je suis en proie n'excèdent pas mes forces. Inspirez-moi de la fermeté et de la résistance, afin que je sois digne de vous. Oh î mère, mère, ayez compassion de votre enfant; envoyezlui une compagne qui vous ressemble, ou, Si ce bonheur est au^essus de ses mérites, intercédez pour lui près de votre puissante patronne, qu'elle daigne aplanir ses voies et concilier ses detoirft avec ses désirs!

Le temps de mon retour définitif à la campagne approtiiait. Le général et quelques amis restés fidèles à mon père employèrent leur influence pour me procurer une

place à Nowgorod. Cette place était presque une sinécure et me donnait la possibilité de faire mon service sans quitter mon père. Elle m'attachait à la personne du gouverneur et lui permettait de m'employer comme bon lui semblait. Mes examens se firent sans grand éclat , mais cependant avec un succès suffisant pour qu'il me fût permis d'aspirer à cet emploi sans compromettre le crédit de ceux qui intercédaient en ma faveur. J'y étais fort indifférent , et il fallut même, pour vaincre mes scrupules, que le général insistât, prétendant que je devais me laisser une porte ouverte, afin de pouvoir rentrer dans le monde, si l'envie m'en prenait. La santé de cet excellent homme baissait visiblement, et ma cousine était enfin parvenue, non sans peine, à lui persuader d'essayer des bains de Gastein et de passer l'hiver dans un climat plus doux.

— Venez avec nous, me disait cette bonne Nathalie. Vous ne connaissez encore qu'un très-petit coin du monde, mon petit salon et la coterie de mon frère. L'un est si resserré et si intime qu'on pourrait l'appeler une retraite; l'autre est trop bruyante et trop frivole pour vos goûts et vos habitudes. Venez avec nous, mon cher cousin; vous vous en trouverez bien, et nous aussi.

— Non, non, chère Nathalie, lui répondis-je, ne me tentez pas, de grâce. J'ai déjà eu assez de peine à résister aux séductions guerrières de votre mari ; les vôtres seraient encore plus difficiles à surmonter.

Les deux petites , l'aînée surtout , la blonde et douce Marie que j'aimais de préférence, à cause de son nom, et qui me vouait elle-même une de ces inexplicables affections qui s'emparent quelquefois des enfants d'une sensibilité aussi précoce que la sienne, me suppliaient avec toutes sortes de câlineries de les accompagner.

— Je vous chanterai la complainte que votre mère chantait quand elle était petite comme moi , et que madame de B. S. m'a apprise. Je serai bonne et douce comme était

votre mère et Je vous aimerai bien, si vous venez avec nous. Tels étaient les moyens de séduction de cette petite sirène aux yeux bleus.

— Et si je t'engageais à quitter ton père maintenant qu'il est malade, petite amie? Si je te promettais pour cela un chien aussi beau et aussi bon que l'est mon Azor que tu aimes tant, le ferais-tu ?

— Oh ! non» oncle Dmitri ; pas pour tous les chiens du monde, quoique je les aime bien, les chiens, et surtout votre fidèle Azor. Je ne quitterais pas mon pauvre papa malade !

— Et pourtant ton papa, à défaut de toi, aurait encore ta mère et ta sœur pour le soigner. Le mien est triste, seul et malheureux; persisteras-tu donc à m'engager à le quitter pour te suivre, petite Marie ?

— Non, oncle Dmitri, dit-elle tristement, vous avez raison ; retournez près de votre père. Le devoir avant tout, dit maman.

C'était une charmante enfant que cette petite Marie, avec ses boucles blondes , sa délicate fraîcheur et ses yeux si doux et si rêveurs. Elle était posée et réfléchie comme une petite femme, et, assise sur un carreau au pied du fauteuil de son père, elle passait des heures à guetter son sommeil, à distraire ses douleurs par quelques chansons qu'elle disait avec autant de grâce que de justesse; ou à lui conter des histoires qu'elle lisait dans ses livres ou que je lui racontais et qu'elle amplifiait de mille détails enfantins. Mila, sa sœur cadette, était peut-être plus jolie et surtout plus vive et plus turbulente. Elle ne se souciait de personne, et jamais je ne parvenais à la faire rester dix minutes de suite tranquille sur mes genoux. Marie, au contraire, son petit bras potelé passé autour de mon cou, ses yeux bleus si doux et si attentifs fixés sur les miens, n'avait pas de plus grand bonheur que d'écouter les légendes que je lui racontais, et les leçons que je lui faisais. Gracieuse et char-

manie enfant, deviendrez-vous de même une bonne et heureuse femme?

Je les conduisis jusqu'à Gronstadt ^ ces excellents amis, et ne les quittai que le plus tard possible. La petite Marie pleurait silencieusement dans mes bras et ne voulait pas se coucher avant que je fusse parti.

— Chère maman , laisse-moi près de lui tant qu'il est là, disaitrclle; quand il sera parti, j'aurai tout le temps de dormir. Il se passera bien du temps avant que je le itvoie!

Nathalie pleurait aussi.

— Je pleure mon départ, sans doute, cher Dmitri ; mais je pleure encore plus à l'idée de mon retour, me dit-elle en suivant des yeux le général qui, faible et se soutenant à peine, s'était levé pour dire quelques mots à un des vieux camarades qui prenaient congé de lui. Je ne me fais pas illusion sur l'état de mon mari, et, à moins d'un miracle, ce sera une veuve et deux pauvres orphelines qui reviendront sous peu.

— Espérons, au contraire, que vous nous ramènerez ce cher cousin avec une santé remise et pouvant passer encore de longues années avec vous. En tout cas, comptez toujours sur moi comme sur un frère, lui dis-je en lui baisant la main.

Elle serra la mienne en silence. Le général m'étreignit dans ses bras au moment où je les quittai.

— C'est un adieu sans revoir que je vous dis, mon brave garçon, dit-il d'une voix sourde et tremblante ; je vous recommande ma femme et mes filles.

Il fallut enfin partir ; il fallut se dégager des bras caressants de ma petite amie , il fallut poser un dernier baiser sur son front angélique , et mettre à son cou le rosaire en perles de nacre que le père Grégoire, à ma demande, m'a-

' Pot'l situé sur le golfe de Finlande et où Ton s'cn]bai*que pour gagner li Baltique,

LE MOINE DU MONT ATHOS. iOl

yn% envoyé f dur elle de Jéfusalen. il fallut quitti^r Isur vfti^senu el remesier sur le mien , et longtemps nos meueboirs hl^aes flolièrent dans les airs en signe d'adieu. C'étaient de tendres regrets, des émotions plus douées que douloureuses, de ces émotions qui laissept dans Pâme des souvenirs d'attendrissement et d'affection. Bien heureuse la destinée de ceux qui n'ont pas d'autres peines à souffrir!

Constantin n'avait pas reconduit sa sœur, c fe déteste ce genre de scènes, me dit-il quelques jours avant; on pleure, on s'attriste et on se gâte plusieurs journées de suite. Aussi me suis-je engagé pour une partie de campagne en Finlande, qui durera une huitaine de jours probablement. Ma sœur s'en fâchera peut-être un peu, mais avant qu'elle revienne elle aura eu tout le temps de se défâcher. Elle est trop bonne personne pour me garder rancune.

flfa tante, qui relevait d'une indisposition, avait pris coagé de sa fille la veille, et Nathalie était inquiète de ces so«firances qui se renouvelaient très-fréquemment depuis quelque temp^. « Maman s'obstine à ae pas faire une consultation en règle , me disait-elle la veille de son départ, et If médecin homéopathe, en qui elle a pleine confiance, ne m'en inspire aucune pour ma part. Il abonde dans son sens, traite son mal de bagatelle, et, forte de son autorité, elle repousse mes conseils et ne veut entendre parler d'aucun remède qui la retienne chez elle. Tout ce qui pourrait interrompre sa manière de vivre mondaine, tout ce qui pourrait provoquer la moindre réflexion sérieuse lui fait peur. Elle évite toute allusion à cette catastrophe inévitable de la vie qu'on appelle la mort, et, de crainte d'y penser, elle se refuse même à prendre les précautions nécessaires pour la reculer. Pauvre mère! Constantin est comme elle et l'encourage dans sa déraison. Quand il l'a égayée pendant quelques instants de la journée, ou quand, par extraordinaire, H 4iii a donné la consolation de sa présence pendant quelques heures, il croit avoir été exemplaire. Je lui disais, 2 9.

lOS LE MOINE DU MONT ATHOS.

l'autre jour, qu'il serait bon de chercher quelque personne âgée et réfléchie pour la soigner et la veiller pendant ses maladies. Là-dessus il s'est écrié qu'il ne manquait plus que d'encombrer la maison d'une vieille duègne pour l'en faire fuir à tout jamais. Ma mère elle-même, voyant que j'insistais là-dessus et lui recommandais quelqu'un dont j'étais parfaitement sûre, se mit à jeter les hauts cris, m'assurant qu'elle n'était pas encore tombée en enfance, et qu'elle n'avait pas besoin d'une vieille fille qui l'espionnât et se mêlât de ses affaires. Toujours cette malheureuse crainte qu'on ne parvienne à voir clair dans l'état de sa fortune! Hélas! on n'y voit que trop clair sans cela! Quelques jours après, probablement pour me tranquilliser et me fermer la bouche , elle me dit qu'elle suivrait peutêtre mon conseil ; qu'elle avait rencontré chez une de ses amies une jeune fille dont elle était enchantée, la seule personne qu'elle aimerait à voir auprès d'elle. Je lui demandai le nom de cette merveille, pour pouvoir m'en informer. Elle ne voulut jamais me le dire, me reprocha Thabitude que j'avais de prendre tout ce qu'elle disait à la lettre, et embrouilla si bien l'affaire que je ne sais pas jusqu'à présent ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans tout ce qu'elle m'a débité. Je suis tentée de croire que ce n'est qu'un des mille engouements auxquels elle est sujette, et qu'à l'heure qu'il est elle n'y pense plus. Cependant, à ce que j'ai pu comprendre, cette jeune fille fait partie de l'excursion qui me prive des adieux de mon frère. Pauvre mère, je pars le cœur gros d'inquiétude pour elle! Depuis mon mariage, tout en me prodiguant plus de caresses que je n'en avais jamais reçu étant jeune fille, tout en protestant de son amour et de son respect pour mon mari, elle s'est toujours refusée à nous permettre de l'assister dans la direction de ses affaires, et je crains qu'en dépit de tout ce que vous avez prodigué en argent et en bons conseils à Constantin, leurs dépenses ne dépassent de beaucoup leurs

LE MOINE DU MONT ATHOS. lOS

moyens ; je tremble qu'un beau matin tout cet échafaudage de dettes et d'expédients ne croule comme un château de cartes. Ces craintes augmentent encore la douleur de mon départ ; je ne puis cependant le différer ; mon devoir m'appelle auprès de mon mari et aucune considération ne m'y fera manquer. Dieu sait s'il me reste encore beaucoup de temps à soigner cet excellent ami, et je crains bien que l'époque de notre séparation ne soit que trop proche ! »

Constantin revint plus tard qu'il ne me l'avait annoncé ; il s'était procuré un congé pour inspecter les biens de sa mère, à ce qu'il prétendait, et je ne le revis pour causer avec lui qu'à Ijora \ où nous nous donnâmes rendez-vous le jour de mon départ.

—7 Ainsi, mon pauvre Dmitri, te voilà en route pour ton exil, me dit-il. J'en suis vraiment fâché pour toi ; car, malgré tes grands mots de nature et de solitude, tu vas t'ennuyer comme un mort. Et puis tu t'apercevras de mon absence, cousin ; parole d'honneur, tu me regretteras beaucoup. J'avais espéré que, une fois ma sœur partie, nous reprendrions nos confidences, et je m'en réjouissais, je t'assure, plus que je ne saurais te l'exprimer.

— Et moi j'espérais toujours que tu finirais par nous fréquenter davantage , mon cher Constantin , et que nous parviendrions, avec l'aide de ta sœur et de son excellent mari, à mettre un peu plus de sérieux dans ta tête.

— Du sérieux .et toujours du sérieux 1 C'est votre grand cheval de bataille , à vous autres, modèles de vertus et de piété. Je n'ai peut-être que trop de sérieux ! Franchement, j'aime beaucoup ma sœur, qui se conduit comme un ange et dont je suis même fier, tant elle a su commander l'estime et le respect de tout le monde ; mais elle est trop prude pour mon goût, et son salon est d'un rococo qui ne me va pas. On s'y rouille, mon cher, et toi-même tu y as perdu

*La première sialioo de poste entre Pétersboarg et Moscou.

le peu de diêtnvolturû que je m'étais efforeé de te donner. Puis, elle a la manie de prêcher, cette respectable soBur. Elle s*est même mise à endoctriner notre Ténérable mër«, et toujours dans le même but : celui de la ramener à des pensées plus graves, plus analogues à son âge! Or, notre bonne mère a horreur de tout ce qui est sérieux et ne vent pas être avertie de son âge ; aussi toutes les inquiétudes de Nathalie sur Tétat de sa santé, toutes ses réflexions philosophiques et morales sur Texistence présente et future n ont fait que reffrayer et Tennuyer à la mort. Elle a raison, Texcellente femme. La vie n'est que trop sérieuse en ellemême ; il vaut mieux tâcher de Fégayer que de l'attrister encore davantage par tous ces songes creux.

— Je t'avoue que je partage complètement les idées de Nathalie au sujet de ta mère, mon bon Constantin ; et, que tu m'appelles songe-creux et rococo ou non, je dois te dire que je trouve ma tante très-changée depuis quelque temps.

— Du tout, cher ami, du tout. C'est que tu n'as pas étudié les femmes. Vieilles ou jeunes , elles sont toujours, à tout âge, les esclaves de la mode; et leur bonne ou mauvaise mine dépend, surtout dans la vieillesse, de cette capricieuse déesse. Quelqu'un arrivé dernièrement de Paris a assurée ma mère que les femmes de son âge, dans cette capitale dt goût et de l'élégance, ne portaient plus de faux tours; que quand oh avait le bonheur d'avoir des cheveux blancs aussi beaux que les siens, on s'en faisait une parure. La mémepe^ sonne lui a dit que le soupçon de rouge qu'elle avait l'habitude d'employer avec beaucoupde mesure et d'adresse étaitde trop, et que rien n'était plus distingué que des joues pèles encadrées de belles boucles argentées. Voilà le secret de sa mauvaise mine et de son air défait; ni plus ni moins.

— Ce changement de costume peut sans doute y contribuer, dis-je avec quelque insistance. Cependant je la trouve excessivement maigrie, et ses yeux ont un éclat maladif que je ne puis attribuer qu'à une fièvre intérieure.

LE MOINE DU MflT ATIOS. 105

-r^ Te voilà doTenu »» oiseau de mauyais augure, comme Natbali^, me dit-il ayee humeur. Cette maigreur est justement ce qui enchante son médecin. Plus elle maigrira et mieux elle se portera , m'a-t-il assuré. On dirait vraiment que ma sœur et toi vous avez le monopole de toutes les affections et de toutes les sollicitudes de la famille. Que diable! moi non plus, tout étourdi que vous me trouvez, je ne suis ni de marbre ni de glace, et tu ne peux me croire indifférent à la santé de ma mère! Sans être ni s^tiniieiital ni larmoyant, je ne suis, comme vous semblés vous rimaginer, ni dénaturé, ni sans coeur. Seulement, n'en déplaise à votre sérieux, je me crois plus raisonnable que vous tous. Et dans ce cas particulier je fais la part de la vieillesse. Tout change dans ce monde, tout vieillit, et les années, je Tavoue, n'ont pas embelli mon adorable mère. C'est tout simple. Oh ! oui, tout change, cousin; tout roule, tout croule ! Toi-même, tu as changé dans les courtes années qui viennent de s'écouler, et moi aussi! C'était le bon temps quand je venais fumer mon chibouque au coin de ta cheminée et te conter mes nombreuses amourettes !

— £n effet, dis-je en souriant, il y a longtemps que tu ne m'as conté les secrets intimes de ton cœur. Où en sommes-nous de nos succès et de nos défaites ? En serais-tu déjà à ta sottise, c'est-à-dire à la fidélité ?

-^ Voilà une question, mon ami, que je me fais tous les jours, et, parole d'honneur! je ne sais que répondre, dit-il d'un air soucieux. Pour le moment je suis amoureux, éperdument amoureux, platoniquement , bêtement. Combien cette folie pourra-t-elle durer encore ? cessera-t-elle même jamais? C'est ce que je ne saurais te dire.

Les chevaux, en attendant, étaient attelés et le postillon s'irritait de la peine qu'il avait à retenir les quatre vigoureuses bêtes qui piétinaient d'impatience.

— Viens te distraire chez moi de ta fidélité, dis-je en lui donnant une dernière poignée de main. Viens chasser le

gibier de mes bois et les soucis de ton cœur, mon cher cousin. Tu sais que tu seras toujours le bienvenu, et j'espère que tu ne m'as pas ôté le privilège d'être ton banquier, tant que ma bourse sera plus remplie que la tienne.

— Tu es un bon enfant, Dmitri, et je n'oublierai jamais les services que tu m'as rendus.

£1 les larmes lui vinrent aux yeux.

— Ce sera à titre de revanche, comme tu disais dans cet heureux temps que tu viens de me faire l'honneur de regretter, lui dis-je au moment où les chevaux m'emportaient vers cette solitude que j'avais quittée quatre ans auparaTant avec de si poignants regrets et à laquelle je revenais avec si peu de joie ! Constantin avait raison , dans ce peu d'années nous étions tous les deux bien changés!

Me voilà donc de nouveau casé et établi sous le toit paternel. Je trouvai mon père plus affaibli que je ne m'y attendais. Pour obtenir cette paix qu'il semblait maintenant posséder, il avait fallu non-seulement que son âme eût la force de dompter ce corps vigoureux dont les énergiques passions lui avaient présenté tant d'obstacles, mais il avait fallu aussi que ce corps fût usé et cassé. Calme désormais et toujours serein , ses paroles étaient rares, à la vérité, mais pleines d'onction et d'affectueuse tendresse. Il m'encourageait à parler, discutait avec indulgence tous les sujets que je mettais sur le tapis, et paraissait prêter une oreille avide aux accents de ma voix. Il semblait étonné et charmé de m'a voir retrouvé , et paraissait craindre de me perdre. Quelquefois je sentais sa main qui cherchait la mienne comme pour s'assurer de ma présence, et il la serrait dans une muette et éloquente caresse. Souvent ses yeux se fixaient sur moi avec une tendresse pleine de sollicitude,

et quand je le quittais, surtout dans les premiers temps de mon retour , il me demandait avec inquiétude combien de temps durerait mon absence. Il m'engageait cependant à chercher des distractions.

— Le gouverneur de la province est un homme d'esprit, me disait-il , que j'ai connu dans le monde ; fréquentez sa maison, mon fils, elle pourra vous offrir quelque agrément. Je faisais mon service par obéissance et pour témoigner quelque zèle et quelque bonne volonté au chef qui avait bien voulu se charger de moi. Je demandai même à être plus activement employé, et fus chargé de quelques commissions que je remplis de mon mieux. Mais ces occupations n'avaient aucun attrait pour moi, et je préférais mille fois la conversation de mon père. Si près de la capitale, notre voisinage ne se composait que de petits propriétaires trop absorbés par les intérêts de leur modique fortune pour nous offrir des ressources de société. Aussi mon commerce avec eux se borna à l'échange de quelques politesses et à quelques visites de courtoisie.

Quant à mon père, sa seule distraction était de fréquents . entretiens avec le père Hilarion. Dans l'étroite cellule de ce saint vieillard, ces deux vétérans de l'armée du Christ échangeaient leurs confidences et repassaient ensemble la longue série de leurs combats et de leurs victoires. C'est dans ces entretiens, auxquels j'étais quelquefois admis, que je puisai les détails sur la vie antérieure et la conversion de mon père que j'ai donnés plus haut.

J'allais, de mon côté, souvent voir mon excellent pasteur. Il me recevait toujours avec bonté et avec plaisir, se laissait raconter les plus petits événements des derniers temps de mon séjour à Pétersbourg, parlait souvent de ma cousine et de son mari, me demandait l'âge de leurs filles et soupirait eu entendant qu'elles n'étaient que des enfants. Ces entretiens cependant n'avaient plus la chaleur et l'abandon d'autrefois. Je voyais que son attention se fatiguait vite et

fOd LE HOINE DU MONT ATHOS.

que, réfugié dans des régions plus élevées, son esprit avait peine à descendre aux détails de notre paayre sphère humaine. Son cœur était attentif, mais son âme était absorbée ailleurs. Il a\ait toutefois insisté pour que je fisse mes dévotions le plus tôt possible après mon retour, et dans la confession qu'il me fit faire, il scruta avec une minutieuse attention tous les replis de mon cœur. Après m'avoir donné Tabsolution :

— Hélas ! mon fils , me dit-il , le monde a produit son effet ordinaire. Cette existence fainéante et oisive a entamé même ta bonne nature. Elle ne s'est pas encore eofrompve, et même, heureusement, la pureté et la droiture qtre ta as héritées de ta mère n'ont pas été ternies. Mais ta toi s'est attiédie, et les ferventes croyances de ta jeunesse se sont assoupies dans l'indifférence et l'incrédulité qui régnaient autonr de toi. C'est justement ce que je craignais; et voilà pourquoi j'ai si ardemment désiré pour toi quelques aiméfs d'activité , de fatigues physiques et d*exciiatioA moralf. Elles auraient empêché cette léthargie dans laquelle^ à ton insu, tu me parais plongé. Je ne sais qtiel est le moyen qu'il plaira au Seigneur d'employer pour te sauver de ce sépulcre , pour secouer de tes yeux ce somfneil si voisin de la mort. Supplions-le humblement de le faire promptement, f l de te rendre sans tarder cette ardeur de son service qui nous donnait de si belles espérances !

Et il avait raison , ce vieillard sage et perspicace. Sans m'en douter, j'avais laissé dans le monde ma ferveur, mon zèle, et cet enthousiasme qui me faisait désirer de m'élancrr dans le sentier des vertus chrétiennes et d'en remplir les plus difficiles devoirs. Ce sentier, je ne l'avais pas abandonné, mais je n'y courais plus ; c'était à pas lents que je le parcourais, par habitude plutôt que par choit, et toïontiersje me serais assis sur les bords du chemin , volontiers je me serais assoupi à l'ombre de quelque buisson pour m'y livrer au sommeil, comme les vierges folles de r£vangile,saDS

Vt HOINE DU MONT ATHOS. 109

m^cï dé l^p|)roehe de fëpoux, sans m'mquiéter de la lueur de ma kiupe ^ prête à g'éteindre.

Uae année se passa dans cette tranquille et monotone existenee. Des événements lugubres vinrent l'attrister ; ma pauvre tante mourut de cette maladie qu^on avait persisté jusqu'à bout à ne qualifier que d*indisposition. Ses affaires, comme l'avait préiru Nathalie, étaient dans une déroute complète. Constantin vint me voir en passant, avant d'aller s'établir à la campagne pour un temps indéfini. €e n'était plus un prétexte pour poursuivre quelque amour furtif, c'était k dure nécessité qui le forçait à entreprendre ce voyage et à rompre avec toutes ses habitudes de luxe et de seoiété.

U était résigné et beaucoup plus raisonnable que je ne l'avais espéré. Je lui offris ma bourse qu-il accepta.

— ^ €e sera ta deriiière faveur de ce genre que je t'accorderfÂ, dît41 avec un retour de son ancienne gaieté ; et encore ne te faîs-je «ette grâce que pour payer quelques pauvres ^ial)les de créaneieps plus malheureux que moi. Maintenant 4|ae ne voilà vraim^t et sérieusement ruiné, ce serait mendier que d'accepter tes bienfaits.

— Ce serait me l^ire injure que de ne pas vouloir partager av«c moi mon superflu , lui dis-je. Juge toi-même si, dans la retraite où je dois passer mes jours, il m'est possible de dépenser la pension magnifique que me fuit mon père)

«^ Heureux mortel , dit-<il en soupirant , heureux mortel ^tti a^ tout et ne désires rien 1

— Et qui te dit que je ne désire .rien, cousin? lui di»<je tristement. Delaville te dirait que les larmes coulent d traven i'arK Cette solitude te parait- elle ai animée? Une compafpie, pour la partager, serait^elle de trop?

« Sahit «aUh., XXV, f , 19.

' Proverbe russe.

no LE MOINE DU MONT ATHOS.

— Âh 1 la bonne farce 1 répondit-il en riant. Avec une fortune et une position comme la sienne, il désespère de trouver une femme qui veuille lui faire Thonneur de la partager avec lui. Cest par trop naïf, mon cherl Sans parler de tes perfections physiques, morales et intellectuelles, ta n'as qu'à faire sonner ton or, et je te réponds que brunes et blondes , châtaines et rousses accourront à ta voix et se disputeront le privilège de te mettre dans leurs chaînes.

— Tu connais mes idées sur le mariage, lui dis-je ; juge donc si ces beautés de toutes couleurs, que ma position et ma fortune doivent seules attirer, pourraient fixer mon choix.

— Oh ! quant à cela , mon ami, si tu veux te déguiser en pauvre diable, comme ton humble serviteur, par exemple, et chercher sous ce masque une femme qui t'adorerait assez pour t'épouser malgré ta misère, alors j'avoue que tes chances pour trouver ce trésor sont plus que problématiques. On t'aimera peut-être, tu es assez beau garçon pour inspirer cette espèce d'amour. On ne se fera même pas trop prier pour te le dire ; mais partager ta bicoque, se séparer du luxe et du monde pour t'aider à planter tes choux ! Bonsoir ! On te fera des phrases sentimentales et philosophiques; on tâchera de te prouver que c'est par désintéressement et abnégation pure qu'on se refuse le plaisir de te rendre heureux; on pleurera sur la dureté du sort et la destinée inexorable; on te promettra même une constance à l'épreuve de tous les événements possibles et impossibles ; on demeurera inflexible cependant, et on te plantera là sans pitié ni miséricorde.

— Serait-ce là ton histoire, mon beau mangeur de cœurs? lui demandai-je frappé de l'accent de ses paroles. Contemoi tes chagrins, mon pauvre Constantin ; tu me trouveras bien plus de sympathie pour ton amour malheureux que pour tes faciles conquêtes dont tu te vantais tant dans mon cabinet.

LE loniE DU Moirr inos. 1 1 1

' — Inutile , mon ami , inutile ; j'ai été si souvent envié que je ne me soucie pas d'être plaint. La sottise que je craignais est faite, me voilà constant. Seulement, dans ces heureux temps de volages amours, je ne croyais pas à la possibilité d'un solo de fidélité. Je ne pouvais ra'imaginer que si, moi, l'irrésistible, je me mettais à aimer pour de bon, on ne se ferait pas une gloire et un bonheur de partager ma folie. Enfin n'en parlons plus. Ma pauvre mère n'est plus de ce monde, et je suis seul à subir ma misère et mes déceptions. En définitive, ma dulcinée a peut-être eu raison de refuser un si triste sort et un si pauvre mari.

Il prononça ces derniers mots avec une sourde colère en tordant ses moustaches fines comme s'il eût voulu les arracher.

je crus ne pas devoir insister davantage ; je voulais respecter un secret qui était en même temps celui d'une femme que je ne connaissais pas. Je changeai donc de conversation, et me mis en frais pour amuser et distraire mon cousin pendant le peu de jours qu'il passa avec moi. Cependant un peu d'insistance de plus , et il n'aurait pas pu résister au désir de me tout confier. Cette confidence faite , nous étions tous les deux sauvés ! A quoi tient , mon Dieu ! le sort des hommes, et combien ils se fourvoient quand vous en remettez les rênes entre leurs propres mains , afin de leur prouver qu'ils ne savent ni les retenir ni les guider.

Constantin partit comblé des bienfaits de mon père et plein de reconnaissance et d'afl'ection. Ces bienfaits furent si considérables ; les promesses, les avis qu'il avait reçus si rassurants, qu'il put me dire en partant : c Quelques an- Dées de retraite et de stricte économie, et qui sait si je ne parviendrai pas à faire partager ma folie à ma tigresse? Pourvu qu'on ne trouve pas à se marier par trop richement en attendant. »

f 13 LE MOUfE DU MONT ATIOSL

Ainsi se passa cette année, qui semblait fail^ ttb point d*arrèt ou une espèce de transition dans ma ttev Au tonmencement de la secondé, je perdis mon père. Se6 foiroèS, minées par de longues luttes intérieures et les ei^essives rigueurs des pratiques aacéttqueâ qu'il s'était imposées, s'éteignirent graduellement. Un £roid pris em rerenant de chez son vieil ami accéléra peut-être sa fin, qui M pouvait cependant tarder, tant son âme avait tnia d'ardeiif à cmsumer les liens du corps qui la retenaient. A mesure ^m ce corps s'épuisait^ son cœur se jfémplissait de plus en plus de douceur et de mansuétude. L'indu^enee, la tolérance et une charité immense surgissaient de toute cette effer?escence de passions contraires, dont les emportements avaient si longtemps empoisonné son existence. Tel que la flamme contenue dans un vase opaque et à laquelle on n'a accordé que juste assez d'air pour qu'elle ne s'éteigne pas, lanee^ au moment où le vase se brise, des éclairs dont la himièfe \mÈ étonne et vous éblouit, son amour longtemps ooAplimé jaillissait de son cœur en gerbes d'un feu clair et viviàaitt. Il paraissait vouloir me dédommager, dans le peu de jourâ qui nous restaient à passer ensemble , de toutes les joies dont son austère piété m'avait privé. Il semblait n'avoir ni assez de paroles , ni assez de caresses pour me prouver combien était grande sa tendresse paternelle.

— 0 mon père! lui disais-je, pourquoi m'avoir caché si longtemps les trésors de votre amour? Pourquoi vous être dérobé vous-même si longtemps aux consolations que voas pouviez puiser dans le mien?

— Pour m'assurer le bonheur d'une réunion éternelle; pour déraciner plus sûrement, quand encore j'en avais la force , tout l'orgueil , toute la haine , tout le mépris , toott la soif de rétribution et de vengeance que l'injustice des hommes avaient accumulés dans mon sein. Vases d'argile brisés par la main qui vous a pétris , brins de paille que le soleil dessèche et que le vent emporte dans les airs , est-ce

LE fllOlNE DU MONT ATHOS. 113

à v^^tts de h«ïr, de mépriser ou d« vouloir vous veùgwî Cetta eeurie vie, fui ne vous esl aecordée que comme un Ueu d'expiation , eomme un atelier où doivent s'élaborer vos vertus ; cette vie si fuf^tive suffît à peine poui" le travail de eh^té ei de sacrifice nui doit préparer celle dont eHe n'est f u'wa reflet; et vous voulez encore trouver du temps pour la vengeance et la haine! 0 mon fils, gardez-vous de tooibev dans l'erreur que j'ai eu tant de peine à expier, gardes-vous d'imputer aux homaèes ce dont ils ne sioni mémo pas ce^btes I Instruments de la malice du démon ou de la miséricorde de Dieu, leurs injustices, leurs persécutions et kurs perfidies n'ont de valeur que celle que nous leur prêtons nous-mêmes. C'est l'amertume de nos profures cœurs qui dcmne aux actions de nos ennemis leur venin le plus suMiK Si dès le commencement de nos épreuves «eus pratiquions ce précepte de l'Évangile : Bénissm «09 ennemis et aimez ceux qui vous haïssent; si du moins ikOHS parvenions à plaindre, sinon à aimer,- ceux q^ BOUS persécutent ou nous trahissent , combien de flèches aiguës et empoisonnées tomberaient inoflfensives à nos pteds! Faute de cette vertu, mon enfant, ton mialheureux père a dû se priver si longtemps de ton amour; pour l'acquérir il lui a fallu tant d'années de pénitence et d'isolement.

D'autres lois, en attirant ma tète sur sa poitrine , il soulevait mes cheveux et reposait avec amour ses yeux sur les miens.

— I^aisse-moi plonger mon regard dans le tien, me disaitil. O'est le regard limpide et profond de ta mère. Que de fois j'i^ ai détourné les yeux pour ne pas faiblir dans la voie -d'abBégation et de pénitence à laquelle je m'étais con- 4amnél Quelles ardentes prières j'sû proférées pour^'il me €ât permis d'ajouter à la coupe que je vidais jusqu'à la lie encore celle qui pouvait t'étre destinée t Désirs et prières inutiles 1 A chacun sa propre souffrance. Nous pou< â 10.

Yons nous entr'aider dans ces souffrances, mais chacQn de nous doit expier sur lui-même la faute qu'il a commise. J'aime du moins à espérer que quelques-unes des tortures que j'ai éprouvées te seront épargnées. Tendre, soumis et dévoué comme ta mère , l'amour pourra ravager ton exis* tence , les passions haineuses du moins lui resteront inconnues.

c Certes j'aimais ta mère, me disait-il quelquefois. Je Faimais avec tout ce que ma nature renfermait de passion et de tendresse, et pourtant cet amour ne remplissait pas mon âme tout entière. A côté de lui se trouvait encore de la place pour des sentiments pleins de fiel et de venin. Ils empoisonnaient cet amour si pur et lui étaient son calme et son repos. Ils troublaient jusqu'à l'âme sereine de ta mère, qui ne les comprenait que par leur effet funeste et délétère sur la mienne. Elle priait, elle pleurait, cette femme angélique ; elle luttait pour son mari , et qui sait combien les terreurs qu'elle éprouvait, ses craintes pour mon salut , la douleur de voir échouer sa sainte affection, son dévouement sans bornes contre mes penchants pervers ; qui sait combien ce chagrin incessant a miné sa constitution délicate, de combien elle a raccourci ses jours! Que de fois, en me réveillant, ne l'ai-je pas trouvée prosternée et en larmes devant l'image de sa sainte patronne, lui demandant d'intercéder pour moi , d'amollir et de toucher mon cœur! Quelles abstinences et quelles longues oraisons n'a-t-elle pas pratiquées pour racheter mon âme et en chasser le démon qui l'avait envahie ! Combien les paroles de haine et de violence qui ne s'échappaient que trop souvent de mes lèvres devaient blesser ce cœur tout embaumé des suaves vertus de la patience, de la douceur et du pardon, c Oh ! ne blasphème pas ainsi , disait-elle en posant sa main sur ma bouche ; car c'est blasphémer que d'appeler ainsi la vengeance sur la tète de ton senn blable , ce semblable fût-il même le plus acharné de tes

ennemis, et lés malédictions retombent toujours sur la tête de celui qui les profère! Seigneur ! » disait-elle dans Texcès de son angoisse, quand les éclats de ma colère lui brisaient le cœur, « ne Técoutez pas , car il ne sait ce qu'il dit. Il est en démence. Seigneur, ne lui imputez donc pas les paroles de son délire. Pardonne pour qu'on te pardonne, bénis, aime et pardonne, car notre réunion est à ce prix, » furent les dernières paroles qu'elle prononça. Que d'années il a fallu avant que les prières de cette douce et sainte victime fussent exaucées ! Que d'efforts de la part de ces deux serviteurs de Dieu pour vaincre l'obstination de ma nature rebelle et arracher mon âme à l'empire du péché ! Enfin tout est consommé et le jour si ardemment désiré , cette aurore d'une réunion éternelle va bientôt se lever pour moi. Ma joie serait complète si je ne te laissais seul sur la terre. En te choisissant une existence obscure et ignorée, j'espère t'avoir dérobé à la vaine gloire, à l'ambition et à tous les dangers de l'orgueil et de l'amour-propre. Aussi quand cette envie du Caucase t'a possédé, j'ai cru te voir en proie aux dangers et aux tentations qui avaient si cruellement dévasté ma jeunesse. Que Dieu te récompense de m'a voir épargné cette douleur! Dans cette retraite du moins tu seras à l'abri de ces périls, le Dieu des orphe* lins veillera sur toi. Tu pourras pratiquer à ton aise les vertus de ton état, et tu n'auras qu'à te garder de ton propre cœur. Celui-là peut souffrir, sans doute, mais il ressemble trop à celui de ta mère pour faillir ou succomber.

La veille de sa mort, mon père demanda les saintes huiles. Malgré ses infirmités , ce fut le père Hilarion luimême qui voulut administrer cette dernière et suprême consolation à son ami. Il le fit avec toute la conviction et la grave simplicité qui conviennent à ces rites solennels. Profondément ému lui-même, il sut pourtant, par son imposante gravité, refouler mes sanglots; l'onction touchante

116 LE MOINC DU lONT ATBOS.

de sa parole , le$ aeoe&U sonyent entreoMpés de u im témoignaient seuls de son exaltation et de sa dovtenr. Mo» père était calme et semblait déjà transporté hors des pdna de celte vie. Au revoir, ditril au père Hilarion, quand eehiH ci» ayant achevé ses fonctions, s*apprétait à retounerè son couvent. A hientéi, répondit l'ami en loi «errait la main. Ce furent les seuls adieux de ces deux avis; elHs étaient suffisants. Après le départ des ecclésiastiques, csr le. prêtre de la paroisse avait assisté le père Htfairion,îe demandai à mon père comment il se sentait.

— Mieux, me dit-il, beaucoup mieux; comme un homne régénéré. Toutes mes douleurs ont cessé et je ne ressm plus qu'une douce langueur , comme une fatigue agréable, précurseur d'un sommeil bienfaisant.

El son regard languissant e( , pour ainsi dire , ivre de sommeil se fixait sur le mien. Il souriait et l'expressÎM d'une paix profonde régnait sur sa figure. Sa pose élait naturelle et ses membres semblaient se détendre à l'approche d'un repos que leur lassitude réclamait.

Je m'assis au pied de son lit et pris sa main dans la mienne. Elle était moite et tiède ; son pouls, lent et faible, était pourtant régulier. Qui sait! me disais-je; peut-être Dieu fera-t-il un miracle en ma faveur. Qui sait! peut-être cette maladie n'était-elle qu'une crise; à son âge on peat vivre encore des années.

L'inquiétude, jointe aux veilles de plusieurs nuits, m'avait exténué de fatigue. Une demi-clarté régnait dans l'appartement du malade qu'éclairait seule une lampe à verre dépoli. Le silence n'était interrompu que par le mouvement d'une petite pendule posée sur un guéridon aa chevet du lit. Un sommeil irrésistible me gagnait peu à peu. Mes yeux se fermaient et se rouvraient sans cesse; ceux de mon père de même. Quelquefois nos regards w rencontraient et alors le sien prenait une expression encore plus douce et plus tendre. «Dors, mon enfant, me dit'il

tafin* Tu m*BB assez veillé ; ce sera mon toar mainteMant. » Et sa main, tonjoMrs dans la mienne, la pressait doucement. H m'endormis en effet. A travers mon sommeil d'abord Hfper, je sentais la pression de cette main se renouveler de tanps en temps ; ensuite quelque chose comme un baiser vînt effleurer mon front. Un songe me présenta à la fois deux fantômes blancs appuyés Tun sur l'autre. Comme k frémissement d'une brise dans les feuilles, j'entendis bruire à mes oreilles une bénédiction. Après cela, quelque chose de pesant comme du plomb s'appesantit sur mes esprits, et mes efforts pour vaincre ce lonrd engourdissement furent inutiles. Le silence me réveilla, ee silence qu'on ne peut définir et dont la voix muette pénètre l'âme d*«n secret effroi , comme si la présence même de Dieu taisail ainsi taire toute chose. La pendule s'était arrêtée. Quelque chose de froid, de plus froid que tout ee qui est froid sur la terre, reposait dans ma main et communiquait un frisson jusqu'à la moelle de mes os. En secouant la torpeur qui me tenait enchaîné , mes regards se fixèrent snr mon père. Ses yeux étaient fermés, et une expression d'ineffable béatitude était répandue sur ses traits. Comme moi , il s'était endormi ; entre ces deux sommeils il n'y avait de différence que le réveil; moi je m'éveillais au triste crépuscule de ce monde, lui à l'aurore radieuse de l'éternité.

La mort du juste laisse un calme infini dans le cœur de ceux qui le pleurent. Les larmes que notre faiblesse ne saurait retenir coulent silencieusement et sans amertume, grâce â la sainte assurance que leur repos nous inspire. Des transports de douleur et le bruit des sanglots paraîtraient profaner la paix de leur béatitude et les mystères de leurs joies. Ceux qui ont eu le bonheur de posséder dans leurs proches de tels élus savent quelle atmosphère de paix et de religieuse solennité se répand après leur décès, non-seulement dans les lieux qu'ils ont habités, mais même

au loin. Semblable à Tair qui retient et répand partout où il pénètre les suaves parfums dont il est imprégné, cette atmosphère nous entoure et nous embaume chaque fois que notre mémoire nous rappelle quelque trait de leor vie, quelques paroles de leurs entretiens. C'est un parfan céleste qui descend sur nous et nous fortifie. Le temps présent n'est que Tenfance de la vie, dit un grand saint: sa maturité et sa perfection sont hors de ce monde ^ Et ea effet la mort du juste n'est que la couronne de son œuvre. Précieuse devant le Seigneur est la mort de ses saints^. Elle nous est en même temps salutaire et consolante à nous qui restons sur la terre ; car, entr'ouvrant à nos yeux le rideau qui nous cache notre véritable patrie, elle nous fait apercevoir les lueurs de sa gloire, et les accents de ceux qui se réjouissent de l'arrivée de chaque nouvel hôte frappent de loin notre oreille.

Ce fut dans les bras du père Hilarion que je versai ma douleur; ce saint homme retrouva, pour me consoler, toute sa présence d'esprit et tout l'élan de sa bonté et de sa tendresse. Je passai six semaines près de lui, dans la maison de ma mère , six semaines consacrées aux exercices de piété que l'Église nous prescrit en pareille occasion, et je puis dire que je remplissais ces exercices plus encore comme consolation que comme devoir. Au bout de ce temps, Delaville voulut me parler affaires, je refusai de l'écouter, disant que je me fiais complètement à lui, et que le plein pouvoir que je comptais lui donner lui suffirait pour me remplacer.

— Laissez-moi savourer ma douleur à mon aise, lui dis-

^ Saint Grégoire de Nysse, Du sommeil de ta mori, « Ps. CXV.

je , et ne me parlez pas d'intérêts qui me sont tout à fait indifférents.

— Non pas pour moi, répondit mon excellent pasteur. Te voilà à la tète d'une grande fortune, mon enfant, il faut apprendre à l'administrer ; et ce serait mal remplir les désirs et les intentions de ton père que de laisser à un autre le soin de faire exécuter ses volontés. J'insiste même pour que tu retournes dans ton château; tu n'as resté que trop longtemps ici, et plus tu y restes, plus il te sera difficile de rentrer dans cette demeure qui te rappelle de si cruels souvenirs. Pauvres mortels que nous sommes! Attachés à cette enveloppe d'argile, que le Seigneur n'a accordé à notre faiblesse que comme un refuge et un asile temporaire, nous l'avons érigée en temple et en palais et ne savons plus en détacher nos pensées. Malgré nos efforts pour nous élever vers le ciel, nous cherchons nos amis sur la terre et croyons encore les retrouver aux endroits où leurs dépouilles sont déposées! Nous ne pouvons nous persuader que leurs âmes aient pu soulever la pierre de leurs tombeaux pour nous devancer aux lieux où ils nous attendent. Et quoique nous le répétions sans cesse, nous ne pouvons pas nous convaincre que leur esprit , dépouillé des liens grossiers de leur corps, est bien plus près de nous que quand ce corps matériel nous en séparait! Pauvres mortels! qui reculent épouvantés devant ce phénomène de la mort , dont cependant aucune existence n'est exempte ! Et cependant cette mort qui nous apparaît si redoutable appartient à la nature autant que la vie , et l'éternité est une idée bien plus simple que celle du temps ! Retourne donc chez toi , mon agneau chéri, et prouve au monde, dont tu vas devenir un membre actif, qu'en te vouant à la retraite , ton père n'a pas voulu t'exempter des devoirs de ton état.

J'obéis à la sagesse de ces paroles et me rendis au château, à ce château qui, depuis la mort de ma mère, silencieux et lugubre, l'était bien plus encore maintenant, et qui

i20 LE MOINE DU MONT ATII06.

me faisait Teffet d'un sépolore. Dans ces grands appartements, avec le luxe de leur magnifique et antique ameublement, dans les reflets de oes immenses miroirs suspendus à tous les murs, je m'apparaissals eomme une de ees ombres errantes qui , ni complét^nent sauvées ni tout à hit damnées, selon les croyanoes de la Grèce antique, pareoeraient les rives du fleuve de l'Oubli.

Le i)ère Hilarîon avait raison ; le monde m'avait engourdi, et mes sensations n'étaient plus assez vives pour lutter contre ses influences. Une langueur indolente et paresseuse s'était emparée de moi, et quoique mon passé me manquât partout, et quoîqu'à chaque pas je me surprisse à regretter les émotions de douleur et de joie qui avaient animé mon enfance et mon adolescence , je manqnais de Ténergie nécessaire pour les ressaisir. Je croyais avoir vécu cent ans, tant cet heureux temps me paraissait loin de moi , et je me surprenais souriant de pitié et de dédain en me rappelant ce que j'osais nommer les puérilités et les niaiseries de cette époque de fraîcheur, dinnocence et d'enthousiasme.

Delaville me proposait de voyager.

— Pour quoi faire? lui disais-je. Voir des contrées et des visages étrangers! Me trouver partout seul et délaissé! Restons là où on nous a plantés ; remplissons la destinée qu'on nous a faite, traînons notre sort comme le limaçon sa coquille, et résignons-nous à souffrir, puisque telle est notre destinée.

Je me serais pourtant décidé peut-être à rejoindre ma cousine, qui se trouvait avec son mari en Italie, si différeates formalités et quelques difficultés dans Texécution du testament de mon père ne m'avaient retenu. Ses aBaires, quoique parfaitement en ordre, présentaient cependant quelques embarras par l'étendue même de sa fortune. La simplicité de ses goûts et des miens, malgré le nombre de ses charités et la munificence de ses dons et de ses bienfaits

lui avait permis d'économiser des sommes très-considérables. Il avait ajouté à ces sommes le produit de la vente de nombreuses parcelles de propriétés disséminées dans plusieurs gouvernements de la Russie , et n'avait conservé en biens -fonds que deux terres d'une étendue et d'une valeur à peu près égales, celle de Welikopolje, que nous habitions, et une autre sur les bords du Wolga, dans le gouvernement de Saratoff. Les paysans de ces deux propriétés, riches et industrieux, s'étaient débarrassés de la corvée moyennant une redevance équivalente prélevée en argent. Mon père, voulant leur assurer cette prérogative, avait ordonné de faire exécuter un acte par lequel elle leur était assurée aussi longtemps que cette redevance serait payée exactement. Cet acte était difficile à composer, et son exécution entraîna des longueurs et beaucoup de tracas. La gomme que Delaville me délivra en billets de banque équivalait à ma fortune en biens-fonds , et après avoir dégrevé toute ma succession des nombreuses pensions et des legs que mon père avait établis, après avoir ajouté quelques dons particuliers que je crus devoir faire, je fus étonné de ce qui me restait. Le chiffre était colossal et surpassait de beaucoup mon attente ; j'en fus presque effrayé et je sentis vivement la responsabilité qui allait peser sur mol.

L'hiver se passa dans ces premiers arrangements, un hiver triste et solitaire pendant lequel je n'eus d'autre distraction qu'une longue lettre que m'écrivit le père Grégoire. Cette lettre m'avait été remise par Théophile, qui avait accompagné le saint moine et qui devait le rejoindre après avoir terminé quelques affaires dont il l'avait chargé. Je ne dois pas oublier que je puisais en outre quelque jouissance dans une correspondance assez suivie que j'entretenais avec ma cousine Nathalie. Constantin avait horreur d'écrire et je dus lui savoir gré des quelques mots de condoléance et de consolation qu'il m'écrivit après la mort de mon père. Après l'hiver vint le printemps, saison vive et belle pour

S il

ceux qui aiment et espèrent ; triste, la plus triste de toutes, pour ceux qui pleurent encore des pertes récentes, pour ceux dont les cœurs ne sont pas à Tunisson des promesses et des joies de la njiture. Ma petite rivière , gonflée par la fonte des neiges et de la glace qui Favait retenue si longtemps prisonnière, débordait et recouvrait les prairies de ses flots écumeux ; elle jetait ses eaux, dans cette saison de liberté et d'effer\'escence , jusqu'aux murs du jardin et semblait par son bruit m'inviter , comme les années précédentes , à la sillonner de mon léger bateau. Tantôt, miniature de l'Océan, elle faisait mugir ses courtes vagues, menaçant de tout engloutir; tantôt lac paisible et limpide, elle reflétait dans ses ondes tous les rayons de la lune et toutes les étoiles du fi^ marnent. Longue et majestueuse, elle roulait ses ondes vers son père le Wolchow, et paraissait, dans les mois si courts de son triomphe, vouloir rivaliser avec lui de grandeur et de beauté. Puis, peu à pe\i, après avoir englouti et fondu dans son sein tous les frimas de l'hiver; après avoir fécondé de son humide limon les prairies de àes rives ; après avoir fourni aux barques qui la remontent une voie large et sans écueils, elle rentrait modestement dans ses étroites limites et se contentait , à la fin de Tété, de miroiter au soleil et de se dérouler dans son fin lit de sable comme un ruban paillelé d'or dans les cheveux blonds d'une jeune fille. Oh ! ma chère petite rivière ! comme j'aimais tes bords verdoyants et le doux courant de tes eaux ! Elle est belle cette nappe merveilleuse de rOcéan qui, comme un miroir magique, attire mes regards ; elles sont fraîches et blanches d'écume ces cascades, ces torrents dont j'entends les voix retentissantes; le ruisseau qui entoure mon enclos, grâce aux brillants cailloux de son lit, fait résonner un vif et harmonieux murmure;, et pourtant je te préférerai toujours, petite rivière, tantôt lac, tantôt filet d'eau. C'est toi qui as réfléchi dans tes ondes les traits de ma mère; mon insouciante enfance s'est baignée dans tes eaux, et les membres vigoureux de nw

jeunesse ont lutté avec bonheur conliv U'> lloi \ • » rivière, aucun autre courant ne t'effacera th- iikhi m*ii,. ;..■ Jamais je n'avais si peu joui de cette ^ai^un liii jn iji.> i.., si enivrante et qui, dans nos tristes climai- . .>• •m...,.! avec l'été, tant elle est courte'. Ja>ai> Ik'ui: |iiii«iMi>. .. forêts que le léger feuillage du bouleau , du m min • sorbier égayait de sa fraîche \erdun*; jii\ai- jm... â...i,.. l'air imprégné des senteurs péuélr^^lll■^ il'- luii ■ v .Hi.. et des résineuses et salutaires exliaIai&oii> li- - >.«,... ifs et des pins , je ne retrouvais plus iui> Mii>ai.t.i; fois. Le muguet avait beau découvrir m> t;i.i|.j*' . - .. sous sa mante verte pour matlirer; hi j^rnu,.]» i. ^ comparais l'année dernière au\ \eu\ bic». . . Marie, avait beau solliciter un regapl. ]• p... ... .

filles du printemps, ainsi que devant Icui - m;.

délicates et diaprées, sans seuleuienl 1« .- i ,.

pendant, comme les années précédiiiii ' (car la saison était particulièrenniit innétait vie et mouvement dans cette louu Elle se parait de tous ses cliarnus, «m ;. -... sans souci des peines d'un dr si ^ nuuii.. d'ordinaire, l'écureuil se btilantiiii . .. puis, à l'approche d'un ennemi, ii y .. et regagnait le nid où rattendiii; ...

de passage se pressaient de balji i> .. leurs petits. L'hirondelle dilig«ii.doTet au moineau insolenl ; luà»* .

dans les airs , les insectes brui.- . Fais mêmes se paraient de hn! .. .

ctkors eaux tristes et stuguun.

chcs poujBses du roseau. Toui *.

L'djwrtte chantait eu s'ék)«' gÊnà^ caché dans le buisboi . -.^ h patiente couvée de bu vv«..^^ . bon, dès ^^ ' des iuîlî-.^^

concert d'allégresse la joyeuse époque de leurs amours. Moi seul j'étais triste, moi seul je n'avais ni ami ni compagne, et mon isolement semblait une dissonance dans cet accord général de la nature.

Mon beau Dar avait beau m'emporter en hennissant à travers les fraîches prairies, au fond des forêts odorantes et touffues; il avait beau s'arrêter aux endroits où j'aimais à descendre jadis, — tout au plus je le caressais d'une main distraite, — et il reprenait tristement le chemin du château. Mon fidèle Azor avait beau m'indiquer le lièvre tapi dans les blés, ou la caille faisant retentir dans l'herbe son chant monotone, je le rappelais près de moi, et, fixant sur moi son œil intelligent, il semblait réfléchir, en me suivant à pas lents, sur la raison de ma subite indifférence. Mes amis du village avaient beau me dénoncer avec empressement les ravages des ours, des loups et des renards, le Nemrod dont le père Hilarion avait été si fier, ce puissant chasseur devant le Seigneur, envoyait au gibier ses piqueurs et sa meute, mais restait sous sa tente seul et accablé.

Mon cœur était triste jusqu'à la mort, et non-seulement j'éprouvais un accablement moral, mais mon corps même partageait cette lassitude et cette langueur; je perdais l'appétit et le sommeil, et la maladie, à laquelle j'avais échappé dans mon adolescence , menaçait de nouveau mon inactive jeunesse. Assis sous le berceau du labyrinthe, je me rappelais ce soir où j'avais témoigné à mon père le désir d'une vie active et guerrière. Ce désir me revenait quelquefois et je me représentais ce que je serais devenu s'il avait été réalisé.

Et pourquoi ne le réaliserais-tu pas maintenant? me demandait mon imagination. Et la volonté de mon père?répondais-je aussitôt en réprimant toute hésitation. Parce qu'il n'est plus là pour me le défendre, dois-je me départir de mon obéissance , de cette obéissance dont il ne doutait pas et qu'il bénissait encore la veille de sa mort? Non, non, vivons comme les plantes, et laissons nos jours tomber

goutte à goutte dans le passé, comme les perles liquides de ce jet d'eau tombant une à une dans le bassin.

Et j'écoutais le bruit monotone de la fontaine qui me représentait si bien les instants de ma vie; je passais des heures à contempler le ciel, les flots de la rivière, dorés par les rayons du soleil couchant, et à rêver à ma mère qui faisait de ces lieux son séjour favori.

Le père Hilarion, rappelé momentanément à la vie réelle par mon aflliction et la perte de son ami, était retombé dans un état d'abstraction presque complète. C'était à peine s'il tournait ses yeux vers moi quand j'entrais dans sa cellule ; c'était à peine si un serrement de main m'apprenait qu'il s'apercevait de ma présence.

— Et pourtant, me disait le nouveau supérieur qui venait assez souvent me voir et faire ma partie d'échecs ; et pourtant le cher père s'obstine malgré toutes mes instances à ne pas vouloir prononcer les derniers vœux de notre ordre.

— Et pourquoi Votre Révérence insiste-t-elle sur ce point? lui demandais-je.

— D'abord, M. le comte, parce que ce serait un point de plus vers sa béatitude , et la vie qu'il mène depuis qu'il a quitté le monde est tellement exemplaire et pleine de vertus, qu'il ne lui manque peut-être que ce seul pas pour douer sa famille d'un saint de plus. Ensuite le couvent recueillerait d'immenses avantages si le père Hilarion voulait professer ouvertement l'ascétisme qu'il pratique si scrupuleusement en secret. La réputation de notre communauté gagnerait d'autant plus que ces exemples deviennent rares et que, pour le moment, il n'en existe même pas dans tous nos environs. Vous , qui avez une si grande influence sur mon vénérable parent, vous devriez bien, mon cher voisin, l'engager à cette dernière démarche.

— Votre Révérence m'excusera , répondis-je à cette proposition. Je suis trop égoïste, je tiens trop à mon excellent

2 il.

pasteur pour me priver voloutairement de la po3aibilité de tout commerce avec lui. En réalité, il est ascète dans toute la force du terme; les vœux qu'il prononcerait ne pourraient rien ajouter à la rigueur de sa retraite ; ils le priveraient seulement des seules jouissances qu'il se permet, de l'aspect du ciel, des rayons du soleil et du parfum de ses fleurs pendant quelques heures de la journée.

— Le père Hilarion s'exagère de beaucoup la portée de ces vœux, dit le père Antoine; et j'ose vous assurer, M. le comte, qu'il s'affranchirait de beaucoup d'austérités inutiles en les prononçant. Ils ont par eux-mêmes un si grand mérite que l'Église lui remettrait sans scrupule quelques légères déviations en faveur de l'excellent effet que cette profession produirait. Les skimniks (ascètes) ayant d'ailleurs le droit de confession , vous ne perdriez nullement votre père spirituel.

— Vous connaissez mal mon excellent pasteur, révérend père , si vous croyez qu'il profiterait de la moindre indulgence qui allégerait l'observation stricte de ses devoirs. Même, comme supérieur du couvent, il pratiquait à la lettre la règle de saint Basile, et, selon les injonctions de saint Jean Clirysostôme , il n'était supérieur aux autres qu'en humilité, en zèle et en piété. Laissez-lui faire son salut à sa guise ; Votre Révérence peut être assurée qu'il connaît mieux que nous tous le sentier qui mène au ciel.

Le père Antoine était un religieux tout à fait différent de ceux à qui j'avais eu affaire jusqu'à présent. Il n'avait quitté le monde ni par dégoût, ni par piété, ni même à la suite de grandes déceptions ou de violents chagrins. C'était par spéculation qu'il était entré au couvent. Sa fortune considérable, apportée comme dot à la communauté, ne lui eût pas suffi pour jouer un rôle dans le monde. Pour parvenir à ce rôle sans l'aide de la richesse, il lui aurait fallu une persé>érance, {\vs talents et une application qu'il ne possédait probablement pas. Ses relations trop peu influentes pour le

LE MQINE DU IftONT ATHOS. 127

pousser dans le siècle, Tétaiçut assez pou^ lui donner ç^u relief et l'aider dans la carrière monastique. Sans hésiter^ par conséquent, il s'était fait moine, et la retraite de so^ parent le père HUarion Yint le seryir à point nommé, l^a communauté, à l'exception de quelques anciens comme le père Économe, et de quelques frondeurs comme le père Théophile, était enchantée de lui. On ne parlait que de la régularité de sa vie, que de l'aménité de ses manières et de la sévérité et de la discipline qu'il maintenait dans le monastère. Son açnibition promettait de donner plus d'éclat à leur sainte maison, et sa fortune , toute modique qu'elle fût aux yeux des gens du monde, mise à la disposition du monastère, réveillait mille espérances et mille désirs. Le père Grégoire avait raison : une fois les petites passions et les mesquines combinaisons admises dans un cloître, elles y prennent des proportions gigaptesques et s'entassent par légions.

Je voyais pourtant le père Antoine avec plaisir; je trouvais sa conversation agréable et ses manières pleines de distinction. Toujours propre et bien mis , ses cheveux d'un blond un peu hasardé, toujours bien lissés , sa barbe soigneusement peignée, il constituait un type d'élégance monastique , et malheureusement mon séjour dans le monde ne m'avait rendu que trop sensible à ces frivoles avantages, que trop avide de distractions sans fatigue et sans efforts.

Ainsi se passa l'été, avec la lassitude de ses brûlantes chaleurs et de ses longues journées , qu'aucune nuit ne vient interrompre, cet été du Nord, si fatigant par le contraste soudain de ses ardeurs avec le froid intense qui les précède, et l'afmosphère humide qu'exhalent les marais constamment pon^pés par les rayons du soleil. Vers la fip de cette saisqn, qui avait encore augmenté mon malaise, Nathalie m'annonça la mort de son mari. Ce fut sincèrement, et de tput cœur, q|ic je pleurai cet excellent homme qui avait été pour moi dans le monde ce que le père Hilarion était dans la so|ituJc. Que de morts en moins de trois ans ! Triste

privilège de ma jeunesse t Elle n'était pas encore passée et déjà je ressentais des pertes que le temps seul aurait dû amener. Elles se succédaient avec une désolante rapidité, et aucun lien nouveau ne venait remplacer ceux que la mort se plaisait à briser. C'étgit, du reste, la faute de mon caractère tout exceptionnel. N'ayant d'affection que pour des personnes d'un âge bien différent du mien , il fallait s'attendre à leur survivre.

J'écrivis à ma cousine tout ce que ma vive affection pour cet ami si cher et si regretté , ainsi que mes sentiments d'amitié pour elle-même, me dictaient de tendre et d'affectueux. Je lui demandai en même temps d'accepter l'hospitalité de mon manoir, si elle préférait, pour les premiers temps de son deuil, la retraite de la campagne au bruit et aux distractions de la ville.

— Venez , lui disais-je ; venez, ma chère cousine, venez pleurer en ma compagnie. Faites-moi l'aumône de votre société ; jamais œuvre n'aura été plus charitable. Venez avec vos petites; vos chères petites, mes nièces bien -aimées. Emmenez tous ceux qui peuvent vous être utiles pour leur éducation, ou qui pourraient contribuer à leur agrément ou au vôtre. Le château est assez grand pour vous recevoir tous, dussiez-Yous avoir tout un collège à votre suite.

Elle accepta ma proposition aussi simplement et d'aussi bon cœur qu'elle avait été faite. Seulement elle voulait, disait-elle, faire prendre quelques bains de mer à la petite Marie, dont la croissance subite (elle avait toujours été remarquablement petite pour son âge), jointe à la profonde douleur qu'elle avait ressentie de la perte de son père, avaient altéré la santé. Quelques affaires l'obligaient à passer par Pétersbourg et de là elle devait venir s'établir chez moi pour autant de temps que je voudrais d'elle.

De Pétersbourg elle m'écrivit encore pour me demander la permission d'amener une jeune personne ayant les attribulions moitié de gouvernante, moitié de demoiselle de

compagnie, et qui aidait soigné les derniers jours de ma tante. Cette jeune fille, très-bien née du reste, mais sans aucune fortune, étant trop fière pour accepter une rémunération pécuniaire, ma cousine se croyait en quelque sorte obligée de lui offrir un asile, au moins en attendant que quelque chose de plus avantageux se présentât. Son nom était Wéra, elle était élève de l'Institut de Sainte-Catherine ; on la disait d'un bon caractère et pleine d'esprit et de talents.

— Ma mère m*en parlait et me la recommandait dans toutes ses lettres, ajoutait Nathalie en s'excusant encore une fois d'abuser ainsi de mon hospitalité.

Je lus ce passage avec indifférence^t y répondis de même. Combien peu je me doutais de sa portée fatale, et quel héritage de malheurs me léguait ma pauvre tante !

En attendant, la perspective de cette vie de famille me combla de joie. Ma lassitude disparut et je devins plus actif et plus dispos que jamais. Tout le monde, et Delaville avant tous les autres, fut mis en réquisition pour mettre le château en état de recevoir mes hôtes. J'assignais â ma cousine l'appartement qui paraissait devoir le mieux convenir à elle, à ses enfants et à la demoiselle de compagnie ou gouvernante qui l'accompagnait. Sans la connaître, je faisais de cette pauvre fille l'objet de mes soins particuliers. J'avais toujours éprouvé une profonde pitié pour ces êtres obligés de gagner leur pain à la rude besogne de l'enseignement, et payés ordinairement d'un si mince salaire et d'une si grande ingratitude. Elle eut sa chambre à part, ornée avec le même luxe que celle de ses élèves. Quant à moi, je me réservais l'appartement de mon père. Son cabinet, qui devint le mien, était une grande chambre tout entourée d'armoires, contenant sa bibliothèque , et n'avait d'autre ornement qu'un très-beau portrait de ma mère, fait quelques mois après son mariage. Assise devant une fenêtre ouverte, elle avait les re|;ards fixé$ vers le ciel, et semblait écouter et at-

tendre. Cette attitude donnait de l'animation à ses traiU et à son regard si velouté et si profond. C'est à peine si une légère teinte de mélancolie voilait ses yeux d'un bleu si tendre. La candeur de l'enfance reposait sur ce front blanc qu'aucun souci n'avait encore efiSeuré, et. les contours arrondis de sa charmante figure s'épanouissaient sous le frais duvet de l'innocence et du printemps. Un tiède rayon de soleil pénétrait à travers les draperies entr'ouvertes de la fenêtre et se jouait autour de sa tète gracieusement inclinée sur son cou blanc et flexible. Ce rayon illuminait le voile transparent jeté sur sa brune chevelure et prétait à la gaze les teintes dorées d'une auréole. La grosse tète d'un beau chien de chasse , l'ancêtre de mon Azor, reposait sur ses genoux, et les yeux intelligents du fidèle animal semblaient dirigés vers le même point que ceux de sa maîtresse. Ce portrait, ravissant de grâce et frappant de ressemblance, avait été peint par un artiste célèbre, l'ancien ami de mon père, qui s'était arrêté chez lui en revenant d'Italie à Pétersbourg. Quelques années plus tard, en repassant par Welikopolje pour aller à Moscou, ce même peintre en fit un second , ainsi que celui de mon père , destiné à lui servir de pendant. Ces deux portraits étaient suspendus dans un petit salon tapissé de damas vert, où mes parents se tenaient de préférence. Ils étaient en face Tun de l'autre et paraissaient destinés à ne jamais se perdre de vue. Le peintre avait donné à mon père la pose fière et décidée qui lui était habituelle, avant que les austérités de la vie ascétique ne l'eussent courbé. Sa tête, légèrement rejetée en arrière , avait quelque chose de hautain , parfaitement d'accord avec le sourire dédaigneux et quelque peu amer qui relevait le coin de ses lèvres fines et serrées. Mais c'était dans l'œil que le grand artiste avait concentré toute l'expression de cette nature puissante et passionnée. Cet œil était d'un noir de jais qui semblait refléter les éclairs d'un feu intérieur aussi dévorant que soi-

gneusement caché. Son regard sombre, brûlant et douloureux, paraissait vouloir pénétrer et absorber dans sa jalouse ardeur toutes les facultés de l'objet sur lequel il était fixé.

Cet objet, c'était ma mère ; elle tenait un bel enfant sur ses genoux ; un bel enfant rose et blanc, plein de vie et de santé, et qui cependant semblait reculer avec crainte devant celui à qui elle paraissait le présenter ; le regard qui accompagnait son geste était plein d'un amour dévoué, soumis et même timide. Une indicible expression de pitié se confondait dans ce regard si tendre, si résigné et si rempli de sollicitude et de mélancolie. Le frais duvet de l'enfance était déjà passé, et quoique toujours candide et pur, son front était déjà marqué par les soucis et l'inquiétude. Le bleu même de ses yeux était voilé d'une vâj)ètir transparente, et rappelait plutôt l'azur du ciel que la couleur de la petite fleur des ruisseaux à laquelle jadis on le comparait. Une prière ou une bénédiction semblait s'échapper de cette bouche si fraîche dont les lèvres , entr'ouvertes sans efl'ort, paraissaient sourire aux anges. Les longs plis d'une blouse en mousseline blanche étaient retenus autour de sa taille flexible par un épais cordon de soie bleue, que terminaient de grosses houppes retombant jusqu'à ses pieds. Les deux mains délicates, qui retenaient non sans peine le petit enfant, étaient d'une blancheur mate et maladive , se\il indice d'un état de santé qui alors déjà présentait des symptômes inquiétants. Elle était posée près de la fenêtre comme dans le premier portrait. Le même rayèn de soleil descendait sur sa chevelure. Seulement, par une di^ôsition habile des draperies rouges qui interceptaient ce rayon, les teintes étaient plus prononcées, l'espèce d'auréole formée par les plis du voile qui se jouait autour de sa tète était plus fortement accentuée. Quelquefois, qïiand, assis entre ces deux portraits d'une si saisissante vérité, je m'interposais entre ces regards destinés unique-

i33 LE MOINE DU MONT ATHOS.

ment à se fixer l'un Vautre, un frémissement inyolontaire s'emparait de moi. Ces deux chefs-d'œuvre paraissaient s'animer, et je croyais entendre leurs voix se raconter les mystères intimes de leurs cœurs. Bien des heures se sont passées dans cette communion muette avec le^ âmes de mes parents, et bien des prières ardentes se sont élevées vers eux pour leur demander de veiller sur l'orphelin ! Ils sont muets maintenant, ces portraits qui parlaient alors si éloqucmment à mon cœur; des étrangers, entre les mains desquels ils se trouvent, ne comprennent plus la signification de leurs regards. Ils sont séparés peut-être et l'ensemble qui faisait leur beauté est perdu. Les voyant ainsi l'un sans l'autre, en admirant purement le talent de Tartisie (car ils seront partout admirés), personne ne saura deviner l'énigme de leurs vertus et de leurs souffrances, et l'enseignement que renfermait leur destinée ne servira plus à personne ni d'avertissement ni d'exemple.

Enfin, vers la fin de l'automne ma cousine arriva, et cette vie de famille, objet de mes vœux et de mes rêves, commença.

Les premiers moments furent tout à la joie de nous revoir, et à la douleur de ne plus retrouver parmi nous celui qui avait été l'âme de notre intimité. Une fois ces premières effusions passées et les principaux changements survenus pendant notre séparation discutés et déplorés; une fois la promesse de Nathalie obtenue , qu'elle regarderait Wilikopolje comme un séjour permanent et non comme une station de voyage ; après l'avoir établie chez elle, après l'avoir installée maîtresse souveraine du château, alors seulement j'eus le loisir de me reconnaître et d'examiner le reste de mes hôtes. Ma petite amie Marie, bien qu'elle

eût fort'grandi, ne me parut pas embellie. Elle était devenue timide et même quelque peu gauche. Ses yeux avaient toujours leur douce couleur azurée et leur expression rêveuse et profonde , mais leur regard n'était plus aussi assuré , le plus souvent il se perdait dans le vague. Elle était toujours aussi blanche, mais moins fraîche qu'à l'époque où je la comparais à une fleur de muguet colorée par les rayons de l'aurore, et quelque chose de languissant dans tout son maintien lui était les grâces de l'enfance sans lui donner celles de la jeunesse. Mila , au contraire , était fraîche, gaie et rondelette, et dans sa turbulante vivacité elle jetait ses bras autour du cou de chacun avec un laisser aiier absolu et presque vulgaire.

— Vous ne trouvez pas Marie embellie , me dit Nathalie quelques jours après leur arrivée, quand nous nous trouvâmes seuls au coin du feu, dans le petit salon vert qui d'un commun accord devint notre lieu de réunion.

— Je dois vous avouer franchement, répondis -je avec embarras , que je suis vraiment désappointé ; je m'étais imaginé qu'elle deviendrait remarquablement jolie et je crains maintenant tout le contraire.

— Elle deviendra jolie, me dit ma cousine un peu piquée; et non-seulement jolie, mais belle. La période dans laquelle elle se trouve est particulièrement désavantageuse pour une jeune fille aussi frêle. Je vous prie donc de suspendre votre opinion d'ici à deux ans. D'ici à deux ans oubliez sa personne et ne faites attention qu'aux dons charmants de son cœur et de son esprit.

— Je ferai mon possible, lui dis-je en riant, et d'ailleurs l'opinion d'un vieil oncle comme moi ne peut être d'aucune conséquence.

— Et que dites-vous de Wéra? demanda-t-elle avec un air de curiosité. Les avis sont partagés sur son compte, et dans un certain monde on la trouve fort belle.

— Je ne l'ai pas même regardée, chère cousine, lui dis-je

en lui baisant la main. Je suis trop enchanté de \ous avoir retrouvée, vous et vos enfants, pour songer à une étrangère. Pourvu que la gouvernante de vos filles ou votre demoiselle de compagnie vous convienne, ce titre me suflBra pour la trouver agréable.

Et en effet j'étais ravi et content de tout, et je ne pouvais assez me féliciter de me voir ainsi en pleine famille, d'être enfin délivré de ce démon de l'ennui et de l'isolement qui m'accablait si cruellement depuis quelque temps. La vieille maison semblait partager ma joie; elle paraissait se ranimer et se réjouir de tout cet entrain et de ce tumulte. Elle seiBblait prêter l'oreille et sourire aux petits pieds d'enfants, aux légers pas de femmes parcourant ses vestibules et ses corridors naguère si sombres , maintenant rayonnants de lumière. De frais visages se miraient dans ses vieilles glaces tout heureuses d'avoir d'aussi charmantes figures à refiéter; des corps jeunes et souples se jetaient dans les bras des vieux fauteuils tout glorieux de les recevoir. Les anciens parquets, devenus reluisants et coquets, faisaient entendre des craquements de joie sous les pas qui les foulaient; jusqu'à l'empressement des femmes de chambre, le bruissement de leurs jupes empesées et leurs mille exigences, tout était pour moi jouissaniîb et bonheur. Bientôt quelques habitants de la ville trouvèrent le chemin da château pour venir rendre leurs devoirs à madame la géaérale, et des rapports de bon voisinage commencerait à s'établir entre nous et nos alentours. La fumée de l'antique cuisine s'élançait dans les airs comme un télégraphe d'hospitalité, et j'aurais volontiers embrassé le vieux cuisinier, quand il vint m'annonccr, un jour, qu'il lui fallait aide et secours. Son talent s'élant rouillé, disait-il, par nos longues abstinences, il ne pouvait plus suffire aux exigences du moment. Je le renvoyai à Nathalie , installée depuis son arrivée comme maîtresse du logis , la priant d'user largement de ses pleins pouvoirs pour arranger cette grave

LE MOINE DU MONT ATflOS. 135

affaire. Je lui avais adjoint Delaville, en {^engageant à n'épargner ni soins ni dépenses pour rendre le séjour du château aussi agréable et aussi conunode que possible à mes hôtes chéris.

Me voilà donc arrivé à Tépoque critique de mon existence , à cette époque où Tamour sinfiltra goutte à goutte dans mon cœur, semblable à ces pluies chaudes du printemps qui pénètrent la terre, la détrempent et la fécondent. Il germa comme une plante vivacc dans un sol vierge, le perçant petit à petit et laissant lentement apparaître les tendres pousses de sa tige. Gomme le printemps sur ce mont sacré où j'ai trouvé refuge, il ne se hâta pas d'étaler ses fleurs et sa verdure. Il savoura lentement en silence et à Tombre ses premières aspirations vers la lumière. Il ne se fit reconnaître d'abord que par les suaves parfums qui le précédaient et par les cantiques d'allégresse qui retentissaient dans tout mon être à son approche. Longtemps je n'éprouvais qu'un certain bien-être que je m'efforçais en vain de m'expliquer. C'était cette vie de famille, si en harmonie avec mes goûts; c'était mon affection pour ma cousine et l'intérêt que m'inspiraient ses enfants ; c'était enfin mon amitié pour cette pauvre Wéra , cette humble dépendante, si malheureuse et si digne d'un meilleur sort. C'étaient encore les épanchements de cette amitié et les consolations mutuelles de notre sympathie qui attendrissaient mon âme et la rendaient ainsi susceptible des douces jouissances qui l'inondaient. C'étaient enfin tout ce que l'amour inspire de plus pur et de plus tendre; son nom seul restait un mystère caché même à mon propre cœur. Mille fois heureux s'il avait gardé son secret , si jamais il n'avait franchi le bord de mes lèvres ! Mille fois heureux , si ma langue était devenue muette avant de jamais le trahir !

J*ai déjà dit que j'avais passé quelques jours sans faire d'autre attention à Wéra que celle que la stricte politesse exigeait. La première fois que je la regardai plus attentivement, ce fut pendant un dîner où elle se trouva placée vis-à-vis de moi. Au lieu de partager Topinion de ceux qui la trouvaient belle, ce fut presque de la répulsion que j'éprouvai en Texaminant. J'avais toujours compté parmi les caractères indispensables d'une physionomie à qualifier de belle, un regard franc et ouvert tout en restant modeste et timide; un regard dans lequel les impressions de l'âme se reflètent comme le ciel dans les ondes. Wéra, au contraire, tenait ses yeux constamment baissés , et quand , vaincue peut-être ce jour-là par la persistance que je mettais à la fixer, elle les releva enfin sur moi , je fus désagréablement frappé, je dirai presque effrayé de leur regard dur et atone, de ce regard de glace qui vous perçait de sa froide indifférence. Elle se disait myope et excusait ainsi son habitude de ne jamais relever entièrement, à moins d'y être forcée par quelque émotion extraordinaire, ses paupières admirablement taillées. Ce n'était que de dessous la longue frange de leurs cils noirs qu'elle vous regardait comme à la dérobée. Ces longs cils , se détachant de la mate blancheur de ses joues, avaient quelque chose d'infiniment attrayant. Il y avait comme un mystère caché sous leur épais rideau, et une fois qu'on avait découvert l'éclat humide de ce regard oblique et voilé, on ne pouvait cesser d'en solliciter les éclairs. Il en était de même de son sourire. Sa bouche, quand elle se taisait, avait quelque chose de sévère, et les lèvres formées en arc, et toujours vermeilles comme la baie du sorbier, étaient d'ordinaire fortement serrées,* comme si elle avait quelque parole amère ou quelque triste secrel à retenir. Mais dès que cette bouche sérieuse s'épanouissail par un sourire, toute l'expression de sa physionomie changeait comme par le coup d'une baguette magique. Ce sonrire lui tenait lieu de regard ; gaieté gracieuse , douce ira-

nie 9 mélancolie touchante , tristesse résignée , fierté et orgueil, il exprimait tout. Et puis au moment où vous admiriez cette soudaine illumination, elle disparaissait comme les éclairs d'une nuit d'automne , laissant derrière eux l'obscurité et le silence. Cette bouche riante savait prolonger, quand elle le voulait, ses enchantements; car aussi longtemps qu'elle parlait, ses lèvres conservaient leur grâce mobile et séduisante. Ni petite ni grande, ni particulièrement gauche ni particulièrement gracieuse , ni trop hardie ni trop timide, Wéra aurait pu passer inaperçue devant ceux qui ne la voyaient que rarement, ou pour lesquels elle ne daignait pas étaler toutes ses ressources de séduction. Mais une fois qu'elle voulait plaire ou frapper, j'eus défié le plus stoïque ou le plus indifférent de ne pas être arrêté par son irrésistible fascination. Sans coquetterie apparente, avec une retenue modeste et pleine de naturel, elle savait éveiller la curiosité et captiver l'attention. Elle avait le pied le plus mignon du monde, qu'elle faisait parfois sortir furtivement pour un seul instant de dessous les plis traînants de son épaisse robe de laine. Vainement on espérait le revoir, ce pied étroit et élégant; de longs jours se passaient sans qu'on pût l'apercevoir, et ce n'était que quand vous commenciez à Toublier qu'il reparaissait soudain, cherchant de sa pointe eiBlée un peloton égaré, ou descendant avec précaution l'échelle de la bibliothèque. Une autre fois, au moyen de quelque changement à la forme de sa collerette , elle découvrait un cou de cygne soigneusement caché jusque-là. Des manches un peu élargies laissaient voir un poignet délicat et le contour d'un bras rond et frais. Le lendemain, les manches étaient redevenues étroites et longues, et le collet, retenu par un large ruban , remontait jusqu'aux oreilles. Ces petites oreilles elles-mêmes étaient ordinairement cachées par d'épaisses nattes d'une chevelure noire et lustrée. Un beau matin cependant, on s'était réveillé plus tard, on avait manqué de temps p<?ur les tresser, 3 12.

138 LE MOnE DU MOmT ATHOS.

et elles étaient remplacées par des bandeaux oa de courtes coques qui laissaient à découYert non-seulement cette oreille mignonne et nacrée comme Tintérieur d'une coquille, mais encore la blancheur des tempes toutes veinées de fils d'azur et le contour pur et classique de cette joue fraîche dépou^ vue de couleur comme les pétales d'un camélia blanc. Cest ainsi qu'un charme surgissait après Tautre , et cette personne extraordinaire savait si adroitement les ménager, si bien les faire valoir, que des attraits, qui auraient à peine suffi pour rendre une autre jolie, la rendaient, elle, irrésistible. Elle déployait les mêmes artifices pour les qualités de son esprit. Sa conversation était tantôt naïve et gaie comme celle d'un enfant, tantôt grave et sérieuse comme celle d'une personne âgée. Quelquefois elle paraissait à peine pouvoir suivre le fil de vos idées et répondait à vos discours par des trivialités de pensionnaire. Puis tout d'un coup elle se mettait à raisonner sur les sujets les plus abstraits avec un aplomb bien au-dessus de son âge , elle analysait ses sentiments et les vôtres avec la finesse d'une femme et la perspicacité d'un philosophe. Elle était gaie, elle était triste, elle était grave, elle était folle, elle était étourdie, elle était raisonnable, prudente ou légère, insouciante ou réfléchie; toujours à propos , toujours avec grâce, sans la moindre affectation, avec un naturel et un abandon qui défiaient Texamen le plus scrupuleux. Dans toutes ces variations, l'égalité du fond de son caractère ne se démentait jamais. Mutine ou enjouée , sérieuse ou mélancolique , elle n'était jamais capricieuse ni volontaire, et le seul défaut qu'on pouvait lui reprocher, défaut invétéré, semblait - il , était une indolence et une paresse insurmontables. Ma cousine s'impatientait et se désespérait de ce défaut si peu en accord avec ce qu'elle attendait d'elle.

— Voyez-la, je vous prie, disait cette bonne Nathalie, me la montrant à travers les portes vitrées de la sall^' «i manger qui donnait dans le petit salon d'étude de mes

LE aoGiE DC Mnr Ams. ts»

nièces; iM>yei-la aMchée sar ccUr ckalse kMigw, éft»^ chant «n betn bonqnel de tews de ToCre serrr^ sons prétexte de donner à Mik sa le^on de français ; ne dirail-^Mi pas quelque princesse orientale qnî n*a rien de mienx à faire qa'à passer sa TÎe étendue snr son disant A-t-on jamais yu une paresse pareille! On dirait qu'elle a tous les trésors du Pérou à sa disposition , cette pauTre fille obligée à gagner son pain , et dont Fexistence est peut-être plus précaire que la plus pauTre des paysannes.

Je la regardais, en effet, mais ce n'était que pour admirer sa pose nonchalante et gracieuse, auprès de la petite Mila sa favorite, assise sur un carreau à ses pieds, et faisant semblant, elle aussi, d'apprendre sa leçon, tout en jouant ayec la poupée qu'elle tenait sur ses genoux.

— Je ne sais où maman avait mis son esprit , continua Nathalie sans s'apercevoir avec quelle complaisance mes regards s'arrêtaient sur l'objet qu'elle signalait ainsi à ma désapprobation , je ne sais vraiment où maman avait mis son esprit en me vantant cette personne. Elle ne tarissait pas, dans ses dernières lettres, sur le zèle et l'activité de Wéra. Elle ne cessait de faire l'éloge de ses soins, de son application et de ses talents pour toutes sortes d'ouvrages d'aiguille, m'assurant que si jamais elle s'en séparait, ce ne serait que pour me céder ce trésor inestimable. J'étais toujours fort sur mes gardes sur les exagérations et les engouements de ma pauvre mère, mais, d'un autre côté, je savais aussi combien la maladie la rendait irritable et difficile à servir, et je me suis dit que pour captiver ses bonnes grâces pendant cette réclusion forcée , il fallait vraiment plus que de la bonne volonté et plus qu'une persévérance ordinaire. Et c'est ce qui m'a décidée à engager cette merveille des merveilles pour m'aider dans l'éducation de mes filles. J'aurais mieux fait, sous plus d'un rapport, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, et en s'apercevant peut-ôtro combien peu je partageais son mccoulentcmcnl , j'aurais mieux fait

de m*acquitter de ma dette de reconnaissance envers cette belle indolente d'une autre manière, et de la laisser là ou elle était.

J'étais si loin de me croire amoureux de Wéra, malgré le mouvement d'admiration qu'elle m'inspirait dans ce moment , que je me mis à rire des soupçons qui semblaient naître dans l'esprit de ma cousine.

— Est-ce que vous croyez peut-être cette belle nonchalante plus propre à gagner mon cœur qu'à former celui de vos petites? lui demandai -je en plaisantant, car à moi elle me parait beaucoup trop paresseuse pour entreprendre une tâche aussi diiBcile.

— Oh ! je la crois assez adroite et assez ambitieuse pour tout tenter et tout entreprendre , dit ma cousine d'un ton sérieux. Et je vous conjure, mon cher Dmitri, de ne pas jouer ainsi avec le feu. Si je l'avais mieux connue, elle ne serait certes pas ici à déployer ses grâces. Mais elle était à la campagne, et toute cette transaction s'est passée par correspondance. Je ne l'ai vue que la veille de mon départ, et elle n'a pu me frapper par conséquent ni en bien ni en mal. Je ne me consolerais jamais si , pour prix de toute votre amitié, j'avais introduit une vipère dans votre habitation.

— Tout au plus une fort gracieuse couleuvre , lui dis-je en la suivant au salon, où nous nous établîmes au coin du feu; et je crois , ma chère prêcheuse, que les dangers que je cours et les intentions de cette Armide n'existent que dans votre imagination.

— Dieu le veuille ! répondit ma cousine, et cette sécurité de votre part me rassure. Mais revenons à mes griefs. Ils consistent en ce que mademoiselle ne fait rien; que, sa leçon de français achevée, elle se cjroit maîtresse absolue de son temps, et s'occupe de tout autre chose que de surveiller Marie et Mila. Elle va prendre un livre dans la bibliothèque, que vous avez mise, je ne sais trop pourquoi, à sa disposition , et passe son temps dans l'attitude que vous avez tant

LE MOUYE DU MOIfT ATHOS. Ul

admirée. Et cependant elle pourrait m'étre utile pour distraire et égayer ma pauvre Marie que sa croissance fatigue, qui languit et qui devient de plus en plus timide, faute d'avoir quelqu'un de son âge pour l'amuser.

— Mais pourquoi ne lui dites-vous pas franchement ce que vous attendez d'elle? ma cousine, répliquai -je à ces plaintes qui me parurent tout à fait raisonnables. Wéra me parait d'une humeur douce et docile, et peut-être ne faudrait-il qu'un mot de vous pour la tirer de cette*indolence qui pourrait être plutôt de l'accablement ou de la lassitude que de la paresse.

— Nous y voilà ! dit-elle avec impatience. Accablement et lassitude de la vie! Un sort injuste, une destinée incomprise, une existence manquée ! Si vous saviez, mon cousin, combien ces phrases , devenues banales , m'inspirent peu de compassion ! On en a tant abusé , qu'il serait vraiment temps d'inventer quelque chose de plus neuf que ce genre de malheurs imaginaires. Croyez -moi, mon ami, on n'est incompris que quand on ne se comprend pas soi-même; croyez-moi, le sort n'est injuste pour personne, car la Providence est là pour tout le monde , et à l'âge de Wéra, avec ses moyens et son intelligence, à cet âge où l'existence ne fait que de commencer, il dépend de nous sinon de la rendre brillante, du moins de la remplir et de la rendre heureuse.

— Je pense comme vous, chère cousine, à quelques exceptions près. Ne connaissant de l'histoire de Wéra que ce que vous m'en avez appris, je ne puis juger si ces exceptions peuvent s'appliquer à elle. Rappelez- vous cependant qu'il y a des malheurs qui échappent à une analyse ordinaire, et que toutes les femmes ne sont pas douées de l'admirable jugement et du bon sens pratique qui vous auraient aidée à les surmonter. Wéra a peut-être moins de ces qualités que toute autre.

— - Et voilà précisément où votre jugement, à vous, est en défaut, mon cher cousin, dit-elle avec insistance. Si vous

lis LE SODE DU MIVT ATIOS.

avei allatM des ailes avx épaules de Wéra pour en faire «ae sylpkîde ou m es|irii immatériel , yoos ayez eomplétemeat tort. Wéia csl âne personne éminemment pratique qn^nd ses intérêts Teû^nt. Les détails qu'elle m'a donnés sur ks aflaires de ma mère, la manière dont elle a mené ces aifairrs pendant les derniers mois de la maladie de maman, m'ont fait conceiroir une Téritable estime pour son jufement et son esprit d'ordre et d'éeonomie. Je crois même, sans pouToir cependant l'affirmer, que eette détermination si sa^ de Constantin de se retirer à la campagne, pour tâcher de sauTcr quelques bribes de sa fortune, ne Tient qne dVUe. Je dois encore ajouter à sa louange qu'elle ne s'est jamais Tantée des semces réels qu'elle nous a rendus; ce nest que comme un comptenrendu, comme un devoir de sa position qu elle me les a soumis par écrit , sans jamais V reTenir dans la conTersation. Ce sont là de yéntables

obligations qui , jointes aux soins qu'elle a rendus à ma pauTre mère jusqu'à ses derniers moments, aux recommandations, et à la Tive affection que maman lui témoignait et dont j'ai les preuves irrécusables , m'empêchent de la gronder ou de la renvoyer comme je Taurais fait avec toute autre.

— Je comprends et j'apprécie parfaitement tos motifs , dis-je à mon tour. Cependant , sans la gronder ni la renvoyer , vous pourriez , je pense , lui donner un conseil d'amie.

— C'est aussi ce que je compte faire, dit-elle, mais à conlre-cœur, je dois l'avouer. Son humilité de princesse détrônée, et les larmes qui, au moindre mot de désa])probâlion , mouillent ses longs cils, sans jamais les. dépasser, m'embarrassent plus que je ne puis vous dire.

— Vous êtes bonne et pleine de compassion , ma chère cousine, lui dis-je en lui baisant les mains. Malgré vos impatiences et \os sévérités, vous craindriez de blesser une mouche. Voyons si je puis vous être de quelque service

LE MOINE DU IKHIT ATflOS. îiZ

dans cette grave négociation ! Un simple mot d*une personne indifférente produit quelquefois plus d'effet que tout un sermon de celles qui paraissent intéressées aux avis qu'elles vous donnent.

— Je vous serais extrêmement obligée, si vous parveniez à arranger ce différend à l'amiable , mon cher cousin. J'ai une véritable horreur des scènes que peuvent amener de pareilles remontrances. Quant à ce qui la concerne, elle, cette belle nonchalante, cette jeune incomprise, elle n'a qu'à lire tous les livres de votre bibliothèque et rester étendue sur une chaise longue durant sa vie entière ; cela ne me regarde nullement et je m'en soucie fort peu. liais son exemple est pernicieux pour mes filles et par conséquent je ne puis en conscience le tolérer. J'ai déjà surpris ma petite Mila étendue dans un grand fauteuil, singeant les grâces indolentes de mademoiselle , et se donnant les airs de ne rien faire.

Bonne Nathalie ! dans votre sollicitude maternelle , vous aviez oublié le danger contre lequel vous-même vous veniez de me mettre en garde! Et vous-même nous fournissez un prétexte d'intimité et de confiance qui nous avait manqué jusqu'alors !

Le lendemain de cette conversation, je parlais à Wéra et l'exhortais à vaincre son apathie, à prendre plus de plaisir à ses devoirs.

— Ces deux petites sont gentilles , lui disais-je. Il ne faudrait qu'un peu plus de bonne volonté de votre part pour vous les attacher.

— Et à quoi bon? répondit-elle de sa voix douce et légèrement traînante. Nous autres parias de la société, nous autres pauvres filles déshéritées des joies et des affections de ce monde, nous devons nous garder de tout attachement; notre unique sauvegarde est justement cette indifférence et cette apathie que vous me reprochez. Si je me mettais à aimer ces petites , comme je le pourrais peut-être , surtout

iii LE HOiNË hv nom atros.

Mila , que sa belle-mère gâte moins que Marie , quelles en seraient les conséquences, croyez-vous ? La jalousie delear mère, selon toute probabilité; car madame votre cousine tient trop, et avec raison^ à l'affection de ses filles, pour m'en céder de bonne grâce la moindre parcelle. L'amour des enfants pour leur belle-mère est une trop précieuse exception à la règle générale pour vouloir le partager de bon gré avec une pauvre gouvernante. Si l'idée romanesque de gagner les cœurs de mes élèves pouvait entrer dans mon cerveau, je soulèverais jusqu'à la jalousie de leur bonne, et la taciturne miss Joyce elle-même romprait le silence pour me disputer mes droits à cette conquête! Et d'ailleurs serait-il raisonnable de s'attacher là où on est si peu sûre de rester? Madame votre cousine, je le sais, ne s'est chargée de moi que par respect pour la mémoire de sa mère. Je ne pense pas que je lui convienne , et dès qu'elle pourra se débarrasser de moi avec honneur et sans se donner l'apparence de l'ingratitude, elle le fera, j'en suis sûre.

Je voulus l'interrompre pour protester au nom de ma cousine, mais elle ne m'en laissa pas le temps.

— Vous êtes bon , fit-elle, et je compris en voyant des larmes briller à travers ses longs cils baissés, combien il était difiîciie de lui adresser des reproches ; vous êtes bon et généreux , et vous supposez que ce qui répugnerait k voire cœur compatissant serait également difficile à celui des autres. Votre cousine, en me procurant une place peutêtre plus lucrative que celle-ci, en me gratifiant de quelques dons que d'ailleurs je refuserais très-certainement, croirait avoir rempli toutes ses obligations envers pioi. Et elle aurait raison. Une année passée auprès d'une femme âgée, capricieuse et malade, bonne d'ailleurs et affectueuse, qui m'aimait et à laquelle je m'étais sincèrement attachée, ne vaut guère davantage, et je suis loin de prétendre à une reconnaissance éternelle pour de si minces services.

— Ces services, au dire de ma cousine elle-même, sont

ÎM WOtSE WC 9ÊBff MïïWÊSl. itt

plus grands qoe to«s se le iGl», H pt p» «m»

que Nathalie les apprtéde irwir<iB| pli» qve- mm» mcroyez. Elle tous sait, par e»f f h y «■ frf aîau #«■ ftiii dont TOtre modestie se tok a juaiii f^rs» 4e m«» «mk ter : c'est d'aToir, par tos CMkfeJk^ iiJk «v b tmÊàmtkt de son frère Constantin.

En prononçant ces dernien nMis. je b rqpnA»^ aux une attention presqne inqnséle«

— Constantin irons anrail'il pdriê 4e cette iniaflMit:? me demanda-t-elle en sonnant inenKat.

— Non, lui dis-je, et ceb m'élMUMc; «or d'^irdinainsr il n'était pas discret, et je le sonpçonuîs «ésM dlnf^««i^ b où il n'avait rien de trés-aTantafen a me racMil^Y.

— Cest possiMe, dit-^le en riant« Je ne m'eipUqne smi silence que parce qne les sermons qne je lai bûai» ne iat* talent pas sa Tanité. Mais ponr en ref enir a ma pervMUM:, toute jeune que je suis, M. le comte, j'ai paMé p^r de tristes expériences, et il faudrait que je foMe plu^ qoe crédule et plus qu'aTeofk, si ces expériâices ne m'avaient profité.

— Et ces expériences sont-elles trop triste» on trop intimes pour les confier à on ami? loi demandai-je. Et me serait-il permis de partager au moins %os peines, si je ne puis les alléger?

Elle me jeta un de ses regards, si doox et si brùbnts à b fois.

— Je m'en vais faire une exception à b règle que je me suis imposée, de ne jamais parier k des indifférents de ma personne ou de mes affaires , dit-elle en rougissant. Mon histoire, d'ailleurs, n'est ni longue ni singulière, je crois ; et pour ne pas l'allonger, je passerai sur les années fort peu intéressantes de mon enfance pour arriver à mon éducation qui se fit à l'Institut de Sainte-Catherine par un effet de la bienfaisance impériale. J'étais certainement une des plus pauvres de mes compagnes, quoiqu'en même temps

une de celles qui auraient pu le plus se glorifier de leur naissance. Dieu sait tout ce que cette indigence m'a fait dévorer d'humiliations et d'ennuis , pendant ce temps de l'enfance et de la jeunesse qu'on est convenu d'appeler l'époque la plus heureuse de l'existence ! Dieu sait les passcdroits que j'ai soufferts , et les peines que j'ai eues à obtenir les distinctions qu'on a cependant été forcé de m'accorder. L'amitié vint adoucir ces chagrins. Je me liai, dès mon entrée, avec une pensionnaire, malheureusement infiniment plus riche et bien supérieure à moi , sinon par la naissance, du moins par la position que ses parents occupaient dans le monde. Mais la jeunesse est désintéressée et communiste de sa nature, elle sait mal calculer les distances sociales ; et assise sur le même banc que mon amie, partageant ses travaux et l'aidant dans ses études, je me crus son égale. Aussi, quand, au sortir de l'Institut, ma chère Nadine, cette jumelle de mon âme, comme nous aimions à nous appeler, m'engagea à venir jouir de son luxe et de sa fortune, j'acceptai sans scrupule, et je crus, avec l'exagération de mon âge et de mon ignorance, que l'amitié me donnait droit à cette hospitalité. Je crus que nous passerions notre vie ensemble , comme mille fois nous nous l'étions promis. Je mis pourtant pour condition à mon entrée chez elle non-seulement l'assentiment, mais une invitation en règle de la part de ses parents. Cette invitation me fut faite, et même je fus conjurée de ne pas refusera leur fille l'avantage de ce qu'ils appelaient la supériorité de mon esprit et de ma raison. Ils me promettaient en revanche une affection et une protection paternelles avec toutes sortes d'assurances pour l'avenir. Et, en effet, pendant quelque temps tout fut couleur de rose. La mère de Nadine ne m'appelait jamais que sa seconde fille, me comblait de caresses, et insistait pour me parer des mêmes ornements que Nadine. Mais, hélas 1 quel devait être le résultat de ces protestations d'intérêt et de ces promesses dorées? Au

LE HOINB DU MONT ATHOS. Ii7

bout d'une année Nadine se maria, et bientôt on m'annonça que le jeune et amoureux mari ne voulait pas entendre parler d'un tiers entre sa femme et lui. Comme il était placé à l'étranger, Nadine dut le suivre et, malgré nos larmes et notre désespoir, il fallut nous séparer. Ma douleur, à moi, était contenue; la sienne était véhémente et ne trouvait de consolation, disait -elle, que dans l'idée que je resterais chez sa mère pour la remplacer auprès d'elle. A son retour nous devions nous réunir pour ne plus nous quitter, et sa mère éplorée fut témoin de toutes ces démonstrations , et me conjurait , elle aussi , de ne pas l'abandonner. J'eus la niaiserie de croire qu'en effet, moi, pauvre étrangère, je pourrais alléger quelque peu les peines de ce cœur maternel : aussi je fis tous mes efforts pour y parvenir...; mais à quoi bon suivre toutes les phases de ces déceptions? Un beau matin , sous prétexte d'un séjour prolongé à la campagne, on me donna mon congé comme à une femme de chambre, et tout fut dit.

— C'est une triste histoire, en effet, lui dis-je après un moment de silence en lui prenant la main. C'est en effet commencer la vie par de rudes tempêtes. J'aime à croire que cette épreuve n'a été qu'un nuage passager, qu'il a disparu comme un de ces orages d'été qui ne servent qu'à rafraîchir l'air, et à rendre le ciel d'autant plus bleu.

— Il ressemble plutôt à une gelée tardive qui tue les fleurs avant qu'elles aient porté leurs fruits, dit-elle tristement en retirant sa main de la mienne. Je corresponds encore avec Nadine , conlinua-t-elle , et nous nous reverrons probablement avec plaisir ; mais celte amitié, de mon côté si entière , cette affection de sœur, cette confiance et ces épanchcments, que sont-ils devenus? Croyez-vous que le cœur ne me saigne pas quand j'y pense , et que les larmes que je retiens sous ma paupière ne me brûlent pas le cœur? Non, non, M. le comte, je ne puis et ne veux plus m'ex-

poser à des souffrances pareilles ! Je ne suis ni assez indifférente ni assez calme pour les supporter sans douleur. A une existence aussi isolée, aussi décolorée que la mienne, laissons du moins, à défaut de jouissances plus vives, le triste privilège du repos. Laissons mon cœur dans sa coquille; il s'est habitué à cette étroite prison; gardons-nous de le leurrer par de décevantes espérances de liberté et de bonheur.

Et elle essuya de sa main blanche les perles qui, cette fois, s'échappaient à flot de ses paupières.

J'étais profondément touché. Il y avait, dans toutce récit, une simplicité et une dignité tristes qui m'allaient à l'âme; ni une accusation ni un reproche, mais la conviction intime d'une destinée irrémédiablement malheureuse et désolée.

— Changeons de sujet , me dit-elle après un instant où elle semblait occupée à calmer la vivacité de ses souvenirs. Je ne suis pas larmoyante de mon naturel et n'ai nulle envie de vous attrister de mes chagrins. Merci de votre intérêt et merci surtout de m'avoir prévenue des désirs de votre cousine. Je vais tâcher de lui complaire, et me mettre sérieusement à gagner mon salaire, mais ce ne sera que par le travail de mes mains et non en compromettant mes affections. Ne parlez pas de cette conversation à madame votre cousine, je vous en supplie. Je sais l'opinion qu'elle a des espèces de malheurs dont je vous ai entretenu. Si je ne me soucie pas beaucoup de la compassion du monde, je ne voudrais cependant pas encourir le ridicule. Promettez-moi donc de vous contenter du rôle de mon bon génie, dit-elle en me tendant gaiement la main , et permettez-moi de faire mes concessions à ma manière.

Quelques jours plus tard , Nathalie me remercia de son côté en me disant qu'elle reconnaissait mes bons oiBces. Elle me dit que Wéra s'occupait davantage des petites et montrait plus de patience et d'intérêt pour elles ; elle lui avait proposé même d'achever un interminable ouvrage de

tapisserie qui , depuis dix années , n'avançait guère et lui pesait sur. la conscience. Ce fut dans ce même petit salon vert , si clos et si confortaU», qui n'avait pour tout ornement que les deux beaux portraits de mes parents dont j'ai parlé plus haut , que cette grande œuvre devait s'accomplir. Les métiers furent convenablement placés , car ma cousine voulut partager cette laborieuse tâche, et je fus installé lecteur pendant que les deux dames travaillaient. Les premiers jours, les deux enfants entraient et sortaient; Marie s'établissait avec son ouvrage près du métier de sa mère et écoutait avec attention nos lectures*

— Comprends-tu ce que je lis, petite amie? lui demandaisje quelquefois, quand je la voyais poser son ouvrage sur ses genoux et fixer sur moi son regard profond et rêveur.

— Pas toutes les paroles, oncle Dmitri; mais je comprends le son de votre voix , répondait-elle.

Bientôt cependant des maîtres furent appelés de la ville, et, tout naturellement, les heures de la matinée furent destinées à leurs leçons. L'après-midi, Wéra donnait sa leçon de français, et elle avait soin d'imposer assez de tâches à ses écolières pour les occuper jusqu'au lendemain. La petite Marie était souvent indisposée et passait des jours et des semaines entières dans sa chambre. Dans ces occasions sa mère ne la quittait pas, et nous allions et venions près d'elle pour la soigner et la distraire. Ma cousine, qui était une femme active, et s'attendait parfaitement à l'administration de sa forlune, avait de longues conversations avec Delaville et d'interminables correspondances avec ses hommes d'affaires. Un grand procès surtout, dont dépendait une grande partie de la fortune que son mari lui avait laissée et qui après sa mort devait revenir à ses enfants, la tourmentait et la préoccupait beaucoup. Tout cela faisait que son métier restait pour la plupart du temps inoccupé. Nous étions loin de nous en plaindre, seulement Wéra me montrait quelquefois avec la pointe de son aiguille la place 2 13.

IM LE I0I5E DC MOirr ATHOS.

TÎde et souriait avec malice. Elle travaillait avec une dextérité de fée, cette charmante magicienne, et je ne pou^a'is me lasser de saivre ses doigts a^es passant et repassant l'aiguille dans les mailles du canevas ; je ne me lassais pas non plus d'admirer tous ses gestes gracieux, les trépignements de son pied mignon chaussé d'une pantoufle trop large, quand une distraction , dont die prétendait toujours que jVtais la cause , lui avait fait prendre une fausse nuance. Avec quel amour mes yeux s'arrêtaient sur cette joue pâle si classiquement arrondie qui semblait se colorer sous l'ardeur de mes regards! Combien j'admirais ces longs cils, projetant leur ombre sur la blancheur de cette peau si fraîche et si veloutée : et comme j'attendais avec impatience que de dessous ces paupières modestement baissées un regard vint glisser sur moi, un de ces regards si furtifs et si brillants qui me traversaient le cœur comme une flèche de feu ! Quelquefois un peloton de chenille roulait sur le tapis : j'étais à ses pieds pour le relever; nos mains se rencontraient, nos cheveux s'effleuraient, et le sang, comme un courant de lave, affluait vers mon cœur. Je me sentais pâlir, et un torrent de délices m'inondait depuis la racine de mos cheveux jusqu'à la plante de mes pieds. Elle, cependant, restait calme et souriante, et c'est à peine si une agitation lésière soulevait les plis de sa robe chastement croisée sur sa poitrine. Oh! quel bonheur d'aimer, même sans se l'avouer î quel bonheur d'espérer sans se rendre compte de ses espérances ! quel bonheur même de craindre î car tout est bonheur dans ce printemps du cœur, dans les premiers épanouissements de ses sensations ignorées! Pourquoi n'avoir pas joui plus longtemps de ces vagues et secrètes émotions, de ces douces jouissances, tantôt douces, tantôt amères? Pourquoi me suis-je hâté de soulever le voile qui me dérobait les mystères du sanctuaire de cet amour? Pourquoi avoir réduit à une mesure humaine les divines aspirations de mon âme? Pourquoi?... Oh ! Dieu , ce fut

près de ce métier, dans ce salon, devant les portraits de mes parents, sous l'égide de leur souvenir, que naquit cet amour pur. dans mon cœur âÊ moins, comme celui du premier homme quand sa compagne, animée par Dieu lui-même, lai apparat. £t cependant, dès lors déjà, le ver destructeur rongeait la. plante que je croyais immortelle; alors déjà la perle qui tremblait dans le calice de sa fleur, cette perle que je prenais pour une goutte de rosée céleste, se congelait en grêlon pour la brûler et la détruire. Je me suis souvent demandé plus tard comment ma cousine, si clairvoyante d'ordinaire, avait pu me laisser savourer ainsi, sans m'interrompre, le doux et enivrant poison de cet amour. Je ne puis m'expliquer cette imprévoyance que par les inquiétudes que lui causaient la santé languissante de la petite Marie et les soucis de ce procès qui absorbait toute son attention. Il faut encore ajouter que Wéra, pour me prouver sa docilité, était devenue plus attentive , plus diligente et plus empressée que jamais auprès de ses élèves. Elle me faisait honneur de ce changement, m'assurant que c'était mon amitié, l'intérêt que je lui témoignais , à elle, pauvre orpheline délaissée , qui avaient fondu les glaces de son indifférence et rendu ses devoirs plus légers et même agréables. Ces effusions , elle ne m'en faisait part que quand nous étions seuls réunis, sous prétexte de sa tapisserie, dans notre cher petit salon. Là seulement elle se permettait de déployer toutes les grâces de son intimité, tous les charmes variés de son esprit, toutes les séductions de cette beauté qu'elle savait si bien dérober aux indifférents. Devant le reste du monde, elle redoublait de modestie et de retenue ; son air, empreint dans nos tête-à-tete d'une si vive et expansive cordialité, parfois même d'une si douce et timide tendresse , devenait tellement froid, tellement indifférent que j'en étais souvent piqué et que je lui en faisais des reproches. Elle y répondait tantôt par des plaisanteries , plus souvent par une mélancolique tristesse.

— Gardons le secret de notre amitié, me disaitrelle (car nous en étions déjà à l*amitié, cette gaze diaphane dont l*amour se drape si volontimiB , quand ma bonne cousine nous croyait à peine en relation de bonnes connaissances). Si nous le dévoilons trop tôt, ajoutait- elle, on pourrait me disputer cette faible partie de vos affections. Or, j*y tiens trop pour la risquer. D'ailleurs, j'aime ce mystère, j'aime ce contraste du froid du dehors avec la chaleur du dedans. Je l'aime, comme j'aime à voir les jQocons de neige tourbillonner et frapper contre les vitres , s'efforçant en vain de pénétrer dans notre petit réduit si clos et si chaud , et qui me parait , à moi , un échantillon du paradis sur la terre.

Cependant, au moment où cette amitié tournait , de mon côté du moins, en passion, le hasard lui-même en sembla favoriser les progrès. Ce procès dont, comme je l'ai déjà dit, dépendait, en grande partie, la fortune de ma cousine, touchait à sa fin , et , un beau matin , Nathalie reçut la nouvelle que pour le terminer en sa faveur il lui fallait se rendre, dans le moindre délai possible, à Twer, la ville du Gouvernement où se trouvait la propriété en litige. Je lui donnai Delaville pour l'accompagner et la conseiller. Elle devait ne rester que huit jours, son absence dura près d'un mois. Un mois ! un siècle ou un instant!

— Cette nécessité de m'en aller et de vous laisser ainsi seul avec des enfants et une jeune fille me gêne infiniment, dit-elle d'un air soucieux. Il n'y a que la retenue vraiment exemplaire de Wéra qui me rassure un peu. Et cependant cette retenue même me paraît presque exagérée. Je ne sais qu'en dire et je ne puis vous cacher que je suis inquiète.

— Et de quoi, chère Nathalie? Quel malheur ou quelle imprudence avez-vous à redouter de ma part? A moins que vous ne me supposiez capable de profiter de votre absence pour enlever la rigide miss Joyce , je ne sais trop ce qui pourrnil m'arrivcr de fâcheux.

— Et Wéra ? dit-elle en me jetant un regard pénétrant. Lâche et misérable cœur ! pourquoi n'avoir pas confié à

cette excellente amie toutes les secrètes émotions qui s'élevaient en toi au nom seul de l'enchanteresse? Pourquoi avoir dissimulé et conservé intact dans tes entrailles le feu qui les dévorait? Pauvre et aveugle cœur qui n'osait même pas s'avouer à lui-même tout ce qu'il ressentait ; qui redoutait toute secousse, tout réveil , voulant savourer en silence les rêves de son bonheur!

Ma réponse fut évasive.

— Vous connaissez mes idées sur le mariage, chère amie, pour les avoir longtemps combattues en vain ; elles ne sont ni changées ni modifiées depuis. Croyez-vous que Wéra puisse les satisfaire et réaliser l'idéal que je me suis fait? lui dis-je.

£1 ce fut avec inquiétude que j'attendis sa réponse.

— Wéra est une énigme que je ne me charge pas de deviner, dit-elle sérieusement. Seulement je dois vous prévenir que le monde de Pélersbourg prétendait, et cela d'un commun accord , que Wéra était engagée avec Constantin. J'ai même écrit à celui-ci pour savoir à quoi m'en tenir sur ce bruit.

— Et sa réponse? demandai-je en affectant de tisonner le feu près duquel nous étions assis , afin de cacher mon émotion.

— Il m'a assuré, sur son honneur, que ces bruits étaient faux, c Wéra serait digne d'un trône » , disait-il, < et moi je n'ai qu'une chaumière à lui offrir. » Ces mots se trouvaient entre deux de ces plaisanteries assez banales dont mon frère aime à farcir ses lettres; je ne puis démêler si ce n'était qu'une raillerie, ou bien s'il fallait les prendre au sérieux.

Je sentis mon cœur défaillir à ces paroles , et la conviction que Wéra était cette personne qui, tout en l'aimant, ne voulait pas partager sa misère, s'empara de mon cerveau.

Pour détourner l'attention de Nathalie , je jetai une bûche sur le feu et fis jaillir de la cheminée un torrent d'étincelles.

— Plaisanterie ou non, dis-je, Constantin est si peu discret quand il s'agit de ses conquêtes^ que nous pouvons, je pense, admettre hardiment que s'il avait seulement tenté celle de Wéra, il se serait vanté de l'avoir achevée.

— Je le pense aussi, dit-elle; et quant à Constantin, je suis d'autant plus tranquille que chez lui aucun amour encore n'a résisté à l'absence. Ce n'est que pour vous que je suis inquiète, et vous me feriez vraiment plaisir, mon cher Dmitri, si vous passiez la semaine de mon absence, autant que possible, hors de chez vous; surtout si vous évitiez vos téte^-tète avec Wéra. Ils ne sont pas tout à fait convenables, et le seront encore moins quand je n'y serai pas. Et tenez, cher ami, maintenant que j'y pense, ne pourriez-vous pas m'accompagner, vous , au lieu de Delaville ? Delaville garderait parfaitement la maison , et de cette manière tous mes scrupules seraient levés.

— Vous me faites beaucoup d'honneur en me préférant ainsi à Delaville, lui dis-je en riant; et surtout vous faites beaucoup d'honneur à Delaville en lui accordant plus de confiance qu'à moi; mais franchement , malgré toute mon envie de vous être agréable, c'est un sacrifice que je ne puis vous accorder , chère cousine. Je ne le puis même dans votre propre intérêt; car je ne m'entends pas plus en affaires qu'Azor, continuai-je en caressant la grosse tète de ce bon chien appuyée dans ce moment sur mes genoux; et je crois que ce fidèle animal vous serait même plus utile que votre fainéant de cousin.

— Eh bien donc, à la garde de Dieu! dit-elle en poussant un grand soupir. Ce voyage ne peut être remis; car il s'agit bien moins de mes intérêts que de ceux de ces deux petites orphelines. Ainsi, n'en parlons plus; soyez sage et soignez

*\ petite Marie au moins. Vous ne savez pas quels tré-

sors de tendresse renferme le cœur de cet enfant ; vous ne savez pas , Dmitri , quelle fleur charmante cette plante si délicate recèle sous son feuillage.

— Je soignerai ma petite Marie comme si j*ëtais son grand-papa et non son oncle, dis-je en baisant tendrement la main de Nathalie. Et, à votre retour, vous serez étonnée d^ ses progrès et de ma sagesse.

C'était ainsi que j'éludai toute promesse â ma cousine. Je résolus même, après l'avoir conduite jusqu'à la ville, de suivre en partie ses conseils et restai chez mon chef jusqu'au soir. Mais que ces heures d'absence me parurent longues et avec quelle joie impétueuse je rentrai chez moi ! Quel bonheur m'inonda à l'accueil gracieux que je reçus, et avec quel sentiment de sécurité je pris de nouveau, le lendemain, possession de ma place près du métier, assuré que j'étais que nul ne viendrait rompre ces heures d'émotions enivrantes.

Mais à quoi bon prolonger le récit de toutes ces puérilités du cœur? Suivre ces premiers pas de l'amour, ce serait vouloir raconter un à un toutes les fantaisies et tous les propojs de l'enfance, à laquelle il ressemble tant par son imprévoyance et son égoïsme. Ce sont ces puérilités cependant, comme les jeux de cet âge heureux et insouciant, qui en forment l'essence , et sans elles il perdrait la fraîche couronne qui sert à le parer. Il est inutile de dire que mes résolutions ne tinrent pas contre un soupir de regret ou un regard de reconnaissance de la part de Wéra , et pendant tout ce mois de vertige , c'est à peine si je trouvai le loisir de visiter une seule fois mon excellent père Hilarion.

Je ne sais quelle gène régnait depuis quelque temps entre moi et le saint vieillard. Il avait été enchanté de l'arrivée de ma cousine ; pour lui faire accueil, à elle et à ses filles, il avait retrouvé toute son aménité et sa bienveillante bonhomie d'autrefois. Il comblait surtout la petite Marie de oaresses et d'attentions. Il la surnomma dès sa première ren-

156 LE UOim DU MONT ATHOS.

contre sa petite germandrée ^ , lui demanda son amitié et l'engagea à venir le voir le plus souvent possible. Marie partagea cette sympathie et ma cousine encouragea de son mieux cette affection si subite et si singulière. Quand le temps et la santé de Marie le permettaient, sa mère la menait elle-même dans la cellule de l'ascète, ou l'y envoyait quelquefois seule avec sa bonne. C'est ainsi que le père Hilarion devint le guide spirituel de cette jeune âme si pure et si naturellement pieuse, et y eussé-je pris garde, j'aurais reconnu dans l'esprit et le cœur de cette enfant les traces de cette influence qui m'aurait dû être si connue! Mais dans ce temps , hélas ! j'avais des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Dans les commencements, je la menais souvent moi-même au couvent, et c'était grande fête les jours où j'arrivais ainsi accompagné. La dernière fois, avant cette indisposition qui la retint captive dans sa chambre, nous y allâmes avec Wéra. Je remarquai de suite que Wéra avait déplu à mon excellent pasteur. Il ne fit aucune observation sur son compte, la nommant seulement l'Aveugle, à cause de ses yeux constamment baissés. Cette espèce de refroidissement entre moi et mon vénérable ami fut le seul chagrin qui me pesât pendant celle courte époque d'ivresse ; encore n'était-il pas assez vif pour Tempoisonner. Je sentais trop bien qu'il ne tenait qu'à moi de le faire disparaître, et, dans mon coupable égoïsme, je remettais de jour en jour une explication avec le père, me disant toujours que j'en avais tout le temps. Que me faisaient alors à moi les souffrances de ce second père, de cet ami si constant et si dévoué dont j'étais, je le savais bien, l'unique affection sur la terre. Oh î funeste égoïsme d'un amour dont le Seigneur n'est pas l'objet! Implacable égoïsme

• En russe, comme en anglais et en allemand, celle pelite flcar bieoe s'nppellc : AV m'oubliez pns, phrase donl le génie de la langue a penus tic faire un seul luut : Aesaboudka.

qui craint de perdre un instant de ses jouissances , parce qu*il pressent que ces jouissances sont aussi fugitives que cet amour lui-même , que cet amour qui ne sait que s'aimer soi-même, prévoyant , sans se l'avouer, combien sa durée sera courte. 0 grandeur de l'amour divin comparé à ce reflet passager de sa puissance! 0 magnanimité, générosité de cet amour qui sait souffrir, qui sait mourir et qui sait surtout attendre et se résigner !

Enfin l'avant-veille de Noël , un exprès de Nathalie nous annonça que son procès était gagné et qu'elle serait de retour pour le lendemain. A cette nouvelle, nous nous regardâmes, Wéra et moi, et nous dîmes l'un et l'autre en soupirant : Déjà !

Marie s'était remise et nous avions passé la soirée ensemble. Wéra était gaie et jouait à cache-cache avec Mila. Marie, à demi couchée dans un fauteuil, souriait à leurs jeux, et me demandait si je croyais qu'elle serait jamais assez forte pour s'y joindre.

— Sans doute, petite amie, lui dis-je; attends seulement le printemps.

Wéra sortit pour ordonner quelque chose , Mila vint se jeter dans mes bras.

— J'aime bien Wéra, mé dit-elle ; elle est aimable maintenant, et elle me dit qu'elle m'aime bien aussi.

— Et toi , petite amie , demandai-je à Marie, n'aimes-tu pas aussi Wéra ? Elle te soigne avec tant de zèle depuis le départ de ta mère, n'est-ce pas?

Elle leva sur moi ses grands yeux d'un bleu si tendre.

— Wéra n'a pas besoin de mon amitié , dit-elle tristement. Elle en a d'autres pour l'aimer. C'est pour vous plaire qu'elle me soigne si bien, oncle Dmitri. Je le sais bien et je ne lui en veux pas pour cela.

El, baissant la téie, elle impcoas^ ha baiser sur ma main. Au même instant» Wéra entra et emmena les deux petites pour les remettre entre les mains de lenr bonne.

Le lendemain, je me levai oppressé. C'était le dernier jour de nol^ solitude, et celte idée me chagrinait. Après le déjeuner, j'entrai dajas le petit salon vert et j'y trouvai Wén qui arrangeait son n^élier. Nous avions préparé un arbre de Noël chargé de petites bougies et de bonbons , à la mode allemande, qui, depuis quelque temps, s'était fort propagée en Russie. Pour terminer les apprêts de cette petite fête, il fallait renoncer à nos heures de téte-à-téte.

— Adieu , mon c^er métier , dit-elle en ramassant ses pelotons et en serrant ses ciseaux et ses aiguilles. Voilà les fêles de Noël qui arrivent, et Bie^ sail, quand nous pourrons reprendre nos heureii^çs matinées. Savez-vous, Di)aitrL(car depuis longtemps les mots de monsieur et de mademoiselle élnieat bannis entre nous), savez-vo«$ qm j'ai toujours une peur affreuse quand je suis obligée d^interrpmpre, ne ftttrce que pour un jour, quelque habitude qui m'est devenue chère? Oiseau de passage dans ce monde, sans oidet sans abri , chaque changement m^'effraye. Une seule feuille de ma braacbe détachée, et il me semble que tout mon arbre va s'écrouler.

Quelle fut ma réponse? Vaveu brûlant de m^n amour, la prière d^accepter de moi l'abri qui lui manquait, d^ porter mon nom et de partager ma fortune.

Elle tremblait en s'appuyant sur n^on épaule; une lamie s'échappa de ses longs cils et coula silencieusement sur sa JQUo pâle et froide. Mes lèvres ardentes la burent, cette larme précieuse, et une teinte comme celle de l'auirorc vint colorer son beau visage.

— Et c'est sincèrement, c'est sérieusement, c'est après miijre réflexion , naurmura-t-eUe , que vous me proposez votre main? que vous voulez élever jusqu'à vous la pauvre orpheline et assurer son bonheur?

LE MOixE DU aoirr inos. 199

fe là pressai contre mon cttUr atee ime cudlatioB pa^ sionnée.

— Devant Ken, je le jure de Teillcr sur toi, de préférer ton bonheur an ntiîen et de ne recoler devant ancnn sacri-» fice pour te Rassurer. Par les âmes de râes parents, dis-je en me tournant vers leurs portraits et comme pour la leur présenter, je te fais ce serment, et que ces âmes me reponssent dans leur irritation si jamais j'étais capable d'y manquer.

Après nous être remis de ces premiéreis émotions, die me (lit avec une charmante petite mine de douce ironie :

— Et votre cousine qui va arriver pour le dîner! Dieu, quel 'sermon!.^. Je ne veux rien de clandestin , mon ami , dit-elle en reprenant son air sérieux; mais ne pariez pas tout de suite à Nathalie de notre engagement. Laisseï-moi une nuit pour me recueillir.

— A condition que le pronom vous sera banni désormais de tes lèvres , ma charmante fiancée, lui dis-je en portant sur ces lèvres humides ce premier baiser d'amour dont aucun autre n'approche.

Nathalie arriva effectivement pour le diner, et dans les premiers moments de joie , de confusion , de questions et de réponses, nous pûmes facilement dérober notre secret à tous les soupçons.

L'arbre préparé pour les enfants était magnifique ; les cadeaux et les surprises réussirent parfaitement, tin petit portefeuille, que je donnai, entre autres bagatelles, à Marie, fut mis à part par elle comme étant ce qu'elle avait le plus désiré , et une bourse faite par Wéra fut serrée sur mon coeur, comme son premier travail fait à mon intention. Cette bourse, je la possède encore, et en côhtemplant ses mailles jaunies par le temps, je me demande de quelles pensées elle avait accompagné cet ouvrage? Je me demande si, déjà alors , elle attachait à chacune de ces mailles une intention de duplicité et de trahison? 0 Wéra, Wéra! si

t» IL SOCCC DC fl05T ATHOS.

à b douMif heure ta a^ais sa être franche! Si ^jLy Ktiit roîse de tontes mes espérances j'avais pu «^«ierutr Uym iaty inUele dans mon cœar ! Si j a^ais pu \k punntr près de celle de ma mère, et, en travaillant à ton fe^HLÂif «r . o«UKr qoe je t'aTais saerifié le mien !

ht scii. i^r^t:^ qoe l'arbre fat suffisamment admiré et entîftfeaieAt dêpoaiUê, après <|oe les enfants se furent retirés, K«» inws rêonuMS tranquillement autour de la table de tk'f . 1 bquelle Wêra présidait toujours. Une douce satisfac- Lo« n^^Biit sur sa fipire, mêlée à un pu(^que embarras qai La rvadait cent fois plus attrayante encore. Malgré cet emt^&rncs , elle semblait prendre possession de cette place de ■Làitn^sse de maison qui devait bientôt lui appartenir. Elle me jeuit des refards affeetueux à la dérobée, et me souriait a^«ïic une malicieuse tendresse. Moi, j'étais ivre de bonheur, et ne pouvais me lasser de la contempler dans ce nouveau n>le qui lui allait si bien , et dont elle avait si habilement s^i ks plus délicates nuances. Ma cousine nous observait cependant d'un air qui devenait de plus en plus soucieux. Enfin elle tira une lettre de sa poche :

— Voici la réponse de Constantin à une lettre que je lui ai écrite de Tvkcr, dit-elle en fixant Wéra. N'ètes-vous pas curieuse d en connaître le contenu?

Qu y avai:-il de si extraordinaire dans ces paroles? Étaitce le ton dont elles étaient prononcées, ou le regard presque sé\èro qui les accompagnait? Ou plutôt n'était-ce pas loi, ange giirdien de mon enfance , qui , mû par les prières de ma mère, m'envo\ais un dernier avertissement avant dedéplo} er tes ailes pour me quitter ? Je tournai mes yeux avec angoisse sur W'éra ; car la même conviction qui avait tra- \ersé mon cerveau, la veille du départ de ma cousine, lorsque pour la première fois elle avait parlé des rapports de Constantin avec W'éra, vint de nouveau troubler mon esprit. Le regard de Wéra était baissé, comme d'habitude, et aucune émotion n'altérait la calme sérénité de son profil.

— Curieuse n'est pas le mot, madame, dit-elle de sa voix douce et voilée. Tout ce qui concerne M. Constantin m'intéresse comme si j'avais l'honneur d'être sa sœur. J'ai trop longtemps joui des bienfaits de sa mère, et cette mère a été trop bonne pour moi , pour que je puisse jamais devenir indifférente au sort de son fils. Je lui dois une trop profonde reconnaissance pour les égards avec lesquels il m'a toujours traitée, pour n'être que curieuse de ce qui le concerne, quand même ce ne serait pas à lui , indirectement du moins, que je dois le bonheur dont je jouis dans ce moment.

Ces dernières paroles me furent adressées par un regard furtifjSi plein de tendresse, accompagné d'un de ses sourires empreints d'une admirable finesse. Toutes mes anxiétés se dissipèrent comme les vapeurs de la nuit au lever du soleil, et, pour le moment du moins , je repris ma sécurité. Je dis pour le moment, car, comme le souvenir d'un mauvais rêve, la conviction de quelques rapports mystérieux revenait chaque fois que le nom de Constantin se reproduisait dans le cours de la conversation.

Le lendemain j'eus hâte de me rendre chez ma cousine pour lui faire part en peu de mots de mon engagement avec Wéra.

Après m'avoir écouté et fait mille objections :

— C'est donc irrévocable, mon cher Dmitri, me dit-elle, et vous êtes décidé à consommer cette folie sans qu'aucun conseil puisse vous en détourner.

— Irrévocable, chère cousine, comme la parole de tout honnête homme doit l'être. Or, moi, j'ai donné plus qu'une parole, j'ai fait un serment par-devant les mânes de mes parents; jugez si jamais je puis le rompre!

— Et vous êtes vraiment et sincèrement persuadé que Wéra vous aime de tout son cœur, et qu'aucun sentiment intéressé ni ambitieux ne la dirige? Rappelez-vous, mon pauvre ami, et elle appuya avec affectation sur ce mot de pauvre, que vous êtes un des plus riches partis de la Russie,

*f± LE Kt!ll BT K9T ITMS.

^ 74(i:vf»7*Y>r«B^ ^ b fktssïp q«e toates Ifs mères et toales ♦-? iil>r«w ft rp»ifc te flv ktvt pUcns , tous fadsaient lors of ^iCTf >f«i«r fe rfS«r^l4«r^ To«s n^avez point oublié rriiEàiifx Wiis> »{«< iBtifw»,^ an^ imni pauvre mari, de ces ffiHiMf^^T^: ^ ffrf^iait sMèfz q«e de tontes ees jeunes iil»f^R ÀrBa^»f9« akf^îlB'eaestpasiuieqiiin'eàtétéun Tihr^ 7i;c> rra^'fmlik q«e «vile que vous venez de choisir.

— AT 7»?è«i 6e r»r d« mcsde, je inavoué ; nais au mien, urtt, rf^irwiif^ i^w^ «se oertaine àpretê. Ccst précisément "3»LjiF.'9r*f ôf W^fra . les linmîlîatîoiis qn^elle a subies , la TTSiiniiTïnL « h f«roe morale avec lesquelles elle les a sncf^ct^. qià |«i {«t d'alKinl f:a^ mon estime. Il est nrf . TLt (^?c>à»e , qn'nne position aussi subordonnée et restée prf'n^ïr^. ^nle à des dons aussi remarquables, ne *;ié>>if&i èf ramfrme et de Pinéfalité dans le caractère. lif <»;9 <<4 di^n et fmae, sans aucune des susceptibilités j^v\^vf!k> «a p^arrùt s'attendre et qn^on excuserait encore *r>«t !rn k< iTYHivant dèsasràibles. Avouez que c'est là une rrif-B^t 5tr<prsi tA de cceor fort peu commune. Soyez donc /TvTf i^ 7^ rnr!Sfi:« pâ5 à votre partialité pour moi d'éf^r:* ^.:^ jWfmtTBl, D'ailleurs pouvez-vous reprochera ,- .;: ;:\r.:- làl-v- un >tiil mouvoment de coquellcrie ? L'afez- ^ : ,:> \ . :' ■::>:■ >^îik fois m^inquer à la retenue la plus stricte, .- \? ^:».i:^î:r Is plus scrupuleuse? Pouvez-vous Faccaser vît i5 r»îïîir^ ,*.flref^t.^tion , même du désir naturel à toalc j- iir.v îîl:t df pbàre ou d'attirer?

— Non vvrtos . mon cousin , par malheur , permetleznK*i do ît^ ^iîre : car si j'avais aperçu le moindre indice d'nne .ntention de sa part, cet événement ne serait pas arrivé. Kilo a |urfaitoment su endormir jna vigilance, et ma malentontroMse absente a fait le n^teî Vous direz ce que vous >oudn*7, cher Dmîtrî: mais jamais je ne me consolerai de l'avoir amenêt* dans votrt* maison. Car, voyez-^ous, j\ni beau tiïirt», malgré K^ protestations de mon frère, je ne puis 1 hasser 1 idée qu'il y a dans tout cela un dessous de cartes

que nous tie connaissons pdâ. Les mois qti*eile a paSéés àOus le même toit avec Constantin, et dont elle détourne si adrof^ tement la conversation, ne me semblent pas bien expliqués.

Je ne voulais pas lui avouer que pour moi aussi ces mois étaient une angoisse continuelle, et que j'aurais donné des années de mon existence pour les eiTacer du passé de ma fiancée.

— Vous croyez donc votre frère bien irrésistible, dis-je amèrement, et vous n'accordez à' votre irithe cousin que le prestige de sa fortune et de sa position pôUr gagner les cœurs? C'est être par trop sévère à mon égard, et mon amour-propre pourrait se blesser à juste titre de voir mes qualités personnelles toujours suboirdonnêes à ma richesse et à mon rang dans le monde. Vous ne réfléchissez pas, ina chère cousine, que, quel que fût mon choit, ces objections resteraient les mêmes. Il faudrait, pour vous contenter, le circonscrire dans le cercle des riches héritières, et encore faudrait-il que ces héritières eussent une naissance égale à la mienne. Et quand même je consentirais à me restreindre à d'aussi étroites limites, le tnonde que vous vous donnez tant de peine à représenter pourrait venir m'adrésser les mêmes reproches et les mêmes soupçons dont vous accablei; la pauvre Wéra. Vous qui m'avez si souvent prêché plus d'indulgence pour votre sexe, pourquoi vouloir maintenant chercher avec tant d'obstination, je dirais même, si je ne craignais de vous blesser, avec tant de partialité, les défauts de celle à laquelle j'ai eu le malheU^, à vos yeux, de m'attacher? Vraiment, chère Nathalie, si je ne vous âavais bonàe et excellente, si je n'étais persuadé que tout ce que vous dites n'est qu'une hoùvelle preuve dé votre affection pour moi , je pourrais me sentir offensé et humilié de ces scrupules et de ces doutes. Je pourrais vous répondre enfin que c'est moi et non un autre qui se marie, et (Jué je me crois d'ége et de raison à savoir ce que je fais et à me passer d'une tutelle.

— Vous avez raison, mon cher cousin, et, comme vous dites, ma sincère affection pour vous est ma seule excuse. N'en parlons donc plus. Acceptez mes félicitations et mes vœux sincères pour que mes craintes ne soient que des illusions de mon amitié. Une grâce seulement. Permettezmoi d'avoir seule un moment d'entretien avec Wéra. Ce moment passé, vous pouvez compter que je ne verrai plus en elle que la fiancée de mon cousin et de mon meilleur ami.

Je baisai les mains de cette femme si prudente, si réfléchie et pourtant si pleine de bonté et de cœur, et m'empressai de rejoindre Wéra afin de la lui envoyer.

Elle se montra plus inquiète et plus embarrassée de cet entretien que je ne trouvais raisonnable qu'elle le fût.

— On dirait, à te voir si émue, que tu as quelque grand secret à lui confier ou à lui cacher, lui dis-je en la conduisant jusqu'à la porte de Nathalie.

— Je sais qu'elle va désapprouver ton engagement, me dit-elle en se serrant contre moi , elle a pour cela plus de raisons que tu ne penses l Elle va donc user de toutes ses ressources pour m'effrayer et me faire rompre avec toi.

— Que tu es enfant ! lui dis-je en la baisant au front, et comme tu méconnais mon excellente cousine ! Elle sait que notre engagement est irrévocable et ne songe pas à le rompre. Ce sera sans doute pour te prêcher un peu sur tes nouveaux devoirs qu'elle désire t'entretenir.

— Et moi qui déteste les sermons l dit-elle en frissonnant et en reculant.

— Ce sera le dernier, je te le promets, lui dis-je. Voyons, ma bien-aimée, cessons ces enfantillages, et, par amour pour moi, écoute avec patience ce que Nathalie va te dire.

En prononçant ces mots, j'ouvris la porte et la poussai doucement dans l'appartement de ma cousine.

Après une bonne demi-heure , Wéra vint me retrouver au salon ; elle était plus pâle encore que d'ordinaire et ses lèvres étaient tremblantes et décolorées.

— C'était plus qu'un sermon ; c'était une confession en règle que ta bonne cousine m'a fait subir. Tai cru que nous n'en finirions jamais. Du reste, je ne l'en aime que davantage, cette chère Nathalie, car ces grands scrupules et cet examen de conscience me prouvent toute la vivacité de l'amitié qu'elle te porte. Hélas ! mon ami, me dit-elle avec un triste sourire, elle ne sera pas seule à chercher de l'intérêt dans mon affection pour toi ; d'autres après elle m'envieront mon bonheur et m'accuseront de t'avoir subjugué par la coquetterie et l'intrigue. Mais elle sera peutêtre la seule qui me dira franchement sa façon de penser et qui pourra revenir de son opinion. Heureusement j'ai un profond mépris pour ce monde qui m'a fait si cruellement souffrir, et qui dispense ses jugements avec tant d'arbitraire et d'injustice que, ni son blâme, ni son approbation ne pourront en rien influencer mes actions et ma conduite. Mais toi, mon futur maître et seigneur, pourras-tu également affronter sans sourciller les plaisanteries et les sajcasmes dont ce monde va t'accabler?

Un des grands charmes de Wéra était dans les modulations qu'elle savait imprimer à sa voix. Tantôt plaintives, tantôt mordantes, soit chantantes comme une flûte, munnurant^s comme l'onde, ou graves et sonores comme les sons lointain<$ d'un orgue, ses modulations étaient toujours justi^s, et savaient toujours faire vibrer à propos chaque corde partiealiére du cœur. Elles prétaieut par leur variété mélodieuse quelque chose de piquant et d'original â se^ plus simples expressions, et leur ôtaient ce qui aurait pu paraîtra; affecté ov bmal chez toute autre. Ce fut le t^s maintenant : je ne mis |ilos ce que je lui répondis, je sais f»eulement que qaand nous entrâmes dans la Mlle é manger pour nous ■lettre i déjeuner, ses lèpres étaient rouges comme le corail ci loale trace d'inquiétude et d'effroi avait dîi»paru.

Pewfaol cet heareox déjeuner, j'annonçai â f/iO^ no$ cooim k grand éréneMeot qui venait de s'aeeomplir. Delà-

ville en fut tellement stupéfié qu'il ne svt même pas tnrayer un proverbe pour la circonstance. Il regardait lout à tour Wéra et moi comme s'il ne pouvait en croire ses oreilles. Mila sautait autour de nous, nous embrassant à tour de rôle et demandant.à Wéra des bonbons pour fêter ce grand jour. Marié lui tendit la main sans parler ; ensuite, se penchant vers moi, elle me dit :

— Je vous disais bien , oncle Dmitri, que Wéra n'avait besoin de Tamitié de personne. Je savais bien qu'elle avait la vôtre.

— Elle aura besoin de celle de la petite Marie, lui dis-je; Car Marie est la petite amie de son futur mari et une bonne femme doit aimer les amis de son mari.

— Marie ne sera pas longtemps la petite amie de l'oncle Dmitri, dit-elle d'une voix basse et pleine de larmes. On n'aime pas la petite Marie, on lui préfère Mila. On a raison, la petite Marie est faible et languissante , Mila est gaie et folâtre. La petite Marie est sincère et clairvoyante, sa sœur est insouciante et sait distraire et amuser. On n'aimera jamais la pauvre petite Marie. C'est égal, oncle Dmitri , on aura beau faire-, la petite Marie vous aimera toujours, et sans cesse elle priera sa sainte patronne de veiller sur vous et sur les personnes que vous aimez.

— La petite Marie est une méchante enfant , et pour la punir, nous allons la gâter encore plus qu'elle n'est gâtée déjà, dis-je en lui donnant distraitement un baiser sur le front.

Elle rougit et alla se jeter dans les bras de sa mère qui l'emmena, je ne sais sous quel prétexte.

Encore un nouvel avertissement ! Car le cœur pur de cette candide enfant se fermait instinctivement à tout ce qui n'était pas sincère et droit comme lui-même.

Les mille détails de joie et d'ivresse qui suivirent cette petite scène l'effacèrent bientôt de ma mémoire. Ce fut plus tard seulement que je me la rappelai. Ce fut trop tard;

tous les indices qui auraient du me réveiller revinrent à ma mémoire pour me faire honte de mon infatuation et de mon aveuglement.

Je voulais aller le jour même au couvent pour demander au père Hilarion de bénir mon choix et de révoquer Topinion défavorable qu*il avait, lui aussi, formée de Wéra. Elle m*en empêcha.

— Cette journée appartient aux vivants ; elle appartient à la Joie et à Tespérance. Pourquoi Tattrister par une visite aux morts? J*ai peur de ton pore spirituel, dit-elle en frissonnant. Il me fait Teffct d'un cadavre qu'on aurait oublié d'enterrer. Je t'en prie, ne me force pas de le choisir pour confesseur. J'aime bien mieux le bon vieux prêtre de la paroisse qui a été le confident des charités de ta mère, et qui deviendra , j'espère, aussi le mien... quand j'aurai de quoi Caire d/es charités, ajouta-t-elle en riant. Pour le moment ^ et en disant cela elle secouait gaiement une petite bourse où se trouvaient quelques pièces de menue monnaie , je crois que la plus pauvre de tes vassales est plus richi» que sa future suzeraine.

Pouvais-je refuser quoi que ce fût à cette sirène? Je restai donc près d'elle et remis au lendemain ma visite au couvent.

En entrant dans l'étroite cellule du père Hilarion, je le trouvai en prière devant l'ouverture grillée qui donnait sur le sanctuaire ^ de l'église. Une lampe perpétuelle qu'avait fondée ma mère brillait devant une image de la sainte Vierge. Cette lampe suspendue au-dessus de l'ouverture éclaifaii de son reflet sépulcral les traits du vénérable vieil-

* L*aulel des égllfci grecque! orientale! est enfermé derrière un eano- Uiaire.

f68 LE MOINE DU MONT ATHOS.

lard. Je venais du dehors où brillait un resplendissant soleil , rehaussé encore par une neige éblouissante que ses rayons parsemaient comme d'un réseau de diamants, et Tobscurité de cette prison, la figure pâle et amaigrie de son habitant, me frappèrent comme si, en effet, selon l'expression de Wéra , j'étais entré dans un sépulcre et me trouvais en face d'un cadavre. Le contraste entre cette existence ascétique, entre les pénitences et les sacrifices de tous genres que s'imposait ce juste entre les justes, et l'exubérance de joie, de délices, de bonheur qui m'inondaient, me frappa douloureusement. Un air hagard et tourmenté avait remplacé l'expression toujours si calme de cette belle physionomie, et ce changement me saisit au cœur comme un remords. Il se releva péniblement à mon approche et,.s'aidant de mon bras pour se traîner vers son lit, il se coucha en retenant ma main dans la sienne.

— Il y a longtemps que tu n'es venu, mon enfant, me ditil. Voilà les saintes fêtes de Noël qui passent, sans que tu aies songé à venir te recueillir, ne fût-ce que pour quelques heures, dans la maison de ta mère. C'était pourtant une bonne habitude que tu avais de te confesser et de communier pendant le carême de l'Avent. C'était une bonne habitude que celle de te joindre, avec un cœur allégé du fardeau de tes péchés, aux chants de l'Église qui annoncent l'arrivée du Seigneur et la paix aux hommes de bonne volonté qui se sont préparés à le recevoir. Il est fâcheux que tu y aies manqué.

— Mon père, lui dis-je en éludant ses reproches, moi aussi je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Dieu a entendu le vœu le plus cher de votre cœur, je viens de me choisir une compagne.

— Une compagne î murmura-t-il comme en se parlant à lui-même. Celle que sa mère lui aurait choisie est encore trop jeune, et il est trop impatient pour attendre î L'épouse immortelle de l'homme régénéré est la sagesse divine, dil-ii

LE MOINE DU MONT ATfilOS. IC9

à haute voix en se retournant vers moi. Les filles ^ de cette sagesse sont la Foi, la Cbarité et TEspérance. A elles seules devrait appartenir le droit de guider le choix d'un cœur comme le tien.

— Ma future compagne porte le nom d'une de ces filles célestes, dis-je en faisant allusion au nom de Wéra '. C'est peut-être la mère de cette foi divine qui a daigné m'inspirer ^ans cet événement suprême de ma vie.

— La foi née de la sagesse divine fait les saints ; celle dans la femme née d'une femme produit les dupes.

— Vous êtes bien sévère, mon père, lui dis-je, et c'est la première fois que je vous vois juger ainsi quelqu'un à la première vue. C'est être moins qu'indulgent.

— Et pourquoi celle qui devait devenir la compagne de mon fils , car tu es mon fils, Dmitri , tu es l'enfant de mes larmes et de mes prières, tu es l'enfant de mon cœur et tu ne te doutes seulement pas par quelles douleurs j'ai acheté le précieux privilège de t'aimer et de veiller sur toi ! pourquoi donc celle qui devait devenir ta compagne, la chair de ta chair, l'os de tes os, ne s'est-elle pas donné la peine de yenir demander à ton vieux père de l'approuver et de la bénir? Pourquoi t'avoir détourné des devoirs dans lesquels tu as été élevé, et dont même le monde et ses séductions n'avaient pu te détacher? Crois-moi, mon fils, l'amour qui détourne l'homme de son Créateur ne découle pas du trône de l'Agneau! Je ne suis pas aussi ignorant que tu le penses des puissantes émotions de ce sentiment, et les glaces de l'âge ne peuvent que sanctifier mais non pas effacer le souvenir de son pouvoir. Crois-en mon expérience, l'amour qui n'élève pas l'âme vers l'essence de tout

' L^glise orientale célèbre la sainte Sophie (sagesse) et ses trois filles, la Fol, la Charité et TEspérance le même joor. C*est évidemment une belle et frapfMinte allégorie.

s Wéra signifie la foi en russe.

LE 90GC BT laiCT ATVOS.

tf<i «■ aoMMT udifse d^cB cœur comme k tien.

— Ejr«<^ dis» W Mêade , Wéra, je TaTOve, est moins ^uêOU à rem^ht s^ deioirs rdîpm que je ne le Tondrais; tijt i<z tfhynmit <k beaucoup de choses doni j'eusse été ày««rf«\ 4«'d)e fut iBSImile. Mais soo àme est noble, son <ArM:ztvt^ ts* boa e< fésérevx, elle sera charitable dés ^Nf««e s«r> d&Aà la potsîlk» de l'être, et en négligeant les f c-i:>q;i«s ie U dèiolion elle ne pèche que par ignorance et Bk*« far ini^stk«.

— Un »»c csi:«re. bkw enfant, dit-il en fixant avec jkn.\Me >L« regard sur le mien. Est-ce un engagement K^riftH que bi m'annonces, ou n'est-ce qu'un secret peiicèkins que su ^îems confier à ton vieil ami?

Je lat<2<«ai b trie: ce reproche indirect réveilla tous ■Wï^ remonis. JTa^is crueUement mmiqué à l'unique ami qui me rv<ttîl : j'a\ais blessé gratuitement ce cœur si iodu^sl. qui a^aii si longtemps remplacé près du mien otiui de mon père. J'avais manqué de confiance , j'avais nuuaquè de délicatesse . j'avais surtout manqué d'affection.

Il nie n-^jkrdail toujours et son anxiété semblait s'accroilre.

— I\tri<^ mon infant, parle : la tendresse et i'indulgrnfe J\:a pen:- ne sonï épiées que par celles de Dieu.

Je me jesâi au piod do son lit. et baignant ses mains de bmu>. je lui avouai ma faute cl lui dis mon engagement. U MTupîra profon»" ^mont.

— Saint Paul t> d\ni> que le mari peut sanctifier la tVmmo. AmèncHnui ta fiancée, dit-il avec son adorable bonté. Je veux la In^nir et voir si je ne parviens pas à trouver quelque motif pour I aimer.

Wèra mit beaucoup Je bonne grâce et d empressement à so rendre aux désirs du saint vieillard. Elle lui demanda un peu daiTection . elle le pria de la guider comme il axait guidé ma nièro. et omplova pour le gagner toutes les ressources do séduction dont elle disposait. Je dois dire que dans cette étroite cellule, éclairée par un seul rayon

(te soleil qui pénétrait par je ne sais quelle meurtrière pratiquée dans le mur, dans cette cellule où tout ne parlait que sanctification et sacrifice, devant Taustère simplicité de ce. vieillard , toutes ses grâces perdirent, même pour moi, quelque chose de leur charme habituel. Un seul accent de Tâme aurait plus fait pour lui conquérir ce cœur qui ne demandait que de pouvoir Taimer, que toutes les phrases un peu banales qu'elle lui débita. Aussi Tâme droite de ce juste ne fut-elle pas subjuguée, il demeura froid, et quand elle s'agenouilla pour lui demander sa bénédic^ tion, je les vis tous les deux tressaillir. Il la congédia avec aménité, mais sans effusion, sans même l'engager, comme il le faisait habituellement à ma cousine et à la petite Marie, de revenir. Je vis clairement que cette entrevue , dont j'avais tant espéré, avait produit un effet plutôt mauvais que bon.

Après que Wéra se fut éloignée , quand je revins pour pallier, excuser et expliquer, je lui entendis marmotter entre ses dents :

— Une aveugle chargée de conduire un aveugle î Tous les deux doivent tomber dans l'abime, si le Seigneur ne rend la vue à l'un d'eux t

Ces paroles me firent une peine plus grande que je ne saurais l'exprimer; cependant je jugeai plus prudent de ne pas les relever, tâchant de me persuader qu'elles étaient dictées peut-être par sa tendresse blessée plutôt que par la clairvoyance si extraordinaire de son esprit.

Depuis ce jour, il ne me parla plus ni de Wéra ni de mon engagement, et nous semblions, d'un commun accord, éviter toute allusion à ce sujet. Je le trouvais d'une tendresse plus expansive que d'habitude quand je venais le voir; il semblait me traiter avec tous les égards dus à un malade , s'abstenant de tout reproche et de toute réflexion sur la rareté et la courte durée de mes visites. J'aurais pu croire qu'il avait oublié cet événement décisif et important

I7i LE MOINE DU HO!rr ATHOS.

de mon existence, si l'expression douloureuse et inquiète de sa physionomie, le regard scrutateur et plein de compassion qu'il m'adressait chaque fois qu'il me Yoyait, ne m'eussent dit, à moi qui le connaissais si bien, qu'il était troublé et tourmenté de mon avenir. Pour calmer mes inquiétudes, car je ne pouvais me défaire de la confiance que j'avais dans la justesse et la perspicacité de son jugement, je me disais qu^avec le temps il reviendrait de ses préventions contre Wéra ; qu'une fois établie dans sa nouvelle position , une fois le premier vertige passé, notre ivresse calmée (hélas! je me l'imaginais partagé, ce délire d'amour qui envahissait de plus en plus chaque repli de mon être), il me serait facile d'amener l'àme de cette jeune fille , que je croyais aimante et pure, à des sentiments de dévotion plus fervents; et une fois pieuse, Wéra ne pouvait manquer de plaire même à mon excellent pasteur.

Et cependant et malgré tout, j'étais heureux. Wéra avait abandonné ses robes un peu lourdes pour revêtir des costumes toujours simples, mais dont le bon goût rehaussait sa beauté. Nathalie elle-même avouait qu'elle était charmante et que rien ne pouvait égaler son tact et son aplomb; aussi, toujours bonne, toujours excellente, elle la traitait avec la familiarité d'une sœur aînée, et Wéra y répondait avec un empressement plein de cordialité. Cependant la petite bourse vide dont m'avait parlé ma fiancée tournoyait toujours devant mes yeux, et j'aurais voulu la remplir. A cet effet je demandai à Delaville quelle avait été la somme assignée à ma mère pour ses menues dépenses. Je fus étonné de la modicité de celle qu'il me nomma.

— C'est que madame la comtesse n'avait aucune fantaisie pour elle-même, me dit-il, et il faut dire aussi que le luxe alors n'était pas ce qu il est maintenant. Pour ce qui

était de ses charités , elle puisait dans la caisse commune , sachant fort bien que plus elle répandrait de dons, plus elle ferait plaisir à M. le comte ; aussi, selon le proverbe du roi Salomon , c elle ouvrait ses mains à Tindigent et elle étendait ses bras vers les pauvres. » Ce n'était pas économie de la part de monsieur, disait cet excellent homme, jaloux de disculper son ancien patron du soupçon même d'un défaut quelconque : mille fois je l'ai entendu proposer à madame la comtesse de lui doubler, de lui quadrupler même son modeste revenu; jamais elle n'a voulu y consentir. C'est que madame la comtesse n'était pas une femme comme les autres, et on pourait dire d'elle qn'elle ouvrait la bouche d la sagesse, et la loi de la clémence était sur sa langue,

— Aussi allons-nous faire pour celle qui va remplir sa place ici ce que mon père voulait faire pour ma mère, mon cher Delaville ; nous allons quadrupler la somme destinée à ses menues dépenses. Demain , pour les étrennes de ma fiancée, vous lui porterez le semestre de ses revenus, en la priant, en outre, de puiser dans la caisse générale pour les charités qu'elle voudra faire.

— C'est beaucoup, M. le comte, me répondit-il; c'est beaucoup, mais ce n'est pas trop. Il faut pourtant avouer que le proverbe russe a raison : c Bonheur surpasse beauté. » Ce n'est pas que mademoiselle ne soit parfaitement belle, mais enfin son bonheur dépasse encore toutes ses perfections.

Le lendemain, le cœur me battait et je tremblais du résultat de ma démarche. Donner de l'argent était si difficile, et pourtant comment la rendre indépendante sans lui assurer des revenus fixes? Mille scrupules me venaient à l'esprit, tant je craignais d'avoir manqué de délicatesse dans cette difficile négociation!

Delaville vint me rassurer en me disant que mon intention avait été comprise, et qu'on avait daigné accepter sans aucun scrupule ni embarras la somme qu'il avait remise. 2 15.

Wi'ru ; f|u'iini; fois étalilie ,' ;, -- ' - i fi'i> If premier vertige p:' ■ \^

]>■ nu- l'imnjfiriaU parla-, ■. ■

il'- pliiï l'ii pins cliaq' rili' damener lame iiiiirUi.' il (irire, à / ri luif lois pier

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.Il veut finir, C(

^iomme destinée i

Et cep ce que tu peux rais

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lûmes -lent, ma charmante prêche sa be scrupules me font voir que ti iiiap .a que tu veux bien lionorer de I au' ie me fie à toi, dit-elle sans insîstei a' est convenable pour ta future , et qi r «ligalitii autant et peut-être plus que ^'il est du devoir de chacun de vivre Ms le moadu. A mon avis, la charité est ri'Uc qui fournit indirectement de au

U ne revenait pas de la dignité et de la simplieitéqae Wéra avait montrées dans la manière de traiter cette affaire.

— Je ne sais pas quelle était la condition antérieure de mademoiselle, dit-il; mais je dois dire que, dans mon humble opinion , elle est née pour la position à laquelle M. le comte Ta élevée. Dieu accorde l'entendement à celui auquel il destine la richesse, dit le proverbe russe, et dans ce cas, certes, la sagesse des nations a raison.

Quand nous fûmes seuls, Wéra me tendit la main.

— Merci, me dit-elle simplement, tu m'as tirée d'ua trèsgrand embarras , car j'avais miile dépenses indispensables à faire et je ne savais comment m'y pi^endre pour te le dire. Seulement la somme me parait trop forte; j'en ai fait l'observation à Delaville, il m'a répondu que rien n'était trop magnifique pour la fiancée de M. le comte. J'espère, cher ami, continua-t-elle d'un petit air raisonnable, que tu ne vas pas faire de folies pour ta pauvre Wéra. Songe qu'il faut commencer par où l'on veut finir, comme dirait l'excellent Delaville. Cette somme destinée à mes épingles ne dépasse-t-elle pas ce que tu peux raisonnablement m'accorder?

— Nullement, ma charmante prêcheuse, lui dis-je en riant. Tes scrupules me font voir que tu n'as aucune idée du nabab que tu veux bien honorer de ta main.

— Je me fie à toi, dit-elle sans insister; tu dois savoir ce qui est convenable pour ta future , et quoique je haïsse la prodigalité autant et peut-être plus que l'avarice , je crois qu'il est du devoir de chacun de vivre selon sa position dans le monde. A mon avis, la charité la mieux entendue est celle qui fournit indirectement de quoi vivre à la classe industrielle.

— Tu es un véritable petit philosophe, ma gentille disserteusCy et tu pourrais au besoin gagner ton pain en écrivant sur l'économie politique ou le meilleur usage des richesses, lui dis-je en riant.

— Pevlrèlre , dit-elle, et mieux que beaucoup d'autres. La misère apprend la valeur de la fortune, et f espère ne jamais oublier les épreuves par lesquelles j*ai passé. Les malheureux ne se trouveront que mieux de mes dures expériences , ajoitta-t-elle d'un ton de sensibilité qui me ravit. Maintenant, insatiable que je suis, j'ai encore une grâce à te demander.

— Ton esclave ne peut qu'exécuter tes ordres , fut ma réponse en couvrant sa main de baisers.

— C'est que je voudrais avoir une femme de chambre , n»e dit*elle avec un peu d'embarras. Celle de Nathalie ne peut suffire à nous deux, si tu tiens à me voir habillée avec un peu de peeherdie. C'était pour m'épargner l'humiliation de ses grimaces et de ses refus que je m'étais résignée à cette épaisse robe de laine et à ces modestes collets qui te déplaisaient tant. Veux-tu que j'y revienne ? fit-elle avec un sourire et un petit regard malicieux.

— A Dieu ne plaise ! Je frémis encore quand je pense à cette robe de Iwire qui me dérobait une partie de ta beauté. Je te demande miHe pardons d'avoir laissé passer huit grands jours sans songer à cette première nécessité de l'existence d'une femme élégante. Dès demain, Delaville sera expédié en ville pour tâcher de découvrir ce qu'il te faut.

— Fi donc! une soubrette de province? dit-elle avec un petit air de dédain adorable. J'en veux une de Pétersbourg, pour être toujours coiifée et mise de manière à te conserver tes illusions sur ma personne. Ce sera en même temps une bonne œuvre. Je connais une pauvre jeune fille, aussi pauvre que l'était ta Wéra, ajouta-t-elle en me tendant la main; die était au service de Nadine, et nous avons fait ensemble l'apprentissage des misères de la vie. Se trouvant sans place^ elle me conjurait avant mon départ de lui en procurer une, afin de pouvoir donner du pain à ses parents dont oHeest l'unique soutien. J'y ai souvent songé depuis, en re-

grettant de ne pouvoir lui venir en aide. Quoique moins adroite peut-être que beaucoup d'autres , elle Test assez pour me contenter; je la sais honnête et rangée et de plus... malheureuse.

— Et moi je sais que tu es un ange et que tu deviendras le modèle des femmes, lui dis-je en la pressant contre mon cœur.

Cher père Hilarion, mon excellent pasteur, pensais-je en moi-même , que n*es-tu là pour entendre et admirer la fiancée de ton fils!

Huit jours plus tard, mademoiselle Ouliasha, avec force cartons et fanfreluches, était établie comme première femme de chambre, ayant autant de petites servantes à ses ordres qu'elle le trouvait nécessaire.

Ainsi se passa l'hiver. Wéra me demandait de ne pas presser les préparatifs de notre mariage par motif de délicatesse, ne voulant pas qu'on crût que je m'étais laissé emporter par un coup de main, disait-elle; Nathalie approuvait ces scrupules. Et moi-même je me sentais tellement heureux que je craignais avec une peur superstitieuse de rien changer à mon état. Il fut donc décidé que la noce n'aurait lieu qu'après Pâques, et je priai ma cousine de commander en attendant un trousseau aussi magnifique et aussi complet que le comportait ma fortune. Je la conjurai de n'épargner aucune dépense, mon plus grand bonheur étant de parer, d'orner, de combler de dons de tous genres cette idole de mon cœur. En attendant, ces dames, à ma prière, reprirent leur interminable tapisserie, et ce fut avec un bonheur indicible que je me retrouvais à ma place à côté de Wéra.

Cependant l'intensité du froid avait diminué, le soleil

était resplendissant, et vers midi la neige commençait à fondre sous ses rayons. Les journées s*allongeaient sensiblement, et des rafales d'un vent du midi nous annonçaient l'approche du printemps , de ce printemps de nos climats qui ne s'annonce que par la clarté de ses nuits et par les couleurs resplendissantes des nuages qui accompagnent, comme un cortège embrasé, le lever de l'aurore et les dernières heures du jour. Je proposais souvent des promenades, tantôt sur la surface unie de la rivière ou dans les allées de la forêt que je faisais déblayer à cet effet. Ma cousine acceptait rarement; quand elle refusait, j'ordonnais qu'on attelât le plus fougueux de mes chevaux au plus étroit de mes traîneaux. Alors , m'enveloppant avec Wéra dans une même fourrure, chaude et moelleuse, je l'enlevais à travers l'espace avec la rapidité d'un ouragan. Le traîneau grinçait sur la glace transparente de la rivière , recouverte d'une légère poussière de neige; ou bien il glissait sans bruit sur les sentiers battus de la forêt. Les gracieuses guirlandes de neige qui ornaient de leur blanche parure les arbres de l'allée , ébranlées par l'air que nous fendions, s'écroulaient autour de nous et nous couvraient des flocons de leur léger duvet. Wéra me montrait les glaçons irisés suspendus en girandoles de diamants aux aiguilles des sapins,et me demandait si, tout riche que j'étais, je pourrais mettre dans l'écrin que je lui préparais des pierres de cette eau et de cette splendeur. En revenant, nous passions ordinairement par le village , et, tout fier de ma belle fiancée, je faisais ralentir notre course. Alors les petits enfants interrompaient leurs jeux pour accourir sur nos pas. Les vieillards qui, assis devant leurs isbas, se réchauffaient au soleil , se levaient de leurs bancs et invoquaient sur nos têtes mille bénédictions. Les jeunes filles, leurs sceaux suspendus en équilibre sur l'épaule, se poussaient les unes les autres, chuchotant entre elles et nous montrant aux jeunes gens qui, tout en nous saluant, nous souriaient avec

malice. Tous nous souhaitaient une longue union et jours prospères, et beaucoup d'enfants ! ajoutaient les matrones en nous présentant leurs marmots aux cheveux bouclés, tout marbrés par le froid. Et moi, après avoir remercié par un fieste affectueux, je faisais reprendre à mon chenal son trol égal et rapide ; et pressant ma bien-aimée sur mon cœur, je murmurais à ses oreilles des paroles brûlantes damour.

Je vous ai souvent demandé, ô mon Dieu! pourquoi les prières si sincères et si ferventes de toute cette population dévouée n ont pu obtenir pour moi ce bonheur intime qui est cependant le partage du plus pauvre et du plus ignorant d entre eux. Il a fallu de longues douleurs, un long re|)eDtir et des méditations plus longues encore , pour reconnaître \otre justice dans cette apparente cruauté ! II a fallu de longues années pour reconnaître qu'un choix fait sans 1 assistance de votre sagesse est un choix aveugle; il a fallu les poignantes leçons de Texpérienoe pour m'apprendre que les félicités qui ne découlent pas de votre amour ne sont qu^illusions et infortunes!

O >énèrable guide de ma nouvelle existence! si vous a>ioi pu prévoir tout ce que l'approche de cetle catastrophe do ma >io rô> cille en moi de douleurs, vous m'auriez peutèln* épargné la lâche pénible que votre prudente sagesse a cru devoir m'im|>oser. Mon lâche cœur s'arrête, et voudrait demeurer à jamais (H'rdu dans les détails de ces temps de bonheur. Lâche et faible cœur, en avant! sache souffrir, puisque lu n*as |k)s su -ni prévoir ni vaincre tes souffrances! l\^rlo ta croix: enfonce dans ta chair les instruments de ton martyn*. Tu n'as pas su dresser ta tente à la lumière du Thabor que le Seigneur l'avait préparée; résigne-loi donc à partager avtv lui le supplice du Calvaire. Résignetoi à ne connaître que Jésus crucifié ', et demande, avec le

« Saint Piiil, Cor. Il, S.

bon larron, que le Seigneur se souvienne de toi au jour de sa gloire.

J'avais été quelque temps sans écrire à Constantin ; je ne sais pourquoi , mais je craignais d'évoquer un malheur en pensant à lui , et je remettais de jour en jour l'annonce de l'union dans laquelle je venais de m'engager. Je demandai à Nathalie si elle l'avait fait.

— Pas encore, me dit-elle; les mauvaises nouvelles s'apprennent assez tôt , et je ne puis me défendre de l'idée que celle de votre engagement ne lui sera pas agréable.

— Croyez-vous donc toujours qu'il a été épris de Wéra? lui demandal-je avec inquiétude.

— Je ne vois pas comment le cœur susceptible de mon frère aurait résisté à Wéra plus qu'à toute autre. Et quand ce serait, me dit-elle pour me rassurer, il n'y a pas de quoi vous alarmer. Wéra peut avoir ignoré sa passion ou n'y avoir Jamais répondu.

— Pourquoi ne pas m'en parler alors ? Pourquoi ne pas m'initier, moi qui lui ouvre les derniers replis de mon cœur, aux événements du sien? fut l'objection que je fis à ma cousine.

— Parce que vous appdez un événement, dit-elle, ce qui probablement n*en est pas un. Constantin a pu n'avoir pour elle qu'une de ces fantaisies auxquelles nous le connaissons sujet, et Wéra a trop de dignité pour se vanter d'une conquête aussi facite.

— Wéra n'est pas une femme à faire naître une fantaisie fugitive, dis-je tristement. Pas de milieu dans le sentiment qu'elle inspire. C'est ou de la passion ou de l'indiiTéreAce, pour ne pas dire de la répulsion.

Cette conversation me détermina à écrire le jour même à Constantin. Sa réponse, que j'atteàdais avec anxiété, tarda longtemps et ne m'arriva qu'après Pâques , quand déjà le

Î9ê LB ■0I5B DU MONT ATHOS.

temps fixé pour mon mariage approchait. Mon cousin s'excusait de ce long silence en disant qu'il avait été malade, si malade qu'on avait désespéré de sa vie. Cette maladie avait été causée par une chute qui lui laisserait probablement des suites pour le reste de ses jours. Comme moi, il avait pris un grand parti, une résolution désespém, — ce dernier mot était souligné. Il avait demandé et obtenu du service au Caucase. Aussi me prévenait -il dans sa lettre qu*il ne pourrait accepter l'invitation que je lui faisais d'assister à mon mariage. Le détour était grand, sa convalescence à peine terminée ; cependant il espérait trouver du temps pour venir me voir dans la suite, mais il n'en pouvait préciser Tépoque. Je tomberai chez toi comme une bombe, disait-il, et ne pourrai rester que quelques instants. Dans un post-scriptum il présentait ses respects à ma belle fiancée.

Toute cette lettre, si différente de celles que j'avais reçues auparavant de lui et qui, mal écrites sans doute, étaient cependant pleines d'abandon, facétieuses et d'un sans-géne complet, me frappa. Elle avait évidemment quelque chose de contraint et de composé. L'écriture même en était plus soignée ; en même temps il y perçait quelque chose d'amer, et cette plaisanterie de la bombe , la seule qui s'y trouvât, me faisait l'effet d'une menace.

Une bombe éclate, me disais-je, et le toit sur lequel elle tombe est ordinairement réduit en cendres.

J'en voulus avoir le cœur net le jour même. Prenant pour prétexte la réception de cette lettre , j'en parlai à Wéra et lui dis combien je la trouvais singulière.

— Voyons, lui dis -je en repoussant du pied le métier près duquel j'étais assis , et en lui prenant les deux mains, parle-moi donc une fois franchement de tes rapports avec Constantin. Toujours tu évites cette conversation et on te dirait l'élève du père Grégoire, tant tu sais éluder avec adresse les sujets qui te déplaisent. Maintenant te voilà

LE MOINE DU MONT ATROS. «Si

ma prisonnière et je vais te faire subir tout un interrogatoire.

A ces mots je sentais ses mains se refroidir et trembler légèrement dans les miennes.

— Que veux-tu que je te dise, mon juge et mon maître, dit-elle sans lever les yeux, mais en souriant avec finesse.

— D'abord tu me diras ce que tu ne m'as jamais dit, où et comment tu as fait la connaissance de mon cousin.

— Mais si fait, je te l'ai dit, répondit -elle avec calme et en dégageant ses mains d'entre les miennes. Ne t'ai-je pas dit qu'il s'était fait présenter aux parents de Nadine à sa sortie de l'institut, et que même pendant quelque temps il fut fort amoureux d'elle.

— Vraiment? dis-je. C'est donc de ton amie qu'il était amoureux? lui demandai-je comme frappé d'une lumière subite. C'était donc là cette ingénue à laquelle il prétendait avoir tourné la tète et sacrifié son ancienne flamme, la jalouse Lydie?

— Et pour cette fois il ne se vantait pas sans raison ; Nadine, en effet, le trouvait fort de son goût, fit Wéra d'un ton d'indifférence.

— Pourquoi donc ne pas l'avoir épousée? Elle était assez riche, à ce que j'ai entendu, pour se permettre un mariage d'amour.

— Non; car ses parents avaient un fils dont ils raffolaient et pour lequel ils désiraient garder toute leur fortune.

C'était encore pour moi un trait de lumière; c'est le porte-enseigne sur les brisées duquel Constantin ne voulait pas aller.

— Un fils? lui dis-je. Voilà encore un personnage dont tu ne m'as jamais parlé, ma petite discrète. Qu'on dise après cela que les femmes ne savent pas se taire!

— Les femmes ne se taisent que sur ce qu'elles oublient,

dit-elle en riant. Ce cadet, à l'école des porte-enseignes,

m'intéressait trop peu pour demeurer dans ma mémoire. 3 16

— Et quand Nadine fut mariée à un millionnaire — car maintenant je me rappelle toute cette histoire — est-ce que Constantin continuait de fréquenter la maison de ses pa- ]onts et de faire sa cour à cette camarade d'institut qu'il trouvait si singulière, si originale et dont il m'engageait tant ù faire la connaissance.

— Sans doute, dit-elle sérieusement et en rougissant plus que je ne l'avais jamais vue rougir; il fit plus, il me prit en pitié, et en voyant ma triste position , au moment où je fus pour ainsi dire chassée de cette maison inhospitalière (et ses dents se serraient au souvenir de cette indignité), votre cousin , dont le cœur est aussi bon que son caractère est léger et son esprit frivole , vint à mon secours et me recommanda à sa mère. Ce fut donc grâce à lui , comme je l'ai dit à votre cousine dans cette confession qu'elle m'a fait faire dès le premier jour de notre engagement, que j'obtins un morceau de pain et un asile. Est-il étonnant, apfès cela, que j'aie de la reconnaissance pour lui et que je me refuse d'exposer ses petites faiblesses? Et maintenant, dit-elle en se levant avec une dignité de reine et un ton d'innocence froissée, permettez -moi à mon tour de vous demander, M. le comte, les raisons de cette inquisition qui m'offense; veuillez me dire ce que j'ai fait pour mériter votre défiance.

— Ce n'est ni de l'inquisition ni de la défiance, ma bienaimée, lui dis-je; c'est un soupçon qui fera le tourment de ma vie entière, si lu ne prends pas pitié de moi , si tu ne daignes pas le dissiper. Sois franche avec moi, Wéra; ne crains aucun jugement sévère, aucun reproche, aucune récrimination de ma part. On t'a dit peut-être mes principes exagérés en fait de mariage ; et tu crains, en avouant une préférence pour Constantin, de me faire trop de peine, de choquer les opinions que j'ai si souvent proclamées. Il n'en sera rien, mon amie. Savais-je , quand je professais ces principes, que j'aimerais un jour aussi passionnément,

aussi follement, aussi démesurément que je t'aime, toi, mon unique, mon premier et mon dernier amour! Wéra, idole de mon âme , relève tes beaux yeux , fixe ton regard sur le mien, une seule fois, avec franchise. Je lirai ta pensée dans ce regard et t'épargnerai la peine d'un aveu. Wéra, ma fiancée , ma compagne, celle à qui je vais confier le bonheur de ma vie , celle qui va sous peu porter le nom que ma mère a porté, je te conjure, regarde-moi, fixe tes yeux sur les miens. Si ton isolement et les humiliations dont on t'a abreuvée t'ont fait éprouver un sentiment plus vif qu'une simple reconnaissance pour celui qui t'a montré de la sympathie et de la compassion , si tu t'es laissé entraîner vers lui par un penchant, tout naturel dans ta position , ne crains pas que je t'en fasse un reproche ; je te plaindrai, je t'en aimerai encore davantage, et me dirai que cet entraînement même n'est qu'une preuve de plus de la tendresse de ton cœur.

Pour toute réponse, elle cacha sa tête dans son sein et se mit à pleurer amèrement.

— Ma bien-aimée, pourquoi ces larmes? lui dis-je en la serrant contre moi. Ne suis-je pas ton meilleur ami ? Ne vais-je pas devenir ton mari? N'ai- je pas un droit à la confiance des plus secrètes pensées de ton âme? Oh! Wéra, Wéra, si tu pouvais, si tu voulais lire au fond de mon cœur, tu verrais de quel immense amour il est rempli pour toi! Tu verrais de quels sacrifices il est capable pour assurer ton bonheur! Tu verrais si même renoncer à toi est audessus des forces de cet amour pur et sans bornes. Ouvremoi donc ton cœur, âme de mon âme. Sèche tes larmes et ne crains autre chose que de m'affiiger par ton silence.

■ — Laisse-moi pleurer, dit-elle, laisse-moi pleurer ma triste déception et la fuite de ma dernière illusion. Je l'avais cru au-dessus des propos vulgaires et des jugements injustes du monde. J'ai cru qu'en te parlant aussi souvent de mes malheurs et de ma misère, en te détaillant les humi-

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liations el les peines que ces malheurs et cette misère ni^aTaient attirées; en te disant tout ce que j'avais déjà éprouvé de débuts et d'afflictions, je TaTais fait lire dans les replis les plus cachés de mon cœur. Je m'étais flattée que tu savais m'apprécier et me connaissais aussi bien que tu pouvais te connaître toi-même. Et voilà que tu veux le scruter encore plus, ce pauvre cœur, le mettre sous le scalpel de tes soupçons et de tes défiances, chercher dans la rou^ur de mon indignation ou la pâleur de ma dignité blessée des preuves contraires à mes assertions ! Voilà que \ous voulez me forcer à trahir le secret d'un autre, de cet autre qui est mon bienfaiteur; voilà que vous exigez des aveux en contradiction avec ceux que , trop promptement peut-être, je vous ai faits ! Avant même que nous soyons unis, vous élevez des fantômes pour nous séparer! Laissez-moi pleurer, M. le comte; la peine que vous venez de m'infliger mest mille fois plus amère que toutes celles que j'ai éproovées. Celles-là n'étaient que des peines d'amour-propre; ctîle-ci est une peine de cœur! Laissez-moi pleurer, moi, pau\re orpheline, sans amis, sans fortune, le bonheur éphémère que dans ma présomption j'avais cru devoir être éternel. Car il s'est évanoui à jamais ce bonheur. Dès que la pauvre W'éra ne possèile plus votre confiance entière et illimitée, elle renonce à Thonneur de devenir votre compagne. Vous vous consolerez facilement; car celui qui peut si cruellement soupçonner n'aime point avec force. Moi... Mais qu'importe une créature malheureuse de plus ou de moins dans le monde ! On l'a prise comme un jouet , comme un jouet on la brise el on la rejette!

Et son sein palpitait, ses joues se coloraient dt*s teintes les plus vives, et ses regards brillaient de mille feux à travers ses cils humides et ses paupières à demi relevées.

Qui aurait pu résister à tout cet ensemble de dignité, d'innocence, de tendresse contenue et de magiques enchantements ? Ce fut à ses pieds que j'abjurai mes soupçons, que

je rétractai mes défiances, que je lui jurai un amour confiant et inaltérable.

La réconciliation fut ce que sont toutes celles où le cœur abusé promet plus que la raison ne peut tenir. Je la quittai plus épris que jamais; cependant, soustrait à la fascination de sa présence, je me dis qu'elle n'avait rien expliqué, rien avoué, rien confié, et la lettre de Constantin me pesait toujours aussi lourdement sur le cœur. J'avais voulu la lui montrer, j'avais voulu la lire et la commenter avec elle. Sa susceptibilité alarmée et ses impétueuses paroles ne m'en avaient pas laissé le temps. Revenir là-dessus, je le sentais bieiî, eût été une véritable offense ; je me tus donc et transportai mes soucis dans la solitude, sans même oser en faire part à ma cousine. Je tâchai, autant qu'il était en mon caractère, d'éloigner tout ce qui aurait pu rompre mon illusion , et, croyant fermement à l'amour de Wéra , je faisais mon possible pour ne plus fouiller dans son passé.

Le printemps était venu, et je faisais de mon mieu à ces dames les honneurs de mon domaine ; je les menais à pied et en équipage partout où Tétat des chemins et le débordement de la rivière le permettaient.

Mais c'était, on s'en doute bien, surtout à ma souveraine que je tenais à faire voir tous les détails de son futur empire. Partout nous faisions des plans et des projets. Ici nous construisions une ferme, là un chalet^et partout force bancs pour reposer sa paresse. Elle voulait apprendre à monter à cheval, et déjà Delaville avait trouvé un palefroi doux et sûr pour la porter. Elle aimait à être mollement balancée sur les ondes d'une eau tranquille, et déjà l'esquif qui devait la bercer sur la Wishera se préparait, et devait être brillant comme un caïque de Constantinople et commode comme une gondole de Venise.

Et cependant plus le temps s*écoulait, et plus die devenait soucieuse et agitée.

— Qu'as-tu, ma bien aimée? lui disais-je. Aurais-tu formé un désir ou une fantaisie que je ne puisse deviner? Prononce-toi, ma belle fiancée, et vois si je suis homme à reculer devant l'impossible pour te satisfaire.

— Tu me combles de trop de dons , me répondait-elle d'une voix languissante, et je crains de ne pouvoir te rendre en bonheur ce que tu me prodigues en soins et en luxe de tout genre. C'est le printemps qui m'agite, disait- elle quelquefois, quand elle me voyait devenir inquiet. Je suis comme une pauvre plante de serre chaude transportée subitement en plein air. Le surcroit de sève m'étouffe.

Et elle appuyait sa joue fraîche et veloutée contre la mienne, et sa voix s'infiltrait dans mon cœur comme un poison subtil et enivrant.

Ce vague malaise me gagnait, moi aussi ; je devenais impatient et lui proposais de précipiter tous nos préparatifs, sans attendre que le carême qui précède la fête des sainis Pierre et Paul * vînt de nouveau ajourner nos projets. Je vais t'enlever, un de ces beaux matins de printemps, lui dis -je moitié en plaisantant et moitié sérieusement. Nous irons à l'église de la paroisse, nous reviendrons mariés et alors toutes ces agitations et ces inquiétudes cesseront.

— Ce serait peut-être la meilleure résolution , me ditelle en me lançant un de ses éclairs obliques qui me faisaient frissonner d'amour. Mais que dirait le monde, c'està-dire que dirait Nathalie , qui est l'écho du monde dans cette solitude ?

— Et qu'importe ce qu'elle dirait! Est-ce que nous nous

' C^cst uo des grands carêmes de l'année , pendant lesquels il est interdit de se marier.

marions pour le monde? Et que nous font ses opinions, à nous qui ne voulons pas le connaître !

Dans ce moment Ouliasha traversa le salon avec ses jupes empesées, comme un ouragan. Elle venait appeler Wéra pour essayer je ne sais quelle robe ou quelle mantille.

— Laisse tes parures pour quelques instants, lui dis-je, notre conversation est trop intéressante pour que nous puissions l'interrompre.

— Si mademoiselle voulait cependant , dit Taudacieuse soubrette en la regardant de ses yeux louches, j'aurais besoin de lui dire deux mots.

Wéra la suivit sans hésiter et je restai seul à ruminer mon projet. Je ne la revis plus qu'au dîner, elle était pale et plus agitée que d'ordinaire. Le soir, je voulus remettre mon idée d'enlèvement sur le tapis ; elle me donna mille raisons, m'accabla de mille plaisanteries fines et gracieuses, redevint gaie et charmante, mais il ne fut plus question de rien brusquer.

Cette Ouliasha était devenue mon antipathie, et sa mine moitié mielleuse et moitié impertinente, ses yeux louches et son sourire moqueur m'exaspéraient quelquefois. Elle se croyait le droit d'entrer à toute heure, de nous interrompre à propos du premier prétexte venu, et je ne pouvais assez admirer la patience avec laquelle Wéra supportait tous ses caprices et toutes ses grimaces.

— Sais-tu, lui dis-je un jour, que ta protégée me déplaît souverainement! Elle me fait rdfet d'une mauvaise soubrette de comédie, toujours prête à mener quelque vulgaire intrigue.

Je me rappelle que Wéra rougit prodigieusement. A ce propos, elle me répondit cependant tranquillement :

— Je la crois trop stupide pour mener une intrigue quelconque ] mais, à vrai dire, je ne suis pas contente d'elle, et puisque nous sommes du même avis sur son compte, je la

laisserai à Pétersbourg et ramènerai quelqu'un qui te soit moins désagréable. Elle est vraiment trop sotte et trop maladroite, et je vois que j*étais dupe de ma compassion.

Je fus enchanté de cette résolution. Hélas ! ce sentiment do répugnance que j'éprouvais pour cette fille était encore un de ces avertissements, un de ces instincts que le Ciel nous inspire et dont malheureusement nous ne savons pas profiter!

L'anniversaire du jour de naissance de ma fiancée approchait, et je résolus de lui faire un don digne d'elle. Je fis venir à cet effet de Pétersbourg un petit secrétaire en Boule léger et élégant, orné de son chiffre et rempli de mille brimborions en bijoux et objets de fantaisie. Dans un tiroir qui s'ouvrait par un ressort secret , mais facile à trouver, j'enfermai des billets de banque pour une somme équivalente à peu près au tiers de ma fortune. Sur l'enveloppe de ces billets j'écrivis : Douaire de ma femme dont je met$ ma fiancée en possession dès aujourd'hui.

Ce secrétaire fut posé dès la veille sur sa toilette pour qu'elle pût le trouver à son réveil.

Le matin de ce grand jour, curieux de voir la manière dont mon cadeau serait reçu, je rôdais autour de sa chambre, et dès que mademoiselle Ouliasha daigna m'admettre, je frappai à la porte de son petit salon.

Je la \is assise sur son divan, le secrétaire ouvert et les billets épars autour d'elle.

— Je ne comprends pas, me dit-elle d'une voix étouffée; qu'est-ce que c'est que celte somme? Elle me [wirail énorme !

Je relevai l'enveloppe qui était tombée à terre et la lui présentai.

Elle la lut lentement.

— Mon douaire, dil-ello; c'est-à-dire la fortune dont je dois hériter après la mort?

— Li\ fortune dont lu es en possession dès à présent,

lui dis-je, interdit de la singulière expression de ses traits. Et je lui montrai, comme preuve de mes paroles, son nom inscrit sur chacun des billets.

— Ma fortune dès à présent, ma fortune dans tous les cas? demanda-t-elle en relevant ses paupières et fixant ses yeux sur moi.

De nouveau cette singulière répulsion que j'avais déjà ressentie une fois me saisit, et je détournai mes yeux du regard dur et cruel dont elle me perçait.

Ce fut un éclair; baissant de nouveau ses belles paupières, elle me fit signe de m'asseoir auprès d'elle. Se serrant en frissonnant contre moi, elle me dit à voix basse :

— C'est trop , Dmitri ! on peut écraser les gens de bienfaits aussi bien que de mépris.

— Tu t'exaltes à tort, mon amie, lui dis-je. Cette somme est ton bien ; il aurait été celui de ma mère si elle avait survécu à mon père; il serait celui de ma femme, quand même cette femme serait une autre que toi. Le seul fait exceptionnel dans ceci , c'est de t'avoir remis ces obligations par avance. Je l'ai fait pour t'épargner, en cas que tu me survives, les regrets qui se mêlent à l'héritage de ceux que nous aimons. Je sais combien celui de mon père m'a fait verser des larmes !

— Et si je mourais avant toi, si je... si tu... si nous... changions... d'avis ? dit-elle d'une voix basse et tremblante.

— Alors je payerais du tiers de ma fortune le bonheur de t'avoir aimée, voilà tout. Si tu changeais d'avis, continuai-je d'un ton ferme quoique fortement ému; si toi, tu changeais d'avis, car il ne peut s'agir de moi dans cette supposition , serait-ce trop du tiers de ma fortune pour assurer ton bonheur? Wéra, Wéra, aie confiance dans l'amour que je te porte! Ne t'offense pas ; encore une fois je te répète ce que je t'ai dit : sois franche avec moi et fie-toi encore plus à ton ami qu'à ton amant.

Le profil de Wéra, toujours sévère dans le repos et le

silence , Tétait devenu plus encore. Un froncement de ses sourcils noirs et le frémissement de ses lèvres, plus serrées que d'ordinaire, trahissaient son agitation.

Puis tout à coup un de ces charmants sourires vint, comme un rayon subit du soleil, éclaircir tout ce trouble.

— Quelle rage nous avons tous les deux de broyer du noir et de faire du tragique en toute occasion ! Ne voilà-t-il pas que nous parlons mort et séparation, au lieu de nous féliciter, toi d'avoir des tiers de fortune aussi magnifiques pour en doter la sultane de ton choix; moi d'être cette sultane et de pouvoir te payer tes munificences en t'environnant de tout le bonheur que je suis capable de te donner. Vite, réparons nos larmoyantes folies !

Et, se jetant à mon cou, elle déposa un tendre baiser sur mon front.

Ensuite remettant les billets de banque dans leur cachette , elle ferma le secrétaire après en avoir retiré tous les bijoux qui le remplissaient, et attacha la clef à une petite chaîne en or qu'elle portait constamment à son cou.

— Voilà qui est fait, dit-elle; ne parlons plus ni argent ni fortune. Ta volonté est de me rendre riche et indépendante, je le serai. Ta volonté serait de me laisser pauvre et à ta merci, je le serais encore. Au fait, ces billets reposeront aussi bien chez moi que chez toi ; ainsi qu'il n'en soit plus question.

Et elle se mit à examiner avec mille petites exclamations les brimborions qu'elle avait ôtés du secrétaire, les trouvant, disait-elle, mille fois plus amusants que ces gros billets si peu élégants. Elle me demanda la permission de les partager avec ma cousine et ses petites, et le soir nous en fîmes une loterie dont Nathalie accepta de bonne grâce son lot. Delaville fut très-touché du sien, et la petite Mila, qui adorait les cadeaux et qui n'était pas mal vaine de sa nature, se mettait sur la pointe des pieds devant toutes les glaces pour admirer la broche et les boucles d'oreilles

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qu'elle avait gagnées. Marie seule mit de côté son beau bracelet.

— C'est trop grand et trop beau pour une aussi petite et chétive personne. Merci tout de même, Wéra ; mais j'aime mieux ce bracelet-ci, dit-elle en montrant le rosaire que je lui avais donné comme souvenir le jour de son départ pour l'étranger et qu'elle portait à son bras.

Wéra l'embrassa , l'appela sa petite précieuse et lui dit de donner son bracelet à sa bonne.

Ce fut notre dernier beau jour. Bientôt après, pendant le déjeuner que nous prenions en famille, et où l'on discutait ordinairement les plans de la journée, Wéra demanda à ma cousine si elle ne me trouvait pas très-pâle. Les grands yeux bleus de Marie se fixèrent avec anxiété sur les miens.

— Déjà depuis quelque temps, dit-elle à voix basse, je trouve que l'oncle Dmitri a l'air abattu.

C'était possible, car mes inquiétudes et les émotions brûlantes de mon amour m'étaient l'appétit et le sommeil. Nathalie leur donna raison à toutes deux, et ma cousine et ma fiancée se mirent, à l'envi l'une de l'autre , à me faire subir un interrogatoire sur ma santé.

— Je sais ce que c'est, dit Wéra en passant légèrement ses doigts dans mes cheveux et en les faisant frissonner jusqu'à la racine par sa caresse; c'est la jouissance de tes prés et de tes forêts qui te manque. Avoue-le, beau sauvage, tu es malade de l'envie de passer quelques heures à la chasse des hôtes de tes bois. Les reproches indirects que t'adressait l'autre jour le père Antoine en te faisant voir les dégâts des renards, des lièvres et des oiseaux de proie dans les environs du couvent, t'ont remué la conscience et réveillé tes instincts carnassiers. Qu'en dites -vous, chère Nathalie? N'êtes-vous pas de mon avis? Ne voyez-vous pas l'impatience du chasseur empreinte sur la physionomie de ce jeune Mohican ?

— En effet, dis-je, si ces dames voulaient m'accorder

\ingt-quatre heures de congé, je pense qu'un retour à mes habitudes d'exercices plus violents me ferait du bien. Maintenant que vous avez remué mon imagination, je me sens réellement un peu indisposé.

— £t si M. le comte voulait bien pousser jusqu'au moulin, proposa Dela\iUe d'un ton suppliant, ce serait tuer deux lièvres d'un seul coup et battre le fer pendant qu'il est chaud.

— Je crois, en eifet, dit Nathalie en se levant, que cette existence trop sédentaire ne vous convient pas et que du mouvement au grand air vous remettrait.

— Allons, petite Marie, ajouta-t-elle en s'adressant à sa fille qui rêvait sur sa tasse de thé , puisque tu ne déjeunes pas, allons à nos leçons. L'oncle Dmitri ne partira pas sans nous faire ses adieux.

Restée seule avec moi , Wéra me dit :

— Sérieusement, mon ami, je suis inquiète de ta pâleur. Nathalie à raison, ta vie est trop casanière, et jamais je ne me pardonnerais, si je devenais la cause d'une altération de la santé. Delaville aussi m'en voudra mortellement de le retenir ainsi de tes affaires, et je sais combien il tient à te faire inspecter les grands travaux de ce moulin qui doit devenir l'admiration du pays.

— C'est bon, c'est bon, jolie prêcheuse, lui dis-jeen couvrant de mille baisers les doigts roses que je tenais emprisonnés dans ma main. Nous songerons à tous ces beaux projets demain, ou après-demain, ou dans quelques jours, n'importe.

— Ni après-demain, ni dans quelques jours, me dil-elle de ce ton gracieusement impératif qui lui allait si bien. Nous y songerons ce soir même ou au plus tard demain, dès l'aurore. Puisqu'il est décidé que je dois me rendre à Pétersbourg pour compléter mon trousseau , — et cette résolution est vraiment sage; car si je n'y mets bon ordre, mon magnilique seigneur dépenserait une fortune en chiffons,

LE MOINE DU MONT ATHOS. i93

dont je ne me soucie que pour autant qu'ils peuvent me rendre plus belle à ses yeux ; — puisqu'il plaît à ce même magnifique seigneur de m'exiler de mon cher Wilikopolje pour qu'il puisse y faire des changements qui n'ajouteront, à mes yeux du moins, rien à son agrément, — j'aime mieux que tu ailles exterminer tes bêtes le plus tàt possible ; d'autant plus que je ne puis t'accorder que justement la journée de demain; tout au plus quelques heures de celle d'aprésdemain, pour accomplir cette œuvre philanthropique et rendre un peu de couleur à ces joues pâles qui me tourmentent. Je voudrais faire la tournée des monastères du voisinage avant mon départ ; Nathalie m'a promis de m'ac* compagner dans cette espèce de pèlerinage qui l'intéresse autant que moi. Chacune de nous y attache une idée particulière. Ai-je besoin de te confier la mienne, et ne faut^il pas, pour la rendre complète, que tu t'y associes? Nous ne pouvons nous passer de toi, et tu avoueras, si tu tiens toujours à devenir le souverain maître de ton humble esclave, que d'tei à six semaines nous n'avons pas de temps à perdre. Que pouvats-je refuser à cette sirène? Après une courte discussion, il fut convenu que je partirais le soir même, et que je passerais la nuit dans la maison de ma mère ; avec Delaville, disait-eUe.

— Pourquoi avec Delaville, mon ange? Delaville peut venir me rejoindre demain matin. Que ferais-je de lui pendant lâchasse?

— Parce qile je serais inquiète en te sachant seul , me répondit^elle avec un de ces longs regards qui me donnaient des vertiges d'amour. Tu n'es pas bien ; tiens , ta main est brûlante, et tant que je n'ai pas le privilège de veiller moimême sur ta précieuse santé , tu dois pardonner à mon cœur ses inquiétudes.

El en disant cela , elle serrait ma main contre sa cein* ture avec une étreinte voluptueuse et pudique à la fois qui m'enivrait de délices.

t9i LE MOINE DU 1I05T ATHOS.

— Oh! quand Tiendra ce bienheureux moment, luidis-je en Tentourant de mes bras , on ni le jour, ni la nuit, Di le temps, ni réternité ne pourront nous séparer?

Elle tressaillit en se dégageant de mes bras.

— Nous sommes deux enfants» dit-elle; jamais nous ne parvenons à régler la moindre affaire comme des gens raisonnables. Résumons donc, une fois pour toutes, notre importante décision. Tu iras coucher ce soir à la maison de chasse; je te reconduirai jusqu'au bac. Demain, tu chasseras à ton aise, sans préjudice d'une visite à ton vénérable pasteur; ensuite, tu feras à ce bon Delayille le plaisir d'inspecter son moulin et tu ne retiendras que le soir.

— Puisqu'il s'agit d'être raisonnable, lui dis-je en souriant , je Tais te prouver que je ne fais pas les choses à demi. Du moulin, j'irai chez ce yieux colonel qui demeure tout près, pour tâcher de terminer la grande affaire dn marais qui intercepte nos domaines et qu'il n'a jamais voulu céder, malgré les instances de Delaville. Je veux l'acquérir à tout prix, car en le desséchant je pourrai faire nne route ferrée tout autour de la propriété, et alors ma dame et souveraine pourra inspecter son empire en voiture, sans crainte d'éclabousser la moindre partie de sa fraîche toilette. Donc ce ne sera pas demain soir, mais après-demain matin que je serai de retour.

Je me rappelle qu'un rayon de joie vint éclairer son visage à ces mots. Un rayon froid et clair comme celai d'une lame qu'on tire soudain du fourreau. Je me rappelle que cet éclair me donna froid au cœur, ce même froid que j*avais toujours ressenti quand quelque dissonance inexplicable s élevait entre elle et moi.

— Voyez-vous ce que c'est que de laisser croître les ailes à Taigle même le mieux apprivoisé? dit-elle gaiement. Je kii accorde une nuit de liberté et voilà qu'il en prend deux! A ton aise, mon bel oiseau; je ne veux pas empécber ton essor, d autant plus que le temps s'approche à grands pas

OÙ tes ailes seront coupées pour toujours ! Et puis, dit-elle en appuyant sa tète sur mon épaule et ef&eurant ma joue de ses cheveux , n'est-ce pas encore pour ta pauvre Wéra que tu fais cette course, pour cette pauvre orpheline qui ne peut te rendre tes bienfaits qu'en reconnaissance?

Je soupirai! Ce mot de reconnaissance achevait mal sa phrase si bien commencée ; de nouveau mon cœur se serra et nous nous séparâmes presque froids.

Le soir, elle me reconduisit jusqu'au bac à pied et s'en retourna en calèche. Nous avions mis beaucoup de temps à parcourir cette longue et belle allée, taillée dans la forêt vierge , et bordée des deux côtés par des sentiers étroits, parfumés des senteurs enivrantes du printemps. Nous nous étions souvent reposés sur les bancs que j'y avais fait placer, et quand elle me quitta la nuit était déjà venue. C'était une de ces nuits calmes et lumineuses si ordinaires à cette époque de l'année dans nos climats. Il faisait aussi clair que pendant le jour, et cependant cette clarté avait un autre caractère ; c'était une lumière sans ombres qui prétait à 4ous les objets des contours et des dimensions indéfinis. C'était une vapeur éblouissante et indécise qui , sans les voiler, ôtait à toutes choses leur réalité et leur précision ; quelque chose de fantasmagorique en harmonie avec la vaste majesté de cette nature paisible et uniforme qu'elle éclairait , et surtout avec l'heure silencieuse et solennelle qui la faisait naître. Aucun point plus lumineux ou plus obscur, aucun accident d'ombre projetée par le plus léger nuage ne venait interrompre son égale et pâle clarté. Elle remplissait Thorizon en entier et pénétrait plus avant que le jour même dans les interstices de la forêt. Sous l'influence de cette lumière sans rayons, les bois, les ondes et le ciel même semblaient ensevelis dans un sommeil magique et surnaturel. Elle n'avait aucun rapport avec la lune, cette clarté indescriptible, et les étoiles ne pouvaient pénétrer à travers son voile lumineux. C'était comme un élément à

part , indépendant de l'effet ordinaire des astres. Telle on pouvait se représenter la lumière de cette première journée de la création, quand le soleil n'était pas encore, et qu'obéissant à la parole de son Créateur, elle jaillit du chaos qui la tenait emprisonnée.

Je ne sais pourquoi ces effets de la nuit , qui devaient m'étre familiers , que mille fois j'avais admirés, qui mille fois avaient passé inaperçus devant moi , m'affectèrent si vivement alors.

Serait-ce un de ces précurseurs de l'infortune qui, comme les avant-coureurs de la tempête , soulèvent les vagues de mon âme? disais-je frappé de la terreur que j'éprouvais. Serait-ce effectivement une maladie qui couve en moi et qui me prédispose ainsi à des émotions douloureuses et extraordinaires ? Je ne pouvais me rendre compte de ce qne j'éprouvais ; assis sur le dernier banc et placé sous le dernier arbre de l'allée, ayant devant moi la rivière sortie de son lit, mais coulant tranquillement, j'en écoutais la monotone complainte et le roulement de plus en plus éloigné de la calèche qui emportait ma fiancée ; il me paraissait que c'était mon bonheur qui s'enfuyait ainsi, et que noire séparation devait être éternelle. A cette pensée mes membres frissonnèrent , une sueur froide inonda mon front et je sentis mon cœur se broyer comme sous l'étreinte de la mort.

Que m'arrive-t-il donc , mon Dieu l m'écriai-je , et pourquoi cette angoisse ? Ne suis-je pas le plus heureux de vos enfants ? Et quand même il vous plairait de me rappeler à vous maintenant , ne m'avez-vous pas permis de savourer dans ce peu de mois toutes les délices qu'une longue vie pouvait m'offrir? Quand je devrais exhaler mon dernier soupir ici à l'instant même, n'aurais-je pas assez vécu, puisque jai si puissamment, si exclusivement aimé?

Dans ce moment un chant mélodieux, accompagné du bruit cadencé de rames, frappa mon oreille. C'était ce beau

chant du Wolga que les bateliers entonnent ordinairement quand ils approchent de l'endroit ou ils comptent faire leur halte. Une barque, en effet, remontait la Wishera et sV marra près du bac pour y passer la nuit. Bientôt des propos joyeux et de francs rires interrompirent le silence qui m'oppressait. Mon angoisse se dissipa, j'appelai le batelier du radeau , et en passant la rivière j'échangeai quelques paroles de salutation avec les gais compagnons de la barque, rassemblés autour du feu de leur bivac , au-dessus duquel était déjà suspendue la marmite qui contenait leur frugal repas.

JLe lendemain, après une courte visite au père Hilarion , je me mis en chasse. Mû par cette inquiétude indéfinissable qui me poursuivait depuis quelque temps, je dirigeai la chasse vers le moulin et arrivai plus tôt que je ne l'avais cru possible. Delaville m'y attendait; distrait et préoccupé, y^ ne fis qu'y jeter un coup d'œil, et le vieux colonel voisin s^ trouvant absent, je ne voulus pas l'attendre, idée me vint ainsi de surprendre ma fiancée en revenant au château plu$ tôt qu'elle ne m'y attendait. A cet effet, je m'emparai du premier bateau que je trouvai , je m'y élançai malgré les supplications et la pluie de proverbes dont Delaville m'inondait, et me mis à ramer en descendant la Wishera. Le courant était rapide, et sans beaucoup de peine et en très-peu de temps je parvins au petit débarcadère vis-à-vis du jardin, ^'ai déjà dit que la rivière n'était point encore rentrée dans son lit; il ne me fallut par conséquent que quelques pas pour traverser la prairie qui menait au jardin. Cependant, avant de les avoir franchis, je vis une calèche longer \e coteau quelque peu escarpé qui menait du château au village, et je crus même reconnaître le parasol de Wéra.

C'est un contre-temps, me dis-je; car, ne m'attendant pas, les voilà embarquées pour une promenade d'une heure pour le moins> J'entrai pourtant dans le jardin par la petite porte, dont j'avais toujours une clef sur moi. Ce jardin très-vaste

a\ait été planté par un de mes ancêtres dans le goût régulier du siècle dernier. Cétaient de longues allées droites de tilleuls, d'ifs et de sapins. Des ronds-points entourés de statues; des fontaines en rocaille avec des arbres taillés en pyramides, en obélisques et en toute espèce de monstres singuliers et impossibles. Le chef-d'œuvre de toutes ces eu* riosités était un labyrinthe placé à Tun des coins du jardin, et dont les étroits sentiers , formés d'acacias jaunes soigneusement taillés et entretenus à une certaine hauteur, étaient si artistement tracés, qu'à moins d'en connaître le plan, on aurait pu passer sa vie sans trouver d'issue. L'entrée principale était masquée par un berceau très-touffu composé également d'acacias entremêlés de rosiers, de lilas et d'une profusion de différents arbustes fleuris et parfumés. Ce berceau était celui où je me tenais si souvent avec mon père, où j'avais proféré ma demande d'aller au Caucase, et où, dans mon isolement, je me livrais à mes sombres rêveries. A l'entrée de ce bosquet se trouvait un banc de gazon qui en faisait le tour; d'autres bancs étaient placés dans les endroits où les zigzags du labyrinthe se rencontraient, et l'inventeur de ce singulier chef-d'œuvre s'était donné le malicieux plaisir de les placer dos à dos et séparés entre eux par le mur de la charmille. De cette manière, celui qui était assis sur un de ces bancs pouvait parfaitement entendre tout ce qui se disait derrière lui; il pouvait même, en se retournant, observer par d'étroites ouvertures pratiquées dans le feuillage jusqu'au moindre geste de son dosà'dos, sans avoir la possibilité de le rejoindre. Cette plantation extraordinaire , outre Tissue par le bosquet, en avait encore une autre par ce qu'on appelait le souterrain, un petit tunnel qui donnait par une porte bâtarde sur la campagne. La tradition prétendait que l'auteur de ce chefd'œuvre ne l'avait fait planter que pour y cacher un trésor, et qu'à la nuit de la Saint-Jean, des feux s'élançaient de ses angles; que même très-souvent, en temps ordinaire, de

grands yeux enflammés fixaient les passants à travers le feaillage. Une crainte superstitieuse s'était ainsi attachée à cet endroit, et on était sûr d'y trouver, à toute heure de la nuit ou du jour, la solitude et le silence. J'avais une prédi-. lection pour ce débris d'un goût faux à la vérité , mais auquel les réminiscences de mon enfance donnaient pour moi un charme particulier. Ma mère m'y avait souvent mené; pour exercer mon adresse et m'habituer à m'orienter, elle me faisait parcourir ses diiférents zigszags et m'encourageait à découvrir toutes les sinuosités. Nous y jouions quelquefois à cache-cache avec elle et mon père, et souvent, quand ils ne pouvaient se rejoindre , celui avec qui je me trouvais me passait à l'autre par-dessus la charmille.

Plus tard, j'y allais rêver et méditer, et même, en dernier lieu, quand on me supposait dans ma chambre ou à la chasse, j'étais sur un de ces bancs de mousse, un livre à la main ou livré à quelque vision d'avenir que faisait surgir mon imagination. Je n'en avais parlé que vaguement à Wéra et ne l'y avais jamais menée , sous prétexte que les sentiers étaient trop étroits pour les parcourir à deux. Mes habitudes de solitude étaient si invétérées que j'avais besoin pour donner une certaine actualité à mon bonheur, d'en savourer les jouissances dans le secret de cette retraite. J'avais besoin de penser quelquefois à Wéra loin d'elle ; de me la représenter àl'abri de l'émotion de sa présence ; de méditer sur notre existence future sans être distrait par les battements tumultueux de mon* cœur. Parfois c'était pour combattre les singulières contradictions de mes sentiments que je recherchais quelques instants, même des heures, de solitude ; car il y avait des moments où la répulsion que j'avais ressentie la première fois qu'elle arrêta ses yeux sur les miens me revenait avec une violence que j'avais peine à surmonter. Ces moments étaient rares , à la vérité, et n'arrivaient que qnand, forcée ou surprise, elle relevait subitement ses blanches paupières et que je pouvais fixer son œil

d*un brun fauve dont la pupille imperceptible semblait ne pouvoir se dilater, et dont le regard dur paraissait d^urvo d'expression. C'est le regard d'une myope, me disais-je, pour chasser cette douloureuse impression , et elle ne peut être responsable du défaut dont la nature a frappé sa vue. Et j'invoquais , pour chasser cette répugnance involontaire , toutes les beautés et tous les charmes dont elle était douée. D'autres fois , je m'inquiétais d'une certaine lassitude qui, dans les derniers temps, s'emparait d'elle et la rendait comme fatiguée des épancbements de ma tendresse. Un instinct secret m'avertissait que j'aimais seul, et que ce que je prenais pour de la réciprocité n'était que les effusions et le trop-plein de mon propre cœur. Pour me rassurer, je me disais que le cœur virginal d'une jeune fille devait iporer ou réprimer les puissantes émotions de la passion; sa chaste et pudique nature devait se dérober aux démonstrations véhémentes de notre organisation moins épurée. Je l'effraye, me disais-je, par la violence et l'excès de bmmi amour^ et peut-être, si j'étais moins impétueux, elle serait plus expansive. Mais, d'autre part, la tendre confiance, les doux épanchements où l'âme se communique à l'àme, oà l'esprit parle à l'esprit, le cœur au cœur, n'appartiennentils pas plutôt à la femme qu'à l'homme? Et je ne pouvais me dissimuler que, depuis quelque temps surtout, ils manquaient entre nous. Je ne pouvais me dissimuler qu'elle avait été plus confiante , plus naturelle et plus expansive dans les premiers temps de notre connaissance, quand l'amour se cachait encore sous le nom de l'amitié, que depuis qu'elle s'était engagée à faire partie de moi^néme. 0 mon Dieu ! priais-je alors, faites que cette coupe amére passe devant mes lèvres sans que j'aie à la vider ! Car si je m'étais trompé, si Wéra ne m'aimait pas, le monde croulerait soos mes pas et la voûte du ciel m'écraserait de son poids.

Quand toutes ces pensées fermentaient dans mon âme, que ces doutes et ces soupçons bruissaient à mes oreilles

ccNiome la voix implacable de la conscience , c'était dans le labyrinthe que j'allais chercher le repos, et souvent, après des nuits d'ardentes insomnies, fatigué de cette lutte contre ce que j'appelais des fantômes , Un sommeil bienfaisant me gagnait, gràce à l'ombre, à la fraîcheur et au son monotone des gouttes d'eau retombant sur le marbre de leur bassin. Ce jour-là , j'y entrai machinalement avec l'intention de me reposer des fatigues de la chasse avant de regagner le château. J'étais sûr que Wéra avait accompagné ma cousine eu calèche, et, m'étendant sur le banc de mousse derrière celui qui se trouvait dans le bosquet, je me dis que j'entendrais le retour de la voiture , et que peut-être ma fiancée viendrait, comme elle le faisait quelquefois , s'asseoir sous les lilas pour y admirer le coucher du soleil. La veille, elle m'avait paru plus tendre et plus expansive que d'ordinaire. Je suis ingrat envers la Providence , me disais-je. Parce qu'elle est plus retenue que moi, je l'accuse d'indifférence. J'oublie que la pauvre enfant a été , comme elle le dit ellemême, déshéritée de toutas les affections de ce monde ; que son cœur ne s'est développé que sous le souffle rude et âpre de l'adversité. Que maintenant elle croit tout me devoir, et que cette reconnaissance paralyse peut-être l'effusion de ses sentiments. Je l'ai peut-être trop accablée de mes dons; cette fortune même dont j'ai voulu la doter avant qu'elle ne m'appartint a été peut-être un manque de délicatesse. J'ai trop brusquement changé la simplicité de ses habitudes, je lui ai versé à trop pleines mains tout ce luxe qu'elle aime, et, comme une fleur surchargée de pluie, elle baisse la tête aous le poids de ce qu'elle appelle mes bienfaits. A force de vouloir deviner et prévenir le moindre de ses caprices ou de ses fantaisies, j'ai peut-être humilié sa fierté, j'ai blessé sià modeste dignité. J'ai été un Crésus gauche et grossier devant cette vierge chaste comme un rayon de la lune, pure comme la neige qui tombe des ^ieux sur la cime des montagnes. 0 Wéra , pardonne l pardonne à ma brutale igno-*

rance , pardonne-moi si , au lieu des dons du ciel , seuls dignes de t'être offerts, je n'ai su te prodiguer que ceux que la terre souille de son limon !

Pouvoir s'accuser soi-même des torts de ceux qu'on aime est une consolation immense. Elle calma mes inquiétudes. Bientôt l'image de ma mère , qui ne restait jamais longtemps absente de mon cœur, vint se mêler à celle de ma fiancée. Je crus les voir ensemble; puis ma mère seule, inquiète et tendre , plus inquiète et plus tendre même que d'ordinaire, à ce qu'il me semblait ; puis le fil de mes idées s'embrouilla et je m'endormis vaincu par les fatigues de la journée. Je rêvai du Caucase et je crus entendre les accents d'un clairon m'appelant au combat. Ces accents me réveillèrent en sursaut. Hélas! cet appel guerrier, c'était la voix de Constantin qui résonnait derrière la charmille tout prés de moi. J'écartai le feuillage et par l'étroite ouverture je le vis assis sur le banc de mousse du bosquet , près d'une femme dont il tenait une des mains qu'il couvrait de baisers. Cette femme était Wéra.

— Ainsi, tout est dit, disail-il, et cette main pour laquelle j'aurais donné ma vie va appartenir à un autre ! Et cependant vous me dites que vous ne l'aimez pas; vous m'assurez que jamais vous ne pourrez l'aimer comme vous m'avez aimé !

— Comme je vous aime, mon Constantin , fut sa cruelle réponse; car je vous aime encore et vous aimerai toujours. Vous pouvez m'en croire; je n'ai aucun motif de vous tromper.

— Pourquoi donc avoir refusé de devenir ma femme? Pourquoi n'avoir pas consenti à partager avec moi le pauvre toit que j'avais à vous offrir?

— Parce que je suis une misérable créature, une créature incapable de sacrifice et de privation ; une nature pauvre et indolente, avide de luxe, avide de repos, de ce repos élégant que le luxe seul peut donner. Depuis mon

LE MOINE DtJ MONT ATHOS. 203

enfance, j'ai constamment envié le sort des riches. Devenir riche a été le rêve constant de ma jeunesse. A Tinstitut, cette envie me dévorait , car je voyais ou croyais voir la supériorité et Tes égards que la richesse, la richesse seule, dénuée de talents et même de beauté, procurait à mes compagnes. Dans le monde, cette même passion me poursuivit. Chez cette compagne, cette soi-disant amie, qui se prit d'engouement pour moi et m'initia avec une si coupable légèreté à tous les besoins dont ce luxe fait une nécessité; chez elle, comme partout, cette fatale envie me rongeait le cœur. Vous savez combien elle se lassa vite de ce beau rôle d'amie inséparable, de jumelle de mon âme; vous savez qu'en se mariant à un millionnaire, qu'elle aussi n'épousait que pour être riche, elle ne songea pas le moins du monde à assurer mon avenir, et vous savez qu'elle partit avec son mari en me laissant quelques phrases et une cruelle expérience pour souvenir. Ce fut sa mère qui devait me tenir lieu d'elle, comme, en revanche, ce fut moi qui pris sa place près de cette mère. Cependant, malgré toutes ses protestations, dès que cette tendre bienfaitrice, qui me nommait sa seconde fille, s'aperçut que j'aspirais à devenir sa bru, voilà que toute son affection et ses caresses se tournèrent en crainte et en aversion. C'est dans la maison de cette sotte et ridicule femme que je fis votre connaissance, et c'est la seule obligation que je lui ai. Vous dites que vous m'avez aimée d'abord; moi je ne vous ai aimé que plus tard. Mais je vous fus reconnaissante , profondément reconnaissante , car vous fûtes le seul qui eûtes pitié de moi. Confident de la passion naissante du frère de Nadine, vous eûtes la charité de m'avertir des vues ambitieuses de ses parents et du caractère faible et irrésolu du jeune homme. Je pus donc retirer mes filets à temps, et quand on m'annonça mon congé brusquement, impitoyablement, comme on le fait à peine à une femme de chambre, je pus quitter cette maison 'nhospitalière fièrement et la tète haute. Je pus me plain-

dre, moi, et avec raison, des mauvais procédés que je n'avais point mérités, et, malgré la fortune et la position de mes ennemis , j'eus l'opinion publique pour moi. Ce fut encore à vous que je dus mon engagement chez YOtre mère, et ce fut près de son lit de douleur , en faisant tous mes efforts pour l'égayer et lui être agréable; dans Fintimité d'une chambre de malade, que la fantaisie que je vous inspirai prit les proportions de l'amour. De mon côté je partageai cet amour avec la passion dont mon cœur était capable. Les sacrifices que vous m'avez apportés pendant ce temps de bonheur sont immenses, et moi seule j'en connais l'étendue et la valeur. Ils sont autrement grands que ceux que votre sœur a fait sonner si haut, en me faisant valoir l'honneur que son richissime cousin me faisait en m'époiisant.

— Oh! Wéra, Wéra, ne dites pas cela! Que pouvais-je vous offrir, moi, accablé de dettes et d'embarras, ne vivant pour ainsi dire que des bienfaits de cet homme généreux que je voudrais détester et que je ne puis qu*admirer et aimer? Ce n'est pas seulement une des plus belles fortunes de la Russie, c'est un de ses plus beaux et de ses plus honorables noms, une des plus grandes et des plus belles positions qu'il met à votre disposition.

— Aussi je les apprécie fort, ces avantages de fortune, de nom et de position, et je vous jure qu'ils seront honorés, bien gardés et bien employés entre mes mains. Mais est-ce donc un si grand sacrifice que de m'offrir à les partager avec moi ? Est-ce que je les lui dérobe et n'en reste-t-il pas toujours le maître et le possesseur? D'ailleurs ce même sacrifice, comme il vous plaît, à vous et à votre sœur, de qualifier la détermination de votre cousin , il l'aurait apporté à toute autre jeune fille qui se serait trouvée sur son chemin. Sans vanité, vous avouerez qu'il aurait pu tomber plps mal ! Croyez-moi , mon ami; je lui ai trouvé le cœur sur la main, et j'ai presque honte du peu de peine qu'il m'a

LE >oi!fE ne tfoirr atAos. ses

Mf ii ptofir m'en slaisir. le n'ai ett qu*è l'accepter et non à le conifiiérir. Quimt à Ibss ces cadeaux dont il me combte, ils sk>nt magnifiques, princiers, c'est vrai, mais Hs ne proviennent qae de son superflu; tandis que yous, mon bien-aimé, vous m'avez saerifié les habitudes de toute votre existence, vous m'avez sacrifié vii^s plaisirs, vos conquêtes, les vanités et les succès de votre amour-propre. Pour ne pas me nuire, vous êtes devenu discret, de vantard que vous étiez. Vous qu^on citait comme l'inconstance en personne, vous êtes devenu fidèle pour l'amour de votre pauvre Wéra.

— Que ne suis-je resté volage! s'écriait-il avec l'accent àt désespoir. Et combien j'avais raison de redouter le jour où je deviendrais constant ! Comment concilier avec ma ùttaie passion mon amitié et mes devoirs d'hontféte honnife?

Wéra continuait comifie si elle n'entendait pas ses exclamations.

— Vous avez fait {)lus, mon Constantin adoré; vous m'avez offert votre pauvre avoir ; cet avoir qui ne sufiBsait pas à vos propres besoins, vous avez voulu le partarger avec vôtre amie. Oh ! qu'on ne me parle plus de sacrifice et de générosité ! C'est toi qui as été généreux , c'est toi qui as fait preuve d'abnégation! Aussi t'ai-je rendu don pour don, liussi fai-je donné tout ce que je possède à moi dans ce ftionde, ttiôH tiœur. Mon cœur entier, sans partage, ce coeur ^in n'a jamais palpité que pour toi , que tu remplis seul^ ifont tu es et seras la première et la dernière passion.

— Oh! Wéra, Wéra, répondit Constantin, cesse ces délifëàt^ fmrolei ou bien donne-moi la preuve de leur âin- ^tê. S»ii fràftichement femme ou àètHon ! Il est encore te^ps; repousse la fortune dont Dmitri t'a si généreul^ëMfeht dotée ; o^Vre-lîii ton coeur; je le connais, il te pardonnera et ttotis ferons heureux. Nous serons fràuvres, à m Mérité , mais pas au point que tu te TimagiAës. Pour l'ëtnour de toi je suis devenu économe et rangé ; grâce aux secours de mon cousin et de son père (et dire que je vais

payer ces bienfaits d'une telle ingratitude ! ) je puis t'offrir mieux que quand je te quittai après la mort de ma mère. Je puis t'offrir une modeste aisance, une aisance qui n'est pas la richesse, sans doute; mais nous serons heureux, bien heureux, je te le jure , car nous nous aimons et nous aurons été sincères et droits. Fais-le, Wéra ; c'est pour cela que je suis ici, c'est pour te conjurer de ne pas détruire ainsi nos destinées à tous deux que j'ai voulu encore te voir avant ton mariage; mon ange, ma vie, mon trésor, fais-le; prends pitié de moi, prends pitié de cet homme avec le bonheur duquel tu joues si impitoyablement; prends pitié de toi-même. Pense à la vie de dissimulation et de fausseté que tu vas mener. Viens, viens, Wéra; je te le demande à genoux, allons tout découvrir à Dmitri.

Et en effet il était à ses pieds, attachant sur elle un regard suppliant.

Je la vis hésiter ei passer sa main sur son front.

Qu'elle le fasse , qu'elle le fasse , mon Dieu ! ma fortune est à eux. Dieu sauveur, venez à leur secours ! m'écriai-je en dedans de moi. Mais non, son mauvais génie prévalut et chassa le bon ange qui l'avait arrêtée un instant.

— C'est impossible, Constantin; c'est impossible. Je ne puis vivre dans la misère; je ne puis même vivre dans cette modeste aisance qui serait de la misère en comparaison du luxe qui m'entoure. Elle répugne à ma nature, elle paralyse mon esprit, elle flétrit jusqu'au peu de beauté qui m'a été accordée; et si je n'avais été soutenue par l'espérance de me faire un jour un sort au moins approchant de celui qui m'attend maintenant, je me serais certainement laissée mourir de faim. Je t'aime, Constantin , dit-elle d'une voix frémissante d'amour; je t'aime et je te conserverai mon amour. Sois tranquille, du reste , et mets ta conscience en repos. Je serai fidèle à mon mari et je le rendrai plus heureux peut-être que toute autre ne l'aurait fait. Il se contente de peu , ton cher cousin ; il y met tant du sien que le peu

que je puis lui accorder comblera , et au delà , ses espérances. Une fois Tattente de ta présence passée, cette inquiétude qui me dévorait se calmera et je redeviendrai pour lui ce que j'étais dans les commencements : une amie toujours prête à écouter ses rêves, à partager, souvent sans les comprendre , ses joies et ses chagrins. Il ne connaît pas l'ardeur de mes sentiments; il n'a jamais, comme toi, entendu vibrer ma voix sous l'impression de la passion; il n'a jamais rencontré, comme tes yeux l'ont fait, la flamme de mon regard , si terne et si froid pour le reste du monde. Jamais il n'a senti l'ardeur humide de mon baiser, car mes lèvres sont restées closes sous les siennes et n'ont effleuré que légèrement son front. Tous ces trésors d'amour, toi seul tu en as le secret , et après cette dernière entrevue ils seront ensevelis dans mon cœur comme dans un sépulcre; notre correspondance cessera, et la confidente, comblée de biens, sera éloignée de la maison; et si jamais nous nous rencontrons, vous vous demanderez si l'amie froide et impassible qui vous tendra la main est cette même Wéra , cette Wéra si brûlante et si passionnée qui n'avait pas assez de paroles pour dépeindre le délire de sa passion.

— Wéra! Wéra ! ange ou démon, disait Constantin en se cachant la tête dans ses mains , qui êtes-vous ? Je ne vous reconnais plus ! si passionnée et si intéressée , si enivrante et si froide ! Vous me rendez fou ! Mais non , c'est une comédie, une épreuve! Voyons, revenez à vous, allons trouver Dmitri; jetons-nous dans ses bras, et si la pauvre fortune que j'ai sauvée avec tant de peine du naufrage de mon opulence ne suffit pas, eh bien, je travaillerai. J'ai des relations dans le monde, et rien ne me coûtera pour satisfaire à tes goûts et à tes caprices.

— Pauvre enfant , dit-elle d'àne voix douce en passant sa blanche main dans ses cheveux noirs; pauvre enfant! vous voulez travailler, vous voulez acquérir une fortune! Mais nous serons vieux avant d'avoir gagné de quoi me meubler une

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chambre coune je l'entends, a^ant de pooroir me donner ane femme de chambre comme je la Teoxl Pauvre enfant! ta ne sais donc pas qae c'est justement ta charmante fainéantise, ton împréToyance dn lendemain, ton ignorance des soucis de la vie , cette pointe de suffisance et de fatuité qui relère la bonhomie de ton caractère, comme cette petite moustache lustrée rdèye le corail de tes lèvres et donne du piquant à ton sourire, que j*adpre en toi! Or, ces qualités ou ces défauts, les riches seuls peuvent se les permettre, mon ami ! Et c'est moi qui viendrais ôter la brSlante poussière de tes ailes, mon beau papillon ; c'est pour moi que tu courberais ta tète superbe sons le joug dn travail, que tu te mettrais une plume .derrière Torpille el que tu salirai^ d'encre tes beaux ongles rosfô? Tu n'y penses pas! Ce serait détruire mon idole, et je l'aimie trop pour b briser sur l'ignoble pavé de la misère. Déjà je te trouve quelque peu rouillé; déjà je trouve que les grands mots que tu prononces vont mal à ta physionomie.

— Wéra, Wéra..., commença Constantin.

Elle lui ferma la bouche par un baiser. Quel long, quel tendre baiser!

— Je sais ce que vous voulez dire, mon ami ; soyez tranquille, je vous le répète. Votre cousin sera le plus heureux des hommes, et il le sera à sa manière. Je ne compte même pas le tirer de sa chère solitude. J'aime cette grande et libre existence de riche propriétaire ; c'est la seule indépendante et vraiment noble en Russie. Je la préfère miUe fois à celle du monde ; car que me fait le monde dont vous ne serez plus Tattrait? Le monde, pour moi, c'était vous; je vous le répète, je veux vous le répéter, car je ne saurais assez le faire, je vous aime, mon Constantin, je vous aime au delà de ce que vous pouvez imaginer! Vous savez, d'ailleurs , que je ne suis pas de ces femmes vulgaires qui recherchent les ho^nmages de la /ouïe et aspirent à briller ou à faire parler d'elles sans autre but que celui

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de j^ati^ir^ \i^ ^jpt^ et p\\éi;i|e .vpnit^. Jp .p jai j^o^a^ ^éj^ çoqueti^ .quç j^ar calcul ; f\^^ssi ne l'çiji-je jfi,çia^ /{^ jiyec vous. Jp ;vç)i^s sa aimé tout d>bord franc^euiçut, et ,vjonis ^i avoué mop ^apiour -Sfia^ rétiçqpce et sajpspruder^e. Une/q^s ma posi^Qji et .oaa^^oijtune^olidemeat établies, unefoi^ devenue rlaf^me de VAtre cqusin , je mets bas mes armes qt renonça âmes ,filf^ts. Ma triste enfance etma jeunessp pli|s triste (Cnco;:^ se sont passées sans les joies ,et rinspucianqe de ces âj^s. Xp court épisode de nos .aippurs a épuisé top|tj^s les éian9tiqfls dcjnt nmn ^cqq^ir ^tpit capable; cçtte derm^re entre\jie.en pura ^ai^cj^é la dernière sève. J!IIe voilà vieillp, Conî^ti^itin ; .^îçiMp ^ .J'âjge m d'autres ^ppt à peine jeune^ , .et je .ne , convoite plus ^jue les jouissances qui rendent U .vieilje^e support8^hle,.le luxeç^uTjEjpps et (i^ la fortune.

— Et c'est pour ce misérable .luxe , c'est pour ces jf^uis- .sanqes ,vulg^irep .q^e .vous re^ioncez à celles de T^pur? Wérfi , AV^ra , ^yo|is. qtes .pflur moi une éjijfjmeîgi encore youSjbr^}^i.ez,l^ Pl^^i^^s i^ji mpnde, sesiucfjè^, sçs jçbjyjiiétes ; lJe^e , spiritucjUpj^t.supf^i;ieuï;e , ^^omîuie ^ypus t^lès, 'je yjous,c(ppr^t^rais^peut;étre.jMais iie,vpv\|^irjqp|étre ricjie, sacrjlier ^fiotre ^pîpur à la ipi;tune , ^ne yj^ujoir [q\i^ Vppu'

4enç^! f C'est jiêp.devenir,fpii,î

.— tof^ft^^^ dppn^r,:ji;an|Je

f^ismîÇe, jgrande -positjon , ^^pde ipfl.u^f}c? ! ,giei;yeniqs 4 l'art jet^pvreSjdUjjénie,! ^fpt sa réponj^e.

-— ilÇtipHt ç^i'a pourvjQus çjçfifjjB, içi,j^an^ cet^e riçtri^if^ .fJemqfjitorHl .d;un pir ^ficriéfl^^^^^

.-;r jL'mfluqice d|pne ppsjlfpp et d'u^e ^j^)^i3Çençe ,çpmn^e ^rp,|a,gj|enne, aiiiée (}e la :ifprtpn,e.et d}i,n|(jm 4e vqjrecpusin „s^^enji ^au loin. Quand.pcla^ne serait psj^^^pour.nfoi .seple je.xflpdiçais em}|e|lir^i][)a TSfjçàjte et s^tisfaij|^e|l,es ju3^jUfthl^.d^jr^ qpi nje 4^yQrent depuis ..qpejie ^e cpnfjais. Je^^pi^ etinépjjse,le Xffoxffje ,' jçpptin^a-t-eile^j^* sÇjçr^pt j|çs dents.jfe le^ljajs e^e,w)^pri§e d'MUlaiit.pjus.que^c'ej^^ ma fait ce que je suis. S'il m'avait laissée crpugir^d^s ma i 18.

misère, j'y serais restée contente; j'y aurais probablement trouvé quelques joies, du bonheur peut-être. Mais non, parce que je lui appartenais par le hasard de ma naissance, il s'est emparé de moi, il m'a transportée dans sa serre chaude , m'a habituée à cette atmosphère factice et m'a enivrée de ses parfums artificiels. Ensuite , après m'avoir rendue incapable de tout travail , après m'avoir inculqué les vices de son désœuvrement et de ses vanités, il m'a rejetée du sein de la société à laquelle lui-même m'avait appelée; et, sans plus se soucier de mon sort, il m'a ordonné de gagner mon pain comme je le pouvais. Je les hais et les abhorre, ce monde et cette société; et après être parvenue, sans leur aide et malgré eux, à l'apogée de ce qu'ils appellent fortune et prospérité, je les renierai, dédaignant également et leur blâme et leur suffrage.

— Oh! que faire, que faire? disait en gémissant Constantin. Comment la persuader, comment la convaincre? Lui si loyal et si droit! Payer son amitié et sa confiance par une telle ingratitude, par une telle duplicité! Que n'ai-je suivi mon premier mouvement! Que n'ai-je répondu par une franche confession à la lettre où il m'annonçait son engagement. Malheureux , malheureux que je suis ! Si je pou\ais te disputer ton bonheur ouvertement, loyalement, les armes à la main! Mais non, je te le vole, Dmitri,je te le vole; car c'est un larcin, Wéra, c'est un larcin indigne et méprisable que je commets envers mon ami et mon bienfaiteur.

— Sois donc tranquille , mon consciencieux trésor, ditelle sans s'émouvoir. El vraiment je ne te comprends pas de faire du bruit pour si peu. La vie campagnarde t'a fouillé, mon beau conquérant; je te citerais mille exemples de mariages dans le monde où la fiancée se mariait avec plus de répugnance que moi , et n'avait pas pour son futur la bonne amitié et les bonnes intentions que je lui poric. Rappelle-toi, entre ces mille, seulement celui de Nadine et de Basile le millionnaire.

— Que me faisait Basile et que me faisait Nadine? L'une était une amourette de bal et l'autre n'était qu'un camarade de salon. Mais toi, mais Dmitri! toi pour laquelle j'ai fixé ma nature inconstante, lui auquel je dois le pain que je mange 1

— Sois tranquille , je te le répète , et surtout tâche de calmer l'exaltation de ton sentiment, des grands mots d'amitié et de bienfaiteur te troublent la cervelle. D'abord son amitié est moins grande que tu ne le supposes, et quant à ses bienfaits, ils sont comme les dons dont il m'accable: quelques gouttes échappées au fleuve de son opulence. Ce. n'est pas la peine d'en parler. D'ailleurs, toi, tu es blanc comme neige dans cette affaire. J'ai eu assez à faire pour t'empécher de te jeter à travers tous mes plans, et tu peux dormir tranquille en te disant que si j'ai atteint le but que je m'étais assigné dès mon enfance, c'est bien malgré tes sermons , tes efforts et tes reproches. Maintenant, trêve de lamentations, et laisse-moi porter le fardeau de ma faute ou de mon crime, comme il te plaira de le nommer. Je t'assure qu'il ne me pèsera guère , et si je me connais je ne m'en repentirai jamais. Je te le répète, sois tranquille sur le sort de ton cousin; jamais homme ne sera plus heureux que lui. Je te jure que je respecterai tous ses préjugés, que je ne contrarierai aucune de ses vertus, que je me conformerai à tous ses goûts. J'ai ma conscience et mon point d'honneur comme une autre, et je me ferai un devoir impérieux de lui rendre la vie douce et heureuse. Je le seconderai dans ses œuvres de bienfaisance et de générosité, car je ne suis pas avare; j'aime à donner, j'aime à être remerciée et à m'entourer de visages heureux et contents. C'est un plaisir rare et neuf encore pour moi, et j'ai vraiment compassion des malheureux, surtout des pauvres. Quant à mon humeur, vous savez qu'elle est égale, par indolence peut-être; je hais les brouilles et les querelles, et n'impose ma volonté que quand je la crois indispensable à mon bonheur ou à mon

bien-être. MainteçaiU que tu .m'çts acqo^^i^ ciette .4eniière entrevue, rappelle-^toi que Xn as insisté to^-m^j^^ pçwr l'obtenir ici , et que tu as refusé le renc^-vQi^ bic;n pi4i» simple et ,0ioins dangereux que je te proposais i J^étersbourg.

— Tu ^is, répoindit Constantin, qu'il m!ét^t impossible (te prolonger mon congé , que j'aurais déjà dû être à mon po^te , si la maladie dont je viens à peine de me repietlre ,pe m'avait servi ^d'excii^e. «D'ailleurs j'^y^is espéré jte fl^liir, te persuader, te Xaire renoncer à cet engagement funesle, ^t, aprôs a\oir tout avoué à Dmitçi,;pbtenir que tu dqviep- 4^es ma femme.

.t::- .C'est-à-dire mendier se§ bie^f^its , t^ mettre sous (e joi^ ,^e nouvelles .Qb(ijg^ti(ms , oyi ^bien npus rejetcx tQUs Jle3 deux dan^ la fnisèi;e )tont ,nqu^ venons de sortir,! .Non , .ppn , ifnpn ami , mpp apiaj^t , qion unique pa,ssiqD ; je :te le répète, je t'^ijone trop .pour tepern^qUi;e uqe telle folie. tYa te distraire ^u-Cauc|(se, distinguerai .et reviens «eqsuite dans ta siphèr^ ^a^iirelie reprendre tpp j^ai^gj^mi déplus él^gan^s d^ élégants, les j)lus vp)£|ges des volves. ^ ton retour, tu entendra^ vanter partqut le bpnhepr de ;ton 4^usin, la sagesse de .$pn choix et les vqrtus dpmestiques de sa charriante coi^pagpe. Tu ,ppui:ras,te dii^e alors que (u as eu. la part à çebop^iei^r Qt que si tu n'y as .pas .précisément contribué, tu ne i'asdu moins pas empêché.

— Wéra, Wéra, répondit Gonslantin,.et je vis des.Urmcs roulf^r dans.ses yeu;^, je.^e suis^pas à la hauteur de itout ce que tu me dis. Tu. pe m'as ri^n, expliqué , je n'a^i rien compris. Je ;$ais que tu.n^e ;sac^iiies, je sais que tU;trpmpç$ et me r^is partager ta duplicité. Je sais que tu joues le)bonbeur .de deujK hommes loyaL\x et .honnêtes, .afin de .satisfaire la soif de luxe et da nchessqs îEpu.que j'ét,ai.s de croire à (on

^amour! ,jiiSQn$é,.de supposer. que ma présence pouvait l« faire revenir des fumées de ton ambition ! Fou , fou que j'étais de venir ici ! £t maintenant comment affronter la

jurései?çe dç cet ^mj , <JjÇ ,çp bjepjf^iteur qj^ç j'aid^ ^i ^

duper.

— En effet, dft-çlle d'un ton mprd9ftt ef jpQqueur, w effet, jç m'aperçpi^ que les hommes de np^ jours sont plus faibles et plus scrupuleux que les femmes, et il serait vraiment temps qu'ils nous cédassent de bonne grâce le sceptre qu'ils ne s'entendent plus à tenir. Puisque tu as peur dç ce faptômç qnp tu appelles ton cousin, Û yaut sans dou.tf mie,\u partie ^y^nt son arriyée. Tu donneras le prétexte de ton congé ^ t^ sœur et tu partira^ dés ce soif. Je n'attends Dini^ri que djçmfân m^tin.

— WéçTA, encore une fois, écoute mes supplications; laisse-toi fléchir, et nç ine lais pas croire que jtoutes les assurances de ton amour n'étaient qu'up jçu de ton imagination. Si tu ne veux pas partager ma misère, du moins découvre la vérité à ton fiancé , sois franche avec lui. Tu ne connais pas, cpmme moj, p^ natur^ généreuse et magnanime; cro^-moi, ce conseil est m^ conseil sage qui nous épargnera à l'un et à l'autre de jgrands malheurs. Je suis léger, je suis frivole, je n'ai fait qu'ej^le^urer la vie et ses devoirs. Cependant il y a certains prindpes d'honneur et de loyaut|é quj ont toujour^s dirigé ma conduite. Je ne saurais les définir ; je uç saurais réfuter tes paroles et tes arguments , mais je sens qu'ils so.n.t contraires à ces principes. Je sais seulen^eat que j'aurais mille fois préféré te savoir infidèle, me croire oublié de toi , te supposer sincèrement nttac^b^e à i;non cousin que de me sentir ainsi coupable envers lui, que ^e ne pouvoir parler ejt de n^oser me t$ire. Jfe serais peutj-élre mor.t de la douleur de t'a voir perdue, comme cela a failli arriver quand j'ai appris ton engagement. Eh bien ! j'aurais béni , j'aurais appelé cette mort de tous mes yœtiçiL ; car eJUe m'eût épargné ce que je souffre dans ce moment.

J'jétjais rivé à ma place pendant cette conversation. JU^iie curiosité invincible, celle du condamné q^ui yeut connaître

les motifs de son arrêt, me retint immobile. A mesure qae l'entretien continuait, Tintérêt devenait de plus en plus intense, et enfin quand je n'eus plus rien à apprendre, la sensation d'un horrible cauchemar s'empara de moi. Je voulais mettre fin à cette torture effroyable. Je voulais crier, je voulais fuir, je voulais secouer la charmille pour les avertir de ma présence. Ma voix était étouffée dans ma poitrine , mes jambes et mes bras me refusaient leur service. Cloué à l'étroite ouverture, j'étais comme pétrifié et ne pouvais détacher mes yeux de leurs personnes, mes oreilles de leurs paroles. Enfin, le sang refoulé vers le cœur se reporta violemment au cerveau ; après les dernières paroles de Constantin et un franc éclat de rire qui en fut la réponse, je n'entendis qu'un torrent de vagues mugir à mes oreilles, je ne vis qu'un voile noir étendu devant ma vue et je perdis connaissance.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi étendu sur le banc. En revenant à moi je sentis quelque chose de tiède et d'humide passer et repasser sur ma figure. En ouvrant les yeux je vis mon bon chien qui me léchait le visage en poussant des gémissements plaintifs. Pendant quelques instants je ne me rappelai ni où j'étais ni ce qui m'était avenu. Me réveillais-je d'un lourd sommeil, ou bien avaisje été évanoui? Des scènes de mon enfance passaient devant mes esprits encore engourdis. Je me souvenais qu'étant grimpé au sommet d'un arbre, j'en étais tombé et avais do même perdu connaissance ; mais en revenant c'était sur le sein de ma mère que je me reposais, et c'était son regard tendre et inquiet que j'avais d'abord rencontré en ouvrant mes yeux. Plus lard après une chute de cheval, on m'avait porté évanoui au couvent ; c'était, alors, entre les bras du père Hilarion que je recouvrais connaissance; c'était lui et le père Grégoire qui, penchés sur moi, guettaient avec inquiétude mon retour à la vie. Où étaient-ils donc tous ce» anges gardiens de ma jeunesse? Où étaient mes hôtes, ma

LE UO\m DU MONT ATHOS. 215

cousine et ma fiancée? Qu'était-il donc arrivé pour que je me trouvasse ainsi seul, sans autre ami qu'un pauvre chien, sans autres soins que la muette affection de ce fidèle anir mal? Avais-je de nouveau fait quelque chute, ou n'avais-je éprouvé qu'un effroyable cauchemar? Si ce n'est qu'une chute ou un rêve, pourquoi ce poids de glace qui m'étouffe? pourquoi ces mots : « Elle ne t'aime pas, elle ne t'a jamais aimé, elle en aime un autre, » retentissent-ils comme un glas funèbre à mes oreilles? Ce ne fut que lentement, une à une, que toutes les paroles de cet affreux entretien me revinrent à l'esprit. Ma mémoire , hélas t ne les avait que trop bien retenues et me les redisait impitoyablement, comme elle n'a cessé de le faire depuis , sans en omettre une seule. Aucun geste , aucune inflexion , aucune expression de ces deux physionomies ne lui étaient échappés et longtemps elle m'a tout reproduit avec l'actualité du désespoir. Je cachai ma tète dans mes mains et crus devenir fou. Ce fut encore Azor qui vint à mon secours. Il introduisit son museau entre mes poings fermés et, posant ses deux pattes sur mes épaules, me força de lever la tète et de fixer ses bons yeux si intelligents. Je jetai mes bras autour de son cou velu et, pressant ma joue contre sa grosse tète, je fondis en larmes.

— Et voilà tout ce qui me reste , m'écriai-je , des espérances si riches et si riantes de mon avenir! Ma mère avaitelle pressenti, en d'attachant cette race fidèle, qu'un de ses descendants deviendrait un jour l'ami unique de son pauvre enfant? Pauvre chien, toi seul tu m'as cherché, toi seul tu m'as trouvé dans mon extrême détresse, toi seul tu m'aimes et as eu pitié de moi!

Ces larmes détendirent mes nerfs , je pus me lever et gagner en trébuchant l'issue du labyrinthe qui donnait sur la campagne. En sortant du souterrain , j'étais comme un homme ivre et je dus m'appuyer contre la porte pour me soutenir. Des heures s'étaient écoulées depuis que j'y étais

SM UE lOnt DT lOTT ATHOS.

eiirr4. Le Mlt^il. alors d<k'linaiit à peine Ters Thorizon, dispanissulc «'ntoaré de naées resplendissantes. La nafnre toi: p[t?i!it? Je L-ette légère aidtatiott qui précède le crépns- «!uie. Les où^uin respfsaîent leurs nids , l'aloaette chauvit ?o a l<^rnier h^nme dans les airs, le rossignol commençjtit [e sien dans les baissons : nne léfère brise soulevait les feuilles et TibeiUe portait à sa mehe le dernier fardeaa de ^ ;i?amtfe. Je sui^î'? eorieusement tons ees détails comme t(neii(Ti.5 c&ose de noQ^eaa. < Et toi, où iras-ta?» med^ xiaadaî-^e comme si je parlais à on antre, c Tirai chef le pèn? HUiinon, » rëf ottdis-j> à cette interrogation. « Mon inallieur le fen sortir de son abstraction pent-étre. De tous tes homin»?s que 'fii xtmés dans ce monde, il ne me reste j^tus (f'xe Wi. * Et je pris le chemin du conrent, marchant à pis lea^'s ec mesura, comme pourrait marcher un somnambate, soat i^'i* ieTint moi et franchissant les obstacles sans «ealem^tx: m'en apercevoir. Azor paraissait avoir pris sor fii ^li r.'sroassbïlitiF de ma ^rde. Il mesurait sofk pas sur te XLîea et me dêtournaîl des mares et des fbssés (|ui se t-^:::' j':7.: >T:r îi n:tiîe peu fréquentée que je suivais, pour fjj:?.'- r: ? •:> ::: Tillée qiii menait au couvent. Tne fois i.i7> :t'"::j .i?[ê-f. je prts 1»* même sentier latéral que j'avais wm;-.: .» >:-i'.'.e .^ l* riième heure, le bras de Wéra appuyé SI- -• 7:.:r. >:< ;^:^rlî\ tffleurânt mes cheveux, safratche ^A^■■.r.f :i«rvs.v»r.: n:.». joae. Je me rappelais chaque mol de vv.:.' x:;77.::^Tv r.c'ure .fe bonheur, comme je me rappelais oV.Aque rar:*; ii* «reîv première heure d'infortune. Je lui A>;»t> r.u-v:-:^ iir.s vx^Eîe dernière promenade tous les chanjft r.;*r.:s :*: :cu> tes embellissements que je comptais faire a;: .>>.:■;•. y-.r.iin: >:Ti ilsonie. je lui parlais des objets ^i"Ar: eu: .; [vnî;.^î> \ r^'nnir, du plan de notre existence, v*v !* \:e Ov'vxpèe et uîiie que je projetais pour nous

dc;A.

Fî :\\ ïu vT.vins p^is.en acquiesçant à tous mes rêves de sv^'iUide. de re^^tter un jour ce monde que je te fais aban-

Lfi HOINC DU VONT An&S. 217

donner, et où ta place se)*ait si brillante? lui demandai-je en pressant sen bras contre «on cœur.

^^ Et toi tu kte songeras jamais  m'y entraîner, toi dont 4e rôle y serait si grand et la place si marquée? dit-elle en me regardant d'un œil souriant.

Arrivé au bac où la calèche qui devait la ramener Tattendait, j'avais peine à me séparer d'elle.

^— Il y a longtemps que tu n'as élé aussi bonne et aussi -éffeetueuse, lui dis-je. Je ne veux pas perdre une aussi pi^ieuse disposition. Que Jes moines et Delaville s'arrangent comme ils peuvent, et quant au colonel, j'aurai tout le -temps de le voir pendant ton absence, le suis avare de mon 4wiriie«r et ne veux pas en perdre la moindre parcelle. Je vais ckone retourner avec toi.

£IIe était déjà en calèche , et je me rappetaîs maintenant «que ce «ène re|;ard froid et dur qui me repoussait toujours s'art^èla sur moi avec une expression de crainte.

— Non pas, dit-elle en m'arrètant du geste. Je n'aime pas tqu'on change ainsi d'avis. Ce serait de mauvais augure pour mon avenir. Je te promets d'être toujours égale , bonne et ^dTeetiieuse ; mais, en revanche, tu dois me promettre à ton ttourd'^re toujours conséquent dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Or, ce serait une inconséquence que de retourner en arrière, en vue même du but Hqfu'on s'est proposé en sortant, ajouta-t<^lle d'un air si ^^ve et si révère, que je la regardai avec étonnement.

£He appuya sa bouche sur iafon front, et je me souvenais ^Ue te «eèntaet froid et sec de ses lèvres m'avait fait reculer. S^onnant l'ordre au cocher de reprendre le chemin d>u châ- -teM , elle s'enfonça dans le fcmd de la voiture on baissant •son vmie et me jetant un baiser de ses doigts.

Pailvredupe, me disais-je, pauvre, misérable dupe t Tout -éCait concerté entre elle et Gonstanlin ; elle Tattetfidait et 'mlà pourquoi lu devais èCTe éloigné. Deipuls le mométit -de son engagement, sa correspondance n'a jamais été inter-

fit LE flOnOS DU ■0!fT ATHOS.

ronpQf ; et il fallait faire Tenir cette femme de chambre de Pétersboorf; pour avoir une confidente à ses gages ! Comme elle doit te mépriser ; comme tes sentimentales déclarations ont dû Ini paraître ridicules, et combien toutes ces effusions de ton âme, toutes ces adorations que tu lui prodifoais, ont dû l'ennuyer quand elles ne la faisaient pas rire! Oh ! femme fausse, perfide et sans pitié! que t'avais -je fait pour que tu foulasses ainsi sous tes pieds toutes les fleurs de mon existence ? Et alors, pour faire diversion aux souffrances navrantes que j'éprouvais, j'invoquais tous les mille traits, les mille détails de sa fausseté, de sa duplicité et de Kart infini avec lequel elle en avait ourdi la trame. Je tâchais de m'exciter à la colère, à l'indignation, en comptant toutes les blessures de ma vanité et de mon amour-propre. Ce fut en vain. La grande voix de mon amour s'élevait suprême au-dessus des faibles passions de l'humanité. Von imagination, ne pouvant conserver à son idole les perfe^ tions idéales dont elle l'avait revêtue, se plaisait à retracer toutes les séductions de sa beauté terrestre. Elle se plaisait surtout, avec un raffinement de cruauté, à me la représenter telle qu'elle m'était apparue sur le banc du berceau. Je \oyais sa taille élégante et cambrée, la chute gracieuse de ses épaules et leur mate blancheur sous la mousseline qui les \oilait ; je voyais son bras arrondi, les bandeaux noirs et lustrés de ses cheveux coquettement relevés sur ses tempes blanches et laissant admirer la perfection délicate de sa petite oreille. Je voyais jusqu'à la toufife de fuchsias rouges tombant sur cette oreille et relevant par leur éclat la pâle fraîcheur de sa joue ; et son regard dont la flamme humide brûlait de dessous ses longs cils et ses belles paupières ; et son éblouissant et tendre sourire, et le son pénétrant de sa voix vibrante d'amoureuse émotion. Ma mémoire fidèle me retraçait toutes les expressions passionnées qui découlaient de ses lèvres frémissantes, et, m'imaginant quelles m'étaient adressées, j'y répondais par des parola

plus passionnées encore. Dans l'accès de mon délire, j'oubliais que ce bras frais et rond avait entouré le cou d'un autre, que la tète d'un autre avait reposé sur cette blanche épaule, qu'un autre avait recueilli sur ses lèvres humides l'haleine embaumée de son baiser ; que ce sourire , cette voix et ce regard n'empruntaient leur enchantement irrésistible qu'à l'amour dont elle était inspirée pour un autre!

C'est ainsi que j'arrivai au bac. Gomme la veille, les eaux tranquilles de la rivière murmuraient leur mélancolique complainte ; la nuit était claire et silencieuse comme celle de la veille, et, assis sur le même banc et sous le même arbre, je croyais encore entendre le roulement de la calèche emportant mon bonheur. Je compris alors pourquoi hier, à la même place , mes membres avaient frissonné, pourquoi une terreur mystérieuse avait inondé mon front d'une sueur glacée , et pourquoi mon cœur s'était serré comme sous l'étreinte de la mort. 0 ma mère, m'écriai- je, est-ce toi qui m'envoyais cet avertissement? Est-ce toi qui inspirais à l'ange gardien de mon enfance de me préparer à ce qui m'arrive aujourd'hui? 0 mère! mère! pourquoi n'avoir pas appelé à ton aide l'ange qui préside aux derniers moments de la vie mortelle , pourquoi n'avoir pas imploré pour moi la miséricorde divine et ne m'avoir pas enlevé dans tes bras, pour me déposer au pied du trône de sa justice?

En attendant, le roulement d'une voiture que j'avais pris pour un effet de mon imagination s'approchait rapidement. Je me rappelai que Constantin devait partir, et l'idée me vint que Wéra, avec ma cousine, pouvaient le reconduire. Je n'eus que le temps de me cacher derrière un buisson de sureau , et de faire signe à Âzor de se taire. La revoir, la revoir encore une fois, la revoir ainsi! Et mon cœur battait à tout rompre.

C'était, en effet, Constantin, mais seul. Je le voyais enfoncé dans la calèche découverte, pâle, défait, comme si

fn LE SOKfE mj aO.TT ATIOS.

une graide maladie Tavait* subitemeat vieilli. Sao domes- Ikpif descendil pour réTeiller le batelier q«i domoit dais ose hutle près da radeau.

11 se releTa et, se retoumaat vers le chateaa : Dh! Dnikiî, Dmitri, dit-il, Hion ami et mon bienfaiteur! si tu savais ce qui s'est passé aujourd'hui , poorraift-tu jamais me pardonner?

D'un bond j^étais dans la calèche el, Tétreignant dans mes bras :

— Je sais tout, j'ai tout entendu et je te pardonne, lui £sje. Frère et compagnon d*infortane , poursuis ton cheniii en paix. Elle est libre, elle est riche; épouse-la sans re* mords ; peut-être sera-t-elle une bonne femme!

U me regardait stupéfait.

— Est-ce de lenfer ou du ciel que tu m'apparais? me dit- il effaré.

— Cest de la tenr, dont les passions peuplent Tenfer, et dont les épreuves doivent nous gagner le ciel , que je viens |M>ur rendre le repos à ta conscience. Et maintenant, adieu à jamais ; car dans ce monde nous ne nous reverrons pluS) lui rêpondis-je en m apprêtant à le quitter.

— Encore un seul mot, dit-il en m'arrétant. Sa^he que je la déleste, cette Wéra. autant que je Taimais. Sache que je femis plutôt ma femme d'une furie que de cet être au ai?ur froid et sans pitié: j'en ai peur et horreur comme de quelque esprit ciiaJ)olique, qui ne s'est revêtu de cette séduisante enveloppe que pour nous perdre tous. Je me refuse à croire qu'aucune femme eût pu résister à des prières, de> supplications aussi ferventes qu'étaient les miennes; qu'étaient celles d'un homme qu'elle prétend aimer avec la passion dont elle protestait à mon égard. En voulant me prouver sa supériorité et ma nullité, elle m'a humilié, elle a profondément blessé mon amour-propre, elle m'a fait voir que je n'étais que sa poupée et son jouet. Au diable un tel amour! J'aimerais mieux celui d'une grisette! Tout borné

qu'fdlf. m^ foit rbonneur de me croire, je ne le suis pas M^f4. F#ur n'avoir pas reconna ud égoïsme froid et brutal ^9^^ toutes \^ belles phrases qu'elle m'a débitées. Qu'elle V^'^ut été infidèle,)^ l'aurais compris ; je me serais lamenté, j'^UTftia enragé, et je lui aurais pardo|iné à la longue. Mais WQ iiaerifier i un peu de luxe, à un peu de fortune; ne vouloir écouter ni raison , ni devoir, ni amour, c'est porter de l'impudeur dans le vice, et l'impudeur m'a toujours dégoûté et «àe répugne. Jusqu'au dernier instant de cette fltale entrevue, j'ai espéré la fléchir; mais son éclat de rire Qt U réponse décidée et ironique qu'elle fit à ma dernière i^uppUc^tion rompirent )e charme. Ils ont déraciné mon amour d'un seul coup. Ah ! mademoiselle Wéra ! je suis u^ papillon , un fainéant , un fat , bon à vous servir de courle^échelle pour atteindre plus haut 1 Je te dis, Dmitri, que je la hais, cette femme ingrate et fourbe qui n'aime et pe penSie qu'à elle. Aussi me suis-je donné le plaisir de le lui dire et de rompre avec elle, non comme elle le voulait, doucement, en lui oonse^va^t mon amour et mon admiration; mais avec éclat^ ^ en lui déclarant toute l'horreur et tout le mépris qu'elle m'inspirait.

— Tu^es bien heureux, lui dis-je en baissant la tète. Moi, bafoué, trompé, méprisé, je l'aime encore et probablement je l'aimerai toujours.

-r- Et tu serais assez faible pour lui pardonner, pour l'épf user peut-être ? fit-il avec étonnement.

-r- L'«inour absout et ne pardonne pas, fut ma réponse* Quant à {'épouser, sois tranquille. Je ne la reverrai de mft vie. Maintenant, adieu, et que Dieu te console 1

— Ce sera bientôt fait , dit-il en me pressant avec effus44)n dans ses bras. De tous les bienfaits dont tu m'as comblé depuis que nous nous connaissons, ton généreux pardon esf le plus grand et le plus magni^que.

£t une véritable satisfaction , une joie sincère rendirent à sea traits quelque chose de leur insouciance première.

tn LE HOfTiE m: aoirr athos.

— Voilà mt sottise terminée, Dieu merci! et, soulagé du lourd fardeau de Tingratitude, je tais me battre comme Un lion. Tu m'as rendu la Tie, Dmitri ; c'est mon bon ange qui t'a en? oyé sur mon cbemin. Je n'aurais jamais eu le courage de te cbercber, et cependant je n'avais ni paix ni repos sous le poids de ma crudle désillusion et de ma conscience qui se sentait criminelle envers toi. Je me sentais lâche et n'osais regarder le monde en face , et si tu ne m'avais absous si promptement et si cordialement, je crois que j'aurais tourné les talons devant le premier Tcherkesse qui m'aurait menacé, tant ma faute me rendait pusillanime. Je comprends maintenant qu'il y a des actions dans la vie qui peuvent rendre lâches et irrésolus les plus courageux et les plus intrépides! A toi donc la gloire de mes futurs succès ; et si tu entends parler des actions d'éclat peu communes, des prouesses extraordinaires de ton pauvre cousin , dis-toi que c'est ta généreuse conduite qui les lui a inspirées, et réjouis-toi en conséquence.

Le radeau était prêt, et, l'embrassant une dernière fois, je m'élançai de la calèche et m'enfonçai dans la forêt.

La soirée était si avancée quand je franchis la rivière, que je voulus me retirer dans la maison de ma mère pour ne pas réveiller tout le couvent en sonnant à la grille. Le portier m'arrêta cependant, en me disant que le père Hilarion avait témoigné le désir de me voir, à quelque heure dn jour ou de la nuit que je vinsse à passer.

Mes propres peines m'absorbaient si complètement que je ne réfléchis pas à ce que cet appel avait d'extraordinaire. J'allai donc chez mon père Hilarion ; il était tout simple qu'il attendit son enfant.

Je trouvai le vénérable vieillard hors de son lit, habillé

et prosterné en prière devant Touverture grillée de sa cellule. En m'entendant entrer, il se leva et vint à moi les bras ouverts.

— Il y a déjà plusieurs jours et plusieurs nuits que je t'attends, me dit-il. La courte visite que tu m*as faite hier a rendu cette attente encore plus inquiète ; car pour celui qui te connaît comme moi, ton trouble et ton agitation intérieurs n'étaient que trop apparents. Les secrets de Dieu se découvrent dans la prière ; or, j'ai prié et lutté pour toi comme le sauveur priait et luttait pour saint Pierre, comme le père le plus tendre prie pour son fils unique en danger de se perdre, et il m'a été révélé que les écailles de tes yeux étaient au moment de tomber.

— Oh l mon père ! lui dis-je, priez plutôt pour que ces écailles me soient rendues, priez pour que les illusions de mon amour, la foi dans sa durée me reviennent; sinon, qu'on m'ôte la mémoire, que je devienne fou, ou qu'on me fasse mourir.

Et, morne et sans larmes, je me laissai tomber dans ses bras ; comme au temps de mon enfance, il me serrait contre son cœur, il baisait mes cheveux, il me baisait au front, me donnant l(^s noms les plus caressants , inondant de larmes mon visage froid et impassible. Ensuite, ne pouvant plus se soutenir, il s'étendit sur sa couche et, gardant une de mes mains dans la sienne, il me fit place à côté de lui.

— Mon enfant, mon enfant chéri, pour lequel j'ai tant prié et tant veillé, te voilà de nouveau près de moi! De nouveau j'ai pu le tenir sur mon sein comme au temps de ton enfance, de nouveau tu as pensé à ton vieux pasteur, et dans ta détresse c'est près de lui que tu es venu te réfugier. Je te remercie d'avoir songé à moi , je te remercie de me garder ainsi une part dans tes douleurs. Et maintenant conte-moi tes soufl^rances, car tu souffres plus que tu n'as jamais souffert, je le vois. Conte-les-moi, mon agneau chéri, sans crainte, et sans réserve. L'âge, en altérant mes

m tE MOINE DU MONT ATHOS.

CnculUs, n'a pu affaiblir TaffeclioB que je ta perie; ees fa^ cultes ne sont assoupies que pour le moude eu minéral. Pour toi elles ont conservé toute leur vigueur. Je dors pour les autres, mon cœur veille pour toi S enfant de mon âme. Ainsi, conte-moi ton malheur, comme tu me contais tes chagrins, mon doux trésor; je ne suis au monde que paur t'aimer et t'étre utile.

Je ne demandais pas mieux, car j'avais soif d'épaneher ma douleur; j'avais soif de l'exhaler en gémissements et ea paroles. 11 désirait connaître les moindres détails de dm malheureuse passion, depuis la première rencontre avec Wéra jusqu'à l'heure fatale qui venait de s'écouler. Hélas! je ne demandais pas mieux que d'en parler ; je ne demandais pas mieux que de retracer le cours et de remonter à la source de ce temps d'enchantement; mon amour y trouvait son compte, et j'oubliais les mille indices de la fausseté de ma fiancée, de sa dissimulation et de sa perfidie en récapitulant ses charmes, son esprit si fin et si varié, et les séductions peu communes de sa beauté. Le père Hilarion cependant était impitoyable, et il me faisait dévoiler, malgré moi, tout ce que j'aurais voulu pallier, expliquer ou excuser. Ses questions directes et insidieuses me forçaient à des réponses catégoriques , et aucun incident , aucun détail ne lui échappait. Le père Grégoire lui-même n'aurait pas mieux épluché toutes les finesses, toutes les ruses, toute la perfidie de cette femme si étrange, avec la différence cependant qu aucune moquerie , aucun sarcasme ne se mêlait à celte minutieuse analyse. Tout n'était que justice sévère et inexorable, mais justice impartiale en même temps, sans prévention et sans fiel. Cet interrogatoire ne cessa que quand le dernier voile fut arraché de mon idole, que lorsque j'eus reconnu qu'au lieu d'être d'ivoire et d'or, elle n'était que de boue et d'argile.

' Ciiul. des canl.) cbap. V, 2.

LE MOIKE UJ UONT ATHOS. 325

-T-Ob 1 mon père, m*éeriai-ie quaad il n'eut plus de que^ tÎQiis. ^ m^ faire et moi plus rien à lui raconter, vous êtes imjxidçable. Cet s^charnement à poursuivre mon amour y^sr qu*au fan4 de mes entrailles doit-il me prouver que j'ai ét$ m)e mjisérable dupe, ou que cette femine est une indigne et (kdieuse créature?

— Ni Tun ni Tautre, mon enfant; tu n'as été faible q^ç pqrcQ que tu t'es cru fort ; tu n'as été dupe que parce qu^ tu t'es fié à tes propres lumières. Quant à cette femme éir^ngçre, son sprt ne me regarde pas. C'est à Dieu de It juger. A lui appartient de l'absoudre ou de la condamner. Une fois le masque 4e son hypocrisie enlevé, je n'ai nulle envie de t'aigrir contre elle. Au contraire, je bénis Dieu d^ ce que la haine n'a pas remplacé l'amour daus ton co&ur. Jç Iç bénis de ce qu'il ne t'a fait hériter que de la tendresse 4^ ta mère et non des passions amères qui ont si longtemps fait le malheur de ton père. Je ne veux que ta guérison , mon pauvre agneau malade. £t c'est pour y parvenir que j'ai si impitoyablement sondé les blessures de ton cœur.

-:- Hélas t mon père, vos peines sont inutiles. Laissezrles saigner, mes blessures ; ne cherchez pas à apaiser les souffrances de mon amour! Le temps les pétrifiera et mon cœur avec lui; ou bien, ce qui vaudrait mieux, cet amour usera ma vie et cessera avec elle. Je ne veux pas guérir, je ne veux pas espérer ; je ne veux qu'aimer et mourir !

— Du courage, mon enfant, du courage ! Demandons à Celui qui est l'essence même de l'amour, non de l'extirper de ton cœur, mais de changer sa nature et son objet. C'est vers sa source véritable que je voudrais te ramener, pauvre agneau égaré; c'est dans ces eaux vives elles-mêmes que je voudrais t'abreuver, pauvre cerf aux abois i Une foi^ ta soif assoupie, qu'importent où tombent les gouttea échappées du creux de ta main ; que la terre les recueille ou qu'elles s'élèvent en vapeur vçrs le ciel , elles rentreront toujours tôt pu tard dans l'océan de l'amour éternel. Cou-

Si6 LE MOU^E DU VONT ATHOS.

rage donc, mon enfant, ne te laisse pas abattre ainsi. — Je n*ai pas de courage , mon père , et n*en veux pas avoir. Contre qui et contre quoi du courage, quand toat est détruit, quand tout but et tout objet est anéanti? A quoi bon lutter contre Tirrévocable ? A quoi bon implorer un Dieu sourd et inexorable? Patiemment je me suis vu déshérité des joies et des affections ordinaires des hommes; et vous savez quelles douleurs et quelles peines ont traversé mon enfance! Patiemment j'ai laissé enfouir ma jeunesse dans Tinactivité et l'ennui. J'ai attendu patiemment que le cœur de mon père s'amollisse , et qu'il m'accorde sa confiance et sa tendresse ; sans murmure j'ai sacrifié au repos de ce père les seuls vœux que j'avais formés. Ardemment j'ai remercié le ciel de m'avoir permis de jouir de son affection pendant la courte année qui a précédé sa mort. J'ai supporté sa perte avec résignation quand à peine je commençais à goûter la douceur de son amour. Même après sa mort, quoique libre et indépendant, je me suis interdit tout désir de gloire et d'activité ; je me suis refusé toute ambition et tout amourpropre, et voué sans murmure à l'obscurité qu'il avait souhaitée pour moi. Je ne demandais à la destinée que le bonheur obscur du toit domestique; je ne demandais à Dieu qu'un seul cœur, le cœur de celle qui devait devenir ma compagne pour la vie et l'éternité. Ce n'est pas dans le monde que j'ai été chercher cette compagne, unique objet de mes prières, et quelles prières, mon Dieu ! Je l'ai prise pauvre, orpheline, délaissée, malheureuse! Était-ce trop d'espérer qu'au moins cette jeune fille s'attacherait à moi? qu'au moins ce pauvre don, accordé aux plus ignorants, aux plus misérables , aux plus criminels même , ne me serait pas refusé ? Eh bien, non ; la coupe portée à mes lèvres fut brisée ; la vierge que je croyais chaste et pleine d'amour était sans pudeur et remplie d'artifices. Son amour était une feinte et sa pureté même une illusion! Quel courage voulez-vous apporter à une telle série d'infortunes? Le brin

d*herbe a sa place au soleil ; celle de l'humble roseau est marquée dans son marécage; pour moi seul, enfant réprouvé de la nature, il ne se trouve ni air ni abri.

— Mon enfant chéri, mon fils bien-aimél quelles paroles as-tu prononcées! Reviens à toi, rappelle-toi que le désespoir est un péché mortel dont même nous , serviteurs du Très-Haut, n*avons pas le pouvoir de t'absoudre. Tu me parles des douleurs et des désappointements de ton enfance et de ta première jeunesse ; mais souviens-toi en même temps des joies qu'elles t'ont fait ressentir. Souviens-toi de ce temps que toi-même tu nommais heureux. Souviens-toi des grâces dont le Seigneur daignait te combler, de ta ferveur, de ta piété , de ta résignation et de ton ardeur à avancer dans la voie du Seigneur, ton Dieu.

— Je ne me souviens que de mon amour, mon père; tout le reste est effacé de ma mémoire ; mes facultés sont paralysées par l'excès de mon malheur, et je n'ai de désir que pour le repos ^ non pas celui qui provient de la résignation et du calme, il faudrait lutter pour l'acquérir; je ne veux que le repos de la tombe, du néant, si le néant était possible I

— Quel blasphème, mon fils, quel blasphème! s'écria le vieillard terrifié. Reviens à toi, mon fils, reviens à ton Dieu , songe à ton âme et à son salut ! Désirer le néant après avoir aspiré à l'immortalité !

— Je ne le puis, mon père, je ne le puis. Cette fatale image, avec toutes ses séductions et malgré toutes ses perfidies, s'élève entre le ciel et moi. Au lieu d'invoquer Dieu, je n'invoque qu'elle, et mon lâche cœur ne connaît plus d'autre culte que le sien !

De grosses gouttes de sueur baignaient le front ridé de mon excellent pasteur.

— Sainte mère de Dieu, s'écria-t-il en se mettant sur son séant, sainte patronne de la mère de ce malheureux, intercédez pour lui. Pour l'amour d'elle , faites que ces paroles

It8 LE HOI^E DU MONT ATHOS.

se dissipent dans Pair coteme le bnMt du vent ; faites que les larmes de sen ange tutéiaire les eflbcent thi IPrre où elles devraient être inserites ! A peine six mois ^ et avoir ainsi dévié du chemin de la lumîèfe ; quelques heures de souffanées à peine , et se trouver si ptès du royaume des pleurs et des grincements de dents étertiels.

— L'amour et la douleur sont hors des limites du temps, mon pèi^, moi je ne me rappelle plus celui où je n'aimais pas Wéra. Cet amour paraît né avec moi ; il circule dans mon sang , et respire dans ma portriife. Gomme le fer ne fait que provoquer rétîncelfe eohtebtte dattsla pierre, ainsi sa présence n'a fait qu'allumer le feu totA préparé dans mon cœur. Wéra , m*écr«srî-]e, comme sS ce tiom révcill?it toute l'énergie de ma passion, 1V^^, ma iBancée, ma compagne, ma Ithfnière, moh salut, reftrèW^s, k*^ens! Oh ! mon père ! rendet-la-moi et je vous fais -grâce au paradis !

A ces mots, que j^ prononçai avec nn cri de désespoir, te vieillard se leva de son lit. Sa coiffe -de M^ne était tombée à Bes pieds, et sa longire chevelu^re bknehè se confondait avec les ondes tout aussi blanches ^e sa barbe. Sa haute taille, courbée par l'âge et les infirmités, se redressait soas la force de sa volonté et de son angoisse ; une ardeur toute divine étincelait dans son regard, et son large front rayonnait d'inspiration et de ferveur. Debout^ dans cette étroite cellule, il semblait un saint descendu du eiel poHir venir en aide à l'âme qui l'invoquait. Me saisissant par le bras, il me traîna vers l'ouverture, et là, courbant ma tète sous son poignet de fer, il m'obligea de me prosterner près de loi.

— A genoux ! dit-il d'une voix forte et sottore, à genoux, enfant ingrat ! pécheur sans pitié ni entrailles pour ceux qui souffrent plus que toi de tes fautes î A genoux, le cœur et le front dans la poussière.

Alors, relevant les larges manches de son habit, il éleva vers le ciel ses deux bras décharnés.

— 0 mon Dieu, s'écria -t -il avec une ferveur lou-

jours croissante! Sauvear du monde ^ Verbe éternel, fils d'une femme et fils de Dieu ! si jamais j'ai trouvé faveur devant vos yeux^ écoutez -moi maintenant. Si, en efl'et, c'était vous, lumière éternelle, qui, dans l'extase de mes oraisons solitaires, m'illuminiez de la splendeur de votre présence ; si c'était votre esprit , ô vérité immuable ! qui répandait sur le mien, si ignorant et si borné, la révélation de votre parole , venez maintenant à mon secours ! Vous, pour qui tout miracle n'est qu'un incident ordinaire, voies qui avez ressuscité le fils unique de la veuve; vous qui avez versé des larmes humaines sur la mort de votre ami Lazare ; qui, après quatre jours, quand déjà son corps commençait à subir l'arrêt prononcé contre toute matière terrestre, l'avez fait sortir vivant du sépulcre 1 daignez rappeler de la tombe l'âme de ce fils unique de vos plus fidèles serviteurs 1 II en est encore temps. Seigneur, il en est temps encore. Détachez les langes de la mort qui l'enveloppent, ressuscitez la foi dans son âme, et sauvez-le de la corruption qui commence à l'envahir. Seigneur de pitié , vous qui ne voulez pas la mort du pécheur , mais son salut et son repentir, écoutez les angoisses de mon cœur, écoutez mes ardentes supplications pour cet enfant de mes prières et de mes larmes. Vous savez. Seigneur, que de tous les biens de ce monde, de toutes ses joies et de toutes ses affections, je ne me suis réservé que l4ii 1 Vous savez. Seigneur, et vous seul le savez 1 comme lui, j'ai aimé, j'ai été trahi, et comme à lui, ce fut l'ami de ma jeunesse qui m'arracha le cœur de la seule femme que j'aie aimée! Anges célestes, confidents et témoins de cet amour! vous e^ connaissez l'ardeur, la pureté et la sincérité. Vous qui m'avez aidé dans ma lutte, vous savez quelle était l'intensité de cette première et dernière passion terrestre, et ce qu'il m'a fallu d'efforts et d'agonie pour la réduire et la dompter ! Seigneur, qui tenez compte des gémissements et des larmes d'un cœur brisé, vous savez que, plus fort ou plus faible que cet enfant, j'ai

ttê LE M0E K aaXT ATWOS.

€)0Mlatt« snl H B^ MT sab jâMjis plunt^ ef B*ai jamus mur- BBTé. V#«$ sif «E qmt je aai pis dcmudë <ks ronsoUtioBs iii\ Immums. et qae je b^ lev ai pas confié mes doiileiifs. A VMS sc«l, aoû nscficordieu\ H compatissant , j*ai déa^mmtti mes p&aîes : à \oiis sc«l jai laissé le soin d y verser et le ^ in qui devaient les ^érir. Cest alors que, an otj^ H nn captif, je me suis livré sans conditkms entiY vos mains, el vous m'avei accueilli comme vous avei promis d'aecueillir tous ceux qui viennent avec coniance veis tous. Vous avei échangé le pesant fardeau des paâsions kumaines contre le joug léger de votre amour; après aToîr éprouvé ma constance, vous avez daigné briser mes càalnes : de Tesclave vous avez fait un ami, vous avez dêoMivert à cet ami le secret de votre demeure, et lui avei acicordé les droits de citoyen. Vous avez fait plus. Seigneur, fils et frère de TlKimme! vous avez eu pitié des aifections humaines implantées dans le cœur de tout homme né de la femme, et vous avez sanctifié les miennes. Vous n'avez pas vYkulu que mon amour rcstit stérile, vous lui avez accordé un rejeton spirituel dans la fille de cette fiancée , mariée pAT mes <oius à Ibomme qu'elle aimait , et morte aussi lût quelle fui dt\cnue mère ! Et quand il vous plut de rappeler i \ou> ce\\e douce rolooibe, cette triste orpheline que vous lûà^e-r permis d'élever et de guider dans vos voies, celle doulc ur t-nœre vous axez daigné la mitiger en me laissant son fils à aimer et à conduire dans les mêmes sentiers. £t maintenant c'est pour ce fils que je vous implore : par votre précieux sang répandu pour le salut du monde ; par ^otre passion et votre martvre. par les bienfaits même que \o\i< avez répandus sur moi. votre serviteur indigne, vt-oez. venez à mou secours! Si j'ai péché par trop d'amour pour |e rejeton de la seule femme que j'aie jamais aimée, si j'ai été trop faible [Kvur le fils de cette fille que j'avais adoptée, puui>>i''2-iuoi. mon maître et mon juge ! Accumulez sur ma tèie les charbons brûlants de votre colère; mais pardonnez

à cet insensé les propos de sa démence , pardonnez-lui sa coupable passion, son fatal aveuglement, et faites descendre dans son cœur desséché une goutte , une seule goutte de votre grâce divine ! 0 grand médiateur des hommes devant Dieu, sauvez-le, sauvez-le et comblez-moi de maux et de douleurs !

J'écoutais dans un muet étonnement cette prière échappée à son angoisse , cette prière qui contenait le secret si bien gardé de sa vie. Il avait donc souffert comme moi, ce saint vieillard ! Ce n'étaient pas des consolations abstraites qu'il me prodiguait ; et dans Texamen si minutieux de mon cœur, c'était son expérience des passions et de leurs derniers replis, et non le hasard ou la seule perspicacité de son intelligence, qui lui avait fait frapper si juste. Ses droits à mon affection étaient donc encore plus grands que je ne le croyais. Entre ma mère et lui il existait donc un lien encore plus étroit que celui d'une parenté purement spirituelle; il y avait de l'hérédité dans son amour, et ses exhortations et ses paroles en acquéraient une autorité plus forte et plus absolue. Aussi je les sentais pénétrer plus avant dans mon cœur; je sentais que leur pouvoir réveillait la piété fervente de mes premières années, et mon amour et ma vénération pour le guide et le consolateur de mon enfance faisaient diversion à ma douleur.

— 0 mon Dieu ! continua-t-il, j'ai péché ; j'ai grandement péché envers vous. Lorsqu'il vous a plu de m'appeler plus particulièrement„lorsqu'il vous a plu de me combler desdons intimes de votre grâce , au lieu de me rendre joyeusement à cet appel , d'abandonner pour vous suivre tout désir et tout souci terrestre, j'ai hésité à vous livrer mon âme entière. Comme l'Israélite prévaricateur, je me suis réservé une part du bien qui n'appartenait qu'à vous. J'ai fait plus, ô Seigneur! j'ai fait servir l'humilité que vous m'inspiriez à masquer ma faiblesse. Je refusais de prononcer les derniers vœux qui devaient me séparer de la lumière du ciel et

931 L£ MINE DT MONT ATtiOS.

d« coauMfte de mes semblables, moins parce que je m'en croyais isdifiie que parée qae je ne pouvais me sépara de cet enfant de ma vieillesse ; parce que je voulais encore reposer ma vne sur ces traits qui me rappelaient mes uniqaes aniMtrs; parte que, faible et misérable moine, je m'imaginais pouvoir lui sen>ir d'appui et de bouclier. Et vous m'avei puni de ma présomption , Seigneur : il ne m'a pas été permis de déCoomer le trait qui Ta percé! O Dieu, je vous confesse ce grand péché et je vais l'expier. Seigneur, Seigneur, aceablez>moi de votre courroux, mais laissez aller cet innocent , innocent du moins pour autant qu'un mortel peut Tétre devant vous ; car c'est nous, ses guides et ses instituteurs, qui avons faussé sa route et qui, lui enseignant trop ou trop peu, lavons rendu chancelant et irrésolu. Punissez-nous donc, ô mon Dieu, mais détournez de lui votre colère. Rappelez-vous les vertus de ses parents et la pureté de sa jeunesse! Mon Dieu , ajouta-t-il en se relevant et en m'embrassant d'une étreinte passionnée, acceptez-le, ce dernier sacrifice, le dernier qu'il est en mon pouvoir de vous faire ! Je n'ai plus rien à vous offrir que cel enfant; cet enfant qui m'appartient par Tautorité que sa mère mourante m'a déléguée , par ce lien autant que par Tamour que je lui porte et qu'il me rend. Je vous le donne, mon Dieu, je vous le donne volontairement avant que vous ne le réclamiez. Je renonce à la joie de le voir, je renonce au bonheur de l'entendre. Une fois son cœur dompté, une fois sa foi renouvelée, — et venez à mon aide. Seigneur, dans cette œuvre ardue ! — je vous Tabandonne, et je prononcerai avec bonheur les vœux qui m'enseveliront vivant dans celle cellule comme dans la nuit du sépulcre.

— Mon enfant, me dit-il alors en écartant mes cheveux et relevant mon visage baigné de larmes, sens-tu la pierre qui fermait ton cœur s'écarter ? Les anges qui inspirent le repentir et la componction sont-ils descendus dans son sanctuaire? Peux-tu l'approcher avec un cœur contrit et repen-

tant du saint tribunal de la confession, auquel je t'invite? Je lui fis signe que j'étais prêt.

— Tâchons donc, reprit-il, de dégager notre esprit de tout sentiment personnel, et réprimons toute pensée et tout attendrissement terrestres. Ce sera la dernière fois que tu ouvriras ton cœur à ton vieux pasteur dans le saint mystère de la confession. Laisse-lui donc, enfant de mon âme, la eoBsolation d'espérer que cette confession sera entière et sans réticence, et que par conséquent elle ne peut être qu'eflScace. Rappelle-toi pour t'encourager les paroles du Seigneur : Quand même nos péchés seraient comme Vccarlate^ la pénitence a le pouvoir de les rendre blancs comme la neige *. Rappelle-toi, pour réveiller ton attention et augmenter ta ferveur, que ce n'est plus à ton ami , mais à ton Dieu et à ton juge, que tu vas ouvrir ton âme. Que cette pensée réveille en toi la crainte du Seigneur, cette crainte qui est le commencement de toute sages*se, cette crainte salutaire du fils qui sait qu'il a offensé son père, et qui lui découvre les fautes les plus secrètes de son âme et lui demande de le punir, de le châtier et de le corriger.

Remettant alors sa coiffe noire et revêtant l'éphod comme signe de sa prêtrise par-dessus son habit de moine, il s'assit sur le fauteuil qui lui servait de confessionnal, et, me faisant agenouiller près de lui, il examina ma conscience avec les mêmes soins qu'il avait scruté mon cœur.

Après avoir achevé, il me garda encore entre ses genoux la tète cachée dans les plis de sa robe.

— Vos péchés sont graves, mon fils, et votre âme est en danger de perdition si la pénitence ne les efface au plus tôt, me dit-il avec aulorité et avec calme. Je suis moi-même effrayé des progrès que l'ennemi de l'homme a faits dans votre intérieur depuis voire dernière confession. Il est vrai que près de huit mois se sont écoulés depuis, et cette in-

< Isaie, chap. I, fS.

2 ^io.

S3i LE MOINE DU MONT ATHOS.

souciauce de Tétat de votre àme est elle-ménie déjà une preuve du péril dans lequel elle se trouve. Voyez maintenant les suites de cette négligence et de cette tiédeur. Quand, pour la première fois, la voix de l'amour vous a fait tressaillir, et quel jeune cœur a jamais pu se défendre de ces tressaillements ? vous n'êtes pas descendu au fond de votre cœur. Vous ne vous êtes pas demandé si cette voix était celle de la brise qui annonce l'aurore d'une journée sereine et radieuse, ou bien si ce n'était que le mugissement lointain du torrent et de la tempête qui devaient dévaster l'édifice de votre bonheur domestique et l'anéantir. Quand cette femme chananéenne s'est approchée de votre cœur, et vous-même vous avouez que son approche était lente et indécise et que vous auriez pu, dans les premiers temps, facilement réconduire, vous n'avez pas songé à lui demander de quel pays elle venait, quelle langue elle parlait et quel était le Dieu qu'elle servait. Tout d'abord et avec une coupable précipitation vous l'avez introduite dans votre tente et lui avez livré à sa première demande la clef de vos trésors. Au lieu d'ouvrir votre cœur, comme vous le faisiez jusque-là en toute occurrence au confident de votre enfance, à Tami peut-être trop indulgent de votre jeunesse , vous vous êtes caché de lui. C'est de votre seul jugement, déjà ^êduit par les enchantements d'une passion toute terrestre, c'est de votre seul esprit , déjà obscurci par la tiédeur de votre foi et le relâchement de votre piété, que vous avez pris conseil. Et quelle a été la suite de cette aveugle présomption? In péché énorme, un péché mortel si la pénitence ne \m\\ y apporter remède : le péché de l'idolâtrie, ce péché contre lequel la ^oix du Seigneur s'est élevée au sein des éclairs et des tonnerres du Sinai, ce péché plus commun qu on ne le suppose, et qui n'en est pas moins effroyable ! Je le\oi la tète à ces mots, et fixai mes yeux sur lui a^et terreur.

- Oui, mon fils, à côté de l'autel de votre Dieu, plus liaul

LE yUH^L m: 103PT ATMS. S3S

que lui, vous eu avez élevé un autre, et sur cet autd vous avez placé une idole païenne à bqnelie, par votre propre imagination, vous avez prêté tons les attributs qui se trouvent en haut dans le ciel, en bas sur la terre, dans les eaux, sous la terre \ toutes les perfections, en un mot, que vous pouviez concevoir, et, prosterné devant elle, vous avez prodigué à cette création de votre cerveau, â cette créature en réalité fragile et indifférente, Fencens et le culte qui n'appartiennent qu'au souverain créateur de l'univers. Pendant tout le temps de ce honteux servage, vous vous êtes détourné du Dieu de votre jeunesse ; vous l'avez renié par vos actions, sinon par vos paroles, et vous vous êtes dit avec l'impie : Le Seigneur ne fera ni bien ni mal^. Vous avez oublié que sa lampe éclaire jusqu'aux choses les plus cachées, et qu'il visite dans sa colère ceux qui sont enfoncés dans leurs iniquités. Pour mieux vous déroiier à ses regards, vous avez évité ses serviteurs et les temples remplis de sa gloire ; vous avez dédaigné les ordonnances de l'Église, de cette mère vigilante à laquelle le Seigneur a confié sa sagesse et ses lumières. Aussi ètes-vous puni par où vous avez péché, et Dieu n'a pas eu besoin de ses foudres pour vous châtier. Il vous a seulement abandonné au cours ordinaire des événements; il a même permis, dans sa miséricorde, que vos yeux ne fussent pas dessillés trop tard. 11 a permis que f idole que, dans votre folle passion, vous aviez déifiée, pour laquelle vous avez commis le grand péché de l'idolâtrie, tombât sous le poids des dons dont vousmême l'avez écrasée. Prions que dans sa chute elle ne vous ait pas irrévocablement entraîné !

— O mon père, vous avez raison! Impie et idolâtre, où me cacher, et que devenir?

— Et ne dites pas, pour vous excuser, que les avertisse-

I Exode, XX, i.

* Sophisme, I, 12.

ments tous ont manqué. Votre propre cœur n'a cessé de vous les prodiguer ; votre ange tutélalre n'a cessé de vous pi^veuir des dangers qui vous entouraient. Ne dites pas que tous n'aviez personne pour guider votre inexpérience et vous mettre en garde contre les ruses de l'étrangère. Si l'ignorance et les préventions d'un vieux moine vous étalent suspectes, vous aviez le bon sens et la raison de votre cousine, femme pieuse, sincère, et versée dans les usages du monde auquel la séductrice appartenait. Qu.e n'en avez- Yous appelé à son jugement? Que ne lui avez -vous ouvert votre cœur, avant d'engager votre parole? Dès vos premiers soupçons, que n'avez-vous écrit franchem^t à votre cousin même? Tout léger, tout frivole qu'il est, il n'aurait pas osé vous taire la vérité. Plus que tous ces avertissements de votre cœur et de votre ange gardien, vous voyiez luire devant vous l'aurore d'un jour sans fiuage, une aurore comme il est donné à peu de mortels d'en entrevoir. Enfant ingrat et rebelle d'un père si indulgent ei si tendre, vous ne vous êtes pas aperçu de la jeune plante qui croissait auprès de vous en silence, et dont la fleur naissante ne demandait pour s'épanouir en beauté et en parfums que l'affection que vous lui refusiez. Vous n'avez pas daigné jeter les yeux sur cette jeune fille, encore enfant, qui porte le doux nom de votre mère, et qui paraissait sa fille, tant elle a hérité de sa grâce et de ses modestes vertus.

— Marie, m'écriai-je, la petite Marie!

— Oui, Marie, continua-t-il; la petite Marie qui, élevée par une mère sage et vigilante, serait devenue dans deux ou trois ans une femme accomplie, digne d'occuper dans votre demeure la place de votre mère. 0 mon fils, tel est l'aveuglement des hommes. Le bonheur est là , sous leurs mains , leur père céleste leur facilite tous les moyens de l'obtenir; les moyens sont simples et à leur portée. Mais, quand il ne faudrait que croire et espérer, que patienter et attendre, ils veulent agir, prévoir, et remplacer par leurs

faibles efforts le travail lent et sûr du temps et de la Providence. Et même alors, malgré leur impatience et leur indocilité, leur père ne se rebute pas, il a pitié d'eux, comme une mère aurait pitié de son enfant malade , et pour le$ ramener vers, le bonheur dont ils s'obstinent à s'éloigner, pour les détourner des pièges et des séductions de l'ennemi de leur race, il multiplie autour d'eux avertissements, indices et prévisions. Il éclaire leur esprit de rayonnements soudains, il fait naitre dans leur cœur des répulsions subites, il y élève des doutes et des soupçons. Le tout en vain ! esclaves volontaires de leurs passions, ils refusent de briser leurs chaînes, ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles pour ne pas voir ni entendre , et puis , quand le malheur longtemps contenu fond enfin sur eux, au lieu de s'accuser eux-mêmes , au lieu de s'écrier : Mon père, mon père, fai péché devant Dieu et devant voiis, c'est le père, si plein de longanimité et de douceur, qu'ils accusent ! Ils se plaignent de lui, se désespèrent, et ajoutent aux péchés de la désobéissance et de l'orgueil encore celui du murmura et de la révolte. Mon fils , avez-vous reconnu vos erreurs dans celles de la généralité des hommes dont je viens de vous faire le tableau ?

— Oui, mon père, oui, je me suis reconnu. Je ne me reconnais que trop, et les couleurs dont vous vous êtes servi ne sont ni assez sombres ni assez fortes pour peindre toute l'horreur de mes péchés. Vous avez oublié, dans votre indulgence pour votre coupable enfant, que mes principes, mon éducation , ma nature même , calme et lente à s'enflammer, auraient dû me préserver de la chute que je viens de faire. Je me reconnais, mon père ! Présomptueux, ignorant, plein d'orgueil et de vanité, toujours prêt à accuser les autres, ne voulant jamais m'accuser moi-même. Confiant là où la défiance aurait été une vertu, méfiant là où la confiance n'aurait été que justice ; réfléchi dans les petites choses, irréfléchi dans les grandes ; aimant le bien et cepen-

23d LE MOINE DU MONT ATHOS.

dant incapable de le discerner, détestant le mal et toujours prêt à tomber dans ses pièges. Je me reconnais ! Fils ingrat d'un Père qui m'a comblé de bienfaits , fils indigne des justes dont ce Père m'a permis de descendre, fils rebelle de rÉglise qui a toujours été pour moi une mère tendre et indulgente , je n'ai su remplir aucun de mes devoirs, je n'ai été fidèle à aucun des préceptes inculqués dès mon enfance. Oui, je reconnais que j'ai manqué de reconnaissance et d'égards , je ne dirai pas d'amour et de respect (car ce péché-là, dunnoins, je ne l'ai pas commis), envers vous, mon père , mon guide et mon ami; envers vous que j'ai négligé de consulter dans le seul événement important de mon existence, et humblement, le cœur contrit et l'âme pleine de repentir, je reconnais avoir mérité mon sort, je reconnais que mon malheur n'est que juste, tout immense qu'il est. Je reconnais que je ne le dois qu'à moi-même. Oh ! mon père, déliez-moi du moins de ma faute envers vous ; pardonnez-moi celle-là; vous le pouvez puisqu'elle n'a été commise que contre vous.

— Tous vos torts envers moi vous sont remis avant même que vous les ayez reconnus, mon fils. Mais dans ce moment solennel laissons les fautes vénielles; vous en avez commis de plus graves : c'est le péché de l'idolâtrie que vous avez commis ! Vous avez péché contre la majesté de Dieu et contre ses saints commandements. Aussi avez-vous manqué effacer du registre éternel toutes les vertus de votre jeunesse, et même le saint ministère dont je suis revêtu ne suffit pas pour vous le remettre. Il faut, pour purifier votre âme et la faire rentrer dans la voie du salut, quelque chose de plus que les larmes et les expiations ordinaires de la pénitence. L'idolâtrie ne s'arrache pasd'un coup d'un cœur comme le vôtre; longtemps elle poussera des racines et longtemps vous en ressentirez les effets. Pour en triompher il faut quitter les lieux qui l'ont vue naître et où sa pernicieuse influence s'est développée. Allez donc en pèlerinage, mon fils.

LE HOME K MOXT ATMS. «5»

— En pèlerinage, mon père, m'écriai -je en Tinterrompant.

— Oui, oui, en pèlerinage! en pèlerinage an mont Athos!

— Âthos, Hagion Ora$ ! c*est le seul désir qui n'est pas éteint dans mon cœur. Mon père , ordonnez - moi d aller eipier ma faute sur la montagne sacrée.

— Soit, mon fils, dit le vieillard en baissant la tête. Le*» décrets de la Providence sont inscrutables , c'est en vain que les mortels veulent y opposer leurs faibles efforts. Allez, mon fils, allez au mont Athos ; allez vers cette montagne que les récits du père Grégoire vous ont si bien fait connaître, et dont il vous a appris malgré moi la langue et les habitudes !

— J'irai, mon père, j'irai à pied, et puissent les fatigues de la route senir à dompter mon corps et lasser la paï^ir sanee de mon amour !

— Non , mon fils , vous n'irez pas à pied ; je vous ordonne même de vous abstenir de toute pénitence extraordinaire , dit sévèrement le vieillard ; vous n'en êtes pas encore à employer d'aussi faciles remèdes , et ce sera là votre premier châtiment ; car je sais mieux qu'un autre combien un cœur malade des maux dont vous souffrez cherche à donner le change à ses douleurs en s'infligeanl des peines plus matérielles et plus sensibles. Je connais le danger de cas expédients et je sais quel parti le démon en sait tirer. Vous visiterez la sainte montagne en simple voyageur, vous ne vous conformerez à la discipline de ses pieux habitants qu'autant que votre santé n'en souffrira pas, et pour toute pénitence je vous impose le silence sur ce triste dénoûment à tant d'espérances. Je ne vous impose pas un silence absolu , me fiant à votre discrétion pour le choix des personnes à qui vous confierez votre secret; mais je vous interdis tout épanchement inutile, toute communication de détail, mais surtout toute plainte et tout murmure. Le père Grégoire d'ailleurs sera là pour vous consoler ; plus

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heureux que votre \ieux pasteur, il pourra Tciller sur vous et vous instruire. J'exige encore une promesse, et une promesse solennelle. Si le désir, comme, hélas ! je s'en doute plus, vous vient d'embrasser la vie religieuse, vous ne précipiterez pas votre décision, et avant un an de révolte, en comptant du jour où vous l'aurez formé , vous ne vous revêtirez pas même de l'habit de novice. Oh ! mon enfant , mon enfant! peut-être Dieu changera-t-il ton cœur! peutêtre te consoleras-tu un jour! peut-être ce bonheur domestique que j'ai si ardemment souhaité pour toi se réalisera encore! Mon enfant, trésor et amour de ma vieillesse, promets-moi de ne rien précipiter !

Je lui promis avec serment d'exécuter à la lettre tous ses commandements, et alors, tendrement, avec toute Fonction qu'il savait mettre dans ses gestes et ses paroles , il me donna l'absolution. Je me relevai de dessous Téphod, triste et plein de douleur, mais en même temps résigné et humblement pénitent.

La nuit, fort courte en cette saison , s'était écoulée dans ces luttes et ces exercices. Les rayons du soleil, pénétrant dans le sanctuaire de l'église par une grande fenêtre vis-àvis (Je l'ouverture grillée de la cellule, l'illuminaient de leurs clartés resplendissantes, les cierges et les lampes perpétuelles allumés par la main des fidèles pâlissaient devant cette gloire vivante du Très-Haut. Un à un les religieux se rassemblaient dans l'enceinte de l'église et , se saluant silencieusement, prenaient place dans le chœur et le long du mur. Enfin la grande cloche du couvent sonna pour annoncer au loin le commencement de la liturgie.

Le couvent de Saint-Saba était renommé pour la beauté et l'ensemble de ses chants sacrés. Le père Hilarion, bon musicien lui-même, avait formé ce chœur et y avait longtemps contribué par une excellente voix de basse-taille. Aussi quand toutes ces voix graves et si bien connues résonnèrent à mon oreille, je crus que quelque fibre ignorée de

mon cœur s'élaît subitement rompue, que le bloc de glace qui le retenart captif s'était soudainement fondu , et je me sentis comme inondé d'émotions et de souvenirs. Je me rappelais le temps où mon plus grand bonheur était d'unir ma voix d'enfant à celles des moines dans ces cantiques de louange et de supplications. Je me rappelais le temps où , porté sur les ailes de ce chant solennel et mélancolique, mon âme jeune et exaltée cherchait à pénétrer au delà de cette vie terrestre, pour se joindre à celle de ma mère que je croyais voir planer au-dessus de moi. Ces souvenirs, en rallumant en moi la piété de mes premières années , calmèrent la poignante amertume de ma douleur. Ainsi préparé et placé près de mon vénérable pasteur devant l'ouverture de sa cellule , je pus suivre avec recueillement les paroles de notre sainte liturgie. Il me semblait que jamais je n'avais compris aussi complètement cette œuvre sublime du grand saint Jean Chrysostome; que jamais mon cœur n'avait aussi vivemeni ressenti la magniflque simplicité des mystères qu'elle déroule. Je croyais entendre le bruissement des ailes de ces hôtes célestes qui sont censés peupler l'église au moment de la consécration, et dont les fidèles ne font que répéter les cantiques enflammés. Tout ce grand sacrifice de Notrc-Seigneur m'apparut comme une vérité nouvelle, comme une vérité à laquelle j'avais cru jusqu'à présent sans la comprendre, et dont maintenant seulement mon esprit venait d'être frappé comme d'une lumière inattendue. Je croyais assister en réalité à cette œuvre immense de notre salut, et la conviction de la présence réelle de cette victime volontaire s'immolant ainsi pour nos péchés pénétra jusqu'au fond de mon àme. Mon cœur^ qui saignait des plaies d'un amour terrestre, sut apprécier par une faible analogie toute la grandeur sublime de cet amour divin.

Et tu te plains des douleurs qui doivent se terminer avec cette courte existence; des souffrances qui, malgré les fautes et les erreurs qui les ont fait naître , te vaudront , si tu

SiS LE MOINE DU MONT ATHOS.

sais les supporter avec quelque chose de la patience et de la soumission du marlvr étemel Jésus-Christ, le royaume de son père et du tien? Tu te plains, et tu oublies que c'est ce monarque des anges et des hommes , ce Dieu qui était hier, qui est aujourd'hui et sera le même (laus tous Its siècles \ qui porte plus que toi la peine de tes péchés et de tes malheurs ! Tu oublies que c'est ce Seigneur des cieux et de la terre, cet ami , ce frère, ce Dieu et ce Juge en même temps, dont la force vient en aide à ta faiblesse, dont Tamour réchauffe ta tiédeur, et qui, par son sacrifice renouvelé dans tous les temps, dans tous les espaces, depuis la création du monde jusqu'à cet instant, accomplit Tœu^re de ton salut. Pas une de tes peines qu'il ne ressente , pas un de tes fardeaux qui ne pèse plus encore sur lui que sur toi ; pas une de tes fautes qui ne lui déchire les flancs. C'est ta couronne d'épines qui lui fait saigner le front; ce sont tes péchés qui servent d'instruments à sa passion , et c'est la honte et la rébellion qui l'attachent à l'ignominie de la croix, et enfonce dans son côté la lance meurtrière. Tue donc y si tu l'oses, celui que tu as percé ^l Prosterne-toi devant celui que tu as crucifié, et pleure. Pleure et que tes larmes baignent de leurs flots les plaies que tu lui as infligées. Prie , et que ta prière s'élève incessante vers son incessante miséricorde; qu'elle lui demande grâce pour les torluivs que lu lui fais endurer; qu'elle le supplie de t'accorder la componction et le repentir, seules verdis capables de te régénérer el de rendre tes souffrances salutaires et de donner à les douleurs I elhcacité du martvre.

C'est dans ces dispositions de foi ardente elde péniteuce que je communiai avec mon vénérable pasteur au corps cl au sang de mon Rédempteur.

La messe finie, j'aidai le père Hilarion à se remettre sur

* s. i>aul aux Hébr, Mil, 8.

2 S. Jean, XIX, 37.

son lit. Il était exténué; cependant son regard avait repris sa tendresse et sa sérénité d'autrefois ; il me souriait de ce même doux et franc sourire, et ses traits avaient recouvré l'expression calme et bénigne bannie pendant quelque temps par l'inquiétude que je lui causais.

— Approche, mon enfant, me dit-il, et reçois la bénédiction de ton vieux père. Mon cœur a ressenti la ferveur qui réchauffait le tien ; la foi vive qui brillait à travers tes larmes est venue raviver mon âme; les paroles que tu ne croyais formuler que dans ta pensée, Dieu a permis qu'elles fussent prononcées par tes lèvres pour consoler et raffermir ton vieux pasteur. J'ai reconnu à la paix profonde qui , après tant de mois d'inquiétude, descendait de nouveau dans ton cœur, que mon agneau égaré m'était rendu, que ma perle précieuse était retrouvée, et que la fureur du Seigneur s'était détournée de toi ^ Je ne suis plus inquiet de ton avenir, mon enfant bien-aimé; et quoique pour la dernière fois mes yeux cherchent dans tes traits ceux de ta mère et de ton aïeule, quoique pour la dernière fois aujourd'hui mes mains se posent sur ta tête, autant pour la caresser que pour te bénir, cependant je ne murmure pas; mon âme est pleine de repos et d'actions de grâces. Partout où tu seras, ma pensée te suivra ; partout où tu prieras , nous prierons ensemble ; et quoique je sache que je ne te reverrai plus dans cette vie, je sais, et avec plus de certitude encore, que nous nous retrouverons dans celle qui bientôt va s'ouvrir pour moi. Là je pourrai dire à ta mère que j'ai rempli ma promesse, que j'ai veillé sur toi et que je lui ai conservé l'âme de son enfant. Sois donc béni, mon fils, seul bien qui m'attache à la terre, unique affection humaine de mon cœur; toi que j'aime d'un amour surpassant celui d'une mère. pour le dernier-né de ses entrailles, sois béni, et emporte comme consolation dans les peines et les luttes

* Josuéf chup. Vil, 26.

qui te sont encore réservées, l'assurance d'avoir rempli de paix et de joie le cœur de ton père. Et maintenant, mon révérend père, dit-il en s'adressant au supérieur qui venait d'entrer dans la cellule comme c'était son habitude tous les matins , maintenant me voilà prêt à prononcer les deniiers vœux de notre ordre quand il vous plaira de l'ordonner. Le plus tôt même sera le mieux, car ma tâche est remplie et j'ai soif du repos.

Le supérieur se confondit en phrases de félicitation et voulut entrer dans quelques détails à ce sujet.

— Plus tard, mon père, plus tard, dit le saint vieillard. Voici l'enfant, qui n'a pris aucune nourriture depuis vingtquatre heures, à ce que je crois; la nuit s'est passée dans des exercices de piété fort rudes et fatigants. Le plus pressé, par conséquent, est de l'amener déjeuner chez vous.

Je voulus refuser.

— Mon enfant, je le veux, reprit-il avec un ton d'adorable autorité; l'esprit est prompt, mais la chair est faible, et U faiblesse de la chair affaiblit à la longue l'esprit : d'ailleurs, tu me Tas promis ; pas d'excès, même dans les exercices de piete.

Après ces mots, il se souleva encore une fois sur son stnmt; encore une fois il me serra contre sa poitrine, et puis, me repoussant doucement, il fit signe au père Antoine de m'emmener. Je me précipitai au pied du lit et couvris ses mains froides et décharnées de mes baisers et de mes larmes.

— Assez, mon enfant, me dit-il d'une voix basse et fatiguée; laisse- moi rentrer dans la tente du Seigneur. » trouble plus mon âme et ne cherche pas à prolonger d'aussi douloureux adieux. Celui à qui je l'ai remis saura le conduire ; il te connaît, car il t'a éprouvé comme l'or dans \c creuset ^ Il sera doux envers toi, et si tu es docile et fidèle,

* Job, XXIII, 10.

LE MOINE DU MONT ATHOS. Si.»

il te caressera eomme une mère ' caresse son petit enfant. II te cons^erâ et te fera entrer dans sa paix. Adieu , rnow fils, mon agneau chéri, mon doux trésor, enfant de mon âme, dernière affection de mon cœur; adieu jusqu'à Téterkiité.

Je refusai de me reposer chez le père supérieur, et après avoir pris une tasse de thé et mangé un morceau de pain , je gagnai à la hâte la maison de ma mère. Le désir de partir, de changer de lieu, de fuir tous les objets qui renouvelleraient ma douleur, me brûlait d'une impatience fiévreuse. Un léger équipage était toujours prêt dans la remise de mon petit réduit; quatre vigoureux chevaux attendaient toujours mes ordres dans Técurie. J'avais une provision suffisante de linge et d'habillements dans mes armoires, et mon portefeuille contenait non - seulement suffisamment d'argent, mais encore une feuille de route toujours en règle pour le cas que les ordres de mon chef ou mes propres affaires nécessitassent un prompt départ. Le domestique préposé à la garde de ce petit domaine était alerte et intelligent, et je lui ordonnai de tout préparer pour mon départ. En attendant, je montai à la chambre de ma mère pour y écrire à Wéra. Écrire à Wéra ! dans ces seuls mots , quel abime de douleur! Quand il fut décidé qu'elle partirait pour Pétersbourg, je m'étais souvent représenté cette correspondance comme l'unique dédommagement de sa courte absence. Mes lettres devaient contenir non-seulement les mille désirs, les mille extravagances, les mille nuances vives et délicates de ma passion ; elles devaient encore lui expliquer plus clairement, plus positivement, mes souhaits, mes plans et mes espérances. Je comptais mieux me faire com-

« Ibnïf, I. XVI, 13.

prendre d'elle par ma plume que dans nos entretiens, entrecoupés qu'ils étaient par Témotion de sa présence , par le délire de ses rares caresses, par ses gracieuses et spirituelles plaisanteries, par cette voix mélodieuse dont les accents plaintifs ou gais , graves ou mordants , faisaient perdre à mes idées leur fil et leur direction. Je voulais l'entretenir de la nature sérieuse et profonde de mon affection, des devoirs importants que notre union entraînait, et j'espérais découvrir dans ses réponses, à l'abri des séductions de son sourire et de son regard voilé, quelque chose de ses croyances , de ses principes que j'ignorais complètement. Ironie que toute anticipation humaine ! C'était de cette même chambre que je devais lui écrire, de cette même table, sur ce même papier maintenant déployé devant moi, avec cette même plume que je trempais irrésolu dans l'encrier! C'était à celte même femme, hier encore ma fiancée, mon idole, l'étoile polaire de mon avenir, la pierre angulaire de mon bonheur! Et qu'allais-je lui dire? des plaintes sur son absence momentanée? des projets d'indissoluble union, des rêves d'une félicité que la mort seule pourrait interrompre? Oh! non. En quelques courtes heures, deux destinées avaient subi un complet changement; l'une était détruite; l'autre bouleversée, au moins pour le moment. El cette rupture funeste , cet adieu éternel que je vais tracer, est-ce quelque vicissitude de la fortune ou du sort qui la dicte? Non, encore non; c'est la conséquence de sa perfidie, de son parjure et de sa trahison. La perfidie, le parjure, la trahison de Wéraî c'était monstrueux! Ma plume mëchappa, et, cachant ma figure dans ma main, je me livrai au délire de passion et de douleur qui s'empara de moi.

En relevant la tête, un doux parfum de réséda et d'héliotrope, fleurs favorites de ma mère, me frappa. Devant moi, dans le vase de porcelaine qui lui avait appartenu, s'épanouissait un bouquet de ces fleurs, comme elle, niodeste> et sans éclat. Je respirai leur suave odeur, et il me parut

que rhaleine de cette tendre mère effleurait mon front et calmait le tumulte de mon cœur.

— D'où viennent ces fleurs? demandai-je au domestique qui entrait pour chercher quelque objet nécessaire aux préparatifs de mon voyage.

— De mademoiselle Marie, me dit-il; elle les a apportées hier et s'est hâtée même de retourner, de crainte que M. le comte ne la surprit. Tous les mercredis et les vendredis elle vient à pied avec sa bonne à la messe, et, ayant appris que ces fleurs étaient les favorites de madame la comtesse , elle les cueille dans le jardin du père Hilarion, et les place elle-même dans ce vase. Ensuite elle va s'asseoir sur le balcon avec un livre à la main ; c'est ordinairement celui-ci , ajouta-t-il en me montrant un volume de saint François de Sales que ma mère affectionnait et qui se trouvait toujours sur la table à la même place où elle l'avait laissé quelques jours avant sa mort. Elle y reste longtemps , si longtemps, que la bonne est obligée de lui répéter plusieurs fois qu'il est temps de regagner le château. Et tenez, M. le comte, voici son petit portefeuille. Je me rappelle qu'elle l'avait ouvert hier pour donner de l'argent au mendiant aveugle qui chantait sa complainte sous les fenêtres.

Je pris ce petit portefeuille, c'était celui que je lui avais donné pour ses étrennes. Je l'ouvris, et trouvai sur la première feuille ces mots tracés de sa jolie écriture lisible , quoique fine et déliée : « Donné par mon cher oncle Dmitri à sa petite amie Marie. » Après cela venaient quelques feuillets renfermant des comptes très-proprement et trèsexactement tenus ; c'étaient des charités selon ses petits moyens, ou des cadeaux ; puis j'y découvris des vers enfantins, copiés de différents auteurs ; une fleur de pensée soigneusement séchée, et un trèfle à six feuilles que je me rappelais lui avoir rapporté d'une promenade, servaient de marque. Sur Tavant-dernière page se trouvaient ces mots : « L'oncle Dmilri est troublé; ou il a du chagrin, ou il est

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*-s î-j^t^trs y M»r>'i* tendresse me firent du bien. Elles a^ -^ H%^^x»9* «T m-»f«n> 'iont je m accablais moi-même, je ï»f • s «»ï zsj »»tvn F: Tenait pas être toat à fait penerse. ^■ï' ;^ 1^ roa^;!»!s etry font :^ fait dênoê de tout mérite, f aiv^"^ <Yi«e bancbe colombe avait cherché à faire son nid -i4a> nK>a nTar!

Un mouvement d'Azor me rappela Texistence de ce fidèle animal, et la nécessité de me séparer de lui. Que ferai-je de toi, mon pauvre chien ? lui dis-je en caressant sa grosse tète appuyée sur mes genoux. Je ne puis te prendre, et ne sais à qui te laisser. Je te laisserai à ma petite amie ; elle f aimera, elle te soignera en souvenir de son oncle; tu t'attacheras à elle ; tu la garderas, car tu es reconnaissant et fidèle.

Je repris ma plume et écrivis ces mots :

« Petite et chère amie !

< Je pars pour un voyage dont je ne puis préciser la durée. Je te confie mon pauvre Azor; je fais plus, je te le donne. Avant que tu partisses avec ton bon père pour Té- Iranger, tu désirais avoir un chien tout pareil à lui : voilà ton désir accompli ; il est maintenant à toi, tout à fait à toi, et je ne le réclamerai jamais. Il t'aime déjà, parce qu'il sait que tu es bonne et que tu l'aimes aussi. Quelques caresses de plus et quelques friandises te l'attacheront, j'espère, tout à fait. Prends-le en pitié, chère petite Marie; car, même pour un pauvre chien, il est dur d'être délaissé par ce que l'on aime. J'ai trouvé ton petit portefeuille et l'emporte comme un souvenir de ton amitié. De Moscou je t'enverrai un gage de la mienne. Ce sera en même temps un dépôt et une responsabilité. Tu vois, ma petite amie, que je commence à te compter parmi les grandes personnes. Je te remercie d'avoir songé à remplir le vase de ma mère des fleurs qu'elle aimait. Sois douce et pieuse , comme cette sainte femme Tétait, et quand même tu serais moins heureuse dans le monde que tu ne le mérites, ta puissante patronne veillera du haut du ciel sur toi, comme tu as veillé sur elle. Et surtout, petite Marie, ne permets jamais au moindre mensonge, à la plus petite dissimulation, de souiller tes lèvres, même sous le semblant de la plus innocente plaisanterie. Sois vraie, mon amie, sois vraie au prix même de ton bon-

heur. La vérité est la lumière de rame, la fausseté en est la nuit. Pense aussi souvent que tu pourras à ton oncle; pense à lui sans tristesse, et prie pour lui sans regrets. Embrasse ta mère de ma part, et dis-lui de ne pas me juger trop sévèrement. Si tu continues à venir, avec sa permission, au couvent, demande à voir le père Hilarion. S'il croit pouvoir faire une exception en ta faveur, il te reverra avec Joie; car il t'aime, je le sais, et il pourra te parler de son enfant. Adieu, petite Marie ; conserve mon souvenir dans ton cœur, comme celui d'un père. Comme un père, je te bénis et prierai ardemment pour ton bonheur. »

Je cachetai cette lettre , et me mis en devoir d'attacher une laisse au collier d'Azor. Il me laissait faire, le pauvre animal, et me léchait la main en poussant de petits gémissements plaintifs ; il savait par expérience que ces apprêts étaient le signe d'une séparation. Je le remis à un de mes piqueurs, en lui ordonnant de le mener au château et de le remettre, ainsi que la lettre, entre- les mains de Marie.

J'écrivis ensuite quelques lignes à Delaville pour lui dire de partir le lendemain, ou au plus tard le jour après, afin de me rejoindre à Moscou avec tout ce qu'il croirait nécessaire pour un voyage dont je ne pouvais préciser la durée. Je lui enjoignais surtout de m'apporter certaine cassette que je lui indiquais, où se trouvait une forte somme en billets de banque et des papiers importants. .

Tous ces détails m'ayant calmé, je parvins à écrire à Wéra. Voici celte lettre :

« Je sais tout, j'ai tout vu, j'ai tout entendu. Témoin do votre rendez-vous avec Constantin, il ne peut me rester le moindre doute, ni à vous la plus chétive excuse. Quand même vous croiriez devoir les essayer, tout subterfuge et toute explication seraient inutiles. Mes yeux ont vu et mes oreilles ont entendu. Plût à Dieu que je fusse devenu sourd

el aveugle ; plût à Dieu que j'eusse été frappé de mort avant que des preuves aussi irrécusables de votre fausseté et de votre trahison me fussent parvenues ! Je pars à l'instant même, et ne vous reverrai plus. Comme unique grâce, je vous demande, à vous qui deviez être la compagne de ma vie, de ne pas me renvoyer, dans un premier moment de colère, — dirai-je de remords ? — le douaire qui vous était assigné et dont*vous êtes déjà en possession. Dès aujourd'hui vous voilà veuve, et ces scrupules ou ce dédain ne seraient qu'une injure nouvelle ajoutée à toutes celles dont vous m'avez écrasé. En conscience, le coup que vous m'avez porté est assez rude, et vous pouvez, sans déroger, m'en épargner un second. De même, je vous conjure d'accepter le trousseau et l'écrin préparé pour vous, et dont nulle ne se servira jamais , si vous avez la cruauté gratuite de le refuser. Cette grâce sera la dernière qu'il sera en votre pouvoir de m'accorder. Ne me la refusez pas, je vous en supplie. Et maintenant, adieu, Wéra, un long, un éternel adieu. Nous, qui ne devions jamais nous séparer, nous ne nous reverrons plus. Vous n'en serez que plus heureuse, sans doute. Cependant, pour continuer de l'être, il vous faudra oublier. Il vous faudra oublier de quelle perfidie vous avez payé ma tendresse ; quel long système de ruse et de dissimulation vous avez opposé à ma simple et loyale conflance. Il vous faudra oublier que vous avez été aimée, que vous êtes' aimée encore, plus que vous ne le serez jamais par aucun homme de celte terre. Et l'oubli n'est pas chose facile, Wéra ! Il y a tels souvenirs qui, comme des spectres, nous poursuivent, et rien dans ce monde ne peut les faire rentrer dans le néant! Moi, je ne connaîtrai aucun des accidents de votre vie. Heureuse ou malheureuse, votre nom même ne parviendra pas jusqu'à la solitude où je vais m'ensevelir. Ainsi , quelque motif qu'il vous plaise de prêter à notre rupture , vous pouvez être sûre de ne pas être démentie. Wéra, Wéra! ne pouviez-vous donc trouver une

S5i LE MOINE DU IIOKT ATHOS.

autre distraction que de me broyer le cœur? Était-ce donc si difficile de ne pas feindre? Était-ce si difficile, à toi, si sûre do ton pouvoir, de me découvrir ton âme, et, si tu ne pouvais m*aimer, de me laisser au moins la consolation d'assurer ton bonheur avec un autre? Oh ! Wéra, si tu savais de quoi le véritable amour est capable, tu n'aurais pas hésité à te confier au mien ! Ces reproches sont inutiles, et c'est malgré moi qu'ils échappent de ma plume. Je ne sais à quel Dieu vous croyez, Wéra, ni quel culte vous pratiquez, je ne puis vous recommander qu'à Celui qui sait amollir les cœurs les plus durs et ramener les esprits les plus rebelles. Qu'il vous prenne en grâce et en pitié ! »

Une légère réparation à la voiture retardait les préparatifs de mon départ. £n attendant j'avais achevé ma besogne et n'avais plus qu'à attendre. Attendre quoi? Le moment qui devait m'emporter loin de ma patrie ; l'instant où l'exil allait commencer pour moi ! Et qu'étaitrelle pour moi, eeiie patrie où je n'avais plus rien, ni amitié, ni amour, ni avenir? Ce qu'elle était? Elle était ma mère, la mère qui m'avait porté, la mère qui m'avait nourri, la mère qui m'avait élevé , celle qui avait fait de moi ce que j'étais ! C'était mon toit, ma langue, mon berceau et la tombe de mes parents! J'avais beau me dire que c'était pour un ciel plus beau que je quittais son ciel si pâle ; que c'était pour une nature plus riche que je quittais cette nature si uniforme et si pauvre, que c'était j^our un meilleur climat que j'abandonnais ce climat de rudes et âpres contrastes. Il n'y avait que l'impatience de ma douleur, il n'y avait même, à ce dernier moment, que mon vœu et les ordres de mon père Ililarion qui pussent me réconcilier avec cette séparation. Hélas ! j'ai assez vécu loin d'elle pour savoir ce qu'il en coûte d'en être exilé, et même au moment de le qnitt<'r, malgré mon malheur et mon désespoir, je sentais qu'aucun pays du monde ne pouvait me le remplacer. Ma patrie, ma belle, ma

LE MOINE DU MONT ATHOS. 2r{5

grande, ma ehère patrie ! Ce bdoC seul réi^me en lui toutes les douleiirs , toutes les joies, tons les rapports , tous les liens qui attachent rhomme à sa race ; qui font de lui un père, un fils, un époux et un citoyen, i^uel ciel, quelle terre, quelle nature et quel climat peiivent réveiller en loi les souvenirs de son enfance, les vives sensations de sa jeunesse, les premières émotions de son cœur, jusqii'aux mille détails, }ttsqu'»ux mille puérilités i\m composent les jouissances et les pemes des premières années 4e Texistence ! L*air natal est plein de ces fraîches émanations de la vie; la brise les soupire ; ils murmurent dans les âmes des arbres, dans le brin d'herbe, dans lés flots de la rivièi*e ; les oiseaux les chantent, et chaque son articulé de cette langue de notre enfance les répète et tes grai^ plus avant dans nos cœurs. Oh ! heupeux^ heureux ceux qui i})e4ivent mourk* là où ils ont vécu ! qui ne quittent le pays qui les a vus naître qoe pour y revenir k phis tét qu'ils peuvent! heureux ceux qui ont pu concentrer «ous le toit paternel, autour du foyer domestique, toutes les affections 4e leur cœuri

Appuyé contre 4a balusti^e de mon balcon, j'écoutais tous ces mille accents que je ne devais plus entendre ; je fixais tous ces miHe objets que |e ne devais pks revoir. Reste, me disait la voix si puissante de la patrie ! Ne su4s- }e pas là pour remplacer tes amis , ton bonheur et ton amour 1 — Pars, répondait ia raison. Para d'abord ; tu en as fait le vœu. Si tu restes maintenant, l'excès de ta douleur pourra te rendre #ou , ou nécbant. N'as4u |mis déjà failli devenir ifB^ïe ? Pars d'abord ; tu pourras revenir ensuite.

Po»r donner le change à mes idées, j'allai jprendre congé du ^e supérieur, ti croyait que c'était moi ^ui avais enfin persuadé \e père Hilarion à prononcer ces derniers vœux qui devaient donner tant de relief à la oomnHmaii^té. £o me remerciant de cet événement tant désiré, il ne savait pas quel fer il retournait dans ma plaie. En effet, me disais:je pendant cette longue kyrielle d'actions de grâces que j'eus à

îil LE MOI!fï DT MOTT ATHOS.

jiibir Je ce chef: fVsl loi, et toi seul qui priTes ainsi les derniers joors de ton seeond pére, de ton bienfaiteur, de ton unique ami. des rayons de soleil qui réchauffaient sa vieillesse, des parfums de ses fleurs qu'il aimait tant, des aspects de la nature qui élevait si puissamment son cœur \ers Dieu. Cest toi, c'est l'excès de ta folle et coupable passion, c'est ton obstination et ton aveuglement qui le privent «le la présence et des consolations de ton affection, qui te séparent de ton unique ami, du seul bien qui rattachait ton passé à ton avenir. Cest toi , et toi seul , qui le condamnes, lui. avant sa mort, à la nuit du sépulcre; toi-même, à Texil et à Tisolement. Mon Dieu, vous êtes juste ! vous comblerez son âme de votre grâce, et votre lumière lui tiendra lieu de soleil ! Quant à moi, il m'est sans doute avantageux d'être humilié *, et vous ne me châtiez que pour ne pas me condamner *.

— Mon père, pour prix d'un si grand sacrifice, soignez-le bien, dis-je au père supérieur. Veillez sur lui, modérez par votre autorité le zèle et les mortifications de ce saint vieillard. Surtout, n'en faites pas un objet de curiosilé |H>nr le voisinage. Vous connaissez Thumilité sincère de sa piété. Respectez-la. mon révérend père, je vous en conjure, car elle f;iit partie intégrante de sa nature. Procurez-lui, si !ii chose est possible, le moyen de voir et de converser a\ec ma cousine et ses tilles ; il est habitué à la conduite des âmes et au commerce familier de ses semblables ; ce sera une distraction salutaire à ses méditations et aux rigueurs de ses austérités. Elles me remplaceront en quelque sorte, et cette idée adoucira la peine que j'éprouve de le quitter.

— Soyez sans inquiétude, M. le comte ; il ne sera jamais troublé et ne verra jamais que ceux qu'il voudra entretenir. J'ai déjà songé aux moyens de faire entrer de l'air frais

t p*. CXVIII.

* S;iinl Paol, I, Corinth. XI, 32.

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dans sa cellule et de lui faire jouir de quelques heures de soleil pendant les beaux jours. J'espère d'ailleurs le convaincre que le Schisma (l'ordre des ascètes) n'exige pas qu'on se prive du grand air et de la promenade , puisque les solitaires les plus sévères de la Thébaïde sortaient de leurs cavernes pour contempler la nature. Quant à madame votre cousine et ses filles , puisque leur sexe leur interdit l'entrée du sanctuaire , nous ferons pratiquer une seconde ouverture à l'extérieur de l'église, par où elles pourront l'entretenir à leur aise, s'il se refusait à les recevoir autrement. Soyez persuadé que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre le sacrifice de notre vénérable pasteur aussi léger que possible.

— Tout ce que Votre Révérence fera pour lui, elle l'aura fait pour moi, et dès mon arrivée à Moscou elle me permettra de prouver à sa sainte maison la reconnaissance et l'intérêt que je lui porte.

Et là-dessus je me hâtai de prendre congé de lui , craignant des questions auxquelles j'aurais été embarrassé de répondre. Le père économe m'attendait à la porte du couvent.

— Et moi 5 qui ne savais pas que vous partiez , me dit l'excellent vieillard î Je n'ai même pas eu le temps de faire préparer de ces boulki (petits pains au lait) qui ne man-

»quaient jamais dans vos voyages ! C'est mal de ne m'avoir pas averti.

— C'est inutile, mon cher père; de longtemps je n'aurai faim. Voici quelques aumônes pour vos pauvres, lui dis-je en le pressant dans mes bras et en lui remettant une bourse bien garnie. Ne m'oubliez pas dans vos prières et soignez bien notre cher pasteur.

Quelque chose dans mon accent le frappa. Il me fixa, comme pour deviner dans mes yeux, rougis par les larmes brûlantes que je m'efforçais de retenir, le secret de mon cœur.

— Tu es malheureux, mon enfant, me dit-il, et je devine

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ton iQhalbettr, car }« Tai prévu. Le li& a« cœur ^or se peut croître sur une même tige avee la pivoise iaoéore, et Fa^k ne choisit pas sa compagne parmi les oiseaux de passage! Tu fais bien de partir , mon fils. Calme ta ctoukur par Tabsence et les distractions, et reviens à ton nid quand tes blessures seront guéries. Les prières de ton vieil ami ne te manqueront pas.

Hélas! bon et placide vieillard, tu ne savais pas qu'il y a telles.blessures qui ne cessent de saigner que quand tout le sang des veines est épuisé; qull y a leile douleur que la paix de la mort peut seule calmer!

Au moment où les chevaux m'emportèrent, «n long hurlement me fit retourner la tête. C'était le pauvre Azor qae le piqueur, qui avait voulu être témoin de mon départ, retenait à la laisse du côté opposé de la rivière. Ce lugubre adieu , le dernier appel de mon humble ami , retentit loDgtemps dans mon cœur.

Delaville n'arriva à Moscou que deux jours après moi. Ces deux jours, passés sans travail, sans distractions, seul dans une ville pleine de vie et d'activité , dans l'isolement d'une auberge remplie de mouvement, l'esprit incessamment occupé des tristes mécomptes de mon cœur, ont été les plus pénibles de mon existence. Cette solitude sans recueillement, sans silence et sans repos; les bruits vulgaires qui m'entouraient et m'empêchaient de penser sans m'empécher de souffrir, me rendaient fou. J'étais brisé, accablé, anéanti, ot n'avais même pas assez de volonté de sortir de cette chambre qui retentissait des pas et des clameurs de tous les habitants de l'hôtel. Je n'avais pas assez d'énergie pour chercher dans les beaux environs de la ville un peu de fraîcheur et de tranquillité. Je n'avais ni assez de courage ni assez de sang-froid pour demander aux antiques

souvenirs dpnt Moscou et ses alentours sont pleins quelque intérêt et quelque distraction. Que me faisaient d'aillcuvs les annales du monde et les vicissitudes des empires? N'avais-je pas assez de Tbisteire de mes propres peines et du déplorable ebangement survenu dans mon propre sort? Hélas t l'homme est une misérable créature, et si des causes indépendantes de lui-même ne venaient le relever, il croupirait dans ses regrets, sans même pouvoir, comme les animaux , perdre le souvenir de son passé ni la crainte de son avenir.

L'arrivée de Delaville me tira de cet état de torpeur. 11 m'apportait deux lettres : l'une de Wéra, baute et ière; l'autre de Natbalie, pleine de sympathie et d'affection.

« J'accepte vos dons , disait Wéra , parce qu'en effet je reconnais que ce serait vous offenser que de les rejeter. Vous êtes assez riche pour payer du tiers de votre fortune la fantaisie que vous vous êtes passée. Vous êtes assez Juste pour comprendre que la jeune Qlle que vous avez tirée volontairement de la misère ne peut plus y rentrer sans que la honte de cette misère rejaillisse sur vous-même. Je n'ai aucune intention ni de me disculper ni de pailler ce que vous appelez ma fausseté et ma perfidie. Elles ne sont que les conséquences nécessaires de la position que la société m'a faite. C'est à cette société que vous devez vous en prendre, si mes idées et mes principes vous révoltent. Je ne me suis ni créée ni formée moi-même, et ne suis pas responsuble des défeuts inhérents à ma nature par l'habitude et par l'éducation. A ma place et dans mon cas, toute jeune fille élevée comme je l'ai été aurait agi de même. Seulement, plus heureuse , elle aurait probablement eu aflhire à un homme du monde, habitué à ses usages et à ses convenances. Son fiancé aurait eu trop de délicatesse et d'honneur pour l'rspionner; il aurait possédé trop d'expérience des femmes pour prendre au sérieux quelques ex«

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pressions exagérées dont nous ne nous faisons pas scrupule de nous servir pour consoler un amoureux éconduiL Je \ous prie d'ailleurs de vous rappeler que jamais les mots d*amour et de passion ne se sont échappés de mes lèvres ; et ce n'est vraiment pas ma faute , si votre amour-propre et votre vanité, fort légitimes d'ailleurs, j'en conviens, vous ont fait prendre de simples assurances d'affection, quelques légères caresses, plutôt reçues que rendues, pour de brûlants témoignages d'amour. Vous êtes assez beau, vous êtes même assez aimable quand vous voulez descendre de vos échasses; vous m'inspiriez assez d'amitié, et quelquefois même assez d'admiration , pour justifier des effusions plus expansives encore que celles que je vous accordais. Ce n'est donc pas de ma conduite envers vous que je rougis. J'ai une autre cause de honte et de repentir : c'est celle d'avoir si mal placé le seul amour, la seule passion que mon cœur ait jamais éprouvés. Malgré l'expérience de Constantin, malgré son éducation^ ses opinions et les principes ou plutôt l'absence de principes qu'il professait ouvertement , votre sang lent et sans chaleur coule dans les veines de votre cousin. Scrupuleux , faible et sans énergie , il recule devant des mots et des idées qui de nos jours sont familiers au plus mince écolier, à la plus petite pensionnaire. Pourquoi vous fais-jc cette confession? Parce qu'avec lui comme avec vous tout est rompu. 11 s'est déjà peut-être vanté de m'avoir abandonnée; il s'en est déjà fait peut-être un mérite auprès de vous. Cela lui ressemblerait. Moi je vous le dis de mon plein gré, pour vous prouver que je puis être franche quand je le veux. Votre cousin est un vantard, un fanfaron et un lâche. Le feu l'attire, et il veut bien jouer avec lui , mais à la condition de ne pas se brûler les doigts. Il veut bien compromettre la destinée d'une femme, mais à condition de mettre à couvert la sienne. Si votre litre de chrétien et vos principes évangéliques , que je crois sincères , ne vous interdisaient pas toute soif de vengeance et

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tout désir de rétribution , je ^ous dirais : Vous êtes assez vengé, et tout le mal que je tous ai fait ne peut se comparer à rhumiliation dont je souffre.

« Je n'ai pas profité de la latitude que vous me donnez. Malgré ma perfidie et ma dissimulation j j'ai le courage de mes défauts, et une fois dévoilés , je suis trop fière pour les cacher. J'ai donc déclaré notre rupture sans descendre à aucune excuse ou explication. Il m'a fallu même, pour me mettre en possession de ce malheureux trousseau dont Nathalie avait tous les mémoires, lui montrer l'endroit do votre lettre où vous m'en parlez. Elle était moins surprise que je ne l'aurais cru. Quelques mots échappés à la rage de son frère, avant son départ, l'envoi sentimental de volro chien, et le fort peu d'inclination que nous avions l'une pour l'autre , l'auront mise sur la voie. Il n'y a que les femmes pour se deviner les unes les autres ! Je dois dire qu'elle s'est abstenue de tout commentaire et s'est conduite envers moi avec un tact et une mesure parfaite. Cependant une profonde satisfaction brillait dans son regard. Certain projet, longtemps caressé , peut revenir de nouveau sur le tapis. Certaine petite et languissante personne, toute confite en sensiblerie et dévotion hypocrite, pourrait, dans son espérance, avoir quelque chance de me remplacer! J'en doute cependant; sans beaucoup de vanité, je me crois de ces femmes qui exercent, sur des imaginations comme la vôtre, un pouvoir difficile à déraciner. Si j'ai compris les adieux que vous m'adressez , c'est le mont Athos qui est destiné à l'honneur de m'effacer de votre souvenir. Vous serez peut-être étonné de m'entendre dire que cette détermination me semble sensée et raisonnable. Vous n'êtes pas fait pour lutter avec le monde, et vous seriez toujours et infailliblement la dupe de tous ceux qui auront intérêt à vous tromper. Une femme comme je l'aurais été eût pu seule vous préserver de ses pièges. D'ailleurs, même pour nous ses disciples les plus zélés , le monde n'est qu'ennui,

LE asm BT lœrr atios.

surtout; lassitude insurmonci, qui plus est, inotile. Je tous félidte éf prvvfvr ^««s fa dêKamsser. Adieu , Daùtri ; ki Ion* «« le liia de rrOe lettre vous prouTeat que je me seée Mias sia< fiel et sans nneune. Et cepeadint tous «asn. ^«a> avn dctraît wm deraière espérance et ma der-

le laas dirai, coauae Toas me dites : Sovex Btti5 <î ^oas Taules parreair à Fétre, engagez-Toos «Uîrr. Lr$ caseipaeneats que je tous laisse Talent l#fa îa Vfftuae qae f ai acceptée de tous. Faites seulement un awsà l«aa «5a«e de mes leçons que je compte faire, mM« dif ^^ daas ! — Si n>us parreaez à échapper au mont Alll^^. lYntaMe Cythcre des dévots^ à ce qu'il parait, et je dfale qac twis ca rereaiez; — si tous rentrez dans le ■N«ie« d pour i«4ir bonkeur je ne saurais le désirer , — aMts rraoMtrtTons peut-être. Vous serez iderena «"lahè d plus indalfîeat : hkm je serais plus prudente cf phi« 5;B;!ir. Noas poarroas par coaséqaent derenir amis crùnte d^an aùdealeadu. >

— iH ! Wer». Wèra ! «"^riai-je après la lecturt* do cetle fi^ifvÎKfT lettrr . quelle femme êtes-vous, et sur quelle liautr:*r on dans qnel abîme la nature a-t-elle puisé les élémriii> dont dit* \o«> a formée? Vos enseignements sont r<^mTne >\>«>-mémo • lU réTeillenl de cruels soupçons el dr pcrnvie* devances. Oh î Wéra • femme ou démon î comwe ^VHi< appelail Constantin . qui me délivrera de la magie de te5 cnirhantements?

La lettrv de Nathalie élait^ comme je I ai déjà dit, plein<> d*affrctueu>e i-ondoléance. Elle me racontait , sans aucun rommentairw la manière dont Wéra lui avait annoncé notir rupture.

• Simplement, disait-elle, san5 arro|;ance , sans rept'Otir« comme un événement ordinaire qui ne devait pro-

Yoquer ni étoMemeftt ni explication, elle fit apporter les coffres de* k future de voyage qne tous lui aviez fait venir pour sd conr^ à Pétersbo«rg , et y emballa avec le phis pand sang-froid tons ses effets. La petite Mila, sa fevorite, lui demanda naïvement si elle allait vous rejoindre. « Pas si sotte , ma petite, fut sa répense; je vais là où je serai ma propre maîtresse, et où personne ne s'avisera de m'espionner. » Elle prit congé de moi bier au soir, comme si nous ne nous étions connues que de la veille et devions nous revpir le lendemain. Vraiment inquiète de son isolemenl, je lui demandai ce qu'elle comptait faire et quels étaient ses plans pour l'avenir. < Je vais d'abord à Pétersr bourg, me répondit^etle , pour décommander ce que je pourrai de mon malheureux trousseau. Ensuite , je nVn sais rien. S'il y avait un mont Athos féminin dans le monde, je crois que j'irais m'y enfermer, tant je suis lasse de tous ces tracas , de ces changements et de ces agitations. Cest pour avoir du repos que je voulais épouser un bon campagnard ; au lieu de cela , me voilà rejetée dans mille embarras. C'est vraiment jouer de malheur! Le repos du luxe , la nonchalante jouissance d'une grande fortune , avec l'oubli du passé et sans soucis de l'avenir! voilà mon idéal; mais où le trouver? — Nulle part, lui répondis-je; car chaque état a ses tourments et ses tracas. — No«$ verrons, ditelle; en attendant, je vous souhaite de bien établir vos bellesfilles et vous félicite de la perspective qui s'ouvre maintenant pour l'une d'elles , ajouta-t-elle avez une ironie bien marquée. — Elles sont encore trop jeunes pour me préoccuper de leur établissement, lui répondis-je tranquillement. — Sans rancune, fit-elle alors en me tendant la main. Nous ne nous aimons pas, je le sais. Je savais avant d'entrer dans votre maison que nous ne pourrions pas nous convenir, et, franchement , si n'eût été l'espérance qui a été si près de se réaliser, et qui a si sottement tourné, je n'aurais pas accepté l'emploi que vous m'aviez propesé. Vous me mépri-

sez , sans doute , et vous avez tort. Je vaux mieux que je n'en ai Tair ; et si je n'avais été aussi misérable, j'aurais été excellente. Moi je vous estime , et j'ai raison ; car vous avez agi bien et honorablement envers nous tous, -r- Je vous plains, Wéra, lui dis-je, et n'ose vous juger. Avec un peu de franchise vous auriez pu être aussi heureuse... — Pas de pitié et pas de sermons, ma chère Nathalie , dit-elle en m'interrompant brusquement. Deviner les pensées d'autrui est déjà chose fort diflicile ; juger de ce qui constitue leur bonheur ou leur malheur est impossible. Adieu, ou à revoir, selon que le sort le voudra. > La petite Marie ne quitte pas son lit, elle a eu tant de fièvre que j'ai été obligée de faire venir le médecin. Elle me charge de vous dire mille tendresses de sa part , et vous remercie de lui avoir confié Azor. Le pauvre animal est étendu sur le tapis à côté de son lit, ne voulant ni boire ni manger, et guettant constamment la porte pour échapper à sa vigilance. Elle ne désespère pas cependant de l'apprivoiser, et vous fait dire qu'elle y mettra tous ses soins. >

Venaient ensuite des exhortations et des supplications pour me détourner d'aller au mont Alhos. Elle avait vu le père Hilarion et l'avait grondé de m'avoir envoyé si loin. Si ce n'était qu'un vœu prononcé dans un premier mouvement d'exaltation et de désespoir, il serait facile de m'en faire relever. Un voyage me serait certainement utile. Mais pourquoi ne ferais -je pas plutôt un voyage aux pa\s étrangers que je ne connais pas? Même une campagne de quelques années au Caucase vaudrait mieux. Pourquoi d'ailleurs désespérer ainsi de la Providence pour un srul mécompte. C'était sans doute un malheur à ses yeux que d'être aussi mal tombé dans un choix aussi grave ; mais il serait injuste de croire que toutes les jeunes filles ressemblent à Wéra. Wéra, au contraire, disait-elle , n'est qu'une exception à la règle; elle appartient à une coterie connue

pour ses aberrations et le mépris qu'elle porte aux principes ordinaires de la société. C'était enfin toute une apologie de son sexe^ et pour la première fois de sa vie , Nathalie , emportée par son bon cœur et ses affections , manqua du tact qui la distinguait. Cette idée que Wéra avait jetée dans sa lettre me parut percer dans la sienne. Le contraste qu'elle établissait avec complaisance entre Wéra et d'autres jeunes filles , rappelait trop évidemment des projets relatifs à Marie. Marie dans quelques années sans doute; mais toujours cependant Marie. Cette pâle et languissante enfant, substituée à Wéra, à la piquante, à l'irritante Wéra! à Wéra l'enchanteresse, la magicienne, la fascinatrice ! dont chaque accent était une séduction , chaque geste une volupté , chaque parole la plus douce ou la plus pénétrante des caresses, chaque regard la plus subtile et la plus enivrante jouissance. Pauvre petite Marie! que pouvait ta naïve et candide nature, ta beauté encore renfermée dans son calice, auprès d'un tel souvenir? Oh! puissance, injustice, partialité d'un premier, d'un unique amour! Je voulais la haïr, je voulais la détester, cette femme qui avait détruit ma destinée et s'était jouée de ma passion ; mais je ne voulais permettre à personne de l'accuser, et ne tolérais pas surtout que personne osât se comparer à elle. Moi seul j'avais le droit de la juger, moi seul j'avais le droit de la condamner; le reste du monde devait l'adorer et se prosterner devant elle. Hélas! c'était toujours mon idole, et j'étais toujours idolâtre!

Je terminai mes affaires le plus vite que je pus ; mes dispositions de fortune furent contenues dans un testament dont je fis faire une copie et que je remis aux autorités. L'original fut confié à Delaville avec une lettre courte et affectueuse à ma cousine où je la priais de ne pas abandon-

fU LE MOINE BU MONT kmOS.

ner Welikopolje , d*y teêher à ma plaee , de l'admini^rer avec l*aide de DeUvitle, el, si je M'étais pas de retour avant trois ans, de faire exécoter le lesCa«ient ^ue je lui remettais tout scellé. J*y léguais nés ierres du ^ouvemeHient de Saratoff à GoHStftntHi, et lui laissais, k eHe, ie domamede WelULopolje. Je mettais Marie dès à présent en possession de la maison de ma «ère, avec toutes les appartenances considérablement augnenlées par des acq«îsi tiens qae j'avais l'allés feu é peu dans leeours de plusieurs années. J*y ajoutais une rente, suffisante non-seutement à l'entretien de cette petite propriété , mais à défrayer les aumônes et les pensions qui se faisaient au nom de ma nère. J'ordoanais qu'on tran^>o<rtât dans eette maÂsonnetle, tfu'elle a^'ait toujours aimée de préférence , le portrait ^ui la représentait danB 4a fleur de son jwoheur et de sa feunesse. Les revenus de ma fortune» pendant les trois aRnées -de réflexkw que je me réservais» devaient être ))afiagé8eli deux parties; Tutte destinée à payer les dettes de Gottstanlin-et à entretenir l'étaMtssement de We^ftopolie sur le «ïôme pied qae je l'avais mis avant mon départ; Tautre à augmenter la petite fortune de DciaviUe et à fournir le montant de mes dépenses; l'excédant devait être capitalisé, et je me réservais d'en indiquer l'usage plus tard. J'assignais une somme considérable au couvent, en recommandant à Delaville de défrayer toutes les dépenses que le supérieur trouverait nécessaires pour rendre la cellule du père Hilarion aussi tolérable que possible. Je chargeais de même cet excellent homme de faire passer à Wéra les sommes nécessaires pour achever ce trousseau qu'elle avait raison de nommer malheureux, ainsi que lecrin, l'ameublement et les équipages qui lui étaient destinés. Faible et lâche que j'étais, je ne pouvais me détaeher de son image, et j'aurais voulu multiplier cadeaux et commandes à l'isfini pour pouvoir prononcer sou nom et avoir on prétexte pour m'occuper d'elle. — C'est trop, M. ie comte, disait Delaville en s'essu\an(

les yeux ; qui prouve trop ne prouve rien. Qui aurait dit que nous en serions venus là? Hélas! le proverbe a raison: « Entre le ovi et le non d'une femme, il ne faut pas risquer la pointe d'une aiguille. »

En examinant mes comptes , et en mettant pour la dernière fois ordre à mes affaires, Delaville me fit observer rinscription d'une somme assez forte délivrée par mon père au père Grégoire lors de son départ pour la montagne sacrée. Cette circonstance ne m'étonna pas , et je m'imaginai que c'était un don que mon père avait voulu que son ami fit au monastère où il devait entrer.

Enfin je pus partir. Le fidèle Delaville voulut m'accompagner jusqu'à Odessa, et malgré tous mes efforts pour l'en dissuader, je dus céder à ses insistances. Et bien l'en prit , car avant mon arrivée dans cette ville j'étais en délire, et pendant deux mois je hittai entre la vie et la mort. Bon et dévoué Delaville ! combien j'avais tort quand, dans les heureuses années de mon enfance, je vous trouvais ennuyeux et je m'impatientais de vos longues histoires, de vos proverbes et de vos sentences î De quel dévouement, de quel profond attachement , de quelle raison et de quel bon sens n'avezvous pas fait preuve près du fils de celui que vous aimiez à nommer votre bienfaiteur, et quelles obligations le père et le fils n'ont-ils pas contractées envers vous î De quels torrents de larmes votre bonne figure n'était-elle pas inondée quand, après une longue convalescence , cédant à mes ordres positifs, il fallut enfin vous séparer de moi! Quels sanglots interrompaient les instructions que vous donnâtes au domestique que vous m'aviez procuré ; combien de fois vous me conjuriez de revenir, de ne pas m'exiler, de me rappeler le proverbe russe qui disait : « Si on est bien partout, on est encore mieux chez soi l » Et vous aviez raison de pleurer, mon bon Delaville : j'emportais avec moi une partie de vôtre existence; car vous nous l'aviez vouée, cette vie toute de dévouement, et sans nous elle allait devenir vide et délaissée, â 23

C'était par une belle matinée de septembre que nous entrâmes dans ce Bosphore merveilleux, et que la première brise d'un nouveau climat vint caresser mes cheveux. Tout mon abattement physique ne tint pas contre le charme du spectacle ravissant qui se déroulait devant mes yeux, au sortir de cette mer Noire dont le ciel gris et les vagues troublées ne promettaient que tempête et écueils. Le deuil de mes pensées dut céder, pour le moment du moins, à l'influence de cet air embaumé, de ce ciel serein, de toute cette nature si riche et si riante. J'ai visité Cons tan tinoplc par la suite, et je sais ce qu'il faut penser de son intérieur. Mais, cette première fois , elle ne me présenta qu'une décoration parfaitement digne des belles rives sur lesquelles elle est assise, car mon impatience d'arriver au port que je m'étais assigné ne me permit même pas de débarquer. Mon drogman me procura tout de suite une embarcation, pour nous mener jusqu'au pied du mont Athos, sans même toucher à terre. Le temps était calme ; la mer, limpide et tranquille, semblait me porter avec amour vers ma nouvelle patrie. Tout souriait, et j'aurais été ingrat envers le Créateur de toutes ces merveilles, si je ne les avais pas admirées. Je passais la nuit sur le tiliac ; la première de ces nuits sombres el éloilées dont m'avait parlé le père Grégoire ; de ces nuits dont la liède haleine semble murmurer des caresses ; qui vous enveloppent de leur atmosphère comme d'un manteau de repos, et dont le iîrmamenl lumineux vous attire vers le ciel et vous entretient de la grandeur de celui qui l'a étendu comme une tente au-dessus de la terre. Le léger murmure des vagues, sur lesquelles le vaisseau imprimait un sillon de lumière, le reflet des astres dans les eaux d'un azur si profond , la chanson monotone du pilote assis au gouvernail, qui me rappelait les mélodies de ma patrie, berçaient doucement mes esprits, et je finis par nrendonuir. Je rêvai de ma mère, qui, de la rive, me tendait les bras en souriant. Un choc me réveilla. Nous étions arrivés ; la mou-

tagne sainte était devant moi. Majestueuse et solennelle, toute couverte de mystérieux ombrages, égayés toutefois par les riches teintes de l'automne; surmontée de ses cimes blanches et de son église aérienne, elle projetait ses grandes ombres sur notre navire. Le cœur me battait en touchant du pied ce sol sacré, et, prosterné sur la grève, je demandai humblement à Dieu d'accorder un refuge à l'orphelin, ne fût-ce que dans le parvis de son temple.

Nous gravîmes lentement le petit sentier escarpé qui menait au monastère, dont les coupoles resplendissaient au soleil. Souvent je m'arrêtais, vaincu par la fatigue; plus souvent je me retournais , attiré par les magnifiques paysages que je reconnaissais et auxquels, cependant, tout l'enthousiasme du père Grégoire n'était pas parvenu à rendre complète justice.

Le guide me dit que ce couvent, dont nous approchions, et dont les coupoles bleues, parsemées d'étoiles d'or, me rappelaient celles de mon cher monastère de Saint-Saba, était celui de Saint-Élie, bâti et habité exclusivement par mes compatriotes. C'était donc là la communauté à laquelle appartenait mon instituteur, et le petit ermitage blanc, tapissé de vigne et à moitié caché sous le feuillage d'un énorme marronnier, était probablement sa demeure. Sur son toit plat, recouvert d'un berceau de pampres aux grappes dorées, je vis un moine nous considérer avec une inquiète curiosité. Il semblait irrésolu jusqu'au moment où j'ôtai mon large chapeau de paille pour essuyer la sueur qui coulait de mon front. Alors il se précipita soudain à ma rencontre par un sentier plus direct, et je me trouvai pressé dans les bras du père Grégoire.

Les émotions et la fatigue, trop fortes pour mon extrême faiblesse, ne me permirent pas de jouir du bonheur de cette rencontre. Je m'évanouis, et l'on me transporta sans connaissance dans la demeure que le père Grégoire m'avait préparée.

M« LE MOIRE DU VONT ATflOS.

Otte demeure élaîl somptueuse, selon les idées orientales ; bàiie en forme de kiosque, toute pénétrée d'air et de firaichear« elle renfermait tout le luxe compatible avec les habitudes du pays. Mon instituteur y avait employé une partie de la somme que mon père lui avait remise en cas, disaitnl, quun de nous (mon père vivait encore) voulût visiter U monta|me sacrée. Mon séjour à Odessa, prolongé par ma maladie, lui avait donné le temps de la préparer pour ooui réception, et j\ fus entouré de tous les soins et de toutes les attentions imaginables. Le père Grégoire était au dit de tout ce qui mVtait arrivé , le père Hilarion ayant diarf^^ Ddaville d^une lettre qui lui avait été expédiée de Moscou. Hans cette lettre, mon excellent pasteur le priait de tte plus sonder les plaies de mon cœur, de me traiter avec rindul|sence d*un père pour son enfant malade, et de ne Si>Q|^^r qu a me fruérir et à calmer la surexcitation de mes esprits. Delaville* de son côté, en lui faisant part de la mabdie qui m avait saisi à Odessa, Tavait conjuré de tout faire pour me distraire de ma douleur ; il lui imposait en même t^mps cx^mmo un devoir de conscience d'employer son iuttueua^ pour me détourner de la vie religieuse. Mon instituteur rt^uplit ces injonctions à la lettre. Quand, grâce à U >;ilubrito do l air« du calme et du silence de mon kiosque. ma sauté fut rétablie, il ne fut question que de m'oeeuper saus fatigue . et de me distraire de mes peines. Aussi ne pv^uvuis-je plus revounaitre ce père Grégoire si rigide, si sévèrt\ à la iKirole si acérée et si mordante. Il était devenu plus doux, plus tolérant, plus indulgent que ne Tavail même jamais été son ami aux jours où il faisait à cet ami un grief de s;i faiblesse. H mettait tous ses soins à écarter toute triste peusét*. tàcbait de m'inléresser à mesaneienuo études , de faire naître dans mon imagination Tambition de la science et de ses gloires, et rassemblait, pour mètre agréable, assurait-il. tout ce qu'il pouvait trouver de gens instruits ou agréabU*s sur le promontoire. C'étaient des

pèlerins étrangers , que les charmes de sa conyersation et l'hospitalité qu'il leur prodiguait retenaient dans notre demeure; c'étaient des laïques établis sur la montagne, et qui, sans prononcer de vœux, jouissaient, moyennant une légère rétribution, de la paix et des immunités des monastères auxquels ils s'étaient réunis. C'étaient enfin quelques religieux qui, plus jeunes, et moins strictement dévots que les anciens , venaient fumer leurs chibouques, humer leur café, et prendre leur sorbet et leur halva * en s'entretenant avec mon docte instituteur. Assis dans le coin d'honneur du divan, moi aussi je fumais et j'avais l'air d'écouter. Ce n'était qu'un semblant pourtant. Après les premiers mots, je retombais dans mes rêveries, et je retournais aux funestes souvenirs de ma passion. Je sentis bientôt que cette existence sans devoirs positifs, sans règle et sans discipline, m'énervait de plus en plus. Je sentais qu'il me fallait une vie plus dure et de plus pénibles travaux si je ne voulais succomber à la mollesse qui m'entourait; si je voulais me délivrer des fantômes qui m'obsédaient nuit et jour, et qui, empruntant à mon imagination malade une effrayante réalité, menaçaient de dégénérer en hallucinations habituelles. Je me décidai donc , malgré l'indolence qui m'envahissait de plus en plus, et que le père Grégoire ne qualifiait que de faiblesse physique; je me décidai, dis-je, malgré ses objections , et même ses reproches , à m'arracher de cette Cythère religieuse, comme' l'appelait fort bien Wéra, pour faire la tournée des monastères.

— C'est trop tôt, mon fils, me disait le père Grégoire. Attendez que vos forces soient revenues, et alors nous ferons ce pèlerinage ensemble.

— Ce sera trop tard, mon père, fut ma réponse, et si je ne pars pas tout de suite, je ne pourrai plus partir du tout. A me-

* Confiture en forme de pâte à la fleur d^orange ou à Teau de rose trèsestimée en Orient.

sure que mes forces physiques reviennent, je sens que mon énergie morale décline; et vraiment ce n'est pas pour fumer, rêver, et soigner mon kiefqne je suis ici. Ce n'est pas pour entendre des discussions théologiques ou des dissertations métaphysiques que mon esprit , absorbé qu'il est par les souvenirs de mon amour, ne peut ni écouter, ni comprendre, que j'ai quitté ma patrie. C'est pour combattre, pour lutter; c'est pour vaincre le démon acharné à ma poursuite, que j'ai cherché la solitude de la sainte montagne. Ici, dans cet Éden que votre sollicitude m'a créé , le serpent a trop de prise, et je dois fuir, pour ne pas succomber à ses pièges.

Sans plus discuter, un matin que mon instituteur était à l'église, je fis venir des mules et un guide, et je partis en laissant quelques lignes de remercîment et d'adieu.

Arrivé au couvent de Vatopedi *, je m'arrêtai devant une tour blanche, fort élevée, qui, quoique évidemment moderne, était cependant privée de toiture, et tombait en ruine. Elle était située sur un rocher dominant la mer et dominait un panorama d'une étendue et d'une magnificence surprenantes.

« Nous appelons cet édifice la tour de la fausse science ^ me dit le religieux qui m'accompagnait. Il fut élevé par un grand savant, et porta longtemps le nom d'Académie du mont Athos. Bientôt de nombreux disciples se rassemblèrent autour du fondateur; mais au lieu de se tenir aux saintes doctrines de notre Atelier des vertus , ce sage selon le monde se mit à enseigner la science humaine propre seulement à relâcher l'esprit et à pervertir nos

* Un descoiivcnls les plus riches el les plus considérables du promonloire.

"^ (..c fait est liislorique. Le i'undaleur de racudéuiie donl il esl question se noiniiiait Kugène Uulgari. Il fui prutég«' par rinipérulriee Cutlierine, <|ui lui fournil les frais nceissaires à celle entreprise. Après >ou exil du moni Athos, ce fut en Russie qu'il Irouva un refuj^e , el mourut archevêque d»' Cleirsa à l'àj^c de qualre-vingt-dix ans, jouissant de reslinic et de la eon»idéraiiun générales.

saintes doctrines. On le laissa faire cependant jusqu'à ce que nos supérieurs s'aperçurent que l'esprit d'innovation et de réforme commençait à gagner jusqu'aux paisibles retraites de nos cénobites , et que la paix du Hagion Gros commençait à s'altérer par les disputes et les raisonnements que ses enseignements soulevaient. Dès qu'il fut constaté que ces semences de discorde provenaient de cette tour, et que c'était son fondateur qui les propageait, malgré sa vie pieuse et austère, malgré les supplications de ses disciples, malgré même la puissante protection de Catherine la Grande, il fut banni du promontoire, le toit de son académie fut détruit, et ses élèves se dispersèrent dans les quatre coins du monde. Bien des années plus tard, un des disciples formés par lui, déjà dans sa retraite en Russie, vint avec plus de précaution et moins d'éclat faire la même tentative. Elle échoua comme la première , et, comme son prédécesseur, il fut exilé ; cependant, comme sa pénitence paraissait sincère, et que sa faute était peut-être moins grave, après nombre d'années de prières et d'intercessions son arrêt a été révoqué , et il a été réadmis dans notre communauté. On assure qu'il a rapporté de grandes richesses , qu'il s'est retiré près du monastère russe de Saint-Élie, et que même il est question de l'élire supérieur de ce couvent. On prétend encore qu'un jeune seigneur russe, d'une fortune immense, a renoncé au monde, à son instigation, et s'est établi près de ce couvent dans une demeure splendide, et qu'il y attire par sa magnificence un grand nombre de pèlerins et d'oisifs. On prétend beaucoup de choses encore; mais comme ce ne sont que des bruits, la charité chrétienne me défend de les répéter. Espérons que Dieu accordera à cet homme, dont tout le monde vante les vertus austères, le savoir et la vie pieuse, de ne plus retomber dans ses erreurs d'autrefois; les suites en seraient bien certainement les mêmes , et pour cette fois il serait jugé définitivement, sans espoir ni miséricorde. »

des paroles me donnèrent le mot de Ténigme qui m'avait si longtemps intrigué. C'était donc là la cause de ce long et douloureux exil , de cet exil qui rendait mon instituteur si malheureux, et dont Tamertume perçait à travers son calme et son impassibilité sous forme de sarcasme et de poignante ironie. C'était là le motif de ce grand dédain pour l'humble communauté où il avait trouvé un refuge ; du peu de zèle qu'il témoignait pour y appeler des néophytes. Je m'expliquais enfin cette érudition, ces connaissances prodigieuses, et cette facilité d'élocution qui nous étonnait tant! Quelles profondes racines cette soif de propagande, ce besoin de se créer une école, et de faire des prosélytes à ses opinions, n'a-t-elle pas dû jeter dans cet esprit et cette raison, d'ailleurs si lucides, pour que l'exil même, cet exil si vivement, si constamment déploré, n'ait pu les arracher! Maintenant je comprenais pourquoi je devais le rejoindre, pourquoi je ne devais pas essayer mes forces dans les luttes du monde, pourquoi toute carrière d'ambition et de gloire devait m'étre fermée; et je me doutais que c'était l'ascendant seul de cet homme extraordinaire qui avait provoqué le sombre ascétisme de mon père et sa répugnance pour la carrière militaire que je voulais embrasser, et que mon excellent pasteur approuvait si fort.

Maintenant que les expériences et les déceptions de la vie m'avaient appris à reconnaître les motifs secrets des actions humaines, je vis clair dans les projets de cet homme, que, quelques mois auparavant, je ne me serais pas permis de juger. Je voyais maintenant pourquoi de sévère il était devenu indulgent , d'austère il était devenu plus que tolérant, et quel parti il comptait tirer de ma présence et de ma fortune. Je voyais clairement à quel dieu il avait été prêt à sacrifier jusqu'à ses affections et ses devoirs. 0 passions humaines ! quelque nom que vous empruntiez, sous quelque forme que vous vous masquiez, votre origine est toujours la môme, et peu d'hommes peuvent se vanter

de n'avoir pas brûlé quelques grains d'encens sur l'autel de leur idole ; peu d'hommes sont exempts du péché de l'idolâtrie ! Du fond de mon cœur je remerciais Dieu de m'avoir tiré de ce piège, et d'être venu ainsi en aide à mon indolence et à ma crédulité. Me rappelant quelques-unes des discussions qui eurent lieu devant moi, je le remerciais du fond de mon âme d'avoir empêché que je devinsse l'instrument aveugle de la discorde et du désordre que cette passion d'argumentation et de discussion théorique auraient infailliblement introduits dans ma nouvelle patrie. J'écrivis de Vatopedi au père Grégoire et lui fis part de ce que j'avais entendu , des bruits qui commençaient à se propager , et de mes craintes pour lui. J'ai tout lieu de croire que j'ai réussi à le mettre sur ses gardes , quoiqu'il n'ait pas répondu directement à ma lettre. J'en reçus une de lui quelque temps après où il me demanda, puisque j'étais décidé à ne plus habiter mon kiosque, si je ne voulais pas le céder à un grand seigneur de Phanar qui desirait en faire l'acquisition. Quelques mois plus tard, il m'annonça qu'il venait d'être élu, à l'unanimité, supérieur du couvent de Saint-Ëlie, et m'invita â venir assister à son installation. Je déclinai cette invitation, mais j'allai le visiter plus tard et je trouvai que la responsabilité et les difficultés de sa charge, jointes à l'ambition de les remplir avec un zèle plus éclairé et plus d'exactitude encore que ses prédécesseurs, avaient modifié, sinon changé ses idées. L'expérience lui a prouvé combien il était dangereux de toucher à la moindre pierre de l'étonnant édifice des communautés du mont Athos. Il a pu se convaincre qu'elles ne se sont soutenues intactes pendant tant de siècles que par l'inviolabilité de leurs doctrines et l'exactitude dans la pratique de leur règle, de cette règle si large dans sa forme, si strictement uniforme dans ses principes, et dont l'esprit n'a pas dévié, ni changé, depuis son introduction jusqu'à nos jours. Aussi la maintient-il maintenant dans sa plus rigou-

S7i LE HOINE DU lONT ATHOS.

reuse intégrité, et l'esprit d'innovation et d'analyse trouvet'il en lui un puissant et sincère adversaire.

Et maintenant, mon révérend père, vous savez le reste de mon histoire. Vous savez que de Vatopedi je vins ici, et que, frappé par l'ordre, la paix et l'harmonie toute chrétienne qui régnait dans votre communauté, je résolus d'y fixer ma demeure. Votre accueil fut plus qu'hospitalier : il fut charitable. Habitué à lire dans le cœur des hommes, vous avez deviné les besoins du mien dès notre première entrevue. La pénétration de votre esprit, votre haute raison, votre simplicité si remplie d'indulgence, tout, jusqu'au son de votre voix, et l'expression franche et bienveillante de votre physionomie, me rappelèrent mon excellent pasteur. A partir de cet entretien, je vous demandai la permission de vous ouvrir mon âme dans le saint mystère de la confession. Vous eûtes pitié de moi après m'avoir entendu. « Le séjour de Saint- Élie ne le vaut rien, m'avez-vous dit. Tu es trop entouré de les compatriotes; la société même du père Grégoire, en réveillant sans cesse tes souvenirs , empêche ta complète guérison. Au couvent de Saint-Elie tu es encore riche, lu es encore grand seigneur, et la richesse et les honneurs entraînent involontairement, même dans le cloître, des égards et un respect qui pourraient le devenir pernicieux. Essaye de la pauvreté et du travail ici où tu es inconnu. La pauvreté et le travail, mon fils, sont de grands remèdes, et tu trouveras dans le voisin de l'ermitage que je vais l'assigner, si tu consens à faire cette épreuve, un exemple frappant de leur vertu. »

Ce fut avec joie que j'acceptai votre proposition, et, dès le lendemain de ma confession, j'eus hâte de m'inslaller dans mon humble demeure ; humble quant à ses dimensions et aux matériaux dont elle était construite, magnifique par les

trésors de végétation et les beautés naturelles qui Tentourent. De son toit plat, recouvert d*un berceau de plantes grimpantes, vous me fîtes admirer un des aspects les plus sublimes de cette sublime contrée. Et ensuite, pour couronner votre œuvre de cbarité, vous me fîtes faire la connaissance de mon voisin l'ermite Théodore. En le chargeant de m'initier aux devoirs de ma nouvelle existence, vous avez aplani à dessein la voie vers Tamitié qui devait ensuite nous unir étroitement. Cette amitié fut le premier baume que le Seigneur daigna verser dans mes blessures. Ce fut le premier lien qui m'attacha à ma nouvelle patrie. Sa douceur me rendit d'abord la vie supportable ; sa constance la combla ensuite de joies et de consolations. L'amitié pour un homme de mon âge était un sentiment neuf que je n'avais pas encore éprouvé; aussi ses paisibles jouissances ne réveillèrent aucune des émotions qui avaient ébranlé mon existence. Après les ardeurs de l'amour, après les poignantes déceptions de la passion , je me livrais avec délices à sa pure et salutaire influence. Cette tranquille affection, pleine de calme et de confiance, ces paisibles épanchements sans trouble et sans défiance, toute cette intimité entre deux hommes dont le passé était différent , mais dont l'avenir était le même, rafraîchissait et remplissait mon âme. Théodore, après une année de solitude et d'isolement, avait soif d'un commerce sur et familier, et en encourageant notre amitié vous avez sans doute pressenti combien elle nous était nécessaire à tous les deux. Les affections mûrissent vite au soleil de la solitude, et nous devînmes bientôt inséparables. Nous mimes nos jardinets et nos enclos en commun, et les cultivâmes â l'envi l'un de l'autre. Moi je plantais et semais partout l'héliotrope et le réséda, et j'ornais les bords verdoyants de notre ruisseau de germandrées, en souvenir de ma mère et de la petite Marie. Théodore cultivait le laurier-cerise et les roses, comme réminiscence des liens que la mort avait brisés pour lui. 11 élevait des espa-

Sii IM. WOC BC BMT ATM».

ii*rv.i' inr^r lînMirrK iHt. f «ttlomis notre enclos d'arbusi«^ lunuiBif^. Lu «ns^teèiît 4<s nst«fc>ilcs à noire usag:e; moi f If •uIlitl^^ '€ .«nixuBMkiè <l«» iiiyjw La somme modique fitf e ijirtt«ifetti. io. «flM^vftt i«friît à novs procorer les objets tf ii<^!iiierf 3itft.t(Sbiftf . H ■#«> <ii>pensa de travaux trop ^i«(t'^ 10. TTiç «oraiUfifv^ ftk^ Iakîtndes. Le soperflu, joint tu ji-'A Of lut^ ^TîïtHJVKS et <le MK» peintures , noos permit II* .'«iir i9. juiu A lée pl•^ panons qne nous. Dans mes if.ii^^ o! nibir. — tft <lfet$ èuÂent raies, car noos étions t VH '^ k ajiih^ jfs tfiif ntaws 4i^ rE|:lî»e« et nons cultiTions avec 3tfM^ u xTruoL «ipu. ttHn» letait atss^nê. — je peignais des pay- >^7N. ,4Ht« J;t&«4i«jitï' pur J«^ pèêetins à nws amis en Russie. J ii^nMftb' It^ unes MHK» <le ana celtnie de Tues et de rémiiK^^niir!s Jif ma yuonif. Qmfifnej liires qne je fis Tenir de uiiii i:ut!^pttf xwBf urtMWl M4ie anwnblement, et bientôt, ^TH.-^ t iiua rwnif suèee et a mon ^enre de rie simple et ^«iiit'«-^ it T^fgcibs. .fM BMS foffves d'antiefob, da moins kv<'^ iM stoof piKBr nietie â tdaffe ni à moi-méme ni i«i.\ Hii:?*^>s. UrtUiàiffY aae <4Mltf«ait da^^ mes efforts sincè- '-^ jiiii:* vw*^:: H'IO: mbf p£m> maUde encore que mon Mi-iîv \*ifl r'if'.f. ..".•a î»i.:<.:3ié a <lwT<-!fc?fT un appui au delurv (r i.--iitîînï^ . îif î^rAi; }«?fnfiê sans le secours de ses .•iii>i;i;i .ijois Ibia ;îî«ct;'L ^*AÇ4iL£-W- Je >*èle ter Jusqu'aux plus M'i v*> ••"xtias bi ^ixik^ et ôe Ij <v^nlemplation. ne pou- » j. ^ . ^i.i v^a jr il yiQiiïLt^iA k îerre.rî se serait brisé dans >»î \ i '. < ^hfM\ùin T«f Tj^iî! s*^u3«Hiu dc SOU san^-ffoid '• m >ii i.''-'!ai.''\'. ïi >^i:* 'jî£Ke, iai. »^r< It-s réalités de la >«f . . iM . fcciot^tf^ inis zLâi^^«Lr> t-dfr\ikiial4es. et a^it été i»t.\ ii'\>^< ï-^i».- '..M.v's j)!!^ fifcsSK^s que rhnnanitê renferme j[uiî> s.' il siM SjLiiiiw li i^Aît ^n aaascsacrer ses parents et >*?> Tox-.irf^ ,:u-xs j^rs fi^rn;< ie rirtviéf^^ndance de sa patrie. ïx^^i :j.ici iaw nu^îs xx;^^rsic.frs les pln> renommées de l'Eure: ^. ,L .'\.*a«i.jLi;s:sa.; i«;s s^aeftws et Tesprit de son siècle. Son ^^KiCA'fli K'èrf*^. :!. fC^2C Tv^renu en Gréire, >on pays nataU «i ùi&i. x^Xw; >w.ivi s<s uWsts et mou énergie. Il axait été

LE MOtNE DU MONT ATHOS. 277

homme de guerre , il avait été homme d'État. Il avait essayé de la vie privée et de la vie puhlique, et Tune et l'autre n'avaient eu pour lui que des déhoires. Cependant, malgré ses dures expériences et ses cruels mécomptes, il n'était ni aigri ni accablé. En dépit de tant d'amertumes, il avait su conserver intacte, dans son cœur, une charité ardente pour ses semblables et, dans son esprit, des aspirations droites et ardentes. A la fin, pourtant, las de ces luttes incessantes et inutiles, dégoûté de la lâcheté et des perfidies du monde, ayant vu se rompre un à un tous les liens qui l'y retenaient, il prit la résolution d'en finir avec lui , et vint s'ensevelir dans le repos du promontoire sacré. Ce fut dans cette existence, si étroite en apparence, si large en réalité, que sa puissante organisation trouva enfin une sphère digne d'elle. Dans cette retraite, où toutes les vanités humaines sont absorbées par la solitude et le silence. Dieu parla en souverain maître à son âme. Il était venu chercher le repos et le cahne, il trouva la paix, et la joie; cette paix au delà de toute expression humaine, promise aux hommes de bonne volonté qui savent l'apprécier ; cette joie intérieure, reflet de celle qui nous est promise au jour où la vie triomphera de la mort, et où le temps sera absorbé par l'éternité.

Après avoir épanché nos cœurs dans une longue et mutuelle confiance, nous demeurâmes d'accord de ne plus toucher aux plaies intimes de nos souvenirs. Nous les enfermâmes comme des trésors de souffrances, trop précieuses pour les effusions ordinaires de la vie, et auxquelles sont réservées des récompenses au-dessus de celles que la terre peut offrir. Nous nous contentâmes, dans nos entretiens, des événements intéressants, mais moins émouvants, de notre passé. Je me bornais, moi, quand je voyais Théodore se livrer à des souvenirs trop sombres et trop douloureux, à tâcher d'en détourner son attention, et de le distraire ; de son côté, quand ma faible nature ne pouvait retenir ses ^missements, il me prenait dans ses bras et me laissait

pleurer silencieusement sur sa poitrine. Celle amitié eut un autre effet plus salutaire encore; elle me réconcilia avec moi-même. Elle apaisa le dédain que j'éprouvais contre ma misérable nature, et me rendit la charité qui me manquait pour supporter sa faiblesse. Souvent vous m'avez répété, mon père et mon guide, que cette charité n'est pas moins nécessaire à notre salut que celle que nous devons exercer envers notre prochain. « C'est une chose rare, sans doute, disiez-vous, que l'aversion pour son propre individu; elle existe pourtant, et si on n'y prend garde, elle peut mener i\ de gninds et irrémédiables péchés. » Ce fut donc de ce danger que Tamitié de Théodore me sauva, et cette sainle affection fut pour moi la rosée du mont Hermon, la bénédiction du Seigneur et le signe du retour de sa faveur.

Et cependant, malgré sa salutaire influence, vous qui m'avez aidé dans le< longs combats qui précédèrent ma prise d habit, vous savez quelle était la misérable iniquité de mon cœur, et de quels doutes, de quelles rechutes il s'est rendu coupable. Vous savez combien de fois, quand déjà vous entonniez les chants d'actions de grâces pour mon rétablissement, je fuyais désespéré et je me laissais retomber dans la fange de ma passion. Vous savez avec quelle faiblesse je me créais des prét^'xtes pour relarder mon noviciat ; vous savez aussi , hélas ! que ce ne fut que quand je ne pus plus douter du mariage de ma fiancée que mes incertitudes et mes hésitations vinrent à cesser. Elles sont terminées maintenant, ces luttes terribles, où, mille fois vaincu et mille fois vainqueur, j'ai failli mille fois suecomber sous le poids même de ma victoire. Vous savez, et vous le savez seul , par quelles grandes grâces Dieu est venu en aide à ma faiblesse et a triomphé de mes hésitations et de mes scrupules. Pour mi(Hi\ éprouver notre vocation, vous avez daigné nous conlier, à mon ami et à moi, des missions dilficiles et épineuses au dehors du promontoire. Ces missions nous mettaient en contact avec le monde

et ses vanités. Après les avoir remplies , nous revenions toujours plus fervents et plus décidés. Enfin nous avons obtenu la faveur de revêlir Thabit de votre sainte communauté. Nous l'avons fait tous les deux le môme jour ; et ces vœux, prononcés ensemble, ont scellé plus étroitement encore l'union de nos cœurs. Depuis ce temps, comme si le Sauveur lui-même m'eût tendu la main, j'ai pu marcher sur les vagues de l'existence, sans crainte de m'y enfoncer ; depuis ce moment, sa voix a retenti plus puissante dans mon âme, et les tempêtes qui la soulevaient se sont subitement calmées. « La colère du Seigneur s'est apaisée, m'avezvous dit bientôt après; sa vengeance est assouvie. La colère du Seigneur, mon fils, c'est sa justice; sa vengeance n'est que miséricorde. Renoncez donc à vos remords, et ne conservez de vos erreurs passées qu'une salutaire componction et une humble défiance de vos propres lumières. Prenez le calice du salut et invoquez le nom du Seigneur^ et parce que vous êtes son serviteur et le fils de sa servante, vous accomplirez vos vœux dans son temple K » Maintenant aussi l'image de ma mère peut enfin m'apparaltre du haut des cieux sans qu'un fantôme impur vienne intercepter son regard et me sourire à sa place. Celui de cette vierge des rêves de ma jeunesse, m'empruntant les traits de cette blonde enfant, dont la tête reposait si souvent sur mon épaule, me couve de son regard tendre et rêveur. Aucun désir, aucune émotion terrestre ne troublent la paix decette vision céleste. C'est ma mère elle-même qui me l'amène, et j'entends sa voix me répéter dans mes songes : « Les passions du monde vous ont séparés; l'éternité vous réunira; car c'est moi qui ai fiancé vos âmes; c'est moi qui ai inspiré à cette fille de mon choix ses vertus et sa constance. » Depuis ce temps, les souvenirs de ma vie se sont éclaircis; les vapeurs malfaisantes qui avaient éloigné mon bon ange se sont dissi-

« Ps. CXV, «2, 13.

iM LE XOi:(E DU lONT ATHOS.

pèe$« et je s«rtts <|iie de Douveau il a repris sa place à mes cotes. Mon enlance et ma jeunesse reparaissent innocentes et purv:!> 5ur 1 horiion de mon passé. C'est ainsi que mon curtir 5 e:>l ti\é« et maintenant, avec Tépouse du cantique, je ()ub uiéerter : Lhirer e$i passé et les pluies qui obscurcis:>dLeat mon eiei se mmI dissipées et ont cessé entièrement.

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