LES PÈLE1I5S
Songez que c'est hors de la Russie, et que tous ne savez pas la langue ou les langues des pays que vous allez traTerser, » me dit-elle.
« — Et pourquoi donc saint Nicolas est-il le patron de la Russie , si ce n'est pour proléger les Russes dans toutes leurs entreprises justes et pieuses? Et puisque moi, pauvre petite femme percluse, j'ai fait vœu d'aller visiter son tombeau, comment voulez-vous qu'un si grand saint ne trouve pas 1q^ moyens de m'y faire panenir? Vous avez bien mauvaise opinion de lui, madame, si vous doutez qu'il ne puisse me guider, moi son humble dévote, jusqu'à l'endroit où son corps repose. Les saints du bon Dieu ne sont pas inaccessibles , comme les souverains de la terre , et vous verrez , maîtresse , que je reviendrai avant la fin de l'année vous apporter des preuves que, même sans jambes, j'ai su avec son aide accomplir mon vœu.
< La bonne dame réfléchit un moment.
« — Eh bien , ma petite mère , » me dit-elle, « si ta résolution est inébranlable, je vais faciliter ton voyage. J'ai moi-même une dévotion particulière pour saint Nicolas, qui est le patron de mon mari et de mon fils aîné. Je vais te donner un petit cheval ukrainien et une petite charrette; ta compagne fera le cocher et toi tu te mettras dedans , et vous ferez le voyage comme deux princesses. Comme cette manière de voyager est plus coûteuse que celle de deux piétonnes, je vous donnerai de l'argent pour subvenir aux frais de votre pèlerinage ; à condition toutefois que vous présenterez deux grands cierges, que je vous confierai également, à son autel et que vous y ferez dire les messes et les offices que je vous prescrirai.
« J'hésitais quelque temps avant de me décider à accepter cette offre qui me paraissait trop commode. Cependant ma compagne, qui avait fort envie de voyager en princesse, me détermina et nous partîmes d'abord pour Kieff et pui pour Bari. La bonne dame nous avait accompagnées jusqu'à
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Kieff et nous ayait procuré des passe-ports. Je vous assure pourtant que j'aurais mieux aimé faire mon voyage à pied ! A peine étions-nous sorties de la Russie que dans toutes les yilles par où nous passions on nous entourait soit pour nous admirer ou pour se moquer de nous. C'étaient partout des rires , des exclamations ! Et puis ce petit cheval était un vrai démon de méchanceté. Tantôt il allait au galop, tantôt il s'arrêtait tout court, et ni un coup de fouet, ni caresses , ni menaces, rien ne pouvait le faire avancer. De plus il s'effrayait de tontes les singulières choses qu'il voyait. Les grands chariots couverts de toile blanche , attelés de six chevaux avec leurs fanfreluches rouges et leurs petites clochettes lui faisaient dresser les oreilles ; il s'imaginait , je crois, que le château de sa maîtresse se mouvait derrière lui pour le poursuivre. Mais surtout il ne pouvait tolérer le cor des postillons ; c'était pour lui comme la trompette du jugement dernier, et deux fois il nous a renversées dans un fossé par suite de la frayeur que lui donnaient ces sons; il prenait le mors aux dents dès le premier ton et ne s arrêtait tout tremblant et en sueur que quand il ne pouvait plus l'entendre. Ma compagne prétendait que c'était Satan lui-même qui, pour empêcher notre voyage, s'était incamé dans cet animal, si doux et si obéissant en Russie. J avoue que moi aussi j'avais mes doutes. Enfin nous arrivâmes vers l'automne dans la grande ville de Rome.
« — Et vous vîtes le pape, n'est-ce pas? » lui demandaijc en plaisantant.
« — Sans doute que je vis le pape ' ; » me répondit-elle d'un petit air sufiisant. < Notre équipage fit assez de bruit, Dieu merci, pour qu'on voulût nous voir. Un des secrétaires de notre ambassade nous y mena, ma compagne et moi, et nous servit d'interprète. Ma compagne, comme vous pouvez vous en apercevoir, a le don du silence, par conséquent
< Grégoire XVI.
c'était moi qui dus porter la parole. C'était un homme bien digne et bien respectable , que le patriarche des Latins , madame; je me prosternai volontiers à ses pieds» et sa bénédiction fut pour moi comme celle du métrapolitaia de Kieff. Il me demanda des détails de mon pèlerinage et s'étonna beaucoup de tout ce que je lui dis sur les grands voyages que j'avais déjà faits.
€ — Je suis toujours charmé, » disait-il, « quand je vois des Russes venir invoquer les saints que nous avons en commun ; cela me reporte aux temps où il n'y avait qu'une seule Église et une seule communauté ! Fasse Dieu que ces temps reviennent! » ajouta-t-il. « Vous aussi priez, à cet effet, que toutes les âmes pieuses s'unissent par la prière pour demander à Dieu la paix et la concorde du genre humain.
t — Ah bien oui ! Si ce bon pape savait tout ce qui se fait ici, bien certainement il pleurerait de chagrin, s'il ne pouvait l'empêcher.
« — Ton bon pape a cessé de pleurer sur les péchés du monde, lui dis-je. 11 te fait souhaiter une longue vie '.
t — Comment! ce bon vieillard n'est plus?» s'écria-t-cUc, et deux larmes obscurcirent ses petits yeux pétillants; c mon Dieu, ce que c'est que notre vie ! J'ai souvent pensé à lui ; et soir et matin j'ai prié le Seigneur de prolonger ses jours, ou de lui accorder une fin édifiante. £t maintenant il n'est plus! Attendez-moi, madame, » me dit-elle brusquement, « je vais revenir à l'instant. » Et la voilà qui glisse en rampant vers l'autel de l'église , et se met à réciter les prières que le rite grec a consacrées à la commémoration des morts. »
L'aspect de cette pauvre femme russe, d'un autre pays, d'une autre religion priant pour l'âme du chef de l'Église latine, et croyant naïvement à l'efficacité de ses prières,
1 Plirnso par Inquolle on nnnoncc In nouvelle d'une mort en Rassie.
me toucha et me saisit \ivement. Voilà le vrai sentiment chrétien, la véritable égalité devant la croix, le mystère de la communauté des âmes, caché aux superbes, révélé aux simples. Voilà le seul communisme possible, le seul qui ne provoque ni révolution, ni anarchie. Celui-là se cache dans le fond des âmes et s'allie parfaitement à la discipline de la soumission et de Thumilité. C'est le communisme du royaume de Dieu. Nous prions tous les jours pour l'arrivée de ce règne déjà établi au ciel et qui doit de même s'établir sur la terre.
Ma petite compatriote ne se doutait pas de toutes les réflexions sérieuses que son généreux mouvement pour le pape m'avait suggérées. Ses prières dites, elle revint et continua son récit.
Elle me raconta longuement tout son pèlerinage et les merveilles de la nature qui avaient frappé ses yeux pour la première fois. Pas d'hiver, pas de neige, toujours des fleurs, toujours des fruits. Cette mer si bleue, et puis cette grande, grande montagne, qui vomissait des flammes la nuit, comme l'àtre d'une immense forge, et dont la fumée s'élevait pendant le jour comme celle de la colonne qui guidait les enfants d'Israël dans le désert.
« — Et quels contes on nous débite, à nous autres voyageurs ! » continua-t-elle : < on nous voulait faire accroire, par exemple, que de cette montagne il se précipitait quelques fois un torrent de pierres fondues, et que ce torrent, comme une rivière de feu, avait un jour enseveli toute une grande ville ; qu'après un grand nombre d'années une autre ville avait été bâtie sur remplacement de la première, et qu'alors cette même montagne s'était mise à vomir des cendres en si grande quantité que la seconde fut engloutie comme la première. On avait voulu nous persuader à descendre par des excavations qu'on avait faites, comme dans les catacombes de Kieff, pour visiter ces deux villes. On nous engageait même à gravir cette montagne fumante, et
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ma compagne en avait grande envie , car, toute silencieuse qu'elle est, elle est fort tentée par le péché de la curiosité, c — Que Dieu nous en garde! lui dis-je. Si en effet ces deux villes ont été bâties et ensevelies Tune sur Tautre, cela prouve combien les habitants étaient pécheurs et maudits ; si, d'un autre côté, ce ne sont que des contes, ne donnons pas à ces menteurs le plaisir de croire que nous sommes leurs dupes. Cette montagne elle-même me parait ou la bouche béante de Tenfer, ou une révélation de la présence de Dieu. Dans le dernier cas, admirons et vénérons ce grand miracle, comme les Israélites admiraient le Sinaï, sans oser s'en approcher ; dans le premier, éloignons-nous sans retourner la tèle; c'est-à-dire, faisons taire notre curiosité, pour que nous ne soyons pas, comme la femme de Loth, transformées en statues de sel, pour nous punir de notre désobéissance.
< — Mais nous ne désobéissons à personne, puisque personne ne nous a rien défendu , » me répondit-elle.
« — On nous a défendu de scruter et de vouloir pénétrer plus avant que la portée de notre esprit ne nous le permet dans les secrets de Dieu, lui répondis-je. Tenez votre esprit en repos devant le Seigneur, dit l'Écriture sainte.
«Ma compagne bouda, mais je lins ferme, et nous revînmes sans être descendues dans ces villes maudites, ni montées sur celte montagne habitée par Dieu ou par l'Impur *.»
« — Vous êtes une véritable petite philosophe, ma mignonne, lui dis-je, et je vous admire beaucoup plus de ce que vous vous êtes abstenue de voir, que de ce que vous avez réellement vu. Et que devint votre petit cheval dans tout cela?
« — Notre petit cheval, madame, fut vendu à Rome avant notre départ pour Naples. J'avais un véritable remords de voyager ainsi en princesse, comme disait notre respectable bienfaitrice, et comme je méditais sur le moyen de m'en
* Nom que ]e peuple donne à Satan.
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défaire, tout en nous faisant traîner par les rues de Rome (car cet obstiné animal devait être encore promené comme un enfant de grande maison, et s'il restait deux jours sans rien faire, dans l'écurie, le domovoi s'emparait de lui et le rendait si méchant et si emporté que les mains de ma pauvre compagne manquaient d'être disloquées par les eiïorts qu'elle faisait pour le retenir), voilà qu'un grand homme, roide et sec comme une perche à houblon , avec une chevelure rousse et un grand collet de chemise blanc comme neige, s'approche de nous et nous dit quelques mots à travers ses dents serrées. Ces mots , il les sifflait comme s'il voulait appeler son chien ; je m'en serais fâchée, si quelque chose de bon et de doux dans ses yeux n'avait calmé la colère qui me montait déjà à la tète. Il tourna et retourna autour de notre équipage, en examina tous les détails, et surtout le cheval, avec une attention très-sérieuse. Ensuite il me (ît un sourire ; au moins c'est ainsi que j'interprétais la grimace qu'il me fit,. en me montrant ses longues dents, et me dit encore quelques mots que je compris aussi peu que les premiers. Je lui répondis en bon russe, qu'il ne comprit pas mieux que moi je n'avais compris son langage , et nous en serions restés là jusqu'aujourd'hui , s'il n'avait tiré de sa poche une grosse bourse toute pleine d'or, et ne m'avait fait comprendre, en me montrant la charrette et le cheval, qu'il était disposé à les acheter.
c — C'est le grand saint Nicolas qui nous l'envoie, » me souffla ma compagne en faisant le signe de la croix ; car elle était tout à fait guérie de la vanité de voyager en princesse depuis les tours que nous jouait cet obstiné animal. Je fus de son avis, surtout quand je vis la somme que ce bon monsieur roux me compta pour m'engager à lui céder tout de suite notre équipage.
« J'acceptai sans me faire prier, et dès que j'eus l'argent dans mon sac de cuir, il fallut descendre pour lui laisser le plaisir de monter sur-le-champ dans la charrette. Il le fit
avec une gravité d'archevêque, et nous le vîmes partir au grand galop, avec le petit cheval qui regimhait de son mieux, la crinière hérissée, les oreilles à plat sur sa tête, le secouant à tout rompre et faisant des gambades, qui cependant ne parvinrent ni à l'effrayer, ni à faire sortir Ve bon monsieur de son imperturbable gravité. Nous rimes de bon cœur et remerciâmes du fond de nos cœurs le grand saint Nicolas de nous avoir débarrassées de ce démon incarné.
« Quand nous fîmes la description de ce monsieur aux longues dents, aux longues mains, aux longues jambes et au grand collet de chemise, on nous dit qu'il venait d'un pays qu'on nommait l'Angleterre, que c'était une Ile, et que les habitants, faute de bois, étaient obligés de chauffer leurs poêles avec un charbon qu'on tirait de la terre, et dont les vapeurs, en s'élevant des cheminées, étaient si épaisses que ces pauvres gens ne voyaient le soleil qu'en été, quand ils n'avaient plus besoin de feu pour chauffer leurs chambres. Que de merveilles dans ce monde, mon Dieu!. Et que d'învenf ion le Seigneur inspire aux hommes, pour remédier à ce que la nature leur refuse ! Penser que des pays entiers peuvent exister sans forêts et sans bois de chauffage ! >
Je fais grâce i\ mes lecteurs du reste du récit de cette singulière petite femme. Il nous suffît de dire qu'elle retrouva sa bienfaitrice, comme elle l'avait dit, avant la fin de l'année, qu'elle s'en retourna à Novvogorod et que plusieurs années plus tard un autre projet, également édifiant et hardi, lui traversa l'esprit : c'était celui d'un pèlerinage à la terre sainte. Quand je pris congé d'elle , elle me demanda mes commissions pour le mont Sinaï, me priant de lui indiquer le chemin qu'elle devait prendre. Je l'engageai à éviter le diocèse de l'évêque de l'Arabie Pétrée in purtlhus, et de se confier plutôt aux flots de la mer, qui la mi neraient à Alexandrie, de là par le Caire, où elle pourrait visiter le sycomore de la Vierge, et ensuite par Suez et (ou les les stations des enfants d'Israël au mont où Dieu ré\êla ses commande-
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ments à tous les fidèles sous le type du peuple hébreu.
Cette ébaaehe deYÎendrait un Tolume, si je voulais esquisser tous les pèlerins et pèlerines russes dont je fis la connaissance à Jérusalem. Un jeune homme de Tobolsk, entre autres, m'intéressa vivement par le souvenir qu^il conservait de mon père qu'il avait vu dans son enfance. C'était le vrai type sibérien. Grand, bien fait, d'une figure ouverte et réfléchie, avec une modeste assurance et des paroles pleines de sens, de jugement et de réserve. Une excellente femme du gouvernement de Twer m'inspira également une sympathie très-vive; aussi ai-je mis son histoire par écrit, et mes lecteurs jugeront si j'avais raison de la trouver édifiante. Pour le reste, que Dieu leur vienne en aide, et leur rende en bénédictions toutes les fatigues et les sacrifices de leurs pèlerinages!
Je me réserve de vous conter plus tard, cher lecteur, ma course à Bethléhera par Saint-Jean du désert, cet endroit où vivait, selon la tradition, la famille de saint Jean-Baptiste dans la simplicité patriarcale des premiers siècles du peuple israélite ; je vous réserve encore mon voyage à travers la Samarie, cette Samarie toute ruisselante d'eaux vives, verdoyante de prairies, chatoyante de mille fleurs, ombragée de vergers et de beaux arbres, coupée de collines et de vallées riantes de fraîcheur et de grâce. Je pourrai vous perler de Nazareth, où, dans la solitude, s'est passée la première jeunesse de Notre-Seigneur, sous l'œil vigilant de cette mère qui conservait et repassait toutes les paroles de son fils dans son cœur ; ce Nazareth où Notre-Seigneur croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et Us hommes '. Je vous parierai des bords de cette mer de Galilée où tant de miracles se sont accomplis, de cette mer qui est elle-même un miracle de beauté; ainsi que de toute cette contrée empreinte encore des pas du Fils de l'homme et parlant avec une si attachante réalité de son humanité
« Sailli Luc, 11, 8, 52.
non moins merveilleuse , plus émouvante peut-être que sa divinité même. Je décrirai ce Carmel où le prophète Élie pliait ses ailes de feu pour méditer dans le silence et la solitude de ses cavernes, où Elisée lui succéda, et où s'élève maintenant, grâce aux infatigables et- persévérants efforts d'un pauvre moine, le couvent de Notre-Dame du Carmel, puissante protectrice de sa sainte demeure, qui, comme mère et comme femme, inspire à ses religieux la sainte miséricorde pour tous les maux, et la tolérance pour toutes les erreurs. Je vous mènerai enfin par des sentiers fleuris où les tourterelles font leur nid dans les branches du lauriercerise, le long de ruisseaux murmurants qui portent encore le nom de rivières historiques et se jettent dans la mer Bleue. Nous côtoierons cette mer qui, dans les belles nuits de printemps que j'ai passées sur ses bords, semblait n'avoir d'autre souci que de bercer, par les mugissements cadencés de ses vagues , le voyageur fatigué qui se repose sur les prairies vertes de ses côtes. Nous arriverons ainsi à Beyrouth, la Syrienne, la Romaine, où se trouvent encore des vestiges de ces vainqueurs du monde, et là, après nous être reposés et baignés dans les flots foncés de sa baie mer^ veilleuse, dans cette Méditerranée qui devient pour ses admirateurs un miroir magique dont on ne saurait se détacher, nous nous embarquerons avec tristesse et regret, pour reprendre les chaînes de notre vie factice, de nos besoins et de notre luxe. Nous dirons adieu à l'Orient, le même adieu que l'exilé dit à sa patrie, car l'Orient est la patrie de nos plus chers souvenirs , de nos espérances les plus sublimes, des seules pour lesquelles il vaille encore la peine de vivre ici-bas.
Je quittai Jérusalem sans regret, mais non sans attendrissement.
Pour la dernière fois encore, je parcourus la via dolorosa, imprimant dans le fond de mon âme toutes les stations de ce chemin divin ; de ce chemin où l'homme de douleurs,
lui-même impeccable, porta nos péchés; lui-même immaculé, se chargea de nos iniquités : ce chemin qui nous mène droit au salut et que nul ne peut parcourir sans sentir les frémissements de la mort passer sur tout son être et les larmes de la reconnaissance et de l'admiration inonder son visage.
Nous sortîmes de Jérusalem par les portes de Damas. Après une demi-heure à peu près de route, mon dragoman me fit faire halte, et, retournant mon mulet, m'engagea à jeter un dernier coup d'œil sur Jérusalem la sainte. Je fus frappée de son aspect. Après l'avoir admirée en silence pendant quelques instants, mon imagination évoqua les longues caravanes des temps passés, les chameaux, les chevaux , les chars et les litières , le cortège des riches , la multitude des pauvres. Tous s'acheminaient dans cotte même saison pour aller célébrer les fêtes pascales que nous venions célébrer, tous s'arrêtant à ce même puits où nous nous arrêtions; tous fixant les yeux sur le même point sur lequel nous les fixions; tous attendant ce que nous savions être accompli ; tous venant adorer le lieu où devait s'élever le sacrifice dont le souvenir nous faisait venir de si loin ; tous, enfin, pèlerins comme nous ; eux avec l'attente du futur, nous avec la foi du passé; eux et nous avec l'espérance de l'éternité.
Le soleil éclairait magnifiquement la ville, et le minaret de la mosquée d'Omar s'élevait doré par ses rayons. Ce dernier aspect de Jérusalem , auquel la splendeur de son soleil semblait vouloir encore prêter un reflet de sa magnificence passée, me toucha et me remplit le cœur.
« Adieu, m'écriai-je, ville de saintes et ineffaçables émotions, cité de David et de Salomon, d'Hérode, de Godefroid et d'Omar! adieu! Prise et reprise mille fois, après mille combats et mille trahisons, toujours perfide, toujours parjure, et cependant conservant toujours dans tes murs une semence d'Abraham, une graine de la vraie foi. Avide ^e
toutes les croyances, soumise et profanée par toutes! Alpha et oméga ! Slon et Tophet, adieu !
c Je ne te reverrai plus, quand même les distances qui nous séparent viendraient à disparaître, quand même toutes les fatigues, les dangers et les diflBcultés dont tes approches sont hérissées s'évanouiraient devant la force de ton attraction. Jamais je ne voudrai te revoir, toi qui as lapidé tes prophètes et mis à mort ceux qui te voulaient du bien. Tes discordes et ta désunion, ta rapacité et ton hypocrisie , ton orgueil et ton intolérance m'ont infligé , à moi aussi, ton humble pèlerine, une plaie qui saignera pendant toute la durée de ma vie.
c Ville de pleurs et de grincements de dents ! le jour où tu as livré le plus pur de ta race^ ce Messie si longtemps promis, si longtemps attendu, à la rage de tes bourreaux, tu as prononcé toi-même ton arrêt : Qeie son sang retonAe sur nous et nos enfants! t'es-tu écriée. Et en effet le sang de tous les justes, depuis Âbel jusqu'à Jésu^, s'élève maintenant contre toi. Le voile de tes mystères est déchiré, ton soleil s'est obscurci , tes tombeaux se sont entr'ouverts , et tes morts même, comme des fantômes menaçants, apparaissent dans tes rues et tes places publiques pour dénoncer tes crimes. Que ces crimes puissent un jour être égalés par ton repentir, rachetés par tes pénitences! Voilà le seul vœu que tes amis les plus fervents osent faire en ta faveur. Jérusalem, vision de la paix, adieu 1 »
Et à vous aussi, mes chers et humbles compatriotes, je dis un long adieu. Dispersés comme les gouttes d'un même Océan dans les vastes espaces de notre commune patrie, nous ne nous rencontrerons probablement plus. Que la prière au moins conserve notre souvenir mutuel. Dans vos supplications ferventes et efficaces, rappelez-vous quelques fois celle qui a partagé les fatigues de votre pèlerinage, et qui a senti, comme les siennes, vos privations, vos douleurs et vos déceptions.
Lel not ambilion mock tlieir usefui loil, Tbeir bomely joys and desliny obscure, Nor grandeur bear with a disdainful smile The short and simple annals of llie poor.
Grat. The Counlry Churchyard.
Ce n'est pas pour dépeindre les sentiments que doit éprouver tout vrai chrétien en contemplant le lieu où s'est *<^compli le grand mystère de la rédemption que j'écris ces P^ges. Je n'ai pas compté les larmes que j'y ai versées , 1^ n'ai sondé ni la profondeur, ni l'intensité des émotions î^ej'ai éprouvées en me prosternant devant la place où s'éleva cette croix, scandale des Juifs, bannière triomphale des chrétiens. Toutes ces émotions, je les ai renfermées dans 'efond de mon âme, où j'espère humblement qu'elles au- ^nt porté le fruit que j'en attends : la résignation à un inalheur aussi grand que le cœur d'une mère peut l'endurer et un amour plus vif, plus ardent, plus réel, plus positif, si j'ose m'exprimer ainsi, pour celui qui a souffert humainement tout ce que l'humanité pouvait infliger de tortures au corps et de douleurs à l'âme.
Je ne veux, en cet endroit, que raconter l'histoire d'une pauvre femme avec laquelle j'ai passé une nuit sur le Golgotha. Cette histoire n'offre pas de scènes fort dramatiques, 2t sera peut-être sans attrait pour ceux qui recherchent avant tout les lectures émouvantes et l'intérêt des passions. Elle n'a que le mérite de la >érité, et si je réussis à conser-
m UNE NUIT AU GOLGOTHA.
ver dans ma version française un faible reflet seulement de cette belle langue russe , dans laquelle elle m*a été racontée , langue si pleine d'images , si naïve et si poétique dans la bouche de ceux qui la connaissent, ne connaissent qu'elle seule, et ne cherchent pas par conséquent à lui prêter des phrases auxquelles son génie se refuse ; si je réussis à conserver quelque chose de cette saveur des champs et de cette simplicité dont était imprégné le récit de ma bonne femme, j'espère que mes lecteurs achèveront sans trop d'ennui cette ébauche, quelque imparfaite qu'elle soit. Je ne puis cependant pas me dispenser de commencer ce récit par une petite digression et je prie le lecteur de m'accorder un peu de patience.
Il est d'usage, parmi les pèlerins chrétiens, de se laisser enfermer au moins une fois, pendant leur séjour à Jérusalem, dans l'église du Saint-Sépulcre, pour pouvoir y entendre les vêpres et les matines. Les portes se fermant le soir au coucher du soleil et ne s'ouvrant que le matin après son lever, ces deux offices se font donc justement aux heures où les chrétiens ne peuvent y avoir accès : c'est là l'origine de cet usage ; la piété des fidèles y a rattaché ensuite l'intention d'une longue veille qui leur permette de parcourir à leur aise les lieux saints que cet immense édifice renferme et de se livrer avec plus de loisir au recueillement et aux prières qu'il inspire.
Je fis comme les autres et, un beau soir du mois de mars de l'année 1847, c'était un des premiers jours de la semaine sainte, je me vis emprisonnée dans l'enceinte sacrée, où j'espérais passer de longues heures dans le silence et la méditation. J'avais compté sans mes compatriotes les pèlerins russes , dont un grand nombre, comme s'ils s'étaient donné le mot, avaient précisément choisi cette nuit povr faire leur veille auprès des lieux saints.
En premier lieu et à mon grand désespoir, je rencontrai, m'attendant à l'entrée même de l'église, un de mes serfs,
uns NUIT AU GOLGOTHA. U5
nommé Judas, espèce de faquir chrétien, moitié fou, moitié dévot, et qui avait su non-seulement tirer un parti trèslucratif de sa folie et de sa dévotion , mais qui recueillait encore un revenu fort honnête des pèlerinages qu'il faisait à tous les monastères et à toutes les images miraculeuses dont la Russie abonde. Je me rappelle que , me trouvant dans son pays natal, le gouvernement de Pollava (Russie méridionale), il vint me demander la permission d*aller visiter un monastère très-renommé par son extrême austérité et qui se trouve dans une tle de la mer Blanche. Dans un espace de temps incroyablement court, il vint me rejoindre à Saint-Pétersboui^ où mes affaires m'avaient appelée, et me rapporta, avec le certificat de son pèlerinage délivré par le supérieur du couvent, toute sorte de coquillages et autres talismans bizarres contre tous les maux imaginables. Il revenait ordinairement de ses pèlerinages la besace pleine de différents objets consacrés, qu'il vendait ensuite fort cher aux fidèles de son pays. Le prix qu'il en retirait était un profit net; car de la mer Noire à la mer Blanche, des frontières de la Pologne jusqu'au Kamtschatka, le pain et le sel ne manquent jamais au pèlerin. Sa bénédiction et ses prières sont le seul prix qu'on lui demande pour le morceau le plus friand de la table, pour le coin le plus chaud de l'isba. Il faut qu'elle soit bien pauvre la demeure d'où il n'emporte pas , outre quelques bribes de vivres dans sa besace, quelque menue monnaie dans sa bourse. Je dois observer en passant que cette espèce de derviche ambulant est un reste curieux de mœurs orientales qu'on ne rencontre qu'en Russie. La naïve crédulité du peuple et les superstitions malheureusement si répandues dans toutes les classes rendent ce métier très-profitable. Pour que la ressemblance soit plus frappante encore avec l'Orient, un grain de folie, pour soutenir l'exaltation de ces hommes de Dieu y comme les appelle le peuple, ne doit pas leur faire défaut. De plus, ils doivent être doués d'une prodigieuse mémoire pour
pouvoir réciter, sans s'aider ni de livres ni de notes (car ils savent rarement lire et écrire) toutes les prières et les exorcismes de l'Église, en ancien slavon, idiome dans lequel les saintes Écritures et tous les offices du rite grec sont traduits. Ils doivent en outre savoir improviser des formules dans ce même idiome pour des cas que l'Église n'a pu prévoir.
Ils portent ordinairement des cilices ; celui de Judas était en forme d'une chaîne de fer très-pesante passée plusieurs fois autour de ses reins. Leur abstinence en fait de nourriture, leurs jeûnes et la rigueur de leurs carêmes, tiennent quelquefois du prodige. J'en ai vu qui ne mangeaient pour apaiser leur faim que trois fois par semaine , et cela da pain noir et quelques oignons, jamais de la viande. Le reste du temps ils se nourrissaient de quelques miettes de pain bénit ^ Les boissons fortes, auxquelles aucun bon Russe de cette classe ne saurait résister, font exception à ces règles d'abstinence. Je crois même qu'on leur saurait mauvais gré s'ils refusaient le verre d'eau-de-vie, de vin ou de liqueur que, selon leurs moyens, leurs hôtes leur présentent avant le repas. S'ils parviennent à boire beaucoup sans donner aucun signe d'ivresse, leur réputation de sainteté n'en est que mieux affermie.
Mon Judas réunissait à un haut degré toutes les qualités nécessaires à l'état qu'il avait embrassé. Il ne lui manquait ni l'orgueil, ni la présomption, ni même une bonne dose d'hypocrisie pour mieux faire valoir tous ses avantages. Il était du reste convaincu de sa vocation, et en était dupe tout le premier. Le grain de démence indispensable pour le soutenir dans son rôle se trouvait fort développé dans son organisation débile et épilcptique. Il avait été sujet à ce
* Nous appelons /?£rtH bénit des petits puins nommés poi* TËglUc grecque prosfora et que le prêtre distribue aux fidèles après en avoir extrait quelques parcelles, qui, consacrées au commeneement de la messe, serveot d'hosties dans le saint sacrement de la communion.
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mal dans son enfance, et ayant eu occasion d'interroger un bon nombre d'individus voués à ce genre de vie, j'ai trouvé que tous ceux qui étaient sincères dans leur vocation avaient été ou étaient encore frappés de quelque infirmité pareille. Souvent même ces attaques ne font que rehausser leur réputation. Cet état de surexcitation nerveuse, suite générale de ce genre de maladie, peut seul expliquer comment leurs corps, d'ordinaire si faibles, peuvent supporter les austérités et les fatigues auxquelles ils se soumettent. Judas se donnait d'ailleurs pour prophète, il guérissait les maladies, manifestait un suprême mépris, pour ne pas dire une haine enracinée , contre les médecins ; il avait même fort peu d'estime pour les religieux blancs ^ comme on appelle chez nous le clergé séculier, et prêchait avec des gestes pathétiques les rhapsodies les plus incompréhensibles. Tout cela nous faisait rire souvent; d'un autre côté, malgré l'exagération et l'absurdité de ce singulier personnage, une foule de gens, et dans le nombre non-seulement des femmes, mais même des hommes d'une classe supérieure, en étaient fort édifiés et croyaient sérieusement à ses inspirations et à ses remèdes.
Pour me débarrasser de mon Judas (nom de bien mauvais augure dans un tel lieu), je me mis à me promener dans cet immense édifice, que j'avais du reste examiné avec détail déjà plusieurs fois auparavant. J'admirais ses vastes proportions, agrandies encore par l'obscurité; mais je déplorais que leur grandeur fût défigurée par de mesquines décorations, comme les guides vulgaires défigurent Tliistoire solennelle qui s'est passée dans son enceinte par les absurdes légendes qu'ils rattachent à ces monuments. Je tâchais de faire suivre à mon imagination toutes les phases du sublime mystère de notre rédemption. La rebelle s'y refusa. Elle se laissa distraire par les groupes de pèlerins prosternés selon leur dévotion particulière devant tel pilier ou tel autel ; elle se prit à admirer leur l'effet fantasque
qu'ils produisaient dans les grandes ombres projetées par les colonnes elles enfoncements de ce temple gigantesque, éclairés tantôt par les lueurs de quelque lampe yacillante, tantôt par le reflet des cierges que les fidèles tenaient à la main et qui brillaient dans le lointain comme des faisceaux d'étoiles. Je ne pouvais donc que m'unir d'esprit aux prières de cette multitude qui s'élevaient au ciel comme les parfums d'une nuit d'été ; à ces supplications , qui , selon l'expression de l'hymne sacrée S montent comme la fumée de l'encens qui s'échappe de l'encensoir consacré aux offrandes du soir. Ces heures du soir, les dernières de notre courte journée , les premières de celle de la création * m*ont toujours paru significatives entre toutes. Elles semblent recueillir toutes les émanations de l'air, toutes les rosées du ciel , toutes les harmonies de la terre pour les porter en tribut à la Nuit ; à la Nuit, cette mystérieuse portion da temps, qui, silencieuse et solennelle, prépare, dans le repas et l'ombre dont elle enveloppe toutes choses, l'éclat du joar qui va la faire disparaître, et le lever du grand roi de ce jour, le soleil majestueux et vivifiant. Quelques sons plus lugubres et plus distincts s'élevaient de temps en temps au-dessus de ce murmure de prières. Ils provenaient du pauvre sanctuaire copte , adossé au Saint-Sépulcre même, et toléré près de lui comme l'humble nid d'un oiseau sous le chapiteau de quelque colonne magnifique. Ces sons me faisaient l'efl^et de la voix mélancolique du vent, dont les plaintes , au déclin du jour, s'élèvent et s'approchent pour aller mourir dans le lointain, mêlant l'accent de leurs gémissements aux harmonies qui nous entourent.
Me promenant ainsi, observant, admirant, écontantet priant, je parvins aux degrés du Golgotha. Je les montai et
' Hymne cliuntée duns I^Église grecque pendant les sept semaines da carême. Elle est tirée du Ps. LXVIII, 2.
• Genèse, I, 5. Et le soir et le ronlin furent le premier jour.
après avoir fait ma prière et les génuflexions d^isage, je m'établis dans un vieux fauteuil qui se trouvait dans un coin de la chapelle.
Mon fidèle vassal m'avait suivi et vint s'asseoir à mes pieds. Sa simarre noire et flottante, ses cheveux roussAtres et sales, flottant sur ses épaules, ses petits yeux brillants et hagards, son visage pâle et tourmenté, jusqu'au bâlon de bois blanc recourbé qu'il tenait constamment à la main , tout cela lui donnait plutôt l'air d'un méchant sorcier que d'un pèlerin chrétien.
J'avais un livre à la main et je voulais essayer de lire les passages des Écritures qui se rapportent à l'endroit où je me trouvais. Vain espoir. Après avoir parcouru en groupes détachés la nef de l'église, la foule s'était peu à peu rassemblée tout entière dans la petite chapelle du Golgotha. On allait, on venait, on récitait, qui des psaumes, qui des litanies ; on chantait des versets tirés de différents offices. Enfin, pour mettre le comble à cette confusion, arrive à pas précipités une certaine baronne R***, Allemande de nation, Grecque de religion, dont la place aurait dû être aux petites maisons et qui, par je ne sais quelle dérision du sort, avait échappé à sa destinée pour porter le désordre de sa folie dans Jérusalem, cette vision de la paix. Je l'avais déjà vue ailleurs et la reconnus de loin à ses grands gestes et à ses invocations en mauvais russe. A peine entrée, la voilà distribuant des coups de poing pour se faire place et pour mieux parvenir à son but. Or ce but était celui de tous ceux qui se trouvaient dans la chapelle : l'ouverture d'où s'élevait jadis la sainte croix. Pour y parvenir, il fallait se prosterner, et ce n'est qu'en rampant quelques pas qu'on peut s'approcher d'assez près pour y poser les lèvres.
Un de ses coups de poing avait malheureusement atteint
mon Judas, et, comme le coursier qui entend le signal de la
bataille, sa crinière flottante se relève, son petit œil brille,
son bâton blanc frémit dans sa main, et un torrent d'invec-
120 U5E .MIT AU GOLGOTBA.
tives, les unes plus malsonnantes que les autres, s'échappa de ses lèvres. Les plus innocentes et les plus souYcnt répétées étaient : Muette ' maudite, muette excommuniée , muette réprouvée ! Et certes Tinjurc était mal choisie; car la muette rendait avec usure invective pour invective, et Tépithète de fou et de folle était jetée et rejetée comme dans un jeu de paume. Enfin il fallut interposer mon autorité de suzeraine absolue et renvoyer mon serviteur, soos prétexte de m'attendre à l'église grecque où je devais entendre la messe le lendemain matin. Je calmai, non sans peine, la baronne en lui parlant dans sa langue maternelle. Je lui représentai combien une descendante des chevaliers du Glaive compromettait sa dignité en se querellant avec un misérable serf. Cétait peut-être la première fois qu'on avait tiré un heureux parti de son orgueil de caste. Elle me donna raison et partit pour chercher noise ailleurs.
Sur ces entrefaites, la foule s'était écoulée ; et, toute fatiguée et indignée de cette scène, qui, vu l'endroit où elle se passait, mlmpressionna de la manière la plus pénible, je nVassis do nouveau dans mon fauteuil. Ce n'est qu'alors que je remarquai pour la première fois vis-à-vis de moi une femme portant un costume qui accusait la classe aisée du peuple russe, d*un âge avancé et d'une figure dont l'expression douce et sereine me frappa. Elle me regardait attentivement ; en rencontrant mon regard elle sourit, me salua d'une inclination de tète et vint s'asseoir à mes pieds à U place que Judas venait de quitter.
c — Mère, > me dit-elle dans le langage affectueux de sa caste, langage qui me rappelait les temps heureux où je m'amusais à en imiter l'accent et à approfondir la naïveté de son idiome poétique; < petite mère, tu as bien fait d'apaiser la querelle de ces pauvres îoixs^. Les pacifiques seront
* En russe, le nom par lequel on désigne an Allemand signifie
« Le peuple tutoie indifféremment tout le monde, k souverain «Msi
appelés les emfants de Dieu, et Dieu te bénira d*avoir rétabli la paix dans l'endroit où le Sauveur du monde s*est laissé efncifier pour celle du genre humain. Il ne faut pas leur en vouloir pourtant, il faut leur pardonner, comme Notre-Seigneur pardonne à ses persécuteurs. Comme eux, ils ne savent point ce qu'ils font. »
Ces citations dans la bouche d'une femme du peuple m'étonnèrent. Sa voix douce et grave après les cris et les invectives qui avaient si péniblement blessé mes oreilles, si profondément affligé mon esprit, me remit sous le charme que la scène précédente avait rompu.
c — Je n'ai fait que mon devoir, ma colombe, » lui répondis-je, en faisant usage d'une de ces mille épithètes affectueuses dont la langue du peuple abonde , et que même les classes les plus élevées lui empruntent volontiers, surtout dans leurs conversations avec des inférieurs; < je n'ai fait que mon devoir, et suis charmée que tu m'approuves. Car, d'après tes réflexions et les citations des saintes Écritures que tu as employées, je te crois une femme sensée et pieuse. Mais permets-moi de te demander d'où tu viens? D'après ton langage, je te croirais d'au delà de Moscou.
« — Tu as bien deviné, maîtresse *. Je suis du gouvernement de Tv^er. C'est loin, n'est-ce pas ?
biea que le camarade; les classes élevées lui rendent ce luloiement; qoi donne aax conversations entre le seigneur et son paysan un ton de bonhomie et d'égalité qui voile d^une apparence patriarcale le côté arbitraire ou despotique de ces rapports. En général le pronom personnel du pluriel n^a été introduit que fort tard dans la langue russe et je le crois contraire k son génie primitif.
' Barine ou barinja, toudar ou soudarinja sont des titres analogues à ceux de monsieur et de madamti que le peuple donne à ses supérieurs. Les premiers équivalent à maître et mailtetM; les seconds à monsieur et madame. On y ajoute souvent les épithètes de mon âme, mon cœur, ma vie, de pèreovi mère, de colombe, de ramier, d''hirondeUe, etc. J'ai adopté le titre de maîtresse et de madame.
t — Très-loin, ma chérie, surtout si tu as fait ton pèlerinage à pied.
t — Sans doute, madame, je l'ai fait à pied, et beaucoup d'entre nous viennent de plus loin encore. Je t'assure que ce n'est pas aussi difficile que tu le supposes. Nous autres pauvres gens, nous sommes habitués aux fatigues; au moins la plupart d'entre nous; moi, peut-être, moins que les autres, cependant toujours plus que les grands. £t puis nous ne nous pressons pas. Je me disais, pourvu que je fasse quelques pas par journée, j'aurai toujours avancé d'autant. Il faut penser à la journée devant nous, sans songer à la longueur du reste de la route, sans s'effrayer des fatigues qui nous attendent dans la suite. Si tu t'étonnes que j'aie accompli ce pèlerinage une fois, que diras-tu, quand tu apprendras que c'est pour la seconde fois que je le fais?
t — Je dirai que je n'en reviens pas et que vraiment je suis curieuse de savoir ce qui a pu te déterminer à entreprendre deux fois ce long et pénible voyage.
« — Je vais te le dire, maîtresse. Je suis veuve et je possède une maison et quelques champs dans un village situé à une petite journée de la ville de Twer. Après être revenue de mon premier pèlerinage, je croyais avoir accompli très-exactement tous les devoirs que Dieu m'avait imposés. Je le pensais d'autant plus , que ces devoirs avaient été longtemps, en contradiction avec le désir ardent qui me possédait dès ma jeunesse. Ce désir était de venir adorer le Seigneur, notre Rédempteur, aux saints lieux de sa passion, et l'orgueil humain s'était, je le crains bien, glissé dans mon cœur à l'idée des difficultés que j'avais vaincues. Au lieu d'en rapporter tout le mérite à Dieu seul, comme je le devais, je m'en glorifiais en secret et complais pour beaucoup la persistance que je mis pendant vingt ans à attendre le moment où je pouvais sans remords accomplir ce but unique de tous mes désirs. Me reposant sur ce que j'avais
achevé , je ne songeais plus qu'à passer le reste de ma vie dans le repos et dans raccomplissement de ce que j'appelais les bonnes œuvres. J'allais même, dans ma coupable présomption, jusqu'à me comparer à Anne, la sainte veuve qui attendait, en servant Dieu dans son temple, la venue du Messie.
« Dans mes loisirs, j'aimais à lire la vie des saints. Un dimanche,. après avoir assisté à la messe, je vins m'asseoir auprès d'une certaine fenêtre, où se sont passées les heures les plus mémorables de mon existence , et je commençai ma lecture favorite. J'ouvris le livre au hasard et je tombai sur la vie d'un saint anachorète qui, retiré depuis nombre d'années dans une contrée déserte, y servait Dieu dans la solitude. Ce saint homme avait établi son ermitage dans la grotte d'un rocher d'où découlait une source d'eau toujours fraîche. Un jour qu'il était à méditer dans une foret voisine, il entendit à quelques pas dans les broussailles les gémissements d'une créature en peine. 11 se leva et s'étant approché de l'endroit d'où partaient les plaintes, il trouva étendue sur l'herbe une pauvre biche blessée par la flèche d'un chasseur. Ayant pris pitié de la malheureuse bète, il ôta doucement la flèche qui était entrée dans les chairs , arracha quelques herbes qui devinrent salutaires par le contact de ses saintes mains, et les appliqua sur la blessure. Ensuite, chargeant la biche sur ses épaules, il la transporta non sans peine (car il était vieux et faible et la bète était lourde ) , et la déposa dans sa grotte sur son lit de feuilles sèches. Là il la soigna, pansa sa blessure avec Teau de sa source, et tant qu'elle ne put chercher elle-même sa nourriture il lui apporta tous les jours de l'herbe fraîche qu'il arrachait dans la forêt.
c La biche étant guérie, elle s'attacha à lui et ne voulut
plus le quitter. Cependant l'heure de la mort approchant,
l'ermite l'appela auprès de lui et lui dit : c — Tu es une
créature de Dieu comme nous tous, et quoique privée de 1 13.
I5i UNE NUIT AU GOLGOTBA.
raison et de parole, Dieu a mis en toi Finstinct de la gratitude et de l'affection. Je t'ai sauvée d'un grand péril et je t*ai rendue à l'existence. Ce bienfait est plus grand pour toi que pour les hommes; car tu n'as pas comme eux l'éternité pour héritage après ta mort. Maintenant je te rends la liberté. Dès que mon âme aura quitté mon corps, retourne vers tes semblables, reprends les habitudes de ton espèce. Seulemen,t si ta mémoire sait retenir le souvenir d'un bienfait , je t'ordonne de revenir tous les ans an même jour visiter ma tombe, boire à la source qui t'a guérie, et rendre ainsi le tribut d'adoration et de reconnaissance que tu dois à celui dont je n'ai été que l'instrument en te sauvant la vie. » Ceci dit, le saint rendit son âme à Dieu. La biche retourna dans la forêt. Mais l'année suivante et toutes les années suivantes, tant qu'elle exista, elle revint au même endroit visiter la tombe du saint anachorète et boire à sa source. Par là elle prouva que, même dans les créatures dénuées de raison et de parole, la mémoire d'un bienfait est implantée par la main de leur Créateur.
c Cette légende, que j'avais probablement lue avant sans y faire attention, m'émut ce jour-là jusqu'au fond de mon àme. Des larmes de contrition coulèrent de mçs yeux. Mauvaise et ingrate créature que tu es ! me dis-je ; inférieure en reconnaissance et en affection à l'animal qui broute l'herbe des forêts, tu te crois pieuse, et dans le secret de tes pensées tu t'enorgueillis des fatigues que tu as supportées et du long voyage que tu as fait. Parce que ton Seigneur et ton sauveur a daigné te permettre d'accomplir tes devoirs envers tes parents et ton mari ; parce qu'il lui a plu d'aplanir les obstacles de ta vie ; parce qu'il a bien voulu t'accorder la force et la persistance nécessaires pour pouvoir remplir le vœu ardent de ta jeunesse, tu t'imagines, femme stupide, au cœur plus dur que le rocher dont découlait la source fraîche de l'anachorète, que lu as tout fait ! Tu te crois on droit de "^ reposer comme les justes le feront au dernier jour sous
UXE NVIT AC GOLfiOTIA. lU
Tombre de lear vigne et de leur figaîer. Est-ee qie la peasM peutréire qae le Seigneur de l'univers se soucie du gnin d'encens que tu lui as apporté, lui que les cîcui prochMent et que la création entière adore ? ITas-lu pas enteÎMiu réciter assez de fois à l'église les paroles du saint roi David : € Un cœur humble et contrit est l'offrande qui plaît le mieux au Seigneur?» N'est-ce pas lui-même qui, par son inspiration, a mis cette résolution dans ton cœur? N'a- 1- il pas guéri la maladie singulière de ton âme et de ton corps par le $«»Hi nom de son saint sépulcre? Ne t'a-t-il pas menée parla main comme une mère mène son petit enfant? Ne t'a-t-il pas porté dans les bras comme un bon pasteur porte son agneau malade? Et maintenant que, par sa grâce et par son assiv tance, tu es parvenue à accomplir le vœu de ta jeunesse, le grand but que tu avais rêvé toute ta vie; que, par cette même grâce et cette même assistance tu as pu le faire sans manquer aux devoirs plus impérieux encore que ses commandements t'imposaient, ce n'est plus lui, mais toi-même, misérable vermisseau, que tu oses glorifier! Non, il n'en sera pas ainsi. Tu rendras gloire à qui toute gloire apparcient, hommage à qui tout hommage est dû. 11 ne sera pas dit qu'une béte des forêts l'aura emporté en reconnaissance sur une chrétienne, fille de parents craignant Dieu et appartenant à sa sainte Église. Tu reprendras ton bâton de voyageuse, tu retourneras au Saint -Sépulcre, tu boiras â la source du Jourdain cette eau de la pénitence qui purifie Tâme et la rend plus blanche que la neige qui vient de tomber sur les plaines de ta patrie , et une fois encore avant ta mort tu porteras, comme la biche du saint anBcliuréte , le tribut de ta reconnaissance et de ton amour à Celui qui a sauvé ton âme de la mort du péché : de l'orgueil et de la vaine gloire. — J'exécutai ce que je dis. Huit jours après, je me mis en route pour Jérusalem, où je suis arrivée hier. » « — Cela s'appelle être une véritable et courageuse chrétienne, lui dis-je, et ton récit me rend curieuse d'apprendre
156 UxNE NUIT AU GOLGOTHA.
aussi comment t'est venue Tidée de ton premier pèlerinage, et quels sont les obstacles qui s'opposèrent à Faccomplisscment de ton vœu pendant vingt longues années. Il faut que ton désir ait été bien profond pour résister à une si longue attente, car Vutlente afflige le cœur, a dit le plus sage des rois.
« — Et il avait raison, madame ; pour supporter l'attente avec patience , il faut pouvoir remplir l'intervalle comme Dieu a permis que je le remplisse : par l'accomplissement des devoirs que sa volonté même m'imposait.
« — Ce temps d'attente, maîtresse, qui marche si lentement au gré de nos désirs, ne passe pas sans utilité, ni pour nous-mêmes ni pour ceux dont la destinée nous est confiée. 11 endort nos impatiences et berce doucement notre cœur, comme le chant d'une mère qui endort les angoisses de son enfant malade et raccourcit les heures d'une nuit sans sommeil.
« — Raconte - moi donc , ma chérie , l'histoire de ces devoirs contraires , aplanis et réconciliés, et qui t'ont enfin amenée dans cette sainte cité qui parait avoir été destinée à être le symbole de la paix depuis les premiers âges de l'homme. »
Elle me fixa un instant comme si ma phrase l'avait étonnée.
« — Il me faudrait pour cela te raconter toute l'histoire de ma vie, maîtresse, » me dit-elle. « Auras-tu la patience d'écouter le simple récit d'une villageoise qui, jusqu'au moment de se mettre en route pour la Palestine , n'a pas qîiitlé un seul jour l'humble toit sous lequel elle a vu le jour?
« — Tu me rends de plus en plus curieuse, » lui répondis-je, « car ton langage, quoique j'y retrouve celui dont se sert notre bon peuple, n'est cependant pas celui d'une paysanne ordinaire, et tes réflexions et la connaissance que tu parais avoir dvs saintes Écritures annoncent une personne qui non-seulement les connaît par cœur, mais qui
a médité leur véritable sens. Les heures que nous STons à passer ici, avant de nous rendre à la messe, sont longues, et je suis sûre que le récit que tu vas me faire les remplira d'une manière digne même de ce lieu. »
Mes lecteurs pourront trouver extraordinaire qu'on s'établisse ainsi sur le Calvaire, vis-à-vis de l'endroit même où s'élevait l'instrument du martyre de Notre-Seigncur, pour deviser ainsi des affaires privées. Mais la chapelle du Golgotha est rarement employée au senice divin, et, se trouvant élevée et isolée au milieu de l'édifice, elle sort ordinairement de refuge à ceux qui, après avoir entendu les vêpres, ont les longues heures de la nuit à passer avant que les matines ne les rappellent à l'église. Le fauteuil sur lequel je m'étais installée n'est placé là qu'à cet effet ; et bien souvent on voit des groupes de pèlerins accroupis dans les coins, dormant d'un sommeil profond, ou se racontant leurs aventures et les incidents de leurs journées. J'en ai vu même qui tiraient de leur besace un morceau de pain sec ou un biscuit, pour soutenir leurs forces jusqu'au moment où les portes s'ouvraient pour les laisser sortir. Enfin, sauf l'ouverture sur laquelle l'autel est placé, et qui est un objet d'adoration générale , le reste de la chapelle est livré aux fidèles, pendant ces heures, plutôt comme un asile , que comme un oratoire. Ce fut donc sans remords des deux côtés que nous nous mimes. Tune à raconter, l'autre à écouter.
Ma compagne commença son récit.
« Mon histoire ne contient que des preuves de la miséricorde de Dieu envers son indigne servante, et puisque lu le veux , je serai bien aise d'en récapituler les événements ici, devant l'endroit où s'est accomplie la passion de Notre-Seigneur. Ce sera convaincre mon âme plus fortement encore combien les souffrances qui lui paraissaient grandes étaient petites en comparaison de celles que son Sauveur a volontairement subies pour elle. Je te préviens
toutefois que je raconte longuement. Les vieillards sont diffus, et quand je me mets à fouiller dans mon passé, j'y retrouve tant de souvenirs, que je ne sais plus m*arréter. Je te prie donc de m*interrompre quand je te paraîtrai trop ennuyeuse. >
Je le lui promis , et je n'en fis rien cependant. Au contraire , je rentraSnai par mes questions à de plus grands détails encore, à un laisser aller plus complet. La vérité de ces détails , et la description des mœurs simples et primitives de cet excellent et grand peuple auquel je me fais gloire d'appartenir, m'intéressaient et me touchaient comme si on me racontait des traits de l'histoire de ma propre famille. Et puis cette langue qu'elle parlait avec une pureté qui se rencontre rarement même dans lés classes élevées, où des idées et des expressions étrangères défigurent si facilement son caractère natif, m'entraînait par l'éloquence el la poésie naturelle qui lui étaient propres. Je dois observer que le don de la parole est un don généralement répandu parmi le peuple russe. Les femmes surtout ont une suavité remarquable dans le son de leur voix, et soit qu'elles exposent une affaire ou racontent une histoire , elles ont on choix d'expressions et un enchaînement logique d'idées qui confondraient bien des avocats et bien des conteurs de profession.
« Mon père était un diatchok (sous-diacre) à NovoceUtxi, village assez considérable , situé à une petite journée de Twer. Ma mère et lui avaient eu beaucoup d'enfants ; tous étaient morts , les uns en bas âge , les autres déjà asseï grands pour avoir donné des espérances à leurs parents. Ma mère les pleurait également ; peut-être les petits et ceux dont les longues maladies lui avaient causé le plus de peines
UNE NUIT AU GOLGOTRA. tB9
et de fatigues, un peu plus que les autres. Car le cœur d'une mère est comme le cœur de Dieu : il aime tous ses enfants d'un même amour , et s'il a des préférences , c'est pour les faibles- et les souffrants.
c Les dimanches de la belle saison , mon bon père soupirait en Yoyant passer les jeunes gens du Yillage dans leurs belles chemises rouges, leurs cafetans de fin drap, le chapeau de castor sur l'oreille ^ se tenant enlacés et chantant à voix haute et sonore pour attirer de l'intérieur des maisons les chœurs de jeunes filles ' et de jeunes femmes qui se
* Le costaoïe da paysan rosse de la Grande-Russie est remarqaable dans certaines parties par sa ressemblance avec le costume antique grec. La chemise rouge ou bleue qu^l porte au-dessus de ses culottes blanches a tout à fait la ooape des toniques que nous admirons sur les statues antiques. Elle esl sans eollet et laisse le eoo entièrement à décooTcrt. Un cordon de 8oi« brodé d*or chei les riches et lea élégants , one simple eorde chez les pauvres, est négligemment nooé ao bas des reins. L^ooverture de la chemise est du côté gauche et se ferme par des boutons de métal. Là s^arréte Pantique, et commence roriental. La culotte large rentre dans la botte qai, pour être élégante, doit être de maroquin très-bien tanné (art que les Russes possèdent à la perfection), quelquefois même de couleur ronge on jaune. Ces couleurs cependant sont le comble du dandisme et peu de jeunes gens se les peroMttent. La culotte parait être d'origine tartare, ainsi que IcT cafetan, qu'on laisse flotter les fêles et les dimanches, et qu'on serre ordinairement au moyen d^une autre ceinture, espèce de châle, en soie de couleur brillante chez les riches, en laine ordinairement ronge chez les pauvres. — D^oû leur est venu le petit chapeau de castor à calotte basse, à rebords plus ou moins larges, au galon d'or ou d'argent et à la plume de paon pour les coquets, est une question que je laisse aux archéologues. Je sais seulement que ce costume est charmant, et les beaux et frais visages aux belles dents blanches , aux cheveux d'or ou châtains , souvent bouclés, ont une expression de franchis^, de vivacité et de gaieté qui peint bien le caractère de ce peuple insouciant et heureux dans sa vigueur et sa simplicité.
' Ces cliœurs sont encore un usage que le Russe parait avoir rapporté de quelque long séjour qu'il aura fait en Grèce pendant ses migrations à travera tant de peuples et de pays. Les jeunes femmes et les filles les conduisent seules, et les jeunes gens se tiennent à l'éeart, les accompagnant seulement de la voix, ou, si la rue qu'elles parcourent esl longue, les suivant de
160 UNE NUIT AU GOLGOTtlA.
formaient en longues files ou en rondes dans la rue principale du village. Il regardait en soupirant les vieillards, assis sur les bancs devant leurs maisons, suivant des yeux leurs enfants et faisant de beaux projets pour leur avenir. Il soupirait encore en voyant ces mêmes jeunes gens retourner, en automne, des excursions qu'ils faisaient sur les barques du Wolga, ou bien se rassembler au premier traînage pour aller, comme iswochik, ou voituriers, gagner bon nombre de roubles à Moscou ou à Pétersbourg.
« Ma mère suivait, les larmes aux yeux, les heureuses mères qui tenaient leurs petits enfants sur leurs genoux, ou essuyaient la sueur du front des plus grands, quand, fatigués de leurs jeux, ils venaient se reposer auprès d'elles. Elle regardait avec envie ces petits gamins qui, au retour ou au départ de leurs frères, les saluaient avec des cris d'adieu ou de bienvenue. Se tenant près de son mari à leur belle fenêtre aux volets verts, elle lui disait, en essuyant furtivement les larmes qui roulaient le long de ses joues : « C'est pécher, Damian Alexéevich, c'est pécher contre le Seigneur, que de t'affliger ainsi. Toi, serviteur de
loin. Elles ont des chants particuliers pour ces espèces de jeax. Quelqaefois elles se forment en ronde et alors c^est une espèce de ballade oq de conte en action qu'elles représentent. D'autres fois, elles se partagent en deux groupes et chantent des strophes et antislrophcs , un groupe s^approchant en cadence et reculant de même, Tautre se mettant eo mouvemeit quand le premier est revenu à sa place. Quelquefois des danses s'organîscnl au milieu de la ronde ; alors les jeunes gens y prennent part, taiitM avec une jeune fille ou une jeune femme, qu'ils invitent très-poliment; tantôt seuls, le plus souvent deux femmes entre elles. Ces danses se font toujours par paires. Les hommes y déploient une grande vivacité et betncoup de force et d'adresse. Les femmes, les yeux constamment baissés, dansent ù petits pas, effleurant la terre avec des gestes expressifs, graeienz et modestes. Tous ces chœurs et ces danses mimiques s*exécuteot d'après des mélodies particulières, souvent avec des refrains qui rappellent l'aneienne mythologie slave ; les plus vives et les plus gaies même conservent une teiule de mélancolie qui s'accorde avec la nature monotone et an poi triste qui les a probablement inspirées.
UNS Ninr AU GOLGOTHA. iûi
rËglise , toi homme savant et pieax , ton devoir est de te résigner à la volonté de Dieu. Ne t'a-t-il pas donné de quoi te consoler? Regarde donc ta fille Xenia et ton beau et brave Siméon ; c'est mal d'envier aux autres leur bonheur. >
« — Tu as raison, ménagère, tu as raison, » répondit-il. < Dieu nous les a donnés , Dieu nous les a ôtés , que su sainte volonté soit bénie. Et toi-même, femme, n'oublie pas les bienfaits qu'il nous a laissés, et tâche de moins pleurer les trésc^rs que le Seigneur nous a enlevés dans cette vie , pour nous les mieux garder et nous les rendre purs des souillures du monde , dans l'éternité. » Et là-dessus il faisait le signe de la croix ; ma mère de même, et tous les deux se remettaient calmes à leurs occupations journalières.
c C'étaient des gens craignant Dieu , que mes parents , madame. Ma mère avait été fille de prêtre et avait apporté une belle dot à mon père. Elle n'en était pas plus fiëre et vivait, comme il convient à une femme chrétienne, dans le respect de son mari et dans la soumission à sa volonté.
c Mon père avait fait de bonnes études au séminaire de Twer, et aurait été ordonné prêtre, si Dieu n'avait pas permis que sa jambe gauche fût paralysée quelque temps avant sa sortie. Tu sais, maîtresse, que ceux que Dieu a marqués de quelque infirmité extérieure ne peuvent, selon nos lois ecclésiastiques, desservir son culte. On lui proposa de rester au séminaire comme maître en théologie ; il demanda du temps pour se décider, ne voulant prendre de résolution qu'après avoir été en personne dégager de leur parole les parents de ma mère qu'il avait recherchée en mariage avant son malheur \ et quand il se croyait sûr d'occuper une cure aussitôt sa sortie du séminaire.
* Aacan jeune homme ne peut être ordonné prêtre avant d'être marié ;
aussi dès la dernière année de leurs études les jeunes gens cherchent à se
pourvoir d'une fiancée, quMls épousent à leur sortie. Un prêtre ne peut se
marier qu'une fois. En devenant veuf, il renonce ordinairement à sa cure,
ifiS UNE NUIT AU GOLGOTHA.
Comme il devait passer par NovoseliiEi pour se rendre à rhabitation de mes grands-parents, il s'arrêta chez le prêtre, vieillard respectable, qui avait été Tami de son père.
« — Écoute-moi, Damian Alexéveich, » lui dit Texcellent homme après que le jeune séminariste lui eut fait le récit de ses espérances, de son cruel désappointement et des offres qu'on lui faisait, < je connais ta prédestinée ^ C'est une fille d'un cœur profond, et comme tu ne t'es pas borné à la faire demander par une swaha ^ mais que, sur l'invitation de ses parents, tu as passé tes dernières vacances chez eux, je suppose et je crois même savoir que ce n'est pas par une pure obéissance qu'elle a consenti à devenir ta femme. Il est donc possible que, malgré ton malheur, elle persiste à t'épouser.
entre dans le couvent et prend lliabit de religieux. Sa earrîère nVst pti fermée ponr cela, ear il peut la poursuivre sous les ordres et aspirer à devenir archimandrite, évèque et même archevêque. Ces avancements sont pourtant rares pour un veuf, et on dit communément qu^aucune femme n*est choyée et flattée par son mari comme la femme d^un prêtre, toute Texistence de FOn mari dépendant de la sienne.
* Le peuple suppose que cVst le sort on la volonté occtiUe de Dien qui dispose des mariages. 11 nomme prédestinés ceux qui se recherchent, et qui semblent par convenance ou par hasard être destinés Tua & r«ulrc. Ct nom, du reste, n^cst donné que pendant la période qui sépare les premien préliminaires et les fiançailles.
' On nomme suxtha la personne qui est chargée par les parents dv firédesUné, ou par le prétendant lui-même, sMl n'a pas de parents, de fifre la demande en mariage et d^arranger tout ce qui concerne les qaestûm de dot ou autres de ce genre. Celte personne est ordinairement choisie parmi les veuves les plus considérées de Pcndroit , à moins qu'une pareille ne se charge de cette besogne , ce qui est assez rare. A défaut d^une veuve qai réunisse les qualités nécessaires, on y engage aassi nne femme mariée. Or, les qualités requises pour cette mission de confiance sont : beaoeoap de discrétion et de souplesse, des Ihvres de miel, comme on dit en ntMe, pmir capter Taffection de la jeune personne et i\e ses pnrcnis , ce don de parole qui consiste à dire beaucoup de belles phrat-es sans rien promettre, et de la fermeté pour résister à toute concession contraire aux intérêts de cdii dont elle est la déléguée. Ces femmes sont très-respeclées et prennent dans les ménages qu'elles ont contribué à former le rang de proches pnreBlai«
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Dans ce cas, voici ce que je te propose. Le diaiehok de mon église vient de mourir. Sa veuve veut retourner dans son pays et vend sa maison que tu peux voir d*ici : une habitation à trois fenêtres avec des volets verts et une autre fenêtre dans les combles. A cette maison appartiennent une grande cour avec étables et autres dépendances ; un jardin considérable, des champs en trè84)on rapport et une prairie longeant la petite rivière, qui fait la limite du jardin. Si tu épouses ta prédestinée, je t'engage à acheter ce coin de terre qui .t'occupera et te fera vivre, et je t'offre en outre la place de diatchok qui est à ma disposition. Ce que je te propose est sans doute peu attrayant, à consulter les idées du siècle; comme maître de théologie, tu occuperais un rang plus élevé dans le monde ; avec tes connaissances tu pourrais écrire et publier des livres, et tu te ferais peutrétre un nom distingué parmi les savants. Mais, crois-moi, mon fils, l'éclat et la renommée ne sont que fumée et vanité. Vanités des vanités , comme disait le sage roi Salomon , qui devait se connaître dans ces sortes de biens, ayant goûté de tous ! Il me semble, selon mon pauvre jugement, que Dieu en t'ôtant l'usage d'une jambe, t'a prescrit la voie que tu dois suivre. Je ne crois pas que ce soit celle des honneurs mondains. Â mon avis, le repos des champs te vaudra mieux et pour ta santé qui me parait bien ébranlée, et pour la paix de ton intérieur. Toute sage que je crois ta prédestinée, elle est femme, vaisseau frêle et par conséquent sujet à se briser au contact du monde. Ce serait pour toi un embarras perpétuel , un sujet d'inquiétude qui dépasserait tes forces , que d'avoir à la garder et à la guider à travers les séductions et les tentations du siècle. Ainsi, mon fils, réfléchis sur mon conseil , et si tu le trouves bon , tu peux disposer de moi. Je ferai tes affaires, comme si c'étaient les miennes. » « Mon père remercia rexcelient vieillard et promit de ne pas négliger ses avis. Cependant il m'a dit qu'il n'y pensa plus de toute la route. Car son cœur était aussi engagé que
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sa parole , et l*idée de renoncer à ma mère lui mettait le désespoir dans Tâme. Aussi était- il décidé, pour le cas qu'elle lui rendrait la parole , à se faire moine; c car elle était la lumière de mes yeux, » disait-il, « et Tétoile de ma vie. »
« Enfin la charrette s'arrêta devant la maison de sn, fiancée. En voyant mon père en descendre à l'aide d'une béquille , ma mère fondit en larmes et s'enfuit au jardin. L'arrivée du jeune séminariste n'était cependant pas une surprise. Il avait écrit aux parents de la jeune fille pour leur annoncer le malheur qui l'avait frappé et la résolution qui en était la conséquence.
c Les parents le reçurent gravement, mais affectueusement. Après la prière et les salutations d'usage, le sémina* riste leur dit qu'il venait les remercier de la bonne opinion qui les avait fait consentir à lui confier la destinée de leur enfant ; mais que la main de Dieu s'étant appesantie sur lui, il ne lui convenait plus, à lui pauvre estropié, de prétendre à la main de leur fille.
< — Tu as bien fait, » lui répondit le père, « de nous avoir rendu la parole que nous t'avons donnée. Tu as d'autant mieux fait que nous sommes des gens de l'ancien temps qui croient que la honte est le partage de celui qui manque à sa parole '. Nous aurions par conséquent gardé la nôtre, quand même nous en aurions eu du regret. Je te le répète, tu as bien fait de nous en relever et nous t'en estimons davantage. Va , ménagère , appelle ta fille , et qu'elle déclare elle-même sa volonté; nous avons décidé que h sienne serait aussi la nôtre. »
« Ma mère arriva bientôt, rouge comme une rose baignée de pluie, disait plus tard mon père. En voyant les yeux du
I Dans quelqacs-unes des anciennes lois russes qui datent du xii* siéde, on rencontre, comme punition à celui qui les enfreint , la formole : Qw la honte soit ton partage.
jeuoe homme attachés avec anxiété sor elle , elle rejeta son tablier sur sa tête et se cacha honteuse derrière sa mère.
« — Ma fille, » dit le vieux prêtre de sa voix imposante, c écoute-moi bien, car ce que j*ai à te dire est grave. Découvre ton visage et ton cœur devant nous pour que nous y puissions lire Farrét que tes lèvres vont prononcer. Voici un bon et honnête jeune homme qui vient nous rendre notre parole. L'infirmité dont il a plu au Seigneur de raffliger ne lui permettant plus d*aspîrer à la prêtrise , il ne se croit plus digne d'être ton mari et d'entrer dans notre famille. Nous ne voulons en rien influencer ta décision ; prononce toi-même sur son sort. »
« Ma mère, comme le disait d'elle le vieux prêtre, avait en effet le cœur profond. Ce qu'elle avait aimé une fois elle l'aimait pour toujours. Dès les premiers mots qu'avait proférés son père, elle s'était découvert son visage et avait écouté son discours d'un air grave et calme. Sa réponse fut : « J'ai voulu lui appartenir dans la prospérité, je ne reculerai pas devant la crainte de l'adversité. Dieu, qui a bien voulu permettre à ce grand malheur de l'atteindre, m'a aussi inspiré de ne jamais l'abandonner. Puisque tu le permets , mon père , puisque tu y consens , ma mère , je jure ici en votre présence de n'être jamais qu'à lui ou à Jésus-Christ. >
c — Ainsi soit-il, » répondirent les parents.
c Et les jeunes gens tombèrent prosternés à leurs pieds. Les images du Sauveur et de sa sainte Mère furent ensuite détachées du kivot ' où elles étaient suspendues, et les deux prédestinés furent solennellement bénis et déclarés fiancés. On discuta les projets d'établissement pour l'avenir : ma
' Kivot, petite armoire à portes vitrées, et plus oa moios ornée, où soot suspendues les saintes images. Une lampe plus ou moins précieuse brûle perpétoellement devant les kivols. Ce meuble se rencontre même dans les classes les plus élevées. Chaque personne de la famille qui possède une cbambre a Tambilion de se former un Artvoi, devant lequel elle fait ses prières du soir et du matin. C'est Toratoire du culte grec.
mère approuva 'celui du vieux prêtre, et ses parents furent du même avis ; la maison et ses dépendances furent achetées avec la dot de la jeune femme , et quinze jours plus tard mon père et ma mère en prirent possession. Ils y passèrent de longs jours tantôt dans la joie, tantôt dans l'affliction , mais toujours dans la paix et la plus pure affection. Le malheur les visita souvent, mais il ne put jamais refroidir le saint amour de leur union , et les, années dans leur cours ne virent que s'accroître leur confiance et l'estime qu'ils se portaient. »
Ici ma compagne s'arrêta un moment.
« Je te disais hien , maîtresse , que je suis une bavarde, et je crains d'avoir pris mon histoire de trop haut.
c — Non pas, non pas,Xenia Damianowna, lui répondisje , continue toujours , et surtout n'épargne aucun détail. J'aime tout ce qui me rappelle ma patrie ; j'aime surtout ce qui me parle des usages et des sentiments de son excellent peuple.
« — C'est bien, dit-elle ; d'ailleurs, murmura-t-elle comme se parlant à elle-même , il est bon que les grands entendent raconter aux petits les événements même insignifiants de leur existence. C'est bon pour les uns comme pour les autres. Les grands apprennent que les humbles ont auàsi leurs joies , leurs douleurs et leurs devoirs en dehors du travail de leurs mains et de la sueur de leur front; et les humbles sont consolés quand ils voient les chagrins et les tribulations qui ont agité leur pauvre existence compris et appréciés par ceux qui leur paraissent si fort élevés au-dessus d'eux.
« Tout le monde respectait et aimait mon père , » reprit la pèlerine ; c il tenait une école pour les enfants du village. Notre maison étant trop petite, c'était dans une chaumière voisine qu'il l'avait établie. Elle fut bientôt si renommée, que les paysans des environs et même des propriétaires fort aisés demandaient à y envoyer leurs enfants , et bien
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des grands seigneurs haut pkoés à Pëtersbourg et à Mos* cou doWent au pauvre diatekok de Novocelitzi l'inslniction qui leur a ouTert une carrière. Les riches payaient le diatekok en argent ou en provisions de tout genre ; le surplus servait à défrayer les écoliers pauvres. Riches et pauvres, tous étaient traités avec une égale sollicitude. La grande science de mon père, et je t'assure qu'il était plus instruit que bien des savants qui écrivent de gros livres, et que j'ai vu grand nombre de personnes venir le consulter sur des passages difficiles en théologie ; sa science , dis-je , n'était rien en comparaison de la bonté et de la simplicité de son cœur. Comme saint Paul, il était tout pour tous; simple avec les simples , humble avec les humbles , il savait trouver des paroles pour toutes les intelligences. Il encourageait les timides , retenait les fougueux , stimulait les paresseux et savait, par une douce ironie ou un reproche sérieux, ramener à Tordre les plus présomptueux et les plus récalcitrants. Ses qualités, ses vertus, sa bienfaisance, sa patience dans les tribulations, sa résignation dans le malheur, étaient d'autant plus inébranlables qu'ils ne reposaient que sur un seul fondement : l'amour de Dieu. Dieu était son guide, son appui, sa consolation et même, j'ose le dire, son conseil dans toutes les difficultés de son existence. C'est à lui qu'il rapportait toutes choses, ses joies pour l'en remercier, ses douleurs pour s'y soumettre. Cette piété si profonde et si fervente lui était en même temps si facile et si naturelle, qu'elle n'avait rien d'extraordinaire pour personne. Si on avait demandé à quelqu'un quelle était la vertu prédominante de mon père : l'un aurait nommé sa patience , un autre sa résignation , sa douceur, sa charité ou la sérénité inaltérable de son caractère; personne n'aurait parlé de sa piété , et pourtant c'était elle la vraie base de ses actions, le seul mobile du dévouement, l'unique impulsion des vertus qu'on admirait en lui. Ce n'était que quand on lui voyait supporter, sans faiblir ni murmurer,
des épreuves sous lesquelles des hommes en apparence plus intrépides et plus forts auraient fléchi et succombé, qu'on se demandait quelle pouvait être la puissance secrète qui le soutenait, et qu'on comprenait qu'elle ne venait pas . de lui seul, qu'elle ne pouvait être que celle du Très- Haut.
< C'étaient d'heureux jours que ces jours d'aisance et de bien-être ! Nous étions riches ; car nous avions au delà de nos besoins. Mon père, après la mort du vieux prêtre, renonça à sa place de diatchok et se voua exclusivement aux soins de son école. Un garçon de ferme et une servante assistaient ma mère dans les travaux de son ménage. Active et intelligente à la fois, c'était elle qui suppléait mon père partout. Elle était occupée dans les champs, dans .la prairie et dans les étables, et, jusqu'aux jours de nos malheurs, tout allait comme au cordeau ^ tant elle mettait de soin et d'économie à gouverner notre petite fortune. Étant la plus jeune de tant d'enfants qu'elle avait perdus, elle me soignait comme la prunelle de ses yeux, et d'autant plus que ma santé lui inspirait des inquiétudes continuelles. Si moi j'étais l'objet de ses sollicitudes, Siméon était celui de son orgueil maternel. Il était beau, il était grand , il était fort, et de plus, c'était son fils unique, qui resterait près d'elle, qui lui donnerait une bru comme soutien et comme compagne de petits enfants, pour réparer les pertes qu'elle pleurait toujours, c II se distinguera, se disait-elle; il sera renommé ; il sera leur appui et leur gloire. » Pauvre mère ! Dieu faisait bien de te dérober l'avenir ! Ton aveuglement maternel n'aurait pas su l'éviter , et que de jours heureux auraient été empoisonnés par la prévision des douleurs que cet avenir te réservait ! Quant à moi, je n'étais que sa petite hirondelle , que , tant que je restais sous un coin de son toit, elle tenait dans un nid bien chaud, qu'elle berçait
* Expression russe.
de ses plus douces chansons et qu'elle caressait de ses plus tendres caresses. À chacun sa part. Je n*ai jamais envié celle de mon frère.
« Si je ne pouvais, à cause de ma frêle santé, partager les travaux de ma mère, je ne restais pas cependant oisive. Elle m'avait appris à broder en or, en argent et en soie de beaux ouvrages que ma tante, établie à Twer, vendait fort cher. Je pus donc amasser amplement de quoi faire mon trousseau ^ , et déjà ma mère songeait en soupirant que le temps approchait où sa petite hirondelle, à qui elle faisait la yie si douce , la quitterait pour subir les peines et les travaux d'une existence plus rude. Ma santé chétive ne permettait guère cependant qu'on songent à mon établissement, et je devins de plus en plus assidûment la compagne de mon père. Tandis que mon frère, aussitôt les heures de l'école passées, s'échappait pour jouer dans les rues avec les rébiatishki ' (gamins) du village, et que ma mère va-
' Les jeanes paysannes rosses Iravaillenl elles-mêmes à gagner leur trousseau. Lear vie étant plus facile que celle des jeunes femmes, elles ont plus de temps à leur disposition. Elles sont rarement employées aux travaux des champs ; les mères soignent leur toilette et leur beauté ; elles ont leur chambretle à part , se réunissent entre elles pour danser , jouer et deviser ensemble. Aussi Tépoque de leur mariage, qui met fin à celle paisible existence, est-elle un véritable deuil , et la veille, leurs compagnes se rassemblent pour déplorer les peines de la séparation. Elles plaignent en même temps, dans de louchantes complaintes, le sort du beau eygne blanc qui va être métamorphosé en oie grûe^ et lui font une triste description de la vie qui Taltend : elles lui dépeignent la sévère belle-mère qui va remplacer la tendre mère, le rigide beau-père, les envieuses belles-sœurs, les beaux-frères exigeants, et elle-même, la délicate jeune fille aux mains blanches et paresseuses, à Tépaisse chevelure blonde, que sa mère lissait avec tant de soin tous les malins, obligée à son tour de servir humblement toute cette nouvelle famille.
< Diminutif de rebiata, qui lui-même est le pluriel vulgaire de rebënok (enfant). Le Russe nomme ainsi ses camarades de travail ou de plaisir. Le seigneur applique cette expression à ses serfs, ainsi que celle de bratsi (frères) ; c'est encore Tappellation consacrée par le souverain, les généraux et 1rs officiers quand ils parlent à leurs troupes; et le salut militaire de Tempereur
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quait à ses nombreuses occupations de ménage, moi, faible et délicate, je restais auprès de mon père. » Son infirmité ne lui permettait que peu d'exercice. Un
à son armée est : Sdorowa, rebiaia! (salut, mes enfants; littéralement: bonne santé, enfants^! ). L'armée répond en masse : Nous te souhaitons la santé (sdorowjé gdaem). — Les rebiatishkis des villages sont de vrais gamins, moins les vices des grandes villes. Vifs, espiègles, tapageurs, ils sont sous les pieds de tous les passants , sous les jambes ou à la queue de tous les chevaux, sous les roues, sur le brancard, aux ressorts ou au dossier de toutes les voitures et de toutes les charrettes , et quand vous levez votre bàfon ou votre fouet pour les punir de leur audace ou de voire peur, ils sont déjà bien loin. Vous entendez leur rire joyeux et moqueur à Tautre bout de la rue. Vous voyez leur mine friponne vous faire la grimace du haut d'un toit, ou de la poutre transversale de quelque porte cochère. Us sont avec cela jolis comme des amours, ces rebialishki russes; le teint frais et vermeil , les yeux pétillants d'esprit ; la physionomie franche el malicieuse, mais jamais méchante ou sournoise. Leur costume est comme celui de leurs pères , la tunique grecque rouge ou bleue à larges manches ; elle est de même retenue aux reins par un cordon. Leur blonde chevelure, toujours abondante, souvent bouclée, est coupée comme celle des hommes, droit sur le front à deux doigts à peu près des sourcils et retombe sur les oreilles qu'elle dépasse environ d'autant. La vivacité de leurs gestes, leur adresse et leur grâce en font les plus charmants petits lutins du monde. Le soir, quand les chevaux sont menés à la rivière pour être abreuvés el baignés , vous êtes silr de voir les plus hardis perchés sur leur dos , nus comme la main, cramponnés d'une main ù la crinière, sans selle ni bride, animant leurs montures à coups de pied et à force de cris, et sVlaneant avec elles au grand galop jusqu'au milieu de Teau. Souvent le petit cavalier perd l'équilibre et tombe dans les flots. Les camarades en poussent def cris de joie; il n'en tient compte Comme un poisson, il plonge, reparaît, et en quelques instants , toujours riant , toujours criant , le voilà huche de nouveau sur sa monture, tout prêt à recommencer ses voltiges. En hiver, c'est la glace, la neige et toutes ces délices du froid qui font leur bonheur. Au moyen de quelques bâtons, ils se construisent de petits traîneaux; et il faut les voir s'y atteler à tour de rôle et courir à travers la neige, pîaflfhnt, hennissant, soufflant, sous forme du quadrige grec, qui est la joie et l'orgueil du cocher russe. Les autres, assis dans le traîneau , les animent de tous les cris usuels chez les cochers , depuis le padi (gare) jusqu^aux plus énergiques jurons el aux plus tendres caresses qu'ils ont l'habitude de prodiguer à leurs chevaux. Cette course au galop dure jusqu'à ce que les chevaux, fatigués et refusant le service, finissent par renverser Féquipige
tour dans le jardin, parfois une promenade dans la prairie, soutenu par mon bras et appuyé sur sa béquille. De temps à autre, mais se faisant suivre de la charrette , pour le ra-
avec tous les passagers qu'il renferme sur quelque beau (as de neige. Nouveaux plaisirs ; on se bombarde de neige, on s'y enfonce comme dans du davet, on s*y roule comme dans une couverture, jusqu'à ce qu'un nouvel allelage soit formé el que la glissade recommence de plus belle. Tout cela, notez bien, se fait en simple chemise rouge, en caleçon de toile blandie, les pieds nus ou tout au plus garantis par des sandales en écorce de bouleau. Si la rivière ou le ruisseau sur lequel les villages sont ordinairement situés a des bords escarpés, alors le bonheur est à son comble. Les gamins aplanissent un sentier bien droit, y jettent de Peau le soir et obtiennent ainsi une surface unie comme une glace et les voilà sur ces mêmes traîneaux glissant jusqu*aii bord opposé avec une rapidité effra}iin(e ; si les bords opposés offlrent les mêmes facilités , ils remontent le ravin pour redescendre de même. C'est là la véritable origine de ce qu'on appelle tnonlagnes russes. Les grands en profitent aussi , et j'ai souvent vu de gros et grands garçons et même des hommes mars se mêler à ces jeux d'enfanis. Car le Russe est gai et insouciant de sa nature comme un enfant, et le mot allemand kittdlieh s'applique dans toute sa force. C'est pendant l'intervalle compris entre les fêles de Noël et le carême que ces fêtes de l'hiver sont dans toot leur éclat. La dernière semaine du carnaval surtout, nommée la maslenitza (la semaine de beurre)., où la viande, déjà défendue, est remplacée par toutes sortes de friandises, ces jeux sont suivis depuis le matin jusqu*aa soir. Vieux et jeunes, grands et petits, hommes et femmes, jeunes filles, jeunes femmes et vieilles matrones, tout glisse, tout chante, tout rit et tout s'amuse. On descend en traîneaux, sur des nattes, sur des morceaux d'écorce de bouleau et, à défaut d autre véhicule, sur sa bonne pelisse de moutons, voire même sur sa chemise rouge et ses caleçons de toile. Plus les traîneaux {salaski est le vrai nom propre de cette espèce de petit traîneau, les grands s'appellent sani) portent loin, plus ils sont recherchés, et les élégants ou les prétendants du village s'en munissent pour faire descendre les jeunes filles qu'ils courtisent. Ce sont des cris, des rires, des folies, en un mot de vraies saturnales, dont cependant la pudeur la plus sévère n'aurait jamais à rougir. Ce petit groupe animé et bruyant contraste vivement avec les plaines silencieuses et glacées qui le pressent de toutes parts, avec l'air froid el pénétrant qui engourdirait tout jusqu'aux animaux el aux hommes, si le mouvement ne faisait circuler plus vivement le sang dans leurs veines ; avec ce ciel si limpide et si calme, d'un bleu si pâle et si froid, que le soleil même ne parvient à colorer qu'au moment où il est prêt à le quitter. Elle est heureuse et gaie , la vie des habitants de l'inlérieur de notre
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mener, il faisait one course d'inspection dans ses champs. Sa seule distraction était le jardin. Il était assez grand, et borné par un ruisseau, qui à la fonte des neiges au printemps, et pendant les pluies d'automne, prenait les dimensions d^une rivière. Quelques pierres qui entravaient sa course occasionnaient un doux murmure qui animait agréablement le paisible paysage. Un beau tilleul était planté à l'endroit le plus escarpé de la rive. Mon père y avait fait placer un banc et une table, et c'est là que, dans la belle saison, nous passions les dernières heures de la journée. Dt" vant nous, et séparée seulement par le ruisseau, s'étendait la prairie avec ses aspects variés selon les saisons ; avec sa nappe verte émaillée de fleurs au printemps, avec son herbe épaisse où se plongeaient en été les faux étincelantes des faucheurs , qu'égayait le chant des faneuses parées de leurs beaux habits, et toutes fières de leurs sarafana rouges ; avec les grandes meules à l'odeur pénétrante et saine, qui s'élevaient bruyamment sous la fourche des travailleurs. Ensuite venait l'automne, et les gazons jaunissants se transformaient en pâturages. Nous regardions les beaux troupeaux de ma mère brouter l'herbe, déjà rare, au milieu d'un silence que troublait seul le son de leurs clochettes harmonieuses.
« Mon père jouissait profondément de ces heures tranquilles du soir, et moi, penchée sur mon ouvrage, j'écoutais dans un recueillement religieux les paroles de sagesse qui tombaient de ses lèvres éloquentes. Le coucher empourpré du soleil qui dorait de ses rayons les eaux murmurantes du ruisseau ; l'insecte scintillant comme une émeraude dans le calice d'une des roses que j'aimais tant i
belle et vieille Russie. Dans ces villages où le liixc n'a |>a8 encore pénétré, où les mœurs sont encore primitives et nalurelles comme celles de la Grèet nnlique, elle a ce caractère de douce gaieté parce que ses plaisirs sont sinples, et que le travail, en proportion avec les Torcrs et les besoins de lei ht» bitanls, leur laisse assez de loisir pour en jouir p'eiuement et tau eicét.
UNE NtJIT AtJ GOLfiOTftA. I7S
cultiver , le bourdonnement de Tabeille diligente qui , au déclin du jour, se hâtait de compléter son fardeau pour rentrer avant la nuit dans sa ruche ; le chant du rossignol dans les buissons, le cri de la sauterelle dans Therbe, tout lui fournissait réflexions et enseignements, tout lui donnait l'occasion de célébrer la gloire , la sagesse , la providence de Dieu. 11 expliquait et commentait dans ce sens toutes les merveilles qui nous entouraient et qui , disait-il , ne cessent de nous paraître telles que parce que l'habitude a émoussé notre admiration. Quand les rayons de la lune se reflétaient pâles et vacillants dans les eaux , ou quand la nuit commençait à étendre sur nous la sombre magnificence de sa tente étoilée, il résumait notre entretien par quelque verset des psaumes ou des prophètes et, appuyés l'un sur l'autre, nous regagnions doucement la maison.
« Dans les longues soirées d'hiver, quand la prairie était couverte de neige jusqu'au sommet des meules, quand la lune argentait les glaçons suspendus au toit, et qu'un morne silence régnait autour de nous, interrompu seulement par l'aboiement de quelque chien ou par le grincement de la neige sous les pas de quelque paysan attardé, nous jouissions de la chaleur de notre bonne chambre. Ma mère filait sa quenouille en chantant quelque longue et mélancolique complainte, et mon père profitait de ces longues soirées pour m'apprendre à lire non-seulement l'idiome de l'Église , mais aussi le russe vulgaire. Bientôt je pus venir en aide à sa vue affaiblie, et même ma mère écoutait avec plaisir les lectures que je lui faisais ; de temps en temps seulement, quand le livre ne l'intéressait pas, elle haussait les épaules et m'appelait bien alors sa pauvre martyre.
« Quand pourtant elle vit mon père pousser son instruction jusqu'à me donner des leçons d'écriture et d'arithmétique, la patience lui échappa, et elle ne put s'empêcher, malgré toute sa soumission, d'en adresser quelques légers reproches à son mari : — « Passe encore, Damian Alexée-
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\itch, si tu t^étais borné à lui apprendre à lire le psautier, les offices et même les saintes Écritures ; mais la langue \ulgaire ! C'était déjà beaucoup trop. Cependant je me suis tue par respect pour ta volonté ; mais voilà maintenant qu'elle doit apprendre à écrire et à compter, comme si elle devait devenir un jour un commis , ou une grande dame. C'est tenter Dieu, maître. En vérité, et je le dis en toute humilité et avec tout le respect que je te dois : celui qui n'est pas léger * (le démon) parait t'avoir brouillé la cervelle. Cette timide enfant, modeste comme une fleur des champs, diligente comme le ver à soie qui file en silence son cocon, comme elle-même nous Ta lu l'autre soir; cette blanche colombe, tranquille comme si elle couvait ses œufs dans son nid , là voilà qui va devenir vaine et présomptueuse comme un paon criard qui se pavane devant tous les passants. Tu verras; bientôt elle rougira de Tignorance de sa propre mère ; elle me méprisera, parce que mes parents, plus sages que les siens , n'ont pas voulu m'enivrer de la fumée des vaines sciences! Suis -je une plus mauvaise épouse, Alexéevitch ? T'ai-je moins aimé pour n'avoir pas compris tous tes beaux discours? Les ai-je moins admirés pour cela? T'ai-je été moins soumise pour ne pas savoir lire? Ai-je manqué à quelques-uns de mes devoirs maternels ou conjugaux pour n'avoir pas appris les écritures et les chiffres? Dis-moi, dis-moi, mon mari et mon maitrel aurais-tu été mécontent de moi pendant les longues années que nous avons passées ensemble ? Pourquoi donc élever ma fille si fort au-dessus de moi et vouloir détourner son cœur de sa mère ? »
* Cesi une des nombreuses appellations que le peuple russe donne aa démon, pour éviter, en le nommant, de lui déplaire. Ce démon n*est ni Salai ni le diable, pour lequel, du reste, il a aussi un très-grand respect, coauM le prouve le proverbe qui dit : a Offre deux cierges au diable et un an bon Dieu. » C'est plutôt le domovoi, dont la déûnition se trouve dans rintrodnelion de cet ouvrage.
< — Mère , » lui dis-je en me jetant dans ses bras , « ne crains rien pour le cœur de ta tille. Si mon père m'apprenait toute la science qu'il possède, cette science ne m'enseignerait qu'à mieux t'aimer, à mieux t'honorer, à mieux a])précier ton amour et tes soins. Jamais mon amour et ma vénération pour toi ne diminueront, et tous les jours je remercierai Dieu de m'ayoir fait naître d'une si excellente mère, »
c — Ne te mets point en peine, » ajouta mon père en souriant et en lui frappant doucement sur l'épaule. « Je n'échangerais pas ton ignorance contre toute la science de l'univers. Tu sais bien que tu m'as rendu, moi pauvre estropié, l'homme le plus heureux de la terre. Crois-moi, je sais ce que je fais. Si ta fille promettait de devenir une aussi éclatante fleur de pavot, comme tu l'étais, toi, quand tu m'as permis de te transplanter dans mon jardin ; si elle avait hérité de ta fraîcheur, de ta force et de ta beauté, je l'aurais laissée s'épanouir au soleil sans nul souci de son avenir. Mais malheureusement c'est de moi qu'elle tient sa constitution frêle et maladive ; c'est donc à moi qu'il appartient de réparer, autant que je le peux, ce triste héritage. Dieu, qui ne laisse jamais ses créatures incomplètes, à défaut de force et de santé, lui a donné de l'aptitude et de l'intelligence. Les dons de Dieu, quels qu'ils soient, doivent être cultivés. Tiens donc ton esprit en repos. Tu ne verras pas ta Xenia se regorger d'orgueil comme ces paons que tu délestes avec raison ; elle continuera à filer doucement son cocon, comme tu t'exprimes, et je te prédis pour clic un beau parti. Quelque riche marchand l'épousera un jour précisément pour ce savoir qui t'effraye, et elle lui tiendra ses livres et ses comptes. Mais puisque nous sommes sur le sujet de l'éducation de nos enfants, tu devrais bien, ma bonne ménagère, veiller davantage sur Ion fils Siniéon, qui me paraît suivre une mauvaise voie ; sauf les heures de l'école et des repas, je ne le vois guère. Que fait-il donc le reste de la journée?
I7C r5E 5nT AU GOLCOTIA.
€ — Et qoe Teux-tii qu'il fasse à la maison ! > dit-elle avec one aigreor qui lui était tout à fait étrangère. « Estrce amusant pour un garçon Tif et pétulant de passer sa vie à lire et à écrire? il aime mieux courir et jouer aTec ses camarades. Cesty je pense, très-naturel.
« — Parfaitement, femme. Aussi ee n'est pas cela que je lui reproche. Tant que j'entendais sa Toix, parmi les garçons, crier et tempêter, quoique cette \oix me parût un peu trop impérieuse, je n'ai rien dit, espérant que ses camarades le remettraient eux-mêmes à la raison. Aussi fus -je trèscontent un jour de le Toir rcTcnir aYCc un œil poché, e( malgré ton indignation et ses plaintes, je lui dis nettement qu'il n'avait que ce qu'il méritait. Le lendemain je fis même un petit discours à mes élèves sur le danger de l'orgueil et de la suffisance, et remerciai ceux qui avaient puni ces vices dans mon fils. Ce n'est donc pas précisément cette arrogante turbulence qui me donne de l'inquiétude ; mais depuis quelque temps je remarque chez lui des symptômes bien autrement alarmants. Son humeur devient inégale; tantôt on le voit joyeux sans raison, tantôt, et le plus souvent, morose et mémo brusque envers toi. »
« Ma mère fit un geste de dénégation.
« — Même envers toi, femme, ne le nie pas; car je t'en ai vue pleurer. Son regard, autrefois si ouvert, si franc, devient incertain. Quand je l'interroge, même sur des sujets indifi'érents , il évite mes yeux; et quand je le fixe, il se détourne. L'autre jour j'ai vu des babki ' rouler de sa poche
I Espèce d*os8eIets , qai est un des jenx favoris des jeanes paysans. Ea générnl le jeu est un plaisir qui tourne facilement en passion chei tootft les classes en Russie. On y trouve le jeu de dames, différent» jeox de caries, dont le plus renommé est le dourak (fou ), le b€tbki, et, pour jeu de basard parmi le peuple, des kopeks ( centimes), qu'on jette en Pair en pariant snr le côté qui se présentera en retombant. Les femmes ne jouent jamais dans les villages. Elles ont leurs quenouilles et leurs caquets. Les petites iiles même ne se mêlent jamais, dans les mes, aux jeux des garçons.
UnE NUIT AU GOLGOTHA. !77
sur le plancher de Técole. C'est mauvais signe que tout cela. Tu dis qu'il court et qu'il joue avec ses camarades ; plaise à Dieu qu'il ne fasse que courir ! Moi je crains qu'il ne joue à des jeux plus dangereux que tu ne le supposes. »
< Voyant f embarras de ma mère, je m'esquivai sans bruit pour ne pas être témoin de ces discussions qui du reste étaient les seules que mes parents eussent ensemble , et qui , depuis quelque temps , se renouvelaient assez fréquemment. Elles se terminaient, du reste, toujours à l'avantage de ma mère. Elle avait en faveur de son fils de si douces paroles, des excuses si plausibles, ou, à leur défaut, tant de repentir et de rassurantes promesses; elle savait si bien rentrer dans les vues de mon père; elle savait si à propos lui rappeler quelque touchant incident de leur heureuse jeunesse, quelque trait de leur dévouement et de leur confiance mutuels, qu'ordinairement elle parvenait à subjuguer son jugement au profit de sa tendresse; et le lendemain d'une de ces discussions, j'étais sûre de trouver mon père plus indulgent pour mon frère, plus aimant pour sa femme.
« Cependant il fallut enfin prendre le parti d'envoyer mon frère au séminaire de Twer. Là , ma mère trouva moyen , sous un prétexte ou sous un autre, de ne le visiter que trop souvent. Et ces visites , elle ne les faisait jamais sans être munie de mille petits cadeaux pour le directeur et les maîtres, et d'un certain petit sac en cuir soigneusement caché à mon père et d'où sortaient toujours pour les menus plaisirs du jeune dissipateur quelques beaux roubles blancs. Après le départ de ma mère, mon père s'attristait, m'embrassait et me faisait lire la parabole de l'Enfant prodigue. « Pourvu qu'il revienne, » disait-il en soupirant; « je crains bien... » Et il s'arrêtait, ne voulant pas même énoncer toute sa crainte à lui-même.
« J'arrive mainteBant à révénement qui a éétermïné mon pèlerinage et dont l'inlluenee a dominé toBt le reste de ma vie. Cet le époque a été pour moi une époque de terribles souffrances, de cuisants repentirs, mais en même temps de grâces ineffables. En récapitulant ici, sur le Calvaire, tous ces douloureux souvenirs, il me semble qu'un grand mystère se dévoile subitement devant mes yeux, et que je comprends enfin une énigme dont j'ai longtemps cherché le sens. »
En parlant ainsi , ma compagne avait placé sa main sur la mienne, comme pour demander un redoublement d'attention. Je pris cette main et la serrai tendrement. Après un instant de silence, elle continua :
« Mes parents espéraient qu'avec l'âge ma santé se raffermirait. C'est tout le contraire qui arriva. Précoce sous le rapport de l'intelligence , j'étais fort peu développée sous celui du corps, et ma santé se ressentait cruellement de ce contraste entre le moral et le physique. Aussi tombai-je bientôt dans un état si singulier que des gens moins superstitieux que ma mère auraient été portés à me croire ensorcelée.
« Mon premier accès eut lieu sous le tilleul du jardin. Un jour que ma mère était allée à Twer, je l'avais remplacée dans les travaux assez compliqués du ménage. Ces travaux me fatiguaient beaucoup, d'autant plus qu'outre l'exercice et le mouvement qu'ils nécessitaient, j'y apportais une attention toujours distraite et, je dois l'avouer à ma honte, fort peu de bonne volonté. Enfin heureuse d'avoir achevé ma besogne, je rejoignis mon père sur son banc favori et lui proposai de continuer la leclurc que j'avais commencée a veille. C'était l'Évangile selon saint Jean. En arrivant au
dix-septième chapitre je sentis que ma voix s'affaiblissait. Aux mots : 3fon père, l'heure est venue, elle s'éteignit tout à fait, mes yeux se fermèrent, une torpeur singulière s'empara de tous mes membres, je perdis connaissance.
< Comment te décrire, maîtresse , ce singulier état , cet engourdissement des sens et cette activité de Tâme? Un moment, mon père me crut évanouie; mais, remarquant la réplarité de ma respiration et la couleur animée de mes joues, d'ordinaire si pâles, il présuma que je n'étais qu'endormie. Otant doucement le livre de mes mains, il continua à lire le chapitre interrompu. Bien qu'il ne lût que des yeux et que les miens fussent fermés, je voyais chacun de ses mouvements, j'entendais , pour ainsi dire , chacune de ses pensées. A mesure qu'il lisait, une voix intérieure me récitait cette magnifique prière avec une onction et un effet dont mon père lui-même n'aurait point été capable. Nonseuleraent je crus en entendre tous les mots, mais j'en compris le sens merveilleux pour la première fois.
c Après avoir achevé le chapitre, mon père fit le signe de la croix et ferma le livre. Je soupirai profondément et je repris connaissance, t Tu as dormi, ma petite amie *, » me dit-il, < ton esprit est vigilant, mais ton corps est faible. Rentrons maintenant, car la rosée du soir commence à tomber, et pour nous autres vieillards, » ajouta-t-ii en souriant, l'humidité ne vaut rien. Je le suivis en silence, me demandant avec inquiétude si j'avais dormi réellement ou si, comm« saint Paul, j'avais été transportée hors de mon
1 Le mot ami n'est pas prodigué en russe. Peu de parents, et seulement quand ils veulent leur témoigner une tendresse toute particulière, remploient envers leurs enfants. Les époux s''en servent quelquefois, surtout en se désigaanC l*un Taufre à des étrangers. Mon ami Damian Alexéevitch, dirait sa femme en parlant de lui à une tierce personne. Mon défunt ami ou ma défunte amie veut toujours dire dans le langage du peuple un mari ou une femme. Ce mot iVami a par conséquent un «^ens très-exclusif. Voilà pourquoi je ne l'ai employé moi-même qu'après que mu cuiinuissance avec Xenia Damianowna fut devenue plus intime.
corps. Ma lassitude était extrême, et cependant cette voix intérieure si pénétrante et si pleine d'onction vibrait encore dans mon cœur. Peu à peu je me persuadai que je n'avais fait que succomber au sommeil , et l'impression de ce que je prenais pour un rêve s'effaça , et je finis par ne plus y penser.
< Un second accès, plus long, renouvela toutes les impressions du premier. Un autre le suivit après un assez long intervalle , et bientôt ces singulières attaques devinrent de plus en plus fréquentes et leur durée de plus en plus longue.
< Au commencement, mon père ne remarqua pas leur singularité. 11 me plaisantait même sur ce sommeil qui me surprenait ordinairement pendant mes lectures. Ma mère les attribuait à Tennui que ces lectures devaient, à son avis, m'inspirer, et en éprouvait même une certaine joie, espérant que je perdais enfin le goût des vaines sciences, comme elle appelait mon application à l'étude. Cependant à mesure que mes attaques se réitérèrent à de petits intervalles, mon père commença à s'alarmer sérieusement. Ma mère retrouvait dans sa mémoire mille exemples de maladies semblables qui toutes avaient été produites , disait-elle , par des maléfices ou par l'infiuence du mauvais œil. Tu sais, maitresse , combien au village la superstition du mauvais œil est répandue et que de précautions on prend pour s'en préserver. Les petits enfants surtout, dit-on, en deviennent facilement les victimes. Ma mère croyait fermement que les convulsions qui avaient emporté la plupart de ses enfants en bas âge étaient l'effet d'un regard envieux parti de quelque œil noir. Aussi avait-elle une véritable horreur pour tous les yeux de cette couleur et ne cessait-elle de cracher à droite et à gauche quand quelque individu aflSigé de ce malheur entrait dans notre maison.
« Mes nuits , bien qu'elles restassent libres de ces crises, n'en étaient que plus cruelles. Quelquefois il me semblait
U!fE NUIT AU GOLGOTHA. 181
qu'an yide se formait et s'agrandissait tout autour de moi , et moi, isolée dans ce cercle devenu immense, je ne conservais de facultés que pour sentir cet isolement toujours croissant, de sentiment que pour m'épouvanter de ce vide de plus en plus menaçant. D'autres fois c'était une ronde de fantômes qui tourbillonnait autour de moi, et sous leurs traits hideux et grimaçants je reconnaissais les visages de mes frères et sœurs défunts , de mes parents , de Siméon , et de toutes mes connaissances. Ou bien c'était un spectre pâle et triste qui , éclairé par des lueurs bleuâtres comme celles de la lune, se posait au pied de mon lit, et, relevant le drap mortuaire qui le couvrait , me fixait de ses yeux clairs et vitreux. Rien ne peut exprimer les terreurs qui accompagnaient ces hallucinations. Souvent ma mère, entrant, dans le silence de la nuit, pour visiter sa pauvre m;\lade, me trouvait baignée d'une sueur froide comme celle d'un mourant. Alors elle aspergeait mon lit d'eau bénite ; elle posait sa main sur mon front brûlant ou sur ma poitrine haletante; elle la passait et la repassait sur mes cheveux humides , sur mon visage décoloré. A mesure qu'elle me caressait ainsi, une douce chaleur se répandait sur mes membres roidis par l'épouvante, une langueur pleine de charme détendait tout mon corps. Je sentais qu'une vertu sortait de cette main fraîche et pénétrait jusque dans la moelle de mes os. « Mère, » lui disais-je, « chante-moi la chanson dont tu berçais mon enfance; » et aux accents doux et monotones de cette voix amie, appuyée sur son sein , serrée dans ses bras , je sentais un sommeil bienfaisant descendre sur mes paupières brûlées par Tinsomnie , et je goûtais enfin quelques heures de repos et de calme. Ne réveillant, je me sentais plus forte et ordinairement je jouissais d'une trêve lucide beaucoup plus longue.
« Tout le reste du temps j'étais en proie à une morne indifl'érence. La voix même de mon père , cette voix tant aimée , dont je recueillais les accents comme les Hébreux
recueillaient la manne du désert , me laissait froide et engourdie. En vain ce père, jadis mon seul guide, le mobile de toutes mes actions , le centre de toutes mes pensées , me dépeignait-il, avec toute la ferveur de son éloquence, les conséquences fatales que ce mal inconcevable pouvait exercer sur mon avenir ; en vain me conjurait-il, au nom de son amour, au nom de mon salut, de lui résister, de le combattre, de réveiller toutes les énergies de ma nature, me promettant un plein succès si je voulais rassembler mes forces et mon courage, je me détournais avec impatience de ses exhortations, de ses instances : « C'est plus fort que moi, mon père, » lui disais-je, et je m'en allais rêver à l'écart.
< C'est qu'aussi, pour résister à cette maladie sans nom et sans remède, il fallait une énergie et une persistance que je n'avais pas encore. Le malheur, le remords et le repentir pouvaient seuls me l'inspirer.
« Il faut avoir passé par cet état pour en comprendre les émotions, les terreurs et les ravissements. Tantôt plus doux que le miel distillé par les abeilles sur les fleurs parfumées du tilleul, plus attrayant que le chant du rossignol le soir dans les buissons au bord du ruisseau , plus enivrant que le pur encens qui s'élève dans l'enceinte consacrée d'une église , il flatte, il séduit, il nous plonge dans le ravissement de l'extase. D'autres fois, l'éclair qui sillonne le noir nuage qui recèle la foudre, le tonnerre qui mugit sur nos tètes, l'ouragan qui soulève des montagnes de neige menaçant de nous engloutir, ne sont ni plus terribles, ni plus destructifs.
« Maîtresse, c'était une redoutable lutte pour une simple fille! J'ai vu des oiseaux du ciel tomber morts frappés par le froid rigoureux de l'hiver; j'ai vu des arbres déracinés par la violonce des vonls. Ni le froid rigoureux de l'hiver, ni la violence des vcnls, rien n'était comparable au mal qui me dévorait. Sans un miracle j'aurais succombé
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cûmme les oiseaux du ciel , comme Tarlire de la forêl.
« — Mais quels étaient les symptômes extérieurs de cette maladie vraiment extraordinaire? lui demandaî-je, en lui prenant la main , qui resta froide et inanimée dans la mienne.
« Une absence totale d'appétit et de sommeil ; des yeux brûlants , des lèvres sèches et décolorées , et le cœur qui palpitait comme un oiseau qui se débat dans une cage trop étroite. Tels étaient les symptômes que chacun pouvait observer. Mais ce qui n'était connu que de moi seule et de celui qui compte tous les soupirs de nos cœurs et toutes les larmes de nos yeux, c'étaient les angoisses inexprimables de ces terribles insomnies que j'ai essayées de te dépeindre; c'était la répugnance, je dirai le dégoût que m'inspiraient tous les détails de la vie ordinaire ; c'était enfin cette fluctuation continuelle de mes idées, qui ne permettait à aucune impression de se Oxer dans mon cerveau et qui donnait à mes songes les couleurs de la réalité, et à la réalité celles de mes songes. J'en étais venue à ne plus distinguer le vrai et le faux, les fictions et les réalités, et ce travail continu et toujours infructueux absorbait tellement mon attention que mon oreille entendait avec peine les sons les plus aigus. J'avais fini même par ne plus répondre que par un signe de tète au peu de questions que je saisissais encore. On craignait sérieusement que je ne devinsse sourde et muette. »
« — Et en quoi, dis-moi, consistait le charme et la fascination de cet état, mon amie? lui demandai -je avec une curiosité croissante. Je n'y vois jusqu'ici que tourments et terreurs.
« — Dans ces rêves et ces visions , madame , » fut sa réponse ; « le sujet ne variait pas. C'était toujours Notre- Seigneur Jésus -Christ dans les différentes phases de son existence terrestre , dans les différents attributs de sa majesté céleste. A mesure que la torpeur de ce sommeil extraordinaire engourdissait mes sens extérieurs, la >apeur
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épaisse qui semblait voiler mes facultés intérieures s'amincissait, et, en s'élevant par degrés, découvrait, encadrées dans leurs draperies transparentes et lumineuses, des scènes touchantes, sublimes ou terribles.
c Parfois c'était la sainte Vierge, qui me présentait son divin fils ; elle , dans toute la pureté de sa maternité virginale, lui dans toute la grâce de son enfance divine. Ou bien je voyais la crèche avec Tenfant divin et sa sainte mère; autour d'eux les animaux attentifs et étonnés, et les bergers prosternés devant l'ouverture de la grotte. J'entendais le chant des anges célébrant ce grand jour de paix et de salut; je distinguais jusqu'aux paroles qu'ils prononçaient. Souvent Jésus m'apparaissait seul et en méditation, un bâton de voyageur à la main, les yeux fixés sur une croix, qui se dessinait sanglante sur le ciel vis-à-vis de lui. La chose la plus extraordinaire, et que tu ne croiras pas peut-être, c'est qu'en arrivant plus tard en Palestine, je reconnus les lieux où je passais comme s'ils m'étaient familiers. Déjà je les avais contemplés dans mes rêves. Toute cette nature, si différente de celle où je suis née , n'avait pour moi plus de surprises.
c D'autres fois, c'étaient les saints Évangiles, surtout celui de saint Jean, que j'entendais réciter par cette même voix qui avait fait vibrer mon cœur dans le premier accès de cette terrible maladie.
€ — Effectivement ces visions-là n'avaient rien de trèsterrible, lui dis-je; il me parait qu'elles ne pouvaient donner que le ravissement.
« — Oui, maîtresse, si j'en étais restée là; mais sache que j'ai vu se dérouler ainsi sous mes yeux les scènes entières de la Passion de Notre-Seigneur ; que j'ai assisté à sa descente aux enfers et à tous les tourments des damnés. Je l'ai vu juge aussi bien que sauveur, et que j'ai assisté à son martyre aussi bien qu'à sa gloire.
< Heureusement que Dieu, dans sa miséricorde suprême,
UNE IfUIT AU GOLGOTHA. fg3
effaçait de mon esprit rhorrenr et l'effroi que ces visions produisaient. A mesure que Taccès de ma léthargie diminuait, à mesure que mes sens extérieurs reprenaient leurs fonctions, les impressions de mes rêves faiblissaient, et une fois tout à fait éveillée je ne m'en souvenais que comme d'un récit qu'on m'aurait fait, comme d'un livre que j'aurais lu , ou d'un tableau qui m'aurait vivement rrappé(\ Si les impressions s'étaient gravées dans ma mémoire avec (ouïe leur première vivacité, j'en serais sûrement devenue folle. Le seul souvenir, tout affaibli qu'il était, me faisait encore frémir ou tressaillir longtemps après.
c — Et quel nom donnait-on , au village , à cette incroyable maladie ? demandai -je.
c — Aucun, madame; on me croyait ou la victime du mauvais œil , ou possédée par le démon. Moi-même j'ai longtemps tremblé que je ne fusse sous le pouvoir du mauvais esprit , et ce n'était pas la moins cruelle de mes souffrances. C'était surtout dans les intervalles de mes accès que j'éprouvais cette terreur et que je me croyais la réprouvée du ciel. Mais il n'en était pas ainsi, maîtresse, non! Car jamais ces visions ne m'ont laissé un mouvement d'orgueil; jamais les traits de Notre-Seigneur et de sa divine mère ne m'ont inspiré un autre sentiment que l'adoration la plus humble , que le sentiment de mon indignité de nie trouver en leur présence; et puis, jamais les oflices de l'église n'ont eu sur moi, comme dans certains cas que je connais, d'autres effets que ceux de la piété la plus sincère, de la contrition la plus profonde. J'ai toujours pu me confesser, j'ai toujours pu communier, et pendant tous les exercices qui précédaient ces actes j'ai toujours été exempte de mes attaques.
«Peut-être bien, maîtresse, était-ce une tentation du mauvais esprit; mais si je n'avais pas l'énergie nécessaire, si la force physique me manquait pour lutter contre l'effroyable mal qui me dévorait, au moins jamais les presli- 1 te
ges de Satan ne m'ont fait perdre la simplicité de ma foi et la confiance en mon Dieu. J'ai pu craindre d'être réprouvée de Dieu, mais je n'ai jamais cessé ni d'aimer ni de croire.
« -^ Aussi, ma chérie, je n'ai jamais cru un instant, dans ton cas, ni au sortilège ni à la puissance de Satan. Je crois, au contraire, que cet état singulier n'était qu'une maladie; or, les maladies sont des épreuves que Dieu nous envoie, comme il envoyait aux premiers chrétiens le martyre. Mais que pensait ton père de ce que moi j'aurais appelé tout simplement une maladie de développement?
« — Il croyait qu'elle provenait d'une surexcitation du cerveau dans un moment où la nature exigeait du repos pour travailler au développement déjà retardé de mes facultés physiques. Aussi s'accusait-il amèrement d'avoir encouragé chez moi des méditations et des études au-dessus, de mes forces et peut-être au delà de la portée de mon intelligence.
« — Et je crois qu'il avait raison. Mais continue ton histoire.
« — Je t'ai déjà dit que ma mère était persuadée que j'étais ensorcelée. A force de recueillir ses souvenirs, elle se rappela qu'un jour une vieille bohémienne appartenant à une troupe de ces gens qui campaient dans noire voisinage avait insisté pour me dire la bonne aventure. Non-seulement je l'avais renvoyée sans satisfaire à son désir, mais en lui faisant l'aumône je lui avais reproché de gagner son pain par un métier réprouvé de Dieu. Ma mère prétendait l'avoir entendue grommeler entre ses dents : « Réprouvée de Dieu î Réprouvée toi-même ! et l'année ne se passera pas avant que Satan ne s'attache à ton corps , comme le chardon que je le jette maintenant va s'attacher à ta tresse. » Je me rappelle, en effet, avoir trouvé, un soir, un chardon si entortillé dans mes cheveux, que je fus obligée d'en couper une mèche pour m'en débarrasser. »
« — Et voilà comment ces coïncidences établissent et propagent la superstition, » lui dis-je en l'interrompant, c Cette
malheureuse femme aura cru elle-même au sort quVUe supposait ravoir jeté, et si elle a appris ta maladie, la voilà persuadée à tout jamais de sa puissance surnaturelle.
c — Je suppose, en effet, qu'elle en était persuadée ; car ma mère n'a eu de repos qu'après l'avoir retrouvée. Tu sais qu'au village on croit que ce n'est que la personne qui a jeté le sort qui puisse le lever. Aussi une nuit, à Tinsu de mon père, ma mère l'amena dans ma chambrette. Ses cheveux gris étaient hérissés sous son mouchoir rouge, et ses deux yeux noirs et ardents comme deux charbons allumés me fixaient avec une expression de méchanceté satisfaite horrible à voir. < Otez-lui sa croix, » dit-elle en montrant la croix d'or suspendue à mon cou par une petite chaîne en argent. « Je ne puis rien faire tant qu'elle l'a sur elle ; » et ses dents grinçaient, et sa voix sifflait dans son gosier comme le serpent dans l'herbe jaunie, et son haleine me brûlait le visage.
€ — Mère, mère, » m'écriai-je, « chasse la sorcière ; elle n'a aucun pouvoir sur l'enfant de Dieu. Ne touche pas à la croix, ne commets pas ce sacrilège; ne livre pas ton enfant à la réprouvée ; si elle veut me Totcr, que ses doigts impurs viennent eux-mêmes l'arracher de ma poitrine. Elle ne l'osera pas , je le sais , car ce signe sacré s'imprimerait en traits de feu sur son front. » Je m'étais levée sur mon séant à ces mots, et ma main décharnée tenait la croix comme un bouclier entre elle et moi. La bohémienne recula jusqu'à la porte , tremblante et courbée par l'effet de mon regard et de ce symbole de la rédemption; ma mère, effrayée, l'emmençi sans bruit par le jardin , pour ne pas réveiller mon père. Comme ma guérison eut lieu bientôt après, bien des personnes ont pensé que c'était la bohémienne qui l'avait effectuée , et je sais qu'elle-même s'en est vantée.
« — Et comment cette guérison s'est -elle enfin produite? » lui demandai-je.
"^ « — Par un miracle , maîtresse; au moins je l'ai toujours
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eonsidfTé comme ie\ , et la résistance que j'opposai à la boliémienne, la foi qui se manifesta en moi à son approche, l'ont peut-être préparée.
< Le jour de l'Annonciation, après la messe, quand déjà ma mère se préparait à servir le repas du midi, la porte de la chambre où nous étions s'ouvrit et un moine entra. U se prosterna devant les saintes images ; puis, se relevant, il appela mon père par son nom. Celui-ci reconnut en lui un ancien camarade d'études et son meilleur ami, qui, au sortir du séminaire ^ était entré dans un couvent de nos environs et y menait une sainte vie. Après les salutations d'usage et les douces expansions dune amitié qui se renoue , les deux amis se mirent à table et ma mère s'empressa de leur servir ce qu'elle avait de mieux dans la maison. Moi, de mon coin, je regardais le père Grégoire (c'était le nom du religieux) avec une attention que de longtemps je n'avais prêtée à personne ; de son côté, il fixait sur moi un regard clair et profond. Au bout de quelques instants, il demanda à mon père si j'étais malade.
« — Sa pâleur est singulière, » dit-il, « et son œil est plus étrange encore. Son âme doit souffrir plus que son corps. •
c Mon père soupira et lui demanda , comme pour changer la conversation , d'où il venait.
« — Directement de Jérusalem , » dit-il , et ses yeux me cherchèrent de nouveau.
« J'avais tressailli de tout mon corps à ce nom de Jérusalem.
« — Je me suis détourné du chemin qui mène à mon couvent pour venir te voir, Daniian Alexéveitch , mon excellent ami. Outre le besoin que j'avais de t'embrasser encore une fois dans celte vie , un secret pressentiment , que je tiens pour la voix de mon ange gardien , me disait que je pouvais être utile; auprès de toi.
« Et de nouveau le regard du moine se fixa sur moi. H était attractif, ce regard, et involontairement je n*
levai et vins m*asseoir près de mon père en face du moine.
c Celui-ci se mit alors à nous raconter son voyage en Palestine et les merveilles de cette terre promise qu'il avait parcourue pendant une année dans toute son étendue. Sa voix était sonore et pleine d'onction et je crus entendre dans la réalité celle qui m'avait si souvent ravie dans mes rêves. Sa parole était grave, simple et cependant pleine de foi et de ferveur. A mesure qu'il avançait dans son récit, je paraissais renaître à l'existence. Comme le baume qui découlait des cheveux d'Aaron jusqu'au dernier pli de son vêtement, sa parole se répandait sur mes facultés et détendait tout mon être. Mes angoisses brûlantes s'apaisaient à sa voix comme le vent de la tempête à celle du Sauveur, et un attendrissement sans bornes et plein de charmes me gagnait insensiblement. Quand il nous parla du Saint- Sépulcre et du lieu où nous sommes, mes yeux si longtemps secs se remplirent de larmes. « — Voilà ma maladie , m'écriai-je , voilà le désir qui m'obsède , qui me brûle et que mon cœur ne savait pas reconnaître. Ce saint homme lui a donné un nom et un objet. Je veux aller à Jérusalem ; je veux me prosterner devant le Saint-Sépulcre ; je veux adorer le Seigneur aux lieux de sa Passion. Que n'y suis-je, mon Dieu î que n'y suis-je déjà ! Où trouver des ailes pour y voler, pour suivre pas à pas les traces de mon Sauveur, pour y chercher des vestiges de sa présence , voir le même ciel qu'il a vu, fouler la même terre, respirer le même air, y mourir s'il le faut, de la même mort? »
« C'était à genoux sur le plancher que je tenais ce langage, demandant à mon père, à ma mère, au père Grégoire la permission de partir, de partir sans retard, à l'instant même. Le père Grégoire avait posé sa main sur ma tête et priait. Ma mère m'embrassait, me nommait sa petite enfant bien-aimée, son trésor retrouvé, sa perle précieuse; elle se félicitait de me voir enfin revenue à la vie, ne fût-ce que pour pleurer, et me conjurait de ne pas lui enlever sitôt ce
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qu'elle venait de retrouver. Ensuite se prosternant ' devant le père Grégoire, elle le remerciait d'avoir rompu le charme qui tenait sa fille chérie depuis si longtemps enchaînée; d'avoir brisé ce sortilège qui lui brûlait les yeux , lui paralysait la langue et couvrait de deuil la maison entière, c Mais, saint homme , » ajouta-t-elle , c achève ton ouvrage, ôte-lui du cœur ce désir insensé ; regarde-la , si frêle et si faible , et dis si elle pourrait affronter de telles fatigues. Aie pitié de mes angoisses maternelles ! >
< — Lève-toi, femme, dit enfin mon père impatienté, lèvetoi et retiens ta langue. Et toi, ma fille, calme-toi, essuie tes larmes et demande à Dieu de t'éclairer. La journée est avancée, et la nuit porte conseil. Ne prenons aucune résolution avant le lever du soleil. Demain je demanderai au prêtre de nous dire les oflîces de la sainte Vierge des affligés, et, fortifiés par la prière et sa sainte intercession, nous nous consulterons ensemble.
< Je pleurais toujours, mais c'étaient des larmes de bonheur qui coulaient silencieusement et rafraîchissaient mes paupières brûlantes. C'était comme si le feu qui dévorait mon âme s'éteignait, comme si elles emportaient l'amertume qui avait desséché monrcœur. Et les sanglots qui les accompagnaient étaient comme ceux des petits enfants, qui ne déchirent pas la poitrine , mais qui se reproduisent encore quand déjà leur chagrin est noyé dans le repos du sommeil.
« Le père Grégoire me releva et me fit asseoir près de lui. Ma mère se mit de l'autre côté, et, passant son bras autour de ma taille, elle me serrait de temps en temps sur son
' On aura sans doute remarqué que les personnages du récit de ma pèlerine se prosternent souvent. C^est qu^en effet c'est une habitude antique, qui est restée au peuple russe, et qui rappelle encore les mœurs de la Gréée ancienne , on , depuis Junon la su{>erbe , jusqu'au dernier mendiant , looC suppliant se prosternait devant ceux qu'il implorait. Dans nos églises les prosternations tiennent lieu des génuflexions, qui sont fort peu usitées.
cœur, comme pour s'assurer que j'étais là. Mon père, triste et grave, reporta son ami sur le sujet de son pèlerinage et le récit continua. J'étais comme suspendue aux lèvres du moine, et, oubliant la timidité de mon âge et les convenances de mon sexe, je l'accablais de questions auxquelles il répondait avec une douce complaisance, me fixant toujours de son regard inspiré et pénétrant. Enfin au lever de la lune notre hôte nous quitta. En me donnant sa bénédiction, il me récita avec onction, et en appuyant sur chaque mot, le commandement : < Ton père et ta mère tu honoreras ^ et tu leur obéiras en toute chose comme ù Dieu même, jusqu'à leur sacrifier, s'il le faut, le désir le plus ardent et le plus légitime de ton cœur, » ajouta-t-il avec un air de sévérité.
« Je baissai la tète sans répondre. Mon père le reconduisit hors'du village, et j'étais déjà plongée dans un profond et doux sommeil, c'était le premier depuis longtemps, lorsque, bien avant dans la nuit, le bruit de la porte qu'il occasionna à son retour vint se mêler aux songes radieux qui me berçaient. Ce n'étaient plus des visions et des rêves surnaturels, mais les plus heureuses scènes de mon enfance : mes jeux dans la prairie avec les agneaux blancs de ma mère; les petits oiseaux rapportés à leur nid dans les buissons touffus au bord de Teau; les couronnes que je tressais et que je jetais , à la Pentecôte, dans les eaux du ruisseau. Ces songes s'évanouirent pour faire place à l'oubli total de toutes choses, à un repos complet qui succédait enfin à tant de nuits de pénible angoisse.
« Que la matinée du lendemain me parut belle! Me rappelant les événements de la veille, je remerciai Dieu du miracle que le nom des saints lieux de sa Passion venait d'accomplir. M'approchant de la fenêtre, je contemplai avec ravissement le réveil de la nature et le majestueux soleil qui se préparait lentement à accomplir sa tâche sur le firmament; la rosée scintillante sur l'herbe de la prairie, les
i92 UNE NUIT AU GOLGOTHA.
nuages blancs fuyant ù travers Tazur du ciel; les hirondelles dans leur \ol rapide, et jusqu'à Tair frais qui me caressait doucement de son haleine ; tous ces objets familiers me paraissaient merveilleux et comme si je les voyais pour la première fois.
« Soleil resplendissant, hirondelles fendant Fair, haleine embaumée de la brise, nuages blancs flottant dans les airs, le firmament lui-même voûté comme la coupole d'un temple immense, tout me parlait de mon pèlerinage; c'étaient autant de guides, de conducteurs, de messagers qui me répétaient un seul mot : Jérusalem.
« Pour célébrer cette première journée de renaissance, j'avais donné plus de soin à ma toilette; mon plus beau ruban retenait mes tresses blondes qui descendaient jusqu'à mes genoux; j'avais tiré de mon coffre un sarafane en étoffe rouge et une fine chemise artistement brodée , et, parée comme une fiancée, je descendis pour rejoindre mon père qui m'attendait assis sur le banc devant la maison. Ma mère avait les yeux rouges de larmes. Elle vint à ma rencontre et, me prenant par la main : « Vois, Alexéveitch, dit-elle, regarde ta fille et donne-lui ta bénédiction. Il y a longtemps que tu ne l'as vue ainsi comme une belle rose blanche qui s'épanouit à l'aurore du matin ; embrasse-la, maître, et bénis-la avant de la mener à l'église. »
« — Je l'embrasse et la bénis, répondit mon père, comme je n'ai cessé de le faire, et suis plus heureux que je ne saurais l'exprimer, de voir de nouveau le sang circuler sans obstacle dans ses veines et la vie briller dans ses yeux. Dieu a fait un grand miracle en sa faveur, qu'il daigne l'achever en la rendant digne et reconnaissante de ses miséricordes extraordinaires. »
« Je tenais mes yeux baissés, honteuse de toute la peine que j'avais fait à ce bon père; mon cœur se serra en entendant le son grave et affaibli de sa voix. Je le suivis en silence à Téglise. Là je priai de toute la ferveur de mon
âme, avee une dévotion pure et entière comme celle qui avait animé mon enfance , dont je retrouvais , comme dans les songes de la nuit, les impressions et la simplicité.
< Après avoir écouté les offices de la sainte Vierge des affligés , pour laquelle mon père avait une dévotion particulière, nous revînmes à la maison. Il me mena droit au tilleul du jardin, disant à ma mère qu'il avait des choses graves à me dire.
« — Prends pitié d'elle, mon maitre et mon ami, > lui ditelle en me serrant contre son cœur, «songe que Dieu nous Ta rendue par un véritable miracle, ne détruis pas son ouvrage, pense à sa faiblesse, prends pitié de sa jeunesse plus frêle que celle d'une rose d'automne. Ne jette pas au vent les feuilles de sa joie à peine éclose; laisse-lui au moins un jour de bonheur. >
€ — Je sais ce que j'ai à faire, femme. Plus de coupable indulgence. Elle a porté des fruits assez amers dans cette maison, il est temps que la voix sévère du devoir et de la vérité se fasse entendre. Laisse-nous, te dis-je. »
< 11 y avait quelque chose d'amer, presque de dur dans l'inflexion de la voix de mon père. Ma mère baissa la tète et s'éloigna à pas lents.
c Nous nous assîmes.
€ — Ma fille, » me dit-il en radoucissant sa voix, mais toujours avec une gravité sévère que je ne lui connaissais pas, « tout entière à la maladie de ton âme et de ton corps, tu n'as prêté aucune attention aux événements qui se sont passés autour de toi. Je ne t'en fais pas de reproches. Ton mal a été si extraordinaire que c'est à celui qui te l'a injQigé à juger si c'est l'énergie qui t'a manqué pour le combattre, ou si en effet il était au-dessus de les forces. 11 a plu à Dieu de faire un miracle en ta faveur, car ta guérison doit nous paraître telle à nous , qui ne pouvons nous expliquer ni la cause de ta maladie, ni le moyen qui a servi à t'en délivrer. Quelle était ta première pensée en revenant à toi?
As-tu songé à porter tes yeux sur les objets qui fentouraient, à observer les changements survenus pendant qu'absorbée par tes propres souffrances tu n'avais ni yeux ni oreilles pour personne? As-tu seulement songé à remercier Dieu de ce miracle? et l'idée de la peine que ton état a dû causer à tes parents s'est-elle glissée en premier Heu dans ton cœur ? Nullement. Ta première pensée n'a été que pour toi-même; c'est à l'accomplissement de ton propre désir que tu as songé d'abord. A Dieu ne plaise que je veuille blâmer ce désir ; mais avant de le former, tu aurais pu, je pense, jeter les yeux sur ta mère accablée de fatigues et d'inquiétudes, sur ton père vieux et infirme, et te demander si tant d'angoisses n'avaient fait aucun ravage sur lui ? Maintenant, au moins, regarde-le avec attention et dis-moi si aucun changement ne te frappe? »
< A ces mots, surprise, je levai mes yeux que j'avais constamment tenus baissés. Le soleil donnait en plein sur la figure vénérable de mon père. Depuis le jour funeste où sous ce même arbre j'avais éprouvé mon premier accès , je ne l'avais plus fixé avec attention. Je fus effrayée du changement que j'aperçus. Sa chevelure, autrefois abondante et foncée, était devenue rare et presque blanche; son front était sillonné de rides. Ses yeux, toujours à moitié voilés par ses paupières , étaient encore plus couverts et comme noyés dans la tristesse; sa bouche, qui ne paraissait s'ouvrir que par un sourire, était contractée, et la souffrance avait marqué de son cachet ineffaçable tous les traits de cette figure jadis si calme et si heureuse.
« — Mon père,» lui dis -je en tremblant, < serais -tu malade ?
« — M» fille , je suis mourant.
« Je tombai à ses pieds en sanglotant.
« — C'est ma faute. Seigneur, c'est ma faute; c'est moi, maudite que je suis , qui ai blanchi tes cheveux , qui ai ridé ton front et qui te précipite vers la tombe!
< -7 Non, ma fille, console-toi. Tu n*as fait qu'ajouter les gouttes amères de l'inquiétude au calice déjà assez plein dont il a plu au Seigneur de m'abreuver. Ce calice, ce n'est pas toi qui Tas rempli ; au contraire, si je te connais, tu vas m'aider à le vider. Seulement, si tu avais eu des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, tu te serais aperçue du triste changement survenu dans toute notre existence. La fraîcheur que ta mère avait encore conservée, malgré ses années et les peines de sa maternité , s'est flétrie sous les angoisses de ta maladie et les approches de la misère qui nous menace. L'école , cette occupation que l'habitude m'avait rendue nécessaire, et qui contribuait matériellement à notre bien-être , est dirigée par un autre; mes forces n'y suffisaient plus. D'autres détails, moins importants, mais tout aussi significatifs , t'auraient frappée également. Ainsi tu aurais vu que le beau collier et les boucles d'oreilles de perles que tu devais hériter de ta mère ont disparu; que les gâteaux de fine farine manquent même les dimanches et les fêtes à notre table. Tu te serais aperçue que le mendiant se détourne désappointé de notre porte , ne recevant plus qu'un morceau de pain noir, tandis que jadis notre bonne ménagère remplissait sa besace des débris de nos repas ; sans parler de la pièce de monnaie qui ne lui manquait jamais. Tiens , regarde ces deux pauvres vaches solitaires : leurs compagnes déjà sont vendues , et la prairie sur laquelle elles paissent va bientôt appartenir à un autre; déjà je suis en pourparlers pour m'en défaire. Gomme l'écureuil, engourdi par le froid de l'hiver, ne se doute pas que les tempêtes qui semblent bercer son nid pourront bien déraciner le sapin sur lequel il est construit, ainsi ton âme, dans sa torpeur maladive, ne sentait pas le malheur qui s'était abattu sur le toit de ton enfance. Maintenant que le Seigneur, par la voix de son serviteur, a fait fondre les neiges de ton hiver, que le nom de son Saint-Sépulcre a réveillé ton âme endormie , voyons si dans le nouveau prin-
temps qu'il a plu à Dieu de faire naître autour d'elle, elle saura démêler son devoir et le préférer même aux aspirations les plus saintes de sa propre volonté. Voyons si tu sauras suivre Texemple de Celui qui se laissait ensevelir sous la pierre du rocher, qui se soumettait au sommeil de la mort, et d'une mort ignominieuse, pour accomplir jusqu'au bout la tache que son Père céleste lui avai^ imposée. Ma fille, es-tu encore disposée à partir pour Jérusalem?
« Pour toute réponse , je m'élançai dans ma chambrette et je revins aussitôt un petit sac de cuir à la main. Ce sac contenait les épargnes que j'avais faites sur le produit de mes broderies. Je vidai mon trésor sur les genoux de mon père en m'écriant : « Père, j'aspire toujours à Jérusalem, je sens que ce pèlerinage sera le Hésir unique, le seul but de ma \ie entière; mais je n'irai adorer les lieux où s'est accomplie la Passion de mon Sauveur que quand j'aurai rempli , dans toute son étendue , mon premier devoir : celai envers vous , mes parents , envers vous à qui je dois la lumière du jour , et , bienfait supérieur encore , la lumière de l'esprit. Je ne me mettrai en route pour visiter cette patrie de mon âme , cette terre promise à la soif de mon cœur, soif plus grande que celle du cerf haletant après les sources de la forêt; je n'entreprendrai, dis-je, ce pèlerinage si ardemment désiré que quand tu me diras toi-même: « Va en paix , notre bénédiction t'accompagne. » Et maintenant, toi, père, pardonne-moi, pardonne à ta mauvaise et ingrate enfant; reprends -moi sous ton aile protectrice, rends-moi ta confiance ; rends-moi surtout le privilège précieux de partager tes peines , tes travaux et ta mauvaise fortune. Emploie-moi ; laisse-moi porter une partie de ton fardeau ; tu verras combien je serai vaillante et forte. Aimemoi surtout , père, aime-moi comme dans les belles années de notre passé. Parle -moi comme tu me parlais sous ce même arbre , quand ma vie s'écoulait sous tes yeux , limpide et trfinquille comme les eaux de ce ruisseau. »
Um HUIT AU GOLfiOTIA. ff7
< Et je ne jetai à son eon et je iMÎsci tes eherfvx blancs, son front siUoiiDé par les sonda, ses lèrres eontraelées par la souffranee.
« Il ne rendu nés caresses, et, me relevant et faisant le sifoe de la croix sur WÊon front , il dit en portant ses yeax vers le eîel : « Grâces te soient rendues, Seignenr, de ■'avoir fait retroufer Tenfant de mon pins cher amonr, Tappoi de ma vieillesse, respéranoe de mon avenir ! Comme jadis la ver^e de Moïse frappa le rocher aride , le nom de ton Saini-Sépalcre, en résonnant dans son cœar, en a fait jaillir la sovree vive qne j'avais tremblé de voir tarir; la source véritable de tout saint ; les eanx amères de Tabnégation et dn sacriice. Daigne y tremper Fherbe de ta miséricorde et qae ses eaox lai deviennent douces et salutaires ! Seigneur miséricordieux, que grAces te soient rendues '. »
< La jonmée se passa en explications et en tendresses, pins expansives de la part de ma mère , contenues , mais |rias touchantes encore, de la part de mon père. Son œil suivait tous mes mouvements, et en retrouvant mes anciennes allures , ses lèvres murmuraient des actions de grâces et des bénédictions. Un mendiant frappa à la porte. « Tiens, mère, donne-lui cette monnaie blanche, » dit-il, < qu'il se réjouisse avec nous ; ne me gronde pas de cette prodigalité ; je snis trop heureux pour être avare. »
« Ma mère et moi nous nous regardâmes en nous essuyant les yeux.
c Chacun de nous , fatigué des émotions de la journée , se retira de bonne heure.
< Après avoir regagné ma chambretle , je m'assis â cette même fenêtre d'où j'avais admiré le réveil de cette journée
' Toales ees citalioiis ou ces périplirascs des saintes Écritures sout parlahemeot àuu les BMeors de celle classe du peuple rosse ; elles sont lelieâieat en bamonie a^ec la poésie naturelle de son esprit et de sa langue , ftae sa BCBOfre lei retient toème quand fl ne les entend qae dans les of- ' 4c l'Églite.
19d UNE NUIT AU GOLGOTHA.
si riche de promesses, si féconde en jouissances. Le soleil, qui éclairait si joyeusement ma chambre le matin , avait disparu ; une masse compacte de nuages , les mêmes peutêtre qui, au matin, flottaient, blancs et légers, sur Fazurdu ciel, avaient éteint jusqu*au\ feux de son coucher. La lune nageait lumineuse et froide dans les espaces du firmament; une épaisse rosée couvrait la prairie comme d'un linceul humide. Le vent frais du matin était tombé, les oiseaux se taisaient dans leurs nids, et les feuilles des arbres même étaient immobiles dans le silence de la nuit. Tout était triste et morne. La journée venait à peine de s'écouler, et où étaient les espérances de son matin ? Mon désir à peine formulé était rentré de nouveau dans mon cœur. Le jour où il pourra se réaliser se lèvera-t-il jamais?
< En est-il ainsi de toutes les espérances de la vie? pensai-je en moi-même; la nuit froide des déceptions doitelle éteindre toutes les joies de Tcxistence, même celles qui ont leur source dans les aspirations les plus sacrées*? Jérusalem , Jérusalem ! mon désir de fouler les pierres de tes routes, de gravir les rochers de tes montagnes, d'adorer les lieux saints que tu renfermes, sera-t-il aussi fugitif que la matinée qui vit éclore nies espérances? Mes aspirations vers toi ne seraient-elles que les mouvements de la vaine imagination d'un esprit malade ? Non , Jérusalem , cité de paix , vision d'éternel repos , ma langue s'attachera à mon palais, ma main oubliera de se mouvoir, ma pensée se paralysera dans mon cerveau, plutôt que de renoncer au vœu ardent de te visiter, que d'abandonner l'espérance de pleurer sur tes ruines. Et cependant ces désirs je les renfermerai soigneusement dans mon cœur, je les embaumerai des saintes herbes de la patience et de la résignation, jusqu'au jour où je pourrai les réaliser sans remords et avec la conscience d'avoir rempli mes devoirs. Comme l'oiseau endormi, la tête cachée sous son aile, attend en silence que le jour reparaisse ; comme le vent frais du matin se tait main-
tenant et n'effleure même pas de son haleine la feuille qui dort sur la branche, comme les nuages blancs qui nageaient joyeux dans le ciel, et qui reposent maintenant en masse au couchant; je retiendrai mes soupirs dans le fond de mon cœur. Tranquille et résignée sous le toit paternel , j^attendrai patiemment que le jour de mon départ se lève. Seigneur, Seigneur, mon sauveur et mon maître! je ne fais pas de vœux , car je suis fille, par conséquent soumise à la volonté de mes parents , de ces parents dont la tendresse et les soins ne sont égalés que par ton amour et ta sollicitude ; qui sont pour moi sur la terre ce que tu es, toi, pour tes enfants dans le ciel. Je ne puis, je n'ose, je ne dois les abandonner dans la dure épreuve qu'il t'a plu de leur infliger. Mais accepte, Seigneur, la promesse solennelle d'entreprendre ce pèlerinage, dont toi-même tu m'as inspiré le désir, dès que mes devoirs envers eux seront accomplis. En attendant, je te demande la grâce de pouvoir tenir mon âme en paix et en soumission; je te supplie, arbitre des cieux et de la terre, inspire-moi la patience, la résignation et la persévérance ; fais que je me prépare dignement, pendant cette longue attente*, à parcourir les sentiers que tes pas ont foulés en remplissant avec humilité et avec exactitude les préceptes de ton Église et ses saints commandements.
« Insensiblement, mes pensées s'étaient formulées en paroles, et cette prière je la fis h haute voix, prosternée devant les saintes images de mon ktwot,
« — Amen, » répondit la voii forte et sonore de mon père. » « Inquiet encore de mon état, il était venu voir si je dormais. Me voyant prosternée et en prière, il avait écouté mes paroles et voulut s'associer à mon serment. »
Quelques moments se passèrent en silence. Ma compagne, affaissée sur elie-méme, semblait plongée dans de pénibles souvenirs.
Affectée moi-même , je voulus interrompre 3a rêverie et changer le cours de ses souvenirs.
< — C'est sans doute ton frère Siméon qui a été la cause de tous les malheurs qui fondirent sur toi et les liens, 9 lui dis-je en Tembrassant.
« — Tu as deviné juste, maîtresse; c'était en effet aïoa frère Siméon qui fit succéi{er ui^e gène voisine de la misère à notre modeste aisance.
< Mon père avait espéré que la vie réglée du séminaire et une surveillance, qui de son ten^ps avait été fort aévèrei corrigerait les habitudes d'oisiveté et ^e dissipation di jeune homme. Ma mère assurait si positivement que ce penchant vers le jeu, que son mari craignait de voir dégénérer un jour en passion , était complètement passé ; elle était si ingénieuse à lui cacher les moindres indices qui auraient pu le mettre sur la trace de la vérité, à trouver des prétextes pour que le jeune homme ne vint pas passer ses vacances à la maison , que mon pauvre père vivait dans une sécurité parfaite. Il croyait son fils borné d'esprit, faible de caractère, mais inoffensif, et sinon sans défaulS) au moins sans passions déréglées. Sa seule préoccupation était de lui trouver une carrière où sa médiocrité fût à l'abri de toute tentation. Ma mère, de son côté, n'avait pas calculé la portée du mal qu'elle avait encouragé par sa regrettable indulgence et cet amour infatué qui l'aveuglait. Les sommes qu'elle lui faisait passer étaient considérables, et il fallait des ruses incroyables pour les dérober à la connaissance de mon père. Toutefois elle les croyait em-
ployées à ef pter la bveHr des maitr«s et à payer des leçons particulières plutôt qu'à satisfaire les goûts dépr9Té9 de son coupable enfant. Quand donc les supérieurs du séminaire annooeèrent à mon père que des transactions honteuses et déshonorantes étaient pan^enues à leur connaissance; qu'ils se voyaient par conséquent obligés de chasser ignominieusement le jeune homme , si ses parents ne parvenaient pas à étouffer l'affaire, et que, même à cette condition, le scandale de sa conduite ne permettait pas de le garder au delà d'un terme limité , le coup de cette nouvelle frappa avec une égale violence tous les deux , et de plus, il arriva au moment où ma maladie était à son degré d'intensité le plus menaçant. Mon père fut obligé, pour couvrir au moins aux yeux du monde le déshonneur de son fils , de sacrifier toutes les épargnes de ses longues années d'économie. Ces économies même étaient déjà fort réduites par les sommes que ma mère avait passées à son enfant prodigue et dont mon père ne lui avait jamais demandé compte, par la délicate raison que sa modeste fortune lui était venue d'elle.
< C'est une vive douleur, madame, pour des parents vivant dans la crainte de Dieu et l'estime de leur prochain, que d'avoir des enfants ingrats et dépravés. La honte de voir le nom qu'ils ont porté honorablement pendant une longue série d'années , qu'ils ont hérité sans tache de leurs pères , de voir ce nom traîné dans la boue , méprisé et déshonoré, est déjà une bien pénible affliction. Mais ressentir soi-même le remords de leurs vices, avoir à se reprocher d'avoir mal guidé leur enfance, d'avoir été trop indulgents ou trop sévères pour les passions de leur jeunesse, et d'avoir compromis, par conséquent, leur bonheur ici-bas, et, pis encore, leur salut dans la vie à venir, est un de ces malheurs qui n'a de mesure que la profondeur du sentiment de ceux qui l'éprouvent. Aussi l'àme droite du vieillard ne put-elle se relever de cette calamité , et il répondait à ceux qui voulaient le consoler en lui disant que l'honneur de son fits 1 17.
était sauvé : « — Dans l'opinion des hommes peut-être , quoique j'en doute; mais ferez-vous aussi accroire à Dieu qu'il est innocent? Estrce en payant ses dettes honteusement contractées avec la fortune et le bien-être de ses parents que vous Taquitterez devant le trihonal du juge suprême? Qui plaidera là la cause de son âme? »
« — Le remords et le repentir, » lui dis-je en baisant avec vénération la chevelure de ce père chéri que la honte de son fils avait blanchie.
« — Le remords, » répondit-il, « ne fait que dévorer le cœur sans le corriger, si le repentir ne le conduit à la péni* tence. Il faut être fort pour savoir avouer sa faiblesse, > ajouta-t-il en posant sa main sur ma tête, < or ton frère n'est que faible ; et au lieu de reconnaître ses torts , il en accusera ceux qui tâcheront de l'en convaincre. Pour lui il n'y aura jamais que mécontentement et murmure. »
< Nous discutâmes longtemps , ma mère et moi , si nous devions faire venir Siméon pour essayer de le réconcilier avec son père. Tantôt elle s'imaginait , dans son aveugle tendresse, que la vue seule de son fils suffirait pour faire oublier à son père tous ses déportements. Tantôt elle craignait qu'il ne manquât de soumission et même de respect envers ce père outragé.
« — Il est si fier et si susceptible , » disait-elle , « il ne souffrira ni reproche ni récrimination.
« — Si son cœur n'a pas cessé de battre, les reproches qu'il doit se faire pour s'être ainsi déshonoré et avoir plongé ses parents dans le malheur et la misère doivent être mille fois plus vifs que tous ceux que lui adressera son père.
« — Mon Dieu, mon enfant, tu parles en jeune fille, • répondit ma mère , < tu ne sais pas combien le sang bouillant d'un jeune homme peut l'emporter.
« — En effet, ma mère, » lui dis-je, « je ne pourrais jamais comprendre qu'un sang bouillant puisse emporter vers la honte. Mais ce sont toutes vaines paroles. Voyons }
réponds-moi franchement, à moi ta fille soumise et dévouée, à moi qui ne voudrais qu'épargner une douleur de plus à mon père , et à toi une peine plus poignante que toutes celles que tu as éprouvées jusqu'ici ; dis-moî, crois -tu que mon frère se repente sincèrement de sa conduite? Le crois-tu capable de répéter avec conviction ces paroles de l'enfant prodigue : Mon père, j'ai péché envers Dieu et envers toi? Si tu le crois , qu'il vienne. Je te garantis que l'accueil de mon père surpassera même celui que lui fera ton indulgence et ta tendresse. Mais , mère de mon cœur , répondsmoi la vérité; je t'en conjure par l'amour que tu portes à ton mari et à ton Seigneur; car, je t'avertis, il y va de sa vie.
< En lui adressant ces mots, je lui pris les deux mains et fixai mes yeux sur les siens avec une insistance à laquelle elle ne put se dérober.
< Elle baissa la tète et me dit d'une voix étouffée :
< — Laissons-le là où il est.
< J'eus pitié de sa honte maternelle et, sans plus insister, je lui demandai quel prétexte nous pouvions prendre pour motiver son absence et ménager le cœur déjà si navré de mon pauvre père. Une lettre de ma tante vint nous tirer de cet embarras. Elle nous écrivait, tout en blâmant sévèrement la conduite de mon frère, qu'elle avait trouvé pour lui un mariage au delà de ses espérances quant à la fortune , et qui, pourvu qu'il s'amendât, remédierait à toutes ses fautes passées.
< A cette nouvelle, ma mère oublia tous ses chagrins, et de nouveau mon frère redevint, dans ses espérances, son bonheur et son soutien.
« — Pauvre femme, » disait souvent mon père en la suivant des yeux, après qu'elle s'était laissée aller devant lui à toutes les illusions de son orgueil maternel, < quel chagrin et quelles amères déceptions elle se prépare î C'est sur un roseau brisé qu'elle appuie son espoir, et ce roseau la blessera jusqu'au vif. Combien elle était plus heureuse
20i UNE NUIT AU GÔLGOTHA.
quand elle n'avait que ses enfants maris à pleurer! Ceux-là, elle était sûre xle les retrouver entre les bms de noire Père céleste. Ce fils vivant, hélas, est bien autrement perdu pour elle, même dans cette vie; fasse Dieu qu'il ne le soit pts dans l'autre ! »
< — Laisse-lui du moins ^es illusions, père, » lui disai^r je. < A chaque jour mffii son mal, et le temps ne viendra que trop tôt où elle n'aura plus que S9 pauvre fille pour appui.
< — Et œi appui ne lui manquera jamais , je le sais , • était sa réponse. < C'est aussi ma consolation, et c*est dans cette certitude que je quitte la vie, sinon sans regret, du moins sans inquiétude. Aussi si Dieu m'accorde une place dans ce ciel auquel j'aspire, je bénirai d'en haut tes nobles efforts, fille chérie, et l'abnégation que tu seras forcée de faire, pour longtemps peut-être, de l'ardent désir que Dieu lui-même parait avoir implanté dans ton ame. Conser^e-le, ce désir qui a servi de remède à ta maladie ; qu*il te préserve de toutes les tentations du siècle, qu'il soit ton guide à travers toutes les difficultés de notre pèlerinage ici-bas. Une triste époque va se dérouler devant toi ; une époque de brumes, et de brumes si épaisses, que la clarté de ton esprit risquera d'en être obscurcie. Que ta sainte aspirafioB vers les lieux de la Passion de ton Sauveur soit pour toi le point lumineux dans les ténèbres qui vont t'envclopper. Médite cette Passion et tâche, ne fût-ce que de loin, de l'imiter. Encourage ta volonté , raffermis ta persé\éranre, mais surtout accomplis strictement tes devoirs et dans toute leur étendue. Rappelle-toi que ce n'est qu'après avoir vidé le calice des douleurs jusqu'à la lie que le Fils de Dieu s'^t écrié : Tout est accompli. Remets l'aecomplissement de toB vœu à celui qui te l'a inspiré. Il fait fondre les glaces qpi retiennent le cx>urs du ruisseau au moment où le printempi a besoin du secours de ses eaux ; il enseigne aux oiaenwi voyageurs le temps et le chemin de leurs migrations. Coft*
serve constanmefti deranl tes yeux le bat qfie ta as proposé i ion ^slenee et il saura t'y faire parvenir. >
< Quelques jours après cette conversation nn ancien ami de mon père vint le voir.
< — C'est sans doute ton prédestiné, » me dit-il en riant; et il se tourna vers ma mère. « Tu sais, femme, quand tu me grondais de lui enseigner récriture et le calcul, je m'excusais en te disant qu'elle séduirait un jour par sa science quelque riche majrchand qui l'épouserait pour lui faire tenir se^ livres et régler ses comptes. Voilà ce marchand, et je t'assure qu'il est suffisamment riche. J'ai le pressentiment qu'il deviendra ton gendre.
< Ces paroles , malgré le ton ^e plaisanterie dont elles étaient prononcées, me navrèrent le cœur. Jérusalem t pensai-je , Jérusalem ! ne pourrai-je donc jamais parvenir jusqu'à toi? Je me tus pourtant et baisai en souriant la main de mon père.
< L'étranger était effectivement un très-riche marchand ; il était âgé et me parut, malgré mes préventions, honnête et bon, quoique taciturne et morose.
< Mon père m'appela quand il fut parti.
« — Écoute, ma fille, » dit-il, « cet homme m'a effectivement parlé de toi, sans se prononcer pourtant. Il m'a demandé s'il est vrai que je t'ai appris à écrire et à compter, et mes raisons pour faire en ta faveur une exception à l'usage général qui ne permet aux femmes que tout au plus la lecture. J'ai satisfait à cette demande; il a parfaitement compris et approuvé ma manière d'agir et est entré xlans plusieurs détails sur ton caractère. Ayant demandé à voir quelques exemples de ton écriture et de tes calculs, je lui montrai le registre des dettes de ton frère que tu viens d'achever; il en parut frappé et me dit : « Ta fille pourrait tenir les livres d'un comptoir, tellement tout est propre et exact. > Et maintenant, ma fille bien -aimée, écoute-moi avec attention. Tu sais que ta tante a conclu un mariage
fort avantageux pour ton frère. Une fois mes yeux fermés, il viendra s'établir avec sa femme dans cette maison qui deviendra ia sienne. Je n'ai peut-être pas le droit de désapprouver ce mariage; car, moi aussi, j'ai épousé une femme plus riche que je ne l'étais, mais j'aimais ta mère ; je l'avais déjà demandée en mariage quand nos conditions étaient égales. Je n'avais d'autre défaut que cette infirmité de la jambe dont il a plu à Dieu de m'afBiger. J'apportais à ta mère un cœur tout à elle, des mœurs pures et une conduite sans reproche. Ici c'est différent. La fiancée de ton frère, que j'ai vue dans son enfance, est difforme ; ses parents ne consentent à ce mariage que parce que, ayant rejeté dans sa jeunesse beaucoup de partis, elle se trouve maintenant sur 1^ retour avec un caractère aigri et capricieux , et qu'ils veulent à tout prix s'en débarrasser. Ton frère sait tout cela. II ne peut l'aimer ; car elle n'a aucune qualité qui puissent racheter sa difformité. Il échange donc en connaissance de cause sa jeunesse, sa liberté et son avenir contre la dot d'une femme âgée et qu'il n'a point recherchée. C'est un trafic et non pas un lien sacré, contracté à la face de Dieu et des hommes ; ce n'est plus ce saint mystère, emblème de l'union de notre âme avec Jésus-Christ, sur lequel la paix et la concorde descendent d'en haut avec les bénédictions de l'Église. Tout cela me fait croire que ta mère et toi vous ne vous trouverez pas bien sous le toit d'un pareil ménage. J'ai donc fait ce que j'ai pu pour alléger votre sort en vous rendant aussi indépendantes que pos* sible. Une des conditions du mariage cependant étant la possession de cette maison , je n'ai pu, pour prix des sacrifices que j'ai apportés de mon côté , que stipuler que ta mère et toi vous garderiez le droit de l'habiter aussi longtemps qu'il vous plairait. J'ai même ordonné que ta chambrette serait entièrement à ta disposition jusqu'au jour de ton mariage. Je t'ai encore légué mes livres et mes manuscritg. C'est bien peu de chose, ma pauvre enfant ; mais c'est
tout ce que les dissipations de ton frère m*ont laissé. En t'exposant tous ces faits, je ne te prescris, ni ne te conseille rien ; agis selon les inspirations de ton cœur et de ta sagesse. Seulement, rappelle-toi que je te lègue eolenneUemeni ta mère^ et cela devant Dieu qui nous entend.
< — Et devant Dieu qui nous entend, > répondis -je, < j'accepte ce legs et te fais le serment de lui vouer toute mon existence. »
Et de nouveau ma compagne parut absorbée dans ses souvenirs.
« — Ta guérison du moins fut-elle complète? > lui demandai-je en interrompant son silence; < et les derniers jours de ton excellent père ne furent-ils plus empoisonnés par les inquiétudes de ta singulière maladie ?
< — Non, madame, j'espère que^mon père n'a plus eu d'anxiété à mon sujet. Non-seulement, je n'eus plus d'accès S mais ma santé fit même des progrès étonnants. Je
' Les maladies inexplicables dont Xenia a élé la victime sont asseï fréquentes parmi le people russe. Le vulgaire leur duune pour cause un sort jeté par quelque sorcière, les imprécations de quelque bohémienne, ou le maléfice du mauvais œil. Elles peuvent avoir plusieurs causes : nous indiquerons comme telles les variations subites de la température ; la chaleur extrême de la chambre contrastant avec le froid |ilus extrême encore du dehors ; Tusage immodéré des bains de vapeur ( il est bon de remarquer que les kaldounia» ou magiciennes font grand usage des bains dans lu préparation de leurs philtres, de leurs soris et dans la guérison des maladies qu'elles prétendent avoir infligées), et la vie sédentaire des femmes, surtout des jeunes filles pendant les longs hivers de notre climat. L'abstinence excessive pratiquée pendant les carêmes que le rit grec impose, jointe à Texaltalion religieuse qu'elle amène, peut aussi, en surexcitant le système nerveux, produire ce phénomène extraordinaire. Les Russes, du moinis ceux qui n'ont pas adopté la civilisation de l'Europe occidentale, donc lu plus grande partie, tiennent avec une rigueur extrême à l'observation airicie de ces jeûnes qui comprennent, avec plusieurs intervalles, au moins sept mois de l'année. La règle veut qu'on s'abstienne non-seulement de viande, mais de toute substance animale, excepté le poisson. Si on se rappelle que la Russie produit pea de fruits, que la plupart de set carêmes tombeut jdans
repris mon sommeil d*autrefois et le peu d'appétit qoe j'ai toujours eu. Mon père m'aida dans les efforts sincères que je faisais pour me vaincre et résister à mes habitudes de rêveries et de distraction. La nécessité du travail , car il ne s'agissait plus d'un trousseau à faire, mais bien de pain à
la saison de Thiver, où les habitaiils sont réduits k la chooeroiite et m concombres salés, qu^exccplé aux bords des grands fleuves, le poisson ert rare et par conséquent très-cher, on peut se faire une idée combien ce régime est peu nourrissant. Lès dévols et surtout les dévotes, et leur nombre est grand , s^absliennenl de poisson quand même ils pourraii-nl se le procurer, et même d'buile , et se conleiitent de pain de seigle aeeompagié de ehoucroate et de concombres. On peut faeiledient s^iranginer les effNt qu^un régime pareil doit produire sur les organisations maladives ou dtiicites; ils sont incalculables.
Quelles qu'en soient les causes, il est certain que ces maladies exisient même parfois dans les villages à Télat d'épidémie. M» bonne Xcnia Damianowna, en se vantant d'avoir pn assisler k la messe pour en conclare qnVHè n'a pas été an pouvoir du mauvais esprit , ne fuit que répéter Topinisn générale, et elle a pu en effet avoir été témoin de personnes atteintes, peiduul les offices de l'église, de paroxysmes plus extraordinaires que le siea. C'est surtout à un certain moment de la messe que ces paroxysmes se maiifeslcnt de préférence , et nommément au moroeiït de la consëeraiion de riioslie, quand la fumée d'un encens, toujours fort mauvais dans les villages, est le plus épaisse, et quand, après des prières pluiot murmurées qoe récitées, les chantres entonnent à pleine voix Tliymne solennelle des chérubins. J'ai connu moi-même une villageoise qui tombait régulièrement ei syncope chaque fois qu'elle assistait à cet instant de l'offiee. Sa compagne jetait un mouchoir snr sa tête et la laissait sur les dalles de l'église, sans s'en occuper davantage. L'hymne achevée, elle reprenait connaissance, is relevait lentement, se secouait en se frottant les yeux comme une persoiae qui se réveille d'un profond sommeil, et roeuinnicnçait ses signes de croix et ses exercices de dévotion. Après avoir ussi>ié (/lusieurs fois à ces attaques, j'eus la curiosité de demander ù sa com|)agne d'où lui venaient ea pâmoisons. Elle me répondit qu'elle n'en savait rien, que ce n'était qoe pendant l'hymne des chérubins qu'elle tombait évanouie^ que cda lui arrivait tous les dimanches et les fêtes à l'henre et à la mlnurc précise, soit qu'elle fût à Téglise ou dans sa chambre; du reste elle ne Pavait jamab entendue se plaindre de sa santé; seulement depuis quelque' temps elle éiaR devenue sourde et quelque peu sluplde Comme ces dC'til feiùMes \cnaieil de loin, je ne pus suivrfe 6elte aventure, ie remariji^ji mt^me que les âlmuh
UNE NtlT AU GOLGOnU.
gagner; TacUvité plus grande qu'il fallait déployer poar aider ma mère, courbée sous le poids de ses chagrins, surtout le désir de me rendre utile à mon père, de le distraire et de lui faire oublier les inquiétudes de ma maladie, occupaient tous mes instants. Tout le temps que je pouvais
cbes suivants elles évilérent de se neltre anprèf 4e soi et s'esqaivércal sans me donner le temps de les approeber.
Quelquefois les malheureux atteints de ee mal singvlicr sont irréAistiblement entraînes k imiter aree une grande ▼érilê le cri de difrmiis animaux, Taboiement d'uu chien, le hennissement d*an cheval, le cri de la chèvre, le chant du coq, le gloussement du dindMi, efle. Ceux-là ont même un nom particulier. Le peuple les nomme Uikmuki, du asot mppeier; et rentrée de Téglise leur est défendue. Ils n'en font pas moins leur Mbl»at dans quelque lieu quMls se trouvent, préférant pourtant toujours les alentours de Téglise, et ne manquant pas d*nne minute Finslant de la consécration. Cette espèce de possession est surtout fort répandue snr les bords du Wolga, et le loyer principal de ce fléau était, Il j a de cela environ quarante ans, le port trèa^considérable de Ribensk, qui est situé amr ce ieuve. L'ne vieille femme, qui était ménagère dans la maison d'une de mes parentes, m*a souvent raconté des détails fort curieux sur ce sujet. Elle m*assurait qu'elle avait été obligée de Kiir cette ville, d'ailleurs très-riche, et oà elle faisait de très-bonaes affaires. Elle prétendait qu'elle aurait infailliblement succombé à la tentation d'imiter tous ces cris qui se faisaient autour d'elle et rentrainaient, malgré elle, comme dans un vertige, et plutèt que de chanter les psaumes du diable, comme elle disait, elle préféra renoncer à son emploi. ,
Cette singulière maladie, que les médecins reconnaîtront d'ailleurs comme appartenant à cette grande famille désignée sous le nom générique et vague d*aflfection$ nerveuses, s'appelait la danse macabre au moyen âge et se reproduisait, au siècle dernier, chez les convulsionnaires de Paris. De tous les temps et à toutes les époques , depuis que les maladies sont entrées avec le péflié dans l'organisation compliquée de la nature humaine, elle était connue et signalée sons différents noms et avec différents symptômes. Elle se gagne et se propage comme toutes les maladies nerveuses, quelles qu'en soient du reste les causes morales ou physiques. La périodicité de ces accès, le pouvoir qu'ont certains sons ou certaines émotions de les reproduire II une heure donnée , est encore an de ees phénomènes tout aussi avérés qu'inexplicables.
Une autre forme de ee même mal est trè»-fréquenle en Russie. Elle n'attaque que les hommes. Ceux qui en sont atteints s'échappent la nuit et
dérober à ces occupations incessantes , un quart d'heure avant de m'endormir le soir, un quart d'heure le matin avant le réveil de mes parents, était voué à mon pèlerinage de Jérusalem ; c'était le seul rêve que je me permettais ; le seul but, en dehors de mes parents, qui remplissait ma pensée.
« Le soir, après avoir passé la journée en partie à régler les comptes embrouillés des dettes de mon frère, après avoir achevé la tâche de broderie que je m'imposais tous les jours, après avoir aidé ma mère et avoir écouté ses plaintes et ses projets, nous allions nous reposer, mon père et moi, sous le tilleul du jardin. Là, il ne m'entretenait plus, comme jadis, des merveilles de la nature et de leur rapport intime avec l'homme et sa destinée ; il ne m'expliquait plus les lois qui régissent, animent et préservent dette grande œuvre de la sagesse, de la lumière et de la vérité. C'était de la \ie réelle , de ses misères et de ses vicissitudes qu'il m'entretenait sans cesse. C'était de la nécessité de s'y soumettre ; de la sagesse qu'il y avait à tourner cette nécessité en vertu en la pratiquant a\ec obéissance et douceur; de l'ulilité des épreuves , de la résignation et même de la gaieté de cœur avec laquelle il faut les accepter comme venant de la main de Celui qui châtie ses enfants pour mieux les corritfer, 11 me parlait du grand mystère de la croix et des bienfaits de l'abnégation et du sacrifice, de cette voie étroite par laquelle les élus seuls sont conduits dans le royaume de leur Père.
« Pour ne pas réveiller mon mal , mon père s'abstenait de me demander des détails sur les phénomènes de ma singulière maladie.
« Quand je voulais lui en parler :
courent les champs hurlant comme des loups. Ils se croient métamorpli»sés en loups , el le peuple en est persuadé comme eux ; on les nomme Ici transformez {ohorotni)» Ce sont les loups-garous de la Bretagne et les nebauekodoHuturê de l'Assyrie.
c — Tais-toi, mon amie, » me disait-il; < si tes visions 3t tes rêyes provenaient de la grâce de Notre-Seigneur, renferme-les dans le fond de ton âme; ils lui serviront dans les jours de sa sécheresse comme une boisson rafraîchissante. Si elles n'étaient que les fantômes d'une imagination surexcitée , tâche de les oublier comme le malade oublie le délire de la fièvre. Quant à moi , j'attendrai, pour les connaître et les juger, le moment déjà si prodie, où, débarrassé de la matière épaisse de mon corps, mon intelligence pourra pénétrer le mystère de cette vie et distinguer, sans crainte de s'abuser, ce qui est illusion et ce qui est vérité.
< Quand il me voyait disposée à retomber dans mes abstractions, il me frappait doucement sur l'épaule en me disant :
« — Résiste à ces rêveries, je t'en conjure. Du moins si, comme je le crains, elles font une partie intégrante de ta nature, soumets-les à une discipline sévère. Gomme des esclaves obéissantes, qu'elles ne se présentent a ton imagination que quand tu les appelles. Quelque douces, quelque attrayantes, quelque saintes même qu'elles soient, elles énervent les facultés de l'esprit et rendent doublement difficiles les devoirs positifs qui vont lui incomber. C'est pour la lutte que Dieu nous a placés dans cette vie terrestre. Le repos ne nous est réservé qu'après la victoire. Il faut donc soigneusement éviter tout ce qui peut amollir nos forcfes et notre courage, tout ce qui pourrait retarder l'heure de cette victoire en prolongeant la durée du combat.
« Tu seras bientôt seule , » disait-il en sentant ses forces diminuer et l'heure de sa délivrance approcher; «bientôt ton vieux père ne sera plus là pour détourner de toi les flèches aiguës du monde; il te faudra le bouclier de la propre fermeté et de la confiance dans ton Maître et Sauveur. Ne perds jamais cette confiance et dis-toi : que Celui qui tempère le vent pour la brebis dépouillée de sa laine saura
bien aussi t'abriter sous la paume de sa main puissante. En me perdant , ne te laisse pas aller à une douleur démesurée; pleure , mais pleure en chrétienne , comme pleurent ceux pour qui la mort n'est qu'une porte fermée entre eux et l'objet qu'ils regrettent. Derrière cette porte est l'éternité, et si , en s'ouvrant pour toi, comme elle doit s'ouvrir pour chacun de nous, tu peux en franchir le seuil avec l'assurance et la conviction d'ayoir rempli la tâche qui t'avait été im})osée ; si tu as su conquérir ta robe nuptiale et rendre à ton âme la blancheur de son innocence primitive, notre réunion se fera dans la joie des élus , dans cette joie qu'aucune langue humaine ne peut exprimer , qu'aucun cœur humain ne peut comprendre et qui se résume dans ces mots : la joie de Noire-Seigneur Jésus-Christ. »
< Ce fut la dernière conversation suivie que nous eûmes ensemble , et tu peux t'imaginer que chaque mot se gravait en caractères ineffaçables dans ma mémoire. Ses forces, d^ puis ce jour, déclinèrent rapidement, et le premier jour de novembre, jour de son saint patron, il passa doucement de ce monde à une meilleure existence.
€ C'était au milieu des offices de l'église, le crucifix sur les lèvres, la prière à la bouche, que l'âme de ce juste quitta son enveloppe terrestre. Il fît une belle fin, madame; ses derniers jours furent comme les dernières heures d'un beau soir. La chaleur de la journée était passée , tous les rudes travaux de son existence étaient terminés. Il se reposait entre sa femme et son enfant comme un voyageur fatigué , jouissant de ces heures de paix et de fraîcheur. Comme les derniers rayons du soleil colorent de couleurs plus vives les nuages qui entourent son coucher , ainsi ses paroles empruntaient au moment solennel de son départ une onction et une vérité persuasive et pénétrante bien au delà de son éloquence ordinaire. Sa figure pâle et sereine paraissait éclairée d'une lumière qui descendait déjà du lieu où i attendaient la gloire de son Dieu et le repos de son Sauveur.
< Mon frère arriva le lendemain du décès de mon père. Sa douleur fut plus bruyante que la nôtre K II criait, il hurlait, il se roulait dans la poussière ; mais il avait hérité aussi peu du cœur de sa mère que d'aucune des vertus de son père. Il se consola plus vite que je ne le crus possible. Je me rappelai alors les paroles de mon père, et compris que dans les caractères faibles , les sentiments , même les plus naturels, ne laissent pour trace que le mécontentement et les murmures. Or, le désappointement de trouver encore moins de fortune qu'il n'espérait souleva ce mécontentement et ces murmures. Il n'eut pas même la grâce de reconnaître que c'étaient ses coupables folies qui avaient ainsi réduit l'héritage paternel. Il ne s'inquiéta ni de sa mère , ni de sa sœur, et partit, aussitôt les funérailles accomplies, emportant avec lui tout ce qu'il pouvait convertir en argent pour arranger plus convenablement le riche mariage qui le préoccupait uniquement. Nous restâmes, ma mère et moi , dans la solitude et la désolation.
« Tu n'es certainement pas parvenue à l'âge que tu parais avoir, chère dame, sans avoir subi quelque perte pareille à celle que je venais d'éprouver. Tu te rappelles donc le morne silence qui remplit la maison quand , après avoir reconduit l'objet de nos larmes à sa dernière demeure, après avoir reçu les condoléances d'usage, après avoir échangé la dernière salutation avec ceux qui nous ont aidés dans ces tristes devoirs, nous restons seuls en face de notre douleur, seuls dans ces murs qui nous paraissent inhabités. Tu connais ce vide qui pénètre de sa froide désola-
< Il y a quelque chose dWiental dans les premiers transports de la doulear du peuple russe, d'ailleurs si contenu et si résigné. Cette violence de sentiiBeflt pourtant n^exclut jamais sa pieuse confiance dans la justice et la miséricorde divine. Jamais un doute ou un murmure ne viennent mêler leur amertume à ces rares et passagères explosions. Elles sont parfaitement sincères pendant leur durée. Ce n'est pas la légèreté, mais bien le bon sens et la modération naturelle du caractère national qui en raccourcissent le terme.
2ii UNE NUIT AU GOLGOTHA.
tion jusqu'à la moelle de nos os, qui nous engourdit et ôte à notre douleur jusqu'à la consolation des larmes. Alors les regrets et les remords s'élèvent du fond de la conscience, comme la voix de Dieu appelant Adam des profondeurs où il cherchait à se cacher; ils nous demandent compte de mille traits d'ingratitude, de légèreté, de désobéissance que nous dérobions à nous-mêmes dans les replis les plus profonds de notre cœur. Et moi surtout , mauvaise et ingrate enfant que j'avais été , je ne pouvais me consoler d'avoir ajouté l'inquiétude à toutes les peines qui avaient abrégé les jours de mon père , de ce père dont maintenant seulement j'appréciais toute la tendresse, toute l'inépuisable affection. Je pleurais sur celte époque où, absorbée par on mal inexplicable, je n'avais pu prendre ma part des soucis qui l'avaient rongé. Dans ces moments, le désir, le brûlant désir d'aller pleurer ma faute au pied du Saint Sépulcre me saisissait le cœur. Si j'avais cédé à l'entraînement presque irrésistible de ce désir, j'eusse tout quitté et je serais partie à l'heure même. Mais je me rappelais le legs que me fit mon père, et, me prosternant devant l'image du Sauveur, je m'écriais avec sanglots : « Toi , mon Sauveur et maintenant mon unique appui, mon seul guide, toi qui fus obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort ignominieuse de lift croix , inspire-moi ; affermis mon courage ; permets que je suive au moins de loin ton exemple. Conserve en moi l'aspiration d'adorer un jour ton Saint-Sépulcre, mais en même temps donne-moi la patience d'attendre et de vaincre les obstacles par l'abnégation et le sacrifice, et non par la violence et l'oubli de mes devoirs. »
« Je n'entendis plus, celle fois, la voix de mon père ratifier celle promesse solennelle, comme au jour que je la fis aux pieds de la mémo image, quelques mois auparavant, mais je •sentis son esprit fortifier le mien, et la prière, ce baume souverain pour toutes les plaies, vint me calmer et raffermit mes saintes résolutions.
c Une fois seules, nous nous mimes à l'ouvrage, ma mère et moi. Elle renvoya la servante que nous avions gardée pendant la maladie de mon père , et moi je repris sérieusement mon métier afin d'amasser quelques épargnes pour les jours noirs ^ comme nous disons au village, ces jours que je prévoyais devoir bientôt arriver. Je savais bien que ce ne serait pas mon frère qui pourvoirait aux besoins de ma mère, et je ne voulais pas être prise au dépourvu en cas qu'une maladie, ou quelque accident, m'obligerait à déposer mon aiguille. Ma tante me seconda de son mieux et me trouvait toujours des acheteurs qui me payaient mon travail au delà de mes espérances.
c Vous autres riches vous ne savez pas de quelle consolation le travail nous est, à nous autres pauvres. Il distrait nos pensées, il occupe notre journée, il nous donne la mesure de nos forces et nous fait croire à noire utilité sur la terre. Et quand ce travail ne se fait pas pour nous seuls, mais qu'eu même temps il nous aide à soutenir Texistence de ceux qui nous sont chers , c'est alors le bienfait le plus grand que Dieu ait accordé à la douleur. Le travail seul peut Fémous-
' La supei'slilion des louvs fastes el néfastes est Irès-répundue eu Russie. Bj'ely dtn est le contraste de czerny dcn. Probablement les uns étaient voués pnr quelques rites particuliers au dieu de la lumière , comme les jours noirs à celui des ténèbres. J^ai connu même des maisons où toutes les rêveries du calendrier de Ticho de Bralié étaient observées avec la plus grande exactitude. Cette croyance, si puérile ou si inexplicable qu'elle nous paraisse, circule pourtant parmi toutes les races humaines sons exception. Le jour malheureux du Russe est le lundi. Celui sur lequel tombe la fête de Timmaculéc Conception est regardé, pendant le reste de Tannée, comme une journée dans laquelle on ne doit entreprendre aucune affaire , ni aucun voyage. Cesi sa sainteté peut-être qui le met ainsi bors de coutact avec les enlrepri>es ordinaires de la vie.
ser, lui seul peut Tadoucir, et je me suis souvent demandé comment font les riches pour s'en passer. Dis-moi , mère, comment font-ils ?
« — Ils souffrent, mon amie, ils souffrent et ils se résignent. Ils tâchent d'occuper leur esprit et de se distraire ainsi de leurs peines. Ils s'efforcent, s'ils sont charitables, de faire le plus de bien qu'ils peuvent. Ils prient , et ils ont plus de loisir que vous pour leurs prières.
« — Tu as beau dire, » reprit-elle d'un air incrédule, cils sont plus à plaindre que nous dans leurs infortunes. On n'a pas besoin de beaucoup de loisir pour prier. La prière se fait mieux quand le corps , cette partie de nous-méme qui ne sait que souffrir et murmurer, est occupé à quelque chose d'utile. Car, s'il est oisif, il nous distrait malgré nous. Sans doute , vous pouvez vous occuper de belles lectures , mais quand l'âme souffre profondément, elle ne prend pas plaisir à la pensée d'autrui, elle a trop à faire â régler celle qui se meut quelquefois si impétueusement dans son propre cerveau. La charité! c'est-à-dire , les aumônes, car c'est là ce que les riches entendent ordinairement par la charité ! Sans doute , si vous alliez vous-mêmes dans les cabanes des pauvres , si vous soigniez vous-mêmes les malades, au lieu de distribuer votre argent du fond de vos palais! ce serait quelque chose, ce serait comme un travail. Et encore ! pendant les premiers temps, le cœur est trop rempli de sa propre affliction pour beaucoup compatir à celle des autres. Des distractions! Comme si, pendant que la douleur est dans sa première amertume , on pouvait s'en distraire volontairement ! Il faut la dure mais salutaire nécessité du travail pour vous arracher à vous-mêmes.
« — Tu as peut-être raison, mon amie, » lui dis-je, « et tu fais bien de ne pas nous envier nos tristes loisirs. Mais revenons à ton histoire, elle m'intéresse extrêmement.
« — Eh bien, madame, puisque je ne t'ennuie pas, je vais continuer.
c Après les fêtes de Noël et de TÉpiphanie, mon frère arriva avec sa femme et s'établit dans notre demeure. La nouvelle mariée n'était peut-être pas méchante, mais, née et élevée dans une ville, elle ne pouvait se faire à la vie monotone de notre village. Plutôt que de ne voir personne, elle fréquentait toutes les commères du voisinage et s'embrouilla bientôt dans mille querelles.
« Comme mon père l'avait dit, ma belle-sœur était difforme , et l'âge et les maladies avaient même enlaidi son visage, qui avait pu être agréable dans sa première jeunesse. Sa difformité avait aigri son caractère; elle était jalouse, envieuse et acariâtre , et notre paisible demeure où , du vivant de mon père, jamais le moindre discours violent ne s'était fait entendre , retentissait maintenant de cris et de querelles. Mon pauvre frère, jadis si fier, à la parole haute, au ton si décidé envers sa mère et moi, fut complètement subjugué et devint l'humble esclave de celle dont il aurait dû être le seigneur. Moi exceptée, elle gourmandait toute la maison. Ma mère surtout était tombée tout â fait au rang d'une servante. Elle pétrissait le pain et les gâteaux , faisait la cuisine, surveillait la laiterie, et, pour y suffire, elle se levait avant le soleil et se couchait tard dans la nuit, tandis que la nouvelle mariée passait ses journées dans rindolence et l'oisiveté. Elle devait même se féliciter si son fils, de temps à autre , lui adressait un mot en passant , ou si sa belle-fille ne la rudoyait pas. Dans les commencements, ma belle-sœur voulut m'employer aussi à lui broder toutes espèces de brînborions inconnus au village , car elle dédaignait le beau costume de notre pays *, et préférait les chif-
' Le costume des femmes rosses, dans les gouvernements qui environnent Moscou, est non-seulement pittoresque « mais va même jusqu^au splendide chez quelques-unes qui en ont les moyens. Les chants russes appropriés aux fêles et surtout aux mariages le décrivent comme tel. Ce sont des sarafunes, liabits longs sans manches en brocard ou en belle éloflTc de soie, fermés par des boulons dW ou d'argent, depuis le haut jusqu'en bas, et bor-
fons qu'elle avait apportés de la ville; elle portait même, elle femme mariée, les cheveux relevés sous un peigne sans aucun voile ni mouchoir ! C'était un vrai scandale , et ma mère et moi nous nous cachions de honte quand des voisines la surprenaient dans cette coiffure inconvenante.
« Dès la première fois qu'elle voulut m'employer, je refusai net. Je te demande excuse de ne pas accomplir tes volontés, lui dis-je. Comme femme de mon frère aîné *, tu as tout droit à mon respect et à mon obéissance. Mais avant toi vient ma mère, et c'est à elle qu'appartient mon travail. Je
dés de deux galons également d^or ou d'argent. Ost la doucfuigrejka (chaufferetle de l'âme ), manteau en beau damus doublé de fourrures précieuses. C^cst le kokochniky espèce de bonnet qui varie de couleur el de forme dans les différcnles provinces. Dans le gonvernement de Twer il est fait en diadème très-élevé et tout brodé d^or ou de perles. Dans ce même gouvernement, le /ia/a, espèce de voile ou manliile espagnole en étoffe flambée de rouge et de jaune, tombe du haut de la tète sur la nuque. Les femmes, dès le moment de leur mariage, couvrent soigneusement leurs cheveux à Texccption de deux bandeaux très- minces qui encadrent leur front. C'est môme une honte et un scandale pour une femme mariée d'avoir la tète découverte. Les jeunes filles portent un bandeau très-large eu étoffe brodée, comme le kukochnik. Leurs cheveux tressés en une seule natte retombent sur le dos, ornés par autant de rubans qu'elles peuvent y atlaclier. Les sarafanes sont sans manches, et la grande élégance consiste dans de belles chemises, brodées aux épaules en blanc ou en rouge. Elles ont ordinairement des manches très-lurges maii ne descendant que jusqu'au coude. Le sarafane est rouge pour les félcs, et gros bleu pour les jours ordinaires.
Le costume des femmes de boyards parait avoir été emprunté à celui de la cour des empereurs de Byzunce et introduit par les princesses grecques qui ont épousé des grands-ducs , et par les alliances assez fréquentes entre la noblesse russe et celle du Bas-Empire.
* Le frère aîné remplace, dans les villages, le père, ù qui il succède. Tous les cadets de la famille se soumettent à son autorité sans la moindre hésitation. Sa femme est à la tcle de la maison; il n'y a que la veuve du défunt chef de famille qui garde sa place comme conseil et comme arbitre de ses enfants. Il est rare qu'on la dépossède de ces droits consacrés par l'usage. Les fils qui ressemblent au frère de ma bonne Xenia Damiauo^na sont, grâce au ciel, fort rares dans les mœurs patriarcales de la Russie.
ne saurais lui en dérober un seul instant ; tu es d'ailleurs riche et tu peux t'acheter tout ce qui te plait en parures. Ma mère et moi, au contraire, nous sommes pauvres et nous n'avons que mon temps et mes doigts pour nous faire vivre.
« — Mais c'est chez moi que vous demeurez et c'est moi qui vous fais vivre, » répondit-elle avec aigreur. « Tu pourrais bien faire quelque chose pour gagner le pain que je te donne.
« — Tu te trompes, ma sœur, » lui dis-je , « nous avons, d'après fe testament de mon père, le droit de demeurer dans la maison de mon frère aussi longtemps que nous le voulons. Quant à notre nourriture, je suis prêle à te la payer, si tu ne trouves pas que ma mère travaille assez pour toutes les deux.
« Elle se tut et ne m'inquiéta plus depuis lors.
« Le soir, quand le jeune ménage était couché, ou le matin, avant qu'il fût levé, ma mère venait dans ma chambrette et là nous pleurions ensemble. C'étaient nos seuls bons moments ; nous repassions un à un tous nos souvenirs ; nous regrettions alors jusqu'à ce temps si triste qui succéda à la mort de mon père , où du moins nous jouissions de notre société mutuelle; où, tout en travaillant, nous pouvions parler librement de nos beaux jours passés et de celui qui les embellissait. Nous repassions ces derniers jours dans notre esprit avec le même sentiment que celui qu'on éprouve en hiver en se rappelant les journées tranquilles et brumeuses de l'automne. Comparées à celles du printemps ou de l'été, elles sont, il est vrai, ternes et silencieuses. Mais, quand la neige tombe par nuée , que l'ouragan siffle et que la lumière du jour est obscurcie, ces jours si paisibles, où l'on suivait encore des yeux , sur un ciel gris , le vol des oiseaux voyageurs , où l'on écoutait en rêvant le bêlement du troupeau dans les prés fauchés , ou le frôlement des dernières feuilles qui tombent à nos pieds, ces jours, dis je, ont quelque chose qui attendrit et qui charme comme les
derniers adieux d'un ami, et souvent on préfère ces journées si brumeuses et si mélancoliques à leurs compagnes pleines de soleil, de verdure et de fleurs.
« Quand vint la semaine du carnaval^ ^ mon frère et sa femme allèrent s'amuser à Twer. Je me trouvai enfin seule avec ma mère. La fatigue et la douleur avaient fait de terribles ravages sur cette femme naguère si pleine de vie et de force. Une fois la nécessité du travail passée , elle s'affaissa sur elle-même et je fus forcée de la mettre au lit , tant sa faiblesse était grande. J'insistai pour qu'elle y iHestàt. Je priai une bonne veuve de nos voisines de se charger de tous les détails de la maison; et ayant mis mon métier de côté, je m'assis à son chevet pour la soigner, pour l'écouter, pour la plaindre et la calmer. Alors seulement elle épancha dans mon sein toutes les crueltes déceptions de son amour nater^ nel ; alors seulement elle s'avoua à elle-même la perte complète de ses dernières illusions ; et, bientôt soulage par cet épanchement, elle reprit quelques forces et put eontimier ses travaux, qui, modérés, servaient à la distraire.
« Un incident bien imprévu vint m'annoncer me vie nouvelle. Une commère se présenta chez nous , vers la fia de la semaine , de la part d'Iwan Matwéitch ( ce riche mar^ chand dont j'ai parlé plus haut), pour me demander ea mariage. Dès son entrée, j'eus le pressentiment de cette demande. Mon père me l'avait prédit, et je m'y étais résifuée. Il était revenu encore une fois après la mort de mon père pour offrir ses services à la veuve de son ami , disail-il; mais en réalité je crois que c'était pour m'obsenrer dans ces moments critiques où les caractères se découvrent le mieui. Car l'infortune dévoile le cœur de l'homme, et dans le botle-
< Nous ne comptons, en Russie, qu^une seule semaine de carnaval. Ce«t celle qui précède ie grand carême. Elle finit le dimanche à minait, elle lundi matin toutes les cloches sonnent pour appeler les fidèles aax prières de la pénitence.
UNE NUIT AU GOLGOTBA. Ml
versement général de son être j ses secrètes imperfections ne trouvent plus de coin pour se cacher.
< Il avait trouvé ma mère abattue sans doute et pleurant dans toute la sincérité de sa douleur le mari qu'elle avait aimé et respecté presque à l'égal de Dieu. Mais cette douleur n'était pas sans espoir, car elle croyait encore à Taffection de son fils et à l'influence que son amour, à elle, lui donnerait sur lui. Il avait eu une longue discussion avec elle sur ses affaires, et lui avait donné de sages conseils qui lui auraient assuré un peu d'indépendance , si sa faiblesse pour mon frère lui avait permis de les suivre.
c Pendant tout le temps qu'il était resté près de nous, ses petits yeux pénétrants me suivaient partout de dessous ses épais sourcils gris. Il parut content de moi , me trouvant résignée et renfermant ma profonde et inconsolable douleur au fond de mon âme. Car, madame, à mon avis c'est profoner la douleur que de la montrer pour ainsi dire à nu aux indifférents; les larmes sont faites pour être versées dans le secret de la solitude, et c'est sa couche solitaire que le roiprophète en arrosait. Celles qui coulent aux yeux de tous ne m'inspirent, je dois l'avouer, que peu de pitié. Elles me semblent provenir d'un cœur peu profond dont les abîmes sont bientôt sondés, ou d'une faiblesse de caractère incompatible, à ce qu'il me semble, avec la durée d'une grande affliction, c Ceux qui pleurent ne meurent pas, » dit-on fort bien ch«z nous au village.
< Je ne me faisais pas de fausses espérances, moi, et connaissais fort bien la lutte qui m'attendait. La figure un peu sombre d'Iwan Matwéitch se déridait en me regardant. Il me fit quelques questions sur mon existence future, me demanda ce que je gagnais à ma broderie, examina les comptes que j'avais réglés depuis la mort de mon père, et, me frappant sur l'épaule , il me dit que j'étais une brave fille, digne d'être l'enfant de son ami Damian Alexéveitch ; que je devais avoir confiance en Dieu, mais en même temps,
m UNE NUIT AU GOLGOTflA.
selon le proverbe russe, ne pas non plus négliger de m'aider moi-même ^
c La swaha ou déléguée d*Iwan Matwéitch , comme toutes les femmes qui se chargent de ces sortes d'affaires , avait une faconde intarissable. Mon prédestiné, comme elle l'appelait déjà, était riche; il était généreux; il n'était pas aussi vieux qu'il en avait l'air, et quand il mettrait le nouveau cafetan qu'il ne manquerait pas de se faire faire pour la noce , sa belle ceinture en étoffe et son bonnet neuf en zibeline , il serait tout à fait bien. A la vérité il était veuf, mais sa femme était morte depuis si longtemps , que personne ne s'en souvenait plus. Il avait eu d'elle deux fils, mais CCS fils étaient^ mariés et établis dans des villes lointaines. Il avait eu une fille ; mais celle-là avait mal tourné, elle s'était laissé enlever par un militaire et venait de mourir, laissant une petite fille qui se trouvait chez un de ses fils. »
< — Et quels beaux cadeaux ta fille recevra de son fiancé ! » ajoutait-elle en s'adressant à ma mère. < Elle n'a qu'à me faire en secret la confidence de ses désirs, je suis déjà chargée de les réaliser tous. Colliers de perles fines, boucles d'oreilles d'émeraude, beaux sarafanes en riches étoffes, douchagrejkas garnis de zibeline , pelisses en fourrure de renard noir, elle n'a qu'à souhaiter. Elle aura tout ce qu'elle voudra, dùt-il aller au bout du monde pour le cher^ cher; excepté le lait d'oiseau et l'eau vive \ elle n'a qu'à demander pour obtenir ce qu'elle veut. Et quelle heureuse
* « AKie-toi toi-mtlme el Dieu f aidera, » dit la sagesse de toutes les Dations.
* Le lait d'oiseau et Veau vive ou Veau de Vimmortalité sont deux merveilles introuvables que les héros des conles russes sont tenus de chercher par toute la terre pour satisfaire le vœu et le caprice de la belle ezattvma qui met sa main à ce prix. Celle czarewna est ordinairement aoe vierge royale, espèce d^amazone qui règne entourée d*une garde féminine, comme Brunhilde dans le Nie'jelunyen-Litd,
vie elle va mener! Toujours du pain de froment et des gâteaux de millet; pas de travail, pas de jours ouvriers; rien que des fêtes et des dimanches. Elle n'aura qu*à se parer de ses beaux habits et à se laisser adorer comme une sainte Vierge. Gomme il Taimera , comme il la soignera ! Elle sera la lumière de ses yeux et le trésor de son âme.
c Ma mère me fixait d'un regard à me fendre le cœur, et puis , comme si elle craignait que cette muette supplication ne m'émut trop, elle détournait les yeux pour les reporter un instant après avec la même anxiété sur les miens. »
< — Tu sais , Marpha Ivanowna , » disait-elle , < que je n'ai plus rien, et que je ne suis plus rien. Une pauvre veuve comme moi n'a plus d'autorité, même sur ses enfants. Que ma fille décide elle-même ; ce qu'elle fera sera toujours bien fait. »
< — Eh bien , ma lumière et ma vie , mon petit oiseau doré, quelle réponse ferai-je à cet excellent Iwan Matv^éitch , qui se consume d'amour et d'impatience à m'attendre? »
« — L'idée du taciturne et morose Iwan Matwéitch se consumant d'amour et d'impatience me fit sourire.
€ — Écoute, ma vénérable commère, lui dis-je en reprenant mon sérieux, le mariage est une affaire grave et sainte et ne doit pas être traité comme un trafic entre marchands. Au moins c'est ainsi que je l'entends. Épargne-toi donc des éloges exagérés, ils vont mal à l'âge et au caractère de celui qui t'envoie , et encore moins à l'orpheline pauvre et délaissée à laquelle tu les adresses. Notre respectable ami Iwan Malwéitch est de l'âge de mon père pour le moins ; il n'a jamais été beau , et si je le connais bien , il n'a pas la prétention de le devenir. Quant à de beaux habits neufs pour la noce , il peut se les épargner ; ils ne m'éblouiront pas. U est riche, je le sais, et c'est un avantage réel que je
S2i UNE NUIT AU GOLGOTHA.
comprends et que j'apprécie. Je sais aussi qu'il est veuf et je connais le nombre de ses enfants. Si je Tépouse, j'espère être pour lui une bonne femme , et gagnerai , je n'en doute pas, l'estime de ses fils. Je ne crains donc pas leur influence dans mon ménage. Tu dis qu'il est généreux. Je le crois et c'est une belle qualité dont je n'abuserai pas. Mon père m'a dit qu'il était honnête et juste , et c'est ce qui m'importe le plus. Je ne veux ni beaux habits, ni orn^nents précieux, ni riches fourrures; je ne veux pas. plus de ces objet&-là que du lait d'oiseau ou de Veau vive. Ne pouvant lui apporter aucune dot , je ne veux rien accepter de lui ; je vemx travailler, et je sais qu'il compte me faire travailler. Quant aux friandises que;,.tu me promets , je ne m'en suis jamais souciée quand elles abondaient dans la maison de mon père; maintenant que je me suis habituée au pain noir de Tindigence,jem'en soucie encore moins. Je veux être traitée par lui comme la compagne de sa vie et l'associée de ses travaux et de ses peines, quels qu'ils soient, et non comme une poupée qu'on pare pour les autres et qu'on jette dans un coin quand elle a été assez admirée. Ta comparaison avec la sainte Vierge me parait impie et je m'étonne que tu l'aies faite dans une maison craignant Dieu , comme la nôtre. Je te prie de lui répéter exactement les paroles que je viens de dire comme celles que je vais prononcer, sans rien y ajouter, ni rien en retrancher. Avant que je me décide, il fautqu'Iwan Matwéitch m'accorde un entretien œil à œil ' comme on dit ; car j'ai à l'entretenir de choses graves. J'ai des conditions irrévocables à poser. Mon frère et sa femme ne reviennent que le samedi de la première semaine du carême; qu'il vienne d'ici là et peut-être pourrons-nous nous entendre. »
« Pendant ce discours si positif et auquel son expérience des jeunes filles muettes et rougissantes l'avait si peu habi
' Expression asilée en Russie pour dire en tête-à-tête.
tuée ^, car tu sais que dans nos villages les jeunes filles n'ont pas de yoix devant les étrangers, et ne murmurent les confidences de leurs cœurs qu'aux oreilles de leurs mères; pendant ce discours , dis-je, la swaha me regardait la bouche béante. Ma pauvre mère était pâle et tremblait de tous ses membres; elle joignait les mains, faisait le signe de la croix et s'écria enfin quand j'eus fini :
< -i;^ Ma fille, mon enfant chérie , tu rejettes ton bonheur, tu le foules aux pieds, tu tentes Dieu en refusant ainsi ses dons les plus précieux. Qui a jamais entendu qu'une fille sans dot fasse des conditions à son prétendu ? Qui a jamais entendu qu'une fille modeste et réservée veuille entretenir un homme sans témoins ? Seigneur mon Dieu ! tu perds la tête, et voilà probablement que tes lubies te reprennent ! On t'aura de nouveau ensorcelée.
' La retenue des jeunes filles est extrême en Russie ; on dit d'elles que leurs oreilles doivent être bouchées avec de Tor, car elles sont censées ne rien entendre, ni rien comprendre de ce qui pourrait ternir leur pureté virginale. En général, Texistence des femmes, dans les parties de la Russie où les mcrars nationales se conservent encore, est tout exceptionnelle. Ce n^est nullement eelle des femmes de TOrient ; elles ne sont ni voilées, ni espion* nées, ni gardées par des eunuques dans des harems. C'est plutôt celle des femmes de Tancienne Grèce. Le Feretn qu'habitent les femmes des boyards, et la twetelka des filles dans les maisons des villageois aisés, me paraissent correspondre aux ^^ynécées grecs. Les femmes, très-respectées d^ailleurs , consultées dans toutes les affaires de famille, ont d'après nos lois les mêmes privilèges que les honunes. Plusieurs d'entre elles ont même été élues posadniiza, titre qui correspondait à celui de bourgmestre dans les républiques de Nowgorod et de Pskof, et cependant elles se tiennent lout à fait à l'écart dans la vie ordinaire de la famille, ne mangeant même pas à leur propre table quand des étrangers s'y trouvent. Elles ne se fréquentent qu'entre elles, et il fallut un décret de Pierre le Grand pour les obliger à se mêler aux hommes dans les réunions qu'il appelait aMem6/fM et qu'il forçait ses nobles à donner dans sa capitale naissante de Saint-Pétersbourg. Une des tyrannies qu'on reproche le plus à ce czar , ce sont les efforts qu'il fit pour réunir les deux sexes selon les usages européens qu'il tâchait d'introduire.
€ A ces mots la swaha dressa l'oreille. Je fls signe à ma mère de se taire.
« — Sois tranquille , mère de mon cœur , » lui dis-je en l'embrassant, t Je sais ce que je dis, et je sais ce que je fais.
« — Laisse-la, commère , reprit la swaha; elle a peutêtre raison. Iwan Matwéitch est un homme entre mille, comme ta fille aussi n'est pas une fille à la douzaine. Je lui promets de lui rendre sa réponse mot pour mot. Sainte Vierge ! ce sont de ces discours qu'on entend rarement dans la vie et qu'on n'oublie pas quand même on aurait une plus mauvaise mémoire qu'une honnête swaha ne doit l'avoir.
« — C'est cela même, ma chère commère, » repris -je. c Iwan Matv^éitch est un homme sensé à qui on peut dire la pure vérité, sans crainte de le blesser. Fais ma réponse et tout ira bien ; maintenant , mère , ne songeons qu'à traiter avec honneur notre respectable amie. Je vais remplir le samovare d'eau et y mettre de beaux charbons bien rouges ; toi, ôte les tasses de l'armoire et prépare vite de bonnes galettes bien chaudes, comme tu sais les faire. Nous allons la régaler de ce thé fleuri * que son ami Iv^an Matwéitch luimême envoya à mon père quand il le sut malade. Tu seras
' Le thé est le seul luxe que le paysan russe se permet dans son intérieur. La première acquisition qu^il fait, dès quMI est en état d'acheter quelque chose au delà du strict nécessaire, est un satnovare ou bouilloire en cuivre jaune, une théière, quelques tasses et quelques cuillers en métal ordinaire. A mesure que sa fortune augmente, le luxe de son thé augmente avec elle. Le samovare s^agrandit, les tasses s^embellissent; les cuillers deviennent d'argent. Le thé, d'ordinaire qu'il était, monte en prix, gagne en parfum et devient, chez les riches, une dépense exorbitante. La quantité que le paysan enrichi et le marchand à barbe en consomment est incroyable, n en boit à toute heure et en sert à tous ses hôtes. Ce léger excitant lui tient lieu de boissons enivrantes et il est rare que le buveur de thé soit en même temps un ivrogne. Le thé qui se boit en Russie est tiré des provin-
UNE NUIT AU GOLGOTHA. m
contente, commère, j'en suis sûre, surtout si tu daignes verser dans ta tasse une petite cuillerée de cette eau-de-vie de France que ma tante nous a fait parvenir de Twer pour réconforter mon pauvre père.
« Quand je me couchai, le soir, mes prières furent longues et ferventes. Après les avoir achevées, je m'approchai de cette fenêtre qui me rappelait tant de bonheur et tant de tristesse. Le vent avait chassé la neige contre les vitres du deKors et on ne voyait ni le ciel ni la terre. Tout était obscur, quoique d'un blanc mat.
c — C'est comme ma vie, » me dis-je. « L'ouragan du malheur en a obscurci la lumière ; le froid de la misère en a glacé les sources. La couleur mate et monotone du devoir est maintenant la seule qui lui reste. Toutes les autres ont passé comme celles du couchant, quand quelque sombre et menaçant nuage en recouvre l'éclat. Il n'y a que toi, Jérusalem! désir de mon âme, qui réchauffes le froid de mon cœur, qui reluis à mes yeux comme l'étoile du matin au voyageur surpris par la nuit dans la solitude du désert. De nouveaux obstacles s'opposent à mon pèlerinage vers toi ; encore un long espace de temps s'élève entre nous. Et pourtant je te visiterai. Je le sens, je le sais; car ni le temps ni les obstacles ne pourront vaincre ma patience et ma volonté.
« — Pauvre jeune fille! » lui dis-je. « Que je te plains! Cette vie, sous le toit d'un tel frère, devait être une rude épreuve et je conçois qu'un mariage, quel qu'il fût , dût te paraître une délivrance.
« — Ce n'est pas à moi, madame, que je songeais quand
ces septentrionales de la Chine. Il est connu en Europe sous le nom de thé de caravane. On a longtemps supposé que ses qualités supérieures ne provenaient que de ce que le voyage par mer lui était épargné. Il parait que c^est une erreur. L^espèce qui croit dans ces provinces du nord de la Chine est meilleure que celle importée de Nankin. C'est au moins ce que les expériences des dernières années conGrment.
S28 UNE NUIT AU GOtGOTHA.
je me décidai à épouser Iwan Matwéitch. Pour moi, le sacrifice était de ne pouvoir faire mon pèlerinage. N'eût été ma mère, j'aurais secoué la poussière de mes pieds en quittant la maison de ce frère, si indigne de mes excellents parents. Je serais partie sans hésitation, avec joie et exaltation, pour ce pays de mes rêves, pour cette patrie de mon âme , où m'entraînait le désir brûlant de mon cœur. Mais comme tous nos rêves et tous nos vœux, ce désir ne devait se réaliser que quand Tâge aurait éteint mon enthousiasme et que la longue prison d'une existence monotone et isolée aurait amorti toutes les aspirations chaleureuses de mon âme. Madame , il ne faut accuser personne de la désolation de ma vie. Dieu , en me faisant naître fille d'un père comme le mien, avait d'avance imprimé le cachet de l'exception sur toute ma destinée. On ne rencontre pas deux individus pareils dans une même existence. Je n'étais que le reflet et l'écho des sentiments, des idées et des facultés de mon père. Sa perte devait nécessairement laisser dans tout mon être un vide qu'aucune autre affection humaine ne pouvait remplir. £n mourant il avait emporté dans sa tombe la meilleure partie de moi-même. Celle qui restait ne valait plus la peine d'en disputer la possession à l'honnête homme qui voulait bien s'en contenter. Une fois décidée à accepter, dans toutes ses conséquences , le legs que mon père m'avait fait de ma mère, une fois convaincue que je ne pouvais l'abandonner à la coupable indifférence de son fils , il ne s'agissait que d'embrasser le meilleur moyen pour pouvoir assurer le repos de sa vieillesse, et de remplir en conscience le devoir que ce moyen m'imposait.
UNE IfUIT AU GOLGOTHA. Si9
c IwamMatwéitch arriva chez nous le lundi de la première semaine du carême. Ma mère me laissa seule avec lui , après m'avoir jeté un regard suppliant et inquiet. L'entretien fut tel qu'il devait être entre un homme aussi grave et aussi sensé que lui et une jeune fille aussi réfléchie et aussi décidée que je l'étais. Je lui dis que je n'avais aucune inclination pour lui ; que f aurais même de beaucoup préféré rester fille, car telle avait été mon intention si mon père avait vécu , ou si Tinfortune ne nous avait si subitement surprises. Mais que mon estime et mon respect pour l'ami de mon père étaient si profonds que j'étais prête à lui confier mon sort, à lui vouer obéissance et soumission, à une seule condition cependant : c'était non -seulement qu'il me permettrait de prendre ma mère chez moi , mais qu'il me donnerait tous les moyens en son pouvoir pour lui rendre la vie heureuse et la mort facile. Tu dois me promettre, lui dis-je, que son existence chez toi sera paisible et tranquille, que jamais une parole de reproche ne fera couler une larme de ses yeux , et à l'heure de sa mort et après son décès tu dois me donner les moyens de lui procurer les prières que l'Église croit nécessaires pour faciliter le passage de son âme et en assurer le salut *. Je te fais cette demande , parce que , étant une fois ta femme , mon temps et mon travail t'appartiendront; je ne pourrai donc plus les employer pour assurer à ma mère le repos dont elle
' Le peuple lient extrêmement à remplir ses devoirs envers ses parenis et ses amis dccédés. Il se refuse souvent le plus strict nécessaire et s'impose les plus grands sacrifices pour procurer aux âmes de ses proches les prières et les messes par lesquelles il croit faciliter leur salut.
a besoin. Mon père me I*a léguée , et mon premier devoir sera pour elle. Tu dois donc m'aider à remplir ce devoir, si lu veux me lier à ton sort. Moi, en revanche. Je te promets la soumission la plus complète , le respect et la vénération que toute femme doit à son mari et que moi plus qu'une autre je te devrai comme prix du bonheur et de l*aisance que tu auras procurés à la vieillesse de ma pauvre mère.
« — Je te promets sous serment de t'aider de mon mieux dans tes devoirs de fille, » fut sa réponse. < Je te promets d'être pour ta mère non pas un fils, car, par mon âge, je pourrais être ton père, mais un bon frère, et de faire tout ce qai 'sera dans mes moyens pour lui procurer les consolations de rÉglise à Theurc de sa mort comme après son décès. La swaha m'a rapporté ta réponse et je l'ai grondée, sotte femme qu'elle est, d'avoir cru te séduire, toi fille sensée et instruite, comme on séduit tes compagnes de village, par la promesse de perles et d'émeraudes. Ton père a eu raison de te dire que j'étais un homme juste et honnête , je crois du moins Tétre ; il aurait pu encore ajouter que ma parole est toujours sacrée. Aie donc confiance en moi comme en lui. Il était l'homme que j'ai le plus estimé au monde, quoique je l'aie fort peu fréquenté, et c'est parce que tu es sa fille que j'ai songé à toi. »
« — Merci, » lui dis-je, « Iwan Matwéitch, de la bonne opinion que tu as de lui et de moi ; et maintenant que je t'ai posé ma condition , permets-moi de te faire une prière : ne me fais pas de cadeaux, je t'en conjure ; ce serait m'humilier que de vouloir me donner ce que je ne puis rendre.
« — Je ne fais à mon consentement qu'une seule réserve. Tu dois recevoir de moi un cadeau, un seul, ce sera le premier et le dernier, je te le promets ; tu me le rendras en respect pour mes cheveux blancs, en patience pour mes imperfections et en soins pour ma vieillesse. Ce cadeau, tu ne le recevras que le jour de notre mariage et nul n'a besoin d'en rien savoir. » .
€ Après que j'y eus consenti, il reprit : c — Et maintenant frappons-nous réciproquement dans la main et que le Seigneur soit témoin et juge de la droiture de nos intentions à tous les deux. »
c Après un moment de silence , pendant lequel il examinait Texpression de mon visage qui reprenait sa sérénité à mesure que je Técoutais :
« — Xenia , » me dit-il avec un demi-sourire en clignant ses petits yeux perçants, « et ton désir de visiter Jérusalem, qu'en fais-tu ?
« — Je le renferme au fond de mon cœur, » lui répondis-je en le fixant d'un regard sincère. < Il fait partie de moi-même, je ne puis donc m'en séparer ; mais il n'incommodera personne, car il est aussi silencieux qu'il est profond. Mais qui t'en a parlé ?
€ — Le père Grégoire, » me dit-il. « C'est mon meilleur ami, comme il était celui de ton père.
« Je fus charmée d'être ainsi délivrée de mon secret visà-vis d'un homme pour lequel, une fois devenu mon mari, je n'en devais plus avoir.
< Ma mère revint et fut au comble de la joie efi apprenant qu'lwan Matwéitch avait ma parole. 11 fut décidé que la noce aurait lieu la semaine après Pâques. Comme il devait aller le lendemain à Twer, pour arranger quelques affaires , il promit de voir mon frère et de lui annoncer notre mariage.
c — Tu fus, je pense, bien affectée de cette décision, » demandai-je à ma compagne. « C'était triste pour une jeune fille de se marier sans amour et d'épouser un vieillard.
« — Mais non, maîtresse. Chez nous, au village, nous préférons dans nos mariages à la fine farine de froment, bonne seulement pour les gâteaux du dimanche, le bon blé de seigle dont nous pétrissons notre pain quotidien ; à la fleur qui embaume , l'arbre qui abrite. La femme , au village, doit être soumise et obéissante à son mari. Elle doit , par
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conséquent, Testimer et le respecter comme supérieur à elle en toute chose. L'amour s'unit rarement à des sentiments aussi graves , aussi solennels et aussi humbles. L'amour, tel que vous autres le comprenez dans les ailles, est trop impétueux , trop inconstant pour nos habitudes simples et laborieuses. Nous craindrions que notre paix et notre bonheur ne fussent emportés par sa violence. Quant à la différence d'âge entre mon mari et moi, elle ne me gênait nullement. J'étais d'une complexion faible et mon caractère n'avait jamais été jeune. Si mon mari était taciturne , moi j'étais silencieuse. Tu souris, maîtresse, parce que tu me trouves bien bavarde maintenant. Mais je t'assure qu'alors je ne l'étais pas. Je passais des journées à mon métier sans ouvrir la bouche , tout au plus si je fredonnais bien bas quelque chanson mélancolique ou quelques cantiques de l'Église. Mon mari avait assuré le sort de ma mère, je lui devais par conséquent une gratitude sans bornes; je pou* vais d'ailleurs l'estimer et le respecter , car son caractère était parfaitement honorable et il jouissait d'une considération générale. Qu'avais-je besoin de plus ? Je ne regrettais que mon pèlerinage. Celui-là, pendant longtemps, je le regrettais plus que je ne saurais te le dire. Surtout la veille du jour de mes noces, quand les filles du village se rassemblèrent chez nous pour pétrir les gâteaux d'usage (karawai) et chanter les belles complaintes de mariage qui font pleurer môme les indifférents; alors je ne pus retenir mes sanglots. Ces adieux de la jeune fille au toit paternel qu'elle doit quitter , au pays où elle est née et qu'elle ne reverra plus , à ses sœurs et compagnes qu'elle doit remplacer par des étrangers, furent pour moi autant de regrets amers pour ce Jérusalem , la patrie de mon âme ; pour ce saint sépulcre vers lequel mon cœur s'élançait, pour tous ces saints lieux dont mes rêves m'avaient entretenue si longtemps et auxquels je renonçais pour un temps que je ne pouvais définir et qui peut-être serait aussi long que ma vie.
UNE KUIT AU GOLGOTIIA. i33
Qui me donnera des ailes de colombe, pour m'envoler vers CCS lieux de refuge et de repos ? m'écriai-je quand je me retrouvai seule pour la dernière fois dans ma chambrette. Qui me donnera la patience et la résignation nécessaires pour supporter Vexistedice d'exilée qui va s'ouvrir pour moi dès la journée de demain? Une voix intérieure me répondit : « Dieu et ton devoir. » Cette voix je la pris pour celle de mon père qui du haut des cieux jetait un regard de pitié sur son enfant et la consolait. Elle me calma , et je pus m'endormir.
c — Et ton cadeau , ma chérie, n'étais-tu pas impatiente de le connaître ?
< — Je n*y pensais plus , madame. Nous autres pauvres gens nous avons autre chose à faire qu'à nous impatienter. Nous avons , comme vous , nos souhaits et nos désirs , plus ardents peut-être, certainement plus constants ; mais, plus que vous, nous avons la patience. Nous savons attendre des années pour les satisfaire, tandis qu'un mois, un jour suffirait à votre impatience pour les abandonner. Il faut bien que Dieu nous accorde quelque privilège pour nous dédommager de tous les vôtres.
c Le cadeau que me fit Iwan Matwértch était digne de sa fortune et de sa générosité. Après la cérémonie il me remit un papier, en me disant de l'aller lire seule dans ma chambrette et de n'en parler à personne. Ce papier était l'acte d'achat, en mon nom, de la maison de mon père avec des prairies et des champs; il me garantissait un revenu .plus que suflisant pour assurer mon existence et celle de ma mère.
« Je le remerciai simplement d'un seul mot ; mais mon cœur était plein de reconnaissance. Il le sentit et en fut satisfait. Mon frère et sa femme partirent pour la ville le lendemain de la noce, et alors commença pour mon mari et moi une existence paisible qui devait, pendant vingt ans, n'être troublée que deux fois , par la mort de ma mère et par celle de mon mari.
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c — Avoue que tu n'étais pas aussi heureuse que tu veux me le faire accroire, » fis-je à ma compagne, voulant à toute force trouver un peu d'action, un peu d'amour ou un peu de haine dans ce récit trop simple pour mon appétit blasé. < Je suis sûre qu'au bout de fort peu de temps, tu découvris que ton mari était méchant; je suis sure qu'il te tourmentait cruellement de ses exigences et de sa jalousie.
« — Et pourquoi veux-tu que mon mari devint méchant? Est-ce que chez vous , dans les villes , les gens âgés et respectables changent ainsi de caractère quand ils prennent une femme ? Je sais que le proverbe dit : qui se marie change, mais ce proverbe n'est bon que pour la jeunesse et non pour ceux dont le caractère est déjà fait. Maîtresse, pour une femme sensée et chrétienne , parler ainsi , c'est parler sans raison et surtout sans charité i Les hommes ont tous du bon et du mauvais dans le cœur. Ceux qui veulent jouir du bon doivent aussi se résigner à supporter le mauvais. Mon Iwan Matw^éitch n'était pas méchant, il n'était que taciturne et morose ; jamais il n'a levé la main sur moi ^ jamais il ne m'a dit une parole dure, pas même quand il me surprenait, l'été, au coucher de soleil, pleurant mon rêve d'un jour sous le tilleul du jardin. Il était pieux et charitable, ne manquant les offices de l'église que les dernières années, quand il ne put plus se lever de son' lit; donnant aux pauvres sans ostentation mais avec générosité, et ne refusant un bon conseil à personne. Il tenait sévère* ment et exactement sa parole et exigeait qu'on la tint envers
* Je dois avouer, à la honte de mes compatriotes , que battre sa femme, dans les villages, est un eus assez fréquent. Le proverbe russe dit : « Aine ta femme comme ton ûme cl secoue-la comme ta pelisse. » Aussi les femmes ne se plaignent-elles pas des coups qu'elles reçoivent par amour, par jalousie, ou même quand Tivresse rend leurs maris plus violents qu'à Pordinaire. Elle se fâchent même contre une personne tierce qui voudrait les défendre. C'est un peu le cas de ma pèlerine qui défendait son mari dès qiM je Patlaquais.
UlfE NUIT AU GOLGOTRA. S35
lui. Il fut toujours bon pour ma mère , et quand , l*année avant sa mort, il piut à Dieu de la faire tomber en enfance, il fut plus patient que moi et l'écoutait sans interrompre les longues histoires de son passé , qu'elle lui racontait tantôt en riant, tantôt en pleurant sans raison, comme un enfant.
< Pauvre mère ! cette enfance à laquelle Dieu dans sa miséricorde t'avait rendue, t'a épargné bien des chagrins. Car, pour achever la triste histoire de mon frère, je te dirai, chère dame, qu'après quelques années d'une union de plus en plus orageuse sa femme mourut, et lui, ayant dissipé le reste de sa fortune, tomba dans la condition la plus abjecte. La vue de cette déplorable fin à tant d'espérances, à tant de folies, à tant d'indulgences et à des vices si dégradants, fut heureusement épargnée à ma mère. Grâce à la faiblesse de son esprit , elle mourut dans l'ignorance de ses dernières turpitudes ; elle mourut en le bénissant, et en croyant fermement à la prospérité de ce fils, qui ne devait le morceau de pain qu'il mangeait, et le lit où reposaient ses membres tremblants et son esprit en délire *, qu'à sa sœur, cette sœur qu'il avait si souvent brusquée , si souvent dédaignée dans les jours de sa jeunesse, et qui lui devait tous les malheurs de son existence.
c Après la mort de ma mère, mon mari lui fit de belles funérailles et paya généreusement les messes et les offices pour le repos de son âme et celle de mon père, dont il parlait toujours avec vénération comme de son meilleur ami. Quant à la jalousie, tu as encore plus tort de l'en accuser. Il avait , grâce à Dieu , trop de confiance et d'estime pour moi pour être jaloux; d'ailleurs, de quoi et de qui l'auraitil été si ce n'est de Dieu et de ses saints? Je n'étais ni fraîche ni belle ; même dans ma jeunesse, mon père me com-
' DHirium tremcnt. Une maladie très-fréquente parmi le peuple russe, et qui provient de Tusage immodéré des boissons fortes.
parait souvent aux premières fleurs qui percent la neige , au frêle roseau qui se courbe sous le souffle de la brise. Je ne suis devenue robuste comme je le suis , et ce n'est pas beaucoup dire, n'est-ce pas? que plus tard dans mon veuvage. Ma vie s'écoulait tout entière sous les yeux de mon mari, et je ne le quittais que pour l'église ou pour visiter la tombe de mes parents. Tout mon temps se passait à écrire et à régler les comptes de son commerce , à broder de beaux ouvrages pour l'église qu'il avait fait rebâtir à neuf et décorer magnifiquement, à lire à haute voix quelques passages des livres de mon père. C'était le seul délassement de mon mari; le mien était de passer quelques moments, pendant les soirées de la belle saison, sous le tilleul du jardin, ù penser à mon père et à repasser dans mon esprit les heureux jours où je recueillais le miel qui découlait de ses lèvres , les préceptes de sa sagesse , l'éloquente ferveur de sa parole ; ou bien , en hiver, à méditer quelques instants, assise à la fenêtre de ma chambrette. Cette chambrette , quoique mariée , je l'avais conservée et ornée de belles images de saints avec des auréoles et des vêtements dorés, quelques-uns même en or. Ces images, je les encensais soir et matin avec un encensoir en argent.. C'étaient mes bcaux-fils qui prenaient plaisir à orner ce petit réduit, et chaque fois qu'ils venaient voir leur père, ils m'apportaient quelque belle peinture ou quelque objet précieux, disant que mes prières dans cette espèce de chapelle leur attiraient les bénédictions de Dieu. Mes bellesfilles m'envoyaient des bijoux pour orner la sainte Vierge, et la belle lampe en argent doré suspendue dans mon kivot, toujours pleine d'huile , était un don de leur part. Mon mari était très-heureux de ces témoignages de respect et de bon accord entre ses enfants , et me remerciait par un redoublement d'affection.
< Il est possible que dans les années de sa longue maladie, cloué à son lit par des douleurs presque continuelles,
la patience ait pu lui échapper quelquefois. Mais qui de nous peut se vanter de n'en avoir manqué avec bien moins de raison? Et n'étais-je pas sa femme légitime, obligée par mon serment devant Dieu et TÉglise de lui être obéissante et soumise pendant tout le temps que devait durer noire existence commune sur la terre ? Et ne m'avait-il pas choisie, moi fille pauvre et sans beauté ? Ne m'avait-il pas comblée de biens? Surtout, et avant tout, n'avait-il pas fait passer à ma mère ses dernières années en paix et en prospérité , et ne m'avait-il pas donné les moyens d'administrer aux âmes de mes parents les secours efficaces de l'Église ? Son humeur, je ne puis le nier, était chagrine, et pour une personne plus gaie sa tacîturnité aurait pu avoir quelque chose d'attristant; mais, pour moi, ce silence était plutôt agréable, car il me donnait le temps de penser et de rêver à mon aise. D'ailleurs , toi qui as vécu longtemps dans le monde, et dans un monde plus agité et plus varié que le mien, tu doi^ savoir que le chagrin est le lot général des hommes. Qui sait quel a été le sien? Je me suis souvent dit qu'il avait dû cruellement souffrir, pour avoir contracté l'habitude si constante du silence ; car ce silence chez lui n'était pas une absence de pensées. Une fois que j'étais parvenue à déchiffrer les traits de son visage , comme on déchiffre les lettres d'une écriture difficile , je voyais combien les idées se pressaient et fourmillaient dans sa tète. Je savais démêler les tristes souvenirs , les pénibles impressions qui passaient comme des éclairs par ses petits yeux ; ils scintillaient quelquefois comme des étoiles à travers les vapeurs de la nuit, ou paraissaient voilés et mélancoliques comme un rayon de la lune au bord du nuage qui l'obscurcit. Je savais interpréter le sourire ironique de ses lèvres sous les flots de sa barbe blanche , ou les plis que formaient, en se rapprochant subitement, ses sourcils touffus. Je lisais sur son visage comme dans un livre, et concluais, sans en deviner la cause, que sa taciturnité n'était pas 1 20.
dans sa nature; que c'était sa volonté, sa volonté ferme et inébranlable, qui avait imposé à l'expression, peut-être aux gémissements et aux murmures de son âme, l'habitude de ce silence. Son caractère ressemblait à un des grands fleuves de notre Russie. Il était large et profond, mais silencieux et tranquille. On ne pouvait en découvrir le fond sous la masse d'eau qu'il roulait dans son lit, et personne, l'observant du rivage , ne se doutait de la rapidité de son courant ni des abîmes qu'il renfermait.
< — Cependant il me parait qu'une bénédiction a manqué à votre union. C'est celle des enfants, » lui dis-je, pour détourner son attention de ma malencontreuse supposition quant aux défauts de son mari.
c — Cela est vrai, maîtresse. £t tu as raison de nommer cette privation une bénédiction de moins. Ce malheur-là je l'ai longtemps déploré. Les enfants sont Vhéritage du Seigneur et la récompense qu'il nous accorde j dit le roiprophète. Une maison sans enfants est une maison déserte, et le cœur d'une femme qui n'a jamais connu les joies et les peines de la maternité est comme un champ que la charrue n'a jamais labouré et sur lequel, par conséquent, le pain de Dieu ' n'a jamais pu pousser. Souvent je me prenais à envier le sort des oiseaux apportant de loin les brins destinés à construire leur nid ; si tranquilles ensuite et si patients à couver leurs œufs ; si infatigables à chercher la nourriture de leurs jeunes, rapportant à celui-ci une graine, à celui-là un vermisseau, à un autre une goutte d'eau, et remplissant avec tant de persévérance et de fatigue tous ces petits becs criards et affamés ! J'enviais surtout à la mère l'heure du soir où, la dernière bribe apportée au dernier petit gourmand, elle les rassemblait tous dans son nid bien douillet, sous son
< Le peuple russe appelle le grain de seigle ou de froment du pain; il dira : « Tel champ était riche en pain,» pour dire que la récolte da froment ou du seigle était bonne.
aiie bien chaude, et paraissait répondre à leurs petits cris de joie ou d'impatience par quelques notes plus grades qui semblaient les calmer et les endormir. J*enviais jusqu'au sort de la belle chatte de Sibérie \ la favorite de mon mari, qui sous le poêle élevait ses petits et les défendait de l'approche d'un étranger en hérissant son épaisse fourrure d'un gris argenté et redressant sa belle queue. Que de fois, posant mon aiguille, j'observais les caresses qu'elle leur prodiguait, l'éducation qu'elle leur donnait, leur enseignant toutes les ruses de sa nature par son exemple, et les punissant d'un coup de patte quand ils étaient désobéissants ou inattentifs i Vous avez raison, madame, c'est un vrai malheur que d'être privé d'enfants dans le mariage. Je dirai presque que c'est une malédiction de Dieu.
c — Ne trouves-tu pas cependant, ma chérie, que c'est encore un plus grand malheur de les perdre après avoir joui du bonheur de les posséder ? » lui demandai-je d'une voix émue.
< Elle me regarda et, me serrant la main , elle me dit : c — Pauvre femme, je te comprends ! Je me suis demandé tout le temps pourquoi et comment tu t'étais décidée à faire ce long voyage. C'était sans doute pour prier pour le repos de leurs âmes, et demander aux lieux de la Passion du Seigneur force et résignation pour supporter des pertes si cruelles. Tu as eu raison, maîtresse, et ton pèlerinage ne te sera pas inutile. C'est moi qui te le dis , la résignation et la force seront versées dans les plaies de ton cœur comme rhuile et le vin dans ceux du pauvre voyageur que le bon Samaritain pansa et recueillit sur le grand chemin. Croisen une femme, une simple villageoise, il est vrai, mais qui,
' Cette belle espèce de chats, dont la fourrure épaisse est d'un beau gris à reflet d'argent, est très-répandue parmi les marchands à barbe. Elle est plus douce et plus facilement apprivoisée que les chats ordinaires et fait Tornement des comptoirs de leurs boutiques où iU se prélassent avec toute la grâce de leur paresse.
dans sa vie retirée et son éloignement du monde, a eu le loisir de repasser bien des réflexions dans sa tête et de faire des conclusions qui sont peut-être plus justes que celles qu'on fait dans les lieux brillants et bruyants de la haute société. Crois-moi , les douleurs de la vie ne sont jamais infructueuses. Le champ qu'on ne laboure pas ne peut produire que des ronces, de mauvaises herbes et souvent des plantes vénéneuses. Tout au plus quelques fleurs passagères. Le champ labouré et ensemencé, au contraire, quand même la grêle , la sécheresse et tout autre fléau , détruirait pour le moment les espérances du laboureur, se féconde des débris mêmes de la moisson manquée. L'année suivante, pourvu que le laboureur ne se décourage pas, et quel est l'homme sage qui s'est jamais découragé? la moisson devient doublement abondante. Le cœur qui a aimé ses enfants sait mieux apprécier l'amour de Dieu. Celui qui les a perdus cherche donc avec plus de soin le chemin qui doit le conduire auprès d'eux. Il détourne sa vue plus facilement de la terre pour la reporter vers ces trésors que Dieu lui garde pendant la courte nuit qui précède l'aurore de cette journée de réunion dont les joies sont éternelles et immenses. Les Écritures elles-mêmes comparent ces joies sans satiété et sans trêve au bonheur d'une mère qui retrouve l'enfant qu'elle a cru perdu.
« Après une longue attente, feprit ma compagne en détournant les yeux pour ne pas avoir l'air de remarquer les larmes que je ne pouvais retenir , je proposai à mon mari d'adopter l'enfant de cette fille égarée dont avait parlé la swaha et dont Iwan Matwéitch ne prononçait jamais le nom. Il fronça un instant les sourcils. « Fais comme tu veux , femme, me dit-il enfin, mais ne t'imagine pas qu'un enfant adoptif soit jamais pour toi comme l'enfant de tes enlrailles. C'est, du reste. Dieu peut-être qui t'inspire cette intention. Cette enfant sera mieux préservée du sort de sa mère sous tes yeux que sous ceux de mes brus. Rappelle-toi que si ta
Tadoptes, je veux qu'elle ne sorte jamais de ta sphère à toi, qu'elle ne devienne jamais autre chose qu'une paysanne, entends-tu?
c — C'e^t aussi là mon intention, maitre, » lui répondisje, < et je tins parole. Je la iSs venir, et malgré sa grande beauté et son intelligence précoce , je l'élevai comme une simple villageoise. Elle n'apprit même pas à écrire et à compter. Comme me l'avait prédit Iwan Matvtréitch , elle ne fut pas pour moi comme l'enfant de mes entrailles. Elle n'avait aucun des défauts ni des vertus que je pouvais reconnaître comme appartenant à mon sang à moi ; dans ses traits, tout beaux qu'ils étaient, je ne pouvais retrouver aucun des traits familiers à mon cœur. Mon attachement pour elle fut sincère, mais. pas entier et exclusif comme celui que ressent une mère pour son enfant. Elle n'a jamais pu remplacer près de moi mes premières affections, et je n'avais pas même la consolation de lui parler avec effusion de mon passé ; car il ne lui appartenait pas. Elle est cependant bonne et dévouée pour moi, et je crois qu'au fond elle m'aime du même amour dont elle serait capable d'aimer sa propre mère. Je l'ai mariée, encore du vivant d'Iwan Matw^éitch, à un beau et brave garçon qui entra comme fils dans la maison, et le jeune ménage dirige à merveille ma fortune et fait tout ce qu'il peut pour la consolation de ma vieillesse. Cette fortune leur appartiendra un jour, et ainsi les bienfaits de mon Iwan Matwéitch passeront dans sa propre famille. Je t'assure, maîtresse, que c'était un digne homme que mon mari, et tu m'as fait tout à l'heure une véritable peine en le soupçonnant de tant de défauts. Il n'était, sans doute, ni aussi doux ni aussi affectueux que mon père; il n'avait pas non plus sa science ; il ne pouvait pas, comme lui, me raconter, à propos d'une fleur des champs ou d'une abeille posée sur cette fleur, les merveilles dont Dieu a rempli la création. Il ne savait pas, quand je lui lisais les saintes Écritures, m'arrèter aux
passages obscurs , et me les expliquer d'une manière si claire que je croyais avoir pu en deviner moi-même le sens avec un peu plus d'attention. Iwan Matwéitch savait à peine lire et écrire, et ce peu il se Tétait appris à lui-même. Pourtant il avait la finesse du renard et le coup d'œil de Taigle quand il s'agissait de son commerce. C'était lui, fils d'un très-pauvre paysan, qui avait fait tout seul sa fortune. Et cette fortune était plus grande, je t'assure, que celle de bien des princes qui habitent des palais ; car, à l'heure qu'il est, après le partage, son fils aîné est un grand seigneur, vivant dans le luxe et les honneurs à Saint-Pétersbourg. Son second fils est établi à Archangel , où il possède un grand nombre de vaisseaux et fait le commerce avec des peuples chez lesquels, le soleil, dit-on, ne se couche jamais pendant une partie de l'année. Mais ce que j*ai toujours admiré le plus dans mon mari, c'est sa modération dans la jouissance de ses richesses. Il sentait fort bien que si Dieu lui avait accordé le don de les acquérir et de les augmenter par les spéculations les plus difficiles et les plus épineuses, il lui avait, en revanche, totalement refusé les avantages extérieurs, le poli des manières, la souplesse de caractère nécessaire pour faire honneur à cette fortune, qui était l'œuvre de son intelligence. Aussi la partagea-t-il déjà de son vivant entre ses deux fils, qui, élevés pour elle, étaient plus propres à occuper la place qu'elle leur assignait dans le monde. Pour lui, il ne s'était réservé que ce qu'il lui fallait pour vivre honorablement dans la sphère modeste qu'il s'était choisie. Il n'employait le grand crédit qu'il avait conservé parmi ses confrères, l'obéissance et la confiance dont ses enfants ne cessaient de faire preuve, que pour guider leurs entreprises et mieux assurer leur bienêtre. Rester humble et se contenter d'une simple aisance quand on a des trésors à sa disposition, c'est une grande et rare vertu, et tu dois convenir que l'homme qui sait la pratiquer est un homme sage, juste et agréable à Dieu.
c — J'en conviens parfaitement, » lui dis-je, < et te demande pardon de mes doutes et de mes suppositions. Mais, dis-moi franchement et sans m*en vouloir de cette question , que faisais-tu de ton ardente aspiration vers Jérusalem, pendant ces longues années de monotones occupations et d'existence uniforme? L'avais-tu effectivement conservée dans toute sa ferveur?
« — Que te dirai-je, maîtresse, » me répondit-elle en baissant les yeux sur le rosaire qu'elle tenait à la main ? < Je mentirais si je te disais que dans les vingt ans qui s'écoulèrent avant de parvenir à réaliser ce désir de ma jeunesse, je fus toujours dans la même disposition. Ce désir ne m'a jamais quittée. D'ardent et exalté, il était devenu calme et modéré, comme une habitude de l'âme. J'y pensais sans cesse, mais sans impatience, involontairement, comme à un événement qui devait inévitablement prendre un jour sa place dans le cours de mon existence. Pendant la longue maladie de mon mari, quand je lui lisais quelque voyage ou quelque description des lieux saints , mon cœur ne battait plus comme aux premiers temps. Je ne pleurais plus ces larmes brûlantes que j'avais si souvent versées en pensant au saint sépulcre. Au lieu de me dire : Je veux aller à Jérusalem, je me disais : Je dot^y aller. Je me surprenais même mesurant la longueur de mon pèlerinage et songeant aux dangers et aux difficultés du chemin. Que veuxtu ? Ce n'est pas l'esprit qui s'attiédissait, c'était le corps qui se faisait vieux. Toi qui n'es plus jeune, tu dois comprendre la lassitude qui s'empare de nous à mesure que la vieillesse affaiblit une à une les facultés de notre corps. Inexorable qu'elle est, elle éteint sans pitié les flammes de l'enthousiasme; elle sèche les larmes du désir, elle ralentit les pulsations du cœur ; elle étend un brouillard épais sur la vue, et les images qui nous semblaient vives et proches à la clarté du malin de la vie, nous apparaissent ternes et éloignées à travers les vapeurs de son crépuscule. Dieu a fait
Ui UNE NUIT AU GOLGOTHA.
sagement de calmer ainsi, vers le déclin de l'existence, les tempêtes de son aurore. Où trouverions-nous, faibles vieillards que nous sommes, la force nécessaire pour lutter contre toutes ces vagues tumultueuses que la jeunesse aime à braver? Heureux pour nous qu'elles s'apaissent avec cette jeunesse qui les soulevait! Pour moi, la vieillesse arriva plus imperceptiblement que pour toute autre. Ma vie était si monotone, que c'est à peine si je m'apercevais du cours des années, et débile, comme je l'étais toujours, je ne me sentais qu'un peu plus débile encore.
< Un jour, mon mari se sentant plus faible, m'appela près de son lit :
« — Femme, » me dit-il, « voilà que ton désir va se réaliser. Tu pourras bientôt faire ton pèlerinage.
« En toute sincérité je lui répondis : — Si Dieu voulait te conserver pour me fermer les yeux, à moi ta cadette, je renoncerais avec joie à ce rêve de ma vie. Je me contenterais de le remercier ici, en ta présence, toutes les heures qu'il daignerait m'accorder, pour la miséricorde dont il m'a comblée en t'inspiranl de m'associer, moi pauvre et chéliTC créature, à ta destinée. Tu as été pour moi un père et un bienfaiteur, et en te perdant je perds tout ce qui m'est cher dans ce monde. Je redeviens véritablement orpheline.
« — Et cependant tu feras et tu dois faire ton pèlerinage, » me dit-il. « Tu dois remplir tes devoirs jusqu'au bout. Tu dois les remplir envers Lui, comme tu les as remplis envers nous tous. J'ai besoin de ta main pour me fermer les yeux, et j'ai besoin de tes prièn»s pour le repos de mon âme. J'ai toujours été un homme d'action et non de pensée et de méditation. Je ne puis répondre que les mobiles de ces actions fussent toujours purs. Jusqu'à ce moment je l'ai cru, et quand, lors de notre mariage, je te disais que j'étais un homme honnête et juste, c'est que c'était en eifet mon opinion. Mais à mesure que l'heure suprême approche, la conscience devient plus rigoureuse et plus sensible, et bien
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des actes qui, seloa les klées humaines, me semblaient pleins de probité, n'apparaissent maintenant sous un tout autre jour. J'ai été d'ailleurs, ajouta-t-il ayec un profond gémissement, un homme sujet aux passions et à la colère. Qui sait si ce que j'ai cru expié depuis longtemps ne s'élèvera pas pour m'accuser au dernier jour ! Au moment de fermer mes comptes terrestres, je crains que des erreurs involontaires ne se soient glissées dans mes calculs. C'est à toi que je laisse le soin de les régler. Va à Jérusalem, et en priant pour toi et les tiens, prie aussi pour moi. Supplie le Sauveur du monde de me faire miséricorde, à moi misérable pécheur, comme il a fait au larron et aux publicains à l'endroit même où tu l'invoqueras.
c Ce dernier effort l'avait épuisé. A partir de ce court entretiea, son état empira, et quelques jours plus tard j'étais veuve, ou plutôt, comme je le disais devant le lit du mourant, je redevenais orpheline. »
Ici la paysanne garda un moment le silence. Une larme brillait dans ses yeux.
c — £t à quelle époque enfin as-tu entrepris ton pèlerinage, ma colombe? » lui demandai-je en lui prenant la main.
c — Le surlendemain de l'Annonciation, juste vingt ans après le jour que j'en fis la promesse. Ce jour-là le soleil m'éveilla comme il m'avait éveillée vingt ans auparavant. J'allai m'asseoir à la même fenêtre, mais combien mes sensations étaient différentes ! Les années avaient tout recouvert de leur. voile, la vieillesse avait tout rofroidi de son haleine. £lle avait brisé de sa béquille impitoyable les ailes de mon esprit, et ne m'avait laissé que ma volonté , plus forte même que sa faiblesse , soutenue qu'elle était de la volonté de Dieu. Je n'enviais plus aux hirondelles leur vol rapide; je leuf enviais i^utdi le nid où eUes trouvaient tous les soirs un sur abri. Le vent qui me paraissait, vingt ans auparavant, si. frais et si vivifiant me glanait la joue au
Si
lieu de la caresser, et les nuages blancs qui nageaient comme alors dans le ciel bleu ne m'apparaissaient plus comme des messagers célestes venant de Jérusalem. Je ne les fixais que pour y chercher un signe de pluie ou de bets temps. J'allai, comme il y avait vingt ans, entendre la messe et les offices de la sainte Vierge des affligés. Hélas t pe^ . sonne ne m'attendait à la porte ; personne n'était là pour me bénir ; mes enfants d'adoption seuls m'accompagnèrent à l'église. Eux ne se doutaient pas des souvenirs qui m'obsédaient , et ne comprenaient pas les pensées qui traversaient mon âme en repassant le long intervalle qui séparait ma promesse et son accomplissement. Et comment la jeunesse et la vieillesse se comprendraient-elles, quand de telles distances les séparent?
< Combien de fois, dans le courant de ces vingt années, je m'étais çpprésenté la joie de ce jour et la ferveur avec laquelle je remercierais la sainte Vierge pour avoir daigné m'accordcr l'accomplissement de cet unique désir de mon cœur! Maintenant que l'heure était venue, je ne pus que la prier de me donner la force et de me conserver la dévotion nécessaire pour tenir cette promesse que j'avais si souvent et si ardemment renouvelée jadis au pied de son autel. En rentrant, j'allai me placer sous le tilleul du jardin. Celui-li était resté jeune et vivace. Ses branches s'étaient encore étendues et son ombre était encore plus fraîche et plas profonde que le jour où j'y suivis mon père, vingt ans auparavant.
« — Que sont devenus, bel arbre, m'écriai-je, ceux qni aimaient ton ombrage , où se sont passées les meilleures, les plus belles et les plus salutaires heures de mon existence , où j'ai appris la dure leçon du sacrifice et de l'abnégation , où j'en ai aussi goûté la plus délicieuse récompense, l'approbation et la bénédiction de mon père ; où J'ai rêvé, pleuré, médité, où j'ai appris à tenir mon dmeen repos devant le Seigneur? Ils dorment sous la terre humide,
ceux qui partageaient avec moi ton ombre bienfaisante ! Et les heures de ma jeunesse, avec leurs rêves, leurs espérances, leurs douleurs et leurs joies, où sont-elles? Cette jeunesse elle-même, qn'est-elle devenue? N'est-elle pas passée comme le parfum de tes fleurs , et ne m'apparait-elle pas derrière la vapeur des années comme un songe qu'on essaye de retenir au moment où il s'évanouit devant le réveil de la réalité? Et maintenant je vais te quitter, toi, seul témoin des années qui ont fui , seul confident de mes combats et de mes victoires ! Conserve-toi frais et je3he pour mon retour , et quand la pèlerine fatiguée reviendra chercher le repos sous ton feuillage , murmure-lui doucement que sa tâche est accomplie et qu'elle peut se c4>ncher tranquille et satisfaite sous le vert gazon de la tombe.
c Le lendemain , je pris tristement mon bâton de pèlerine et une besace avec quelques bardes et tfn peu d'argent; ces mêmes pièces d'or que j'avais apportées, il y avait vingt ans , â mon père et que je retrouvais après sa mort avec l'inscription : « A ma boiîne fille Xenia pour son pèlerinage aux lieux saints. » J'y joignis quelques autres épargnes que j'avais faites avec la permission de mon mari, et après avoir remis la clef de la maison à mes enfants, après leur avoir donné ma bénédiction, je partis sans leur permettre de m'accompagner.
c A Twer déjà je trouvai quelques compagnons de route, et, avec l'aide de Dieu et l'intercession de sa sainte mère , j'arrivai ici non-seulement saine et sauve , mais avec une santé raff'ermie et sentant ma ferveur et mon zèle renouvelés. Prosternée devant la place où s'élevait jadis la sainte croix, je pus m'écrier du fond de ma conscience : « Père, la volonté a été faite, tes commandements ont été accomplis. »
< Et voilà la fin de mon histoire. Si elle t'a paru longue, maîtresse de mon cœur, rappelle-toi que tu m'as ordonné de ne t'épargner aucun détail. C'est comme une confession que j'ai faite devant l'emblème de notre salut, et je te re-
us UNE NUIT AU GOLGOTHA.
mercie de l'avoir provoquée. Maintenant descendons & l'église, car j'entends frapper les matines ^ • *
Nous nous embrassâmes en silence et desœndimes les degrés du calvaire, appuyées Tune sur l'autre. Je m'arrêtai sur le dernier degré , qu'elle avait déjà franchi. < Où te retrouverai-je, Xenia Damianowna, ma chérie? » lui demandai-je en passant mon bras autour de son cou pour l'arrêter.
c — Je vais demain à Bethléem, > me dit-elle, « et ne sais quand je serai d^retour. Crois-moi, maîtresse, mon amie, ne nous cherchons pas sur cette terre, • ajouta-t-elle en me regardant de son regard serein et en me souriant de son doux sourire. Nous ne nous retrouverons jamais en pareille disposition. Donnons-nous le mot de nous rejoindre dans cette céleste Jérusalem dont celle d'ici-bas n'est que le reflet. Là c'est toi qui me conteras ton histoire comme je t'ai conté la mienne sur le Golgotha.
c — C'est bon, ma colombe,» lui répondis-je, «mais promets-moi de penser quelquefois à la nuit que nous venons de passer ici.
« — Je te le promets, maîtresse; ne l'oublie pas non plus ; par ce souvenir nous nous reconnaîtrons devant Dieu au dernier jour. »
Ce furent ses paroles d'adieu. En entrant à l'église elle se mêla à la foule des pèlerins qui l'encombrait, et moi je me laissai mener à une place qui m'était réservée. Je remarquai en passant mon Judas et la baronne agenouillés l'un à côté de l'autre, prés du globe blanc qui se trouve au milieu de l'église pour servir, au dire des moines grecs, à indiquer le centre de la terre et la place où se trouve enterré le crâne de notre père commun Adam. Ils s'aidaient
' Les cloches étant défendues dans tous les États musulmans, les fidèles ne se rassemblent qu'au son de bâtons frappés contre des planches sospendiies dans rinléricur de Téglise.
le plus amicalement du monde à entourer de cierges cet objet de leur adoration : elle , ne lassant pas de frapper assez rudement sur les doigts de son compagnon quand elle trouvait qu'il manquait de précision, et lui, marmottant des paroles qui ressemblaient fort à des épithètes moins respex^tueuses que justes.
Après la messe , je cherchai des yeux ma pèlerine ; elle avait disparu.
J'ai troové que la femme dont le cœur est composé de rets et de pièges , dont les mains sont des chaînes , est plus amère que la mort. Celui qui est agréable à Dieu lui échappera.
Ecdesiatt. Vil, 27.
&ÉCIT »v Monra su moht athos.
Le inonde est derrière moi avec tontes ses vanités , ses agitations et ses tumultes. Le père supérieur du couvent que j'habite sur cette sainte montagne , après avoir consenti à m'accepter comme un de ses religieux, m'engage depuis quelque temps à me vouer au sacerdoce; il me croit digne, par conséquent, de devenir ainsi l'intermédiaire entre l'homme et la Divinité. Cependant, avant de me revêtir de cette redoutable responsabilité , avant d'échanger mon existence contemplative et relativement oisive contre une vie qui impose une charité plus active et des devoirs plus réels et plus difficiles ; avant de m'initier aux grands mystères qui servent à lier et à délier les consciences , ce même supérieur, qui est en même temps mon père spirituel , veut sonder une fois encore les replis de mon âme. Et à cet effet, il m'impose encore une tâche, la dernière et peut-être la plus pénible de toutes. C'est celle de récapituler et de mettre par écrit tous les événements de mon passé, avec les impressions et les sentiments que ces événements ont fait naître dans mon cœur. « Il faut que tu écrives ce récit, » me dit le saint homme, < avec simplicité et avec sincérité ; sans rien omettre et sans rien ajouter; avec
25i LE MOINE DU MONT ATHOS.
trop plutôt que trop peu de détails; sans accuser ni excuser personne; sans rancune, mais aussi sans indulgence. Tu dois récrire comme s'il devait être lu par ton ange gardien devant Celui à qui toutes paroles sont connues a\ant que d'être prononcées , par qui toute pensée est devinée avant qu'elle ne soit formulée. C'est d'après ce récit que je jugerai si tu es digne, comme je le crois, de participer au saint ministère auquel je te destine, et si tu es assez préparé pour eh pratiquer les fonctions et les vertus. > Cette dernière lâché sera rude, plus rude que le révérend père, dans son calme dédain des faiblesses humaines, ne se l'imagine. Elle remuera toutes les fibres de mon âme, et réveillera les douleurs à peine assoupies de mon cœur. Et pourtant je sens qu'il a raison , cet homme pieux et plein de sagesse. Il est bon et salutaire , avant de terminer sa course ici -bas, de jeter un dernier regard sur le chemin parcouru. Ce regard est celui du pèlerin qui, avant d'accomplir sa dernière montée, s'arrête au pied de la coUme qui lui dérobe l'aspect de la ville sainte. De là, appuyé sur son bâton de voyageur, il se retourne pour contempler la longue et poudreuse route qui se déroule derrière lui. Il se rappelle les précipices qu'il a côtoyés , les périls auxquels il a échappé, les orages qui ont passé par-dessus sa tète, les reptiles qui le menaçaient de leur venin. Il se souvient en même temps du frais ruisseau où il a désaltéré sa soif, et baigné ses pieds meurtris par les cailloux du chemin; la verte rive et l'ombre hospitalière du rocher ou de la forêt où il a pu reprendre haleine et reposer ses membres, brisés par la fatigue et la chaleur du jour. Il se rappelle ou devrait se rappeler avec une égale reconnaissance aussi bien les uns que les autres. Il devrait remercier avec ferveur le Dieu protecteur des pèlerins et des exilés d'avoir étendu ainsi au-dessus de lui l'ombre de sa tente et de l'avoir rafraîchi à la source vive de son amour; il devrait le remercier surtout de l'avoir amené jusqu'à cette dernière station,
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d*où il loi est permis de contempler les montagnes de sa patrie, et d'où les Yoix bien-aimées de ceux qui l'attendent frappent déjà son oreille.
Mon père était un des plus grands propriétaires du gouvernement de Nowgorod , et habitait depuis nombre d'années une terre située près de cette ville ancienne et renommée. Dans sa jeunesse il avait été ambitieux , d'une ambition noble et élevée qui le poussait à consacrer à son pays et à l'utilité publique le fruit de ses études et de ses veilles. L'objet de cette ambition toute patriotique semblait devoir se réaliser au delà même de son attente, et bientôt, au début même de sa carrière , il laissa bien loin derrière lui les compétiteurs qui s'étaient aventurés à le suivre. Ces succès, quoique parfaitement mérités, l'aveuglèrent cependant. L'orgueil humain s'en mêla, et, comptant sur l'étendue de son esprit, sur la droiture et l'élévation de ses vues, sur la pureté de ses intentions, il négligea de faire leur part à la malignité des hommes et à la bassesse de leurs passions. Il oublia que plus les actions des hommes publics ont de retentissement et d'éclat, plus ils réveillent les jalousies et l'envie du vulgaire. Ne fixant que le but élevé qu'il s'était proposé, il ne songea pas à éviter les pièges que la malveillance et la calomnie dressaient à ses pieds. La conséquence de <;e manque de prudence ou de ce dédain fut le triomphe de ses détracteurs. Aussi sa chute fut-elle non moins subite qu'éclatante. Sans lui donner le temps de se justifier, ses ennemis parvinrent à le faire reléguer dans cette propriété, qui, quoique peu éloignée de la résidence, était pourtant très-isolée et offrait encore assez de facilité à leur vigilante malveillance. Connaissant parfaitement la fierté et la di-
gnité, exagérées peut-être, du caractère de leur victime, ils ne craignirent ni démarches, ni réclamations de sa part. Ils se gardèrent même de toucher à sa fortune, qui d'ailleurs était héréditaire. Ils s'en gardèrent autant pour ne pas éveiller l'attention sur leurs basses menées que pour ne pas l'exaspérer lui-même au delà de toutes les bornes , redoutant avec raison qu'une attaque aussi directe contre son honneur et sa probité ne lui fit rompre, par l'excès même de son indignité , le silence que lui imposaient cette fierté et cette dignité sur lesquelles ils comptaient. Leur calcul, basé sur la connaissance très-exacte de ses qualités et de ses défauts, était parfaitement fondé. Us savaieat que l'accabler sous le mépris et l'oubli était le meilleur moyen de lui ôter toute envie de les démasquer. Aussi dévora-t-il son humiliation et son chagrin en silence, et toutes Iqs déceptions amères de cette carrière paralysée, de cette graAde et utile existence réduite à ce qu'il appelait le oéant de la tie privée, retombèrent en gouttes de fiel sur son cœiu* ulcéré. Est-il étonnant que de tels n^lheurs agissaftt sur un td caractère le rendissent sombre, morose et misanthrope?
Ce fut dans cette retraite obscure que la Providence, pour le dédommager de ses pertes et de ses déceptions, lui fît rencontrer celle qui devint sa compagne. Elle était orpheline, avec peu ou point de fortune, et n'avait pour tout lien et toute parenté qu'un vieux grand-père paralytique et tombé en enfance qu'elle soignait avec le plus noble dévouement, et pour lequel elle renonçait à toutes les joies et toutes les distractions de son âge. Elle fut aimée de prime abord, cette jeune fille belle de son innocence, dk sa pureté et de sa candeur, plus encore que de sa fralcheiur, de sa grâce et de ses attraits. Elle fut adorée avec toute la passion et la véhémence, que les caractères concentrés comme celui de mon père savent seuls ressentir. La fasciner, la subjuguer, se rendre maître de chaque sentiment, de chaque mouvement de ce cœur profond et virginal, devint sa pensée
dominante, l'unique but de ses désirs et de sa volonté. Aussi bientôt cet amour si entier et si absolu fut partagé, sinon avec la même violence, du moins avec une tendresse et un dévouement qu'il devait plus encore à ses malheurs qu'à ses qualités et à sa mâle et imposante beauté. Le seul obstacle qui s'opposait à l'union de ces deux êtres si bien constitués pour se compléter fut l'extrême délicatesse de ma mère. Elle ne put se résoudre à abandonner à des mains étrangères le soin de ce grand-père cacochyme, malade et à moitié idiot, et elle ne voulait cependant pas porter, comme dot unique, un tel fardeau dans la maison de son mari. La mort vint à leur secours. En délivrant le pauvre vieillard de sa triste existence, elle permit à ma mère de vouer toutes ses patientes et douces consolations h l'époux dont elle était l'idole et qu'elle aimait de toutes les puissances de son âme profonde et dévouée.
Si les tranquilles jouissances de la famille , si les inépuisables émotions d'un amour aussi vif que pur et profond, ne purent entièrement apaiser les troubles et les tourments de mon père, au moins parvinrent-elles à les modérer, et à remplir de douces distractions les longues heures qui, sans elles, se seraient passées à méditer, dans l'isolement et la solitude, les désappointements du sort et les injustices des hommes. Souvent même quand, subjugué par sa tendresse et pénétré de cet amour sans mélange , sans aucun alliage d'amour-propre ou d'intérêt, il en comparait les douces et suaves sensations aux acres jouissances de l'ambition et de la gloire, il rendait justice à leur influence salutaire et les mettait bien au-dessus de tout ce que les succès et les vanités du monde auraient pu lui offrir. Les années de son union furent, comparativement du moins, les années les plus heureuses de son existence. Si Dieu lui avait conservé ma mère , elle serait probablement parvenue , par la seule force de sa patience , de son angélique douceur; par les charmes de sa beauté tout em- I 2«
preînte de tendresse et qui semblait être le reflet de ses vertus , h dompter le démon de haine et de \cngeance qui assiégeait son eœnr , et h vider son âme de tout le fiel qui la remplissait encore. Dieu eut pitié d'elle et lui épargna la partie la plus difficile de cette longue et pénible tâche. 11 ne lui fut accordé que de détremper, pour ainsi dire, ce sol pierreux par les larmes de son amour, et d'y semer les premières graines de la foi. C'était à la douleur de sa perte, et à une vie plus austère que celle que sa tendresse lui avait faite, que le Seigneur réservait de les faire germer et fructifier. J'avais sept ans quand mon père perdit cette douce et patiente compagne. Elle mourut à peine accouchée d'une petite fille qui ne lui survécut que quelques heures. Nous restâmes seuls au monde. C'était la douce lumière de nos cœurs qui avait disparu ; c'était la rosée bienfaisante de nos âmes qui s'était desséchée.
Je crois encore la voir, cette tendre mère, et son œil, d'un azur limpide comme le ciel de cette Grèce qui me sourit dans ce moment, semble encore me fixer.de son regard profond et velouté, de ce regard si plein de mélancolie et de sollicitude , qu'on aurait dit qu'elle pressentait déjà tout ce que son pauvre enfant aurait à souffrir Un jour. Je crois encore entendre les sons de sa voix si pleine tte cette tendresse qui faisait l'essence même de son être ; de cette tendresse dont chacune de ses actions, chacune de ses paroles, chaque geste et chaque mouvement étaient empreints. Je crois l'entendre réciter, avec sa ferveur si contagieuse, et me faire réciter après elle les prières du matin et du soir. € Prie pour ton père , » me disait-elle en joignant mes petites mains. « Je veux prier pour maman, » disais-je en enlaçant de mes bras son cou si flexible. « Prie pour ton père, » ne cessait-elle de me répéter, « en priant pour lai, tu pries pour moi. » Je crois la voir, le matin, épier mon réveil pour me souhaiter la première, en me bénissant, une heureuse journée. Je crois la voir, le soir, signant mon
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front de ses doigts délicats, et appuyant sar mes yeox appesantis ses lèvres fraîches et parfumées. Que de fois, dans les derniers temps de sa vie, assis dans une large. bergère à ses côtés, la tète appuyée contre son sein, ai-je senti les battements de son cœur se précipiter , ai-je vu ses joues pâles se colorer et ses beaux yeux s'illuminer d'un éclat plus vif! A ces indices je savais que mon père approchait. < Voilà papa, i disais-je avant même de le voir, et alors je savais que je passerais de ses bras dans les siens ; je savais que deux baisers au lieu d'un caresseraient mon front!
Qu'on ne dise pas que les enfants ne savent ni aimer , ni i^gretter. Ange gardien , devant lequel je trace ces lignes, tu sais si j'aimais cette tendre mère! Tu as compté les larmes qui inondaient silencieusement ma couche , le soir, quand son doux baiser me manquait ; le matin, quand mes yeux s'ouvraient à la lumière sans rencontrer les siens ! Tu le sais, divin consolateur ; car c'est toi qui recueillais ces larmes ; c'est toi qui les essuyais ; c'est toi qui, pour mieux les sécher, guidais mon cœur vers le ciel eo m'assurant que c'était là, où un jour nous serions réunis. Ange gardien de mon enfance, c'est encore à elle que je dois tes consolations; car c'est elle qui m*a appris à te connaître et à t'invoquer! Oh ! mère! mère! pourquoi estu retournée sitôt vers ce ciel, dont tu n'es descendue que pour nous apprendre ce que c'est que l'amour, et quelles sont les souffrances de l'âme qui est privée des douces consolations que lui seul sait prodiguer !
11 se peut que si mon père avait pu entreprendre un voyage tout de suite après la perte de sa femme, les distractions forcées d'un déplacement, le changement daa^ la manière de vivre, l'aspect de pays nouveaux et de nouveaux objets auraient agi salutairement sur son esprit. Mais son exil continuait encore, et la même flerté qui avait imposé silence à ses justes réclamations lui défendit de solliciter la moindre mitigation de l'arrêt qui l'avait frappé. 11 resta
donc et s'attacha avec toute la ténacité de j^es habitudes aux lieux qui avaient été les témoins de son bonheur et de la perte -des dernières félicités de son existence. C'était, du reste, dans son caractère de tenir plutôt aux souvenirs de la douleur qu'à ceux de la joie. Aussi semblait-il se complaire dans son affliction , et il récapitulait avec une espèce d'amère satisfaction tout ce que le sort lui avait promis et tout ce qu'il lui avait ensuite refusé. Je ne sais où cette morne et muette désolation l'eût conduit si la religion n'avait détourné à son profit le courant de son sombre désespoir.
Sur la rive opposée de la Wishera , petite rivière qui, dans sa course gracieuse, entourait le château , le jardin et une partie de la propriété de mon père, s'élevait un couvent d'hommes sous l'invocation de Saint-Saba Wishera. Le monastère, quoiqu'il ne fût ni du premier ordre , ni un des plus riches de ceux qui entourent Nowgorod la grande comme d'une ceinture de coupoles et de clochers, était cependant très-révéré dans le pays. Le saint dont il possédait les reliques, et qu'il ne faut pas confondre avec le fondateur du couvent de Saint-Saba aux environs de la mer Morte, avait appartenu à une des familles les plus anciennes du gouvernement , et chacune de ses branches se faisait un honneur et un devoir de contribuer pour quelque chose à l'ornement ou au bien-être de la communauté. 11 était même rare que celle-ci ne possédât pas dans son sein au moins un membre de la famille de son fondateur. Deux religieux issus de cette ancienne race se trouvaient dans le monastère au moment où mon père fut relégué dans sa terre de Welikopoljo. Ils vinrent tous les deux à lui avec toute l'ardente charité de leur vocation et de leur caractère. Mon père, malgré ses projets d'une entière réclusion, mal-
gré les susceptibilités irritables que son malheur avait fait naître en lui , ne put se soustraire aux empressements de ces deux vrais samaritains. Us forcèrent sa porte et son cœur, et bientôt ces trois hommes, nonobstant le contraste de leurs opinions, de leurs tendances et de leur caractère, se lièrent d'une étroite et indissoluble amitié. Le mariage de mon père ne fit qu'augmenter cette intimité; car ma mère, dès son enfance, avait élé la fille spirituelle, la brebis préférée d'un de ces deux hommes, qui étaient destinés A jouer un rôle important dans mon histoire. Le père Hilarion, supérieur du couvent de Saint-Saba-Wishera , avait été dès les premières années de ma mère (j'ai déjà dit qu'elle était orpheline presque dès sa naissance), son soutien, son conseil, son guide spirituel et l'unique confident de ses chagrins et de ses joies. Tant que son grand-père avait été en possession de ses facultés, il témoignait, lui aussi, au révérend père une vénération et une estime telles qu'elles semblaient tenir à quelque incident inconnu de leur passé. Et mon père lui-même, si jaloux de chaque affection de sa compagne, ne pouvait qu'approuver la confiance et l'attachement qu'elle avait pour ce saint homme. Ma mère était née pieuse, comme d'autres femmes naissent belles ou spirituelles. Tout son être n'était composé que de prières, d'actions de grâces et de cantiques d'amour; et ce n'était que dans les plus hautes régions de la dévotion que cette âme aimante et profonde se trouvait à l'aise. Son humilité lui faisait cacher à tous les yeux , même à ceux de son mari, qui du reste ne les aurait pas comprises alors, les grâces spirituelles dont il plaisait à Dieu de la combler. Ce n'était qu'au père Hilarion, son confesseur, son guide et son second père, qu'elle en révélait le secret. Il l'a gardé religieusement, ce secret; et ce ne fut qu'au cœur de son fils qu'il le confia plus tard, pour donner â l'amour de ce fils un molif d'admiration de plus, et l'engager à faire ses efforts afin de devenir moins indigne d'un tel exemple. Aussi la présence 1 22.
au château, de cette femme si bonne, si affectueuse et si simple fut pour les deux amis un attrait de plus; car tous les deux , à des degrés différents, savaient apprécier ses mérites et ses vertus.
Au premier abord le père Hilarion, ce guide spirituel de la mère et du fils, ne se faisait remarquer que par la simplicité de ses manières et la beauté classique et vénérable (le son extérieur. C'était plutôt la figure d*un Abraham bruni au soleil et fortifié au grand air, que celle d'un cénobite amaigri par la discipline et pâlissant à l'ombre de sa cellule. 11 avait toute la simple dignité qu'on aime à prêter à ce patriarche , toute cette foi vive qui l'avait justifié au delà de ses œuvres, cette franchise ferme et décidée, cette prévenance bienveillante qui savait entretenir les anges et parler aux peuples et aux rois. On se demandait comment une nature si forte, si pleine de sève et d'activité, avait pu se renfermer dans l'espace étroit d'un cloître, et se soumettre aux pratiques fatigantes et monotones d'une vie monacale. Il donnait le change, il est vrai, à son besoin d'exercice physique par les courses que sa charité lui faisait entreprendre, et par les travaux du jardinage auxquels il s'adonnait dès que la saison le lui permettait. La discipline sévère à laquelle il s'assujettissait , les jeûnes et ses veilles fréquentes avaient fait le reste ; et une fois qu'on avait nppris à connaître sa patience, sa douceur, son humilité et les trésors de sa charité et de son amour pour ses semblables , on comprenait que de telles vertus, portées à un tel degré de perfection , devaient lui donner le pouvoir de vaincre la chair et de dompter les forces matérielles de son corps, tout athlétique qu'il put être. Aucune goutte de fiel, pas la moindre dissonance, pas un seul sentiment amer ne trouvait place dans cette nature énergique, généreuse cl cependant pleine de douceur et de mansuétude. Il ne comprenait que le beau, le vrai et le bon, et se détournait avec un sentiment de pitié profonde de tout ce qui était difforme,
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méchant ou mauvais dans le monde physique ou moral. L'amour de son Dieu était une partie intégrante de son être. Il ne respirait qu'admiration, adoration et gratitude. £t la nature entière, dans tous ses aspects et toutes ses variétés, n'était pour lui qu'un sujet de louange et de reconnaissance. Tout ce que cette nature contenait, prés et forêts , lacs et rivières ; les animaux qui peuplent nos bois , les insectes qui bruissent dans l'herbe, jusqu'aux muets habitants des eaux, la création entière, enfin, depuis la pierre inanimée recouverte de sa mousse grisâtre jusqu'à l'homme fait à l'image de Dieu, tout était placé et casé dans le large réceptacle de son amour.
— Le Seigneur n'a-t-il pas fait le rocher, l'arbre, l'animal et l'insecte, comme il a créé l'homme? disait-il pour s'excuser devant ceux . qui le raillaient sur la compassion et l'amour qu'il portait à tout ce qui l'entourait. £t la nature entière, animée ou inanimée, ne gémit-elle pas avec nous , selon saint Paul, dans les fers du péché ? Ne devons-nous pas de l'affection à cette compagne de notre prison , comme à notre aînée? ne lui devons-nous pas non-seulement de l'affection, mais même du respect ? Sa tolérance pour tout ce qui n'était que divergence d'opinions, d'usages ou d'habitudes était extrême. Pouvez-vous trouver sur le même arbre deux feuilles parfaitement semblables? disait-il. Et vous exigez que les hommes que Dieu , dans sa sagesse, a créés à dessein plus variés que les arbres de la forêt, n'aient qu'un seul sentiment et une seule manière de voir î Ce serait vouloir que le feuillage du chêne frémisse sous la brise comme celui du tremble ; ou que le sapin échange sa sombre verdure contre celle plus fraîche du pommier. Pourvu que tous projettent leur ombre sur la route et produisent leurs fruits selon leur espèce, qu'avons-nous besoin de critiquer leurs formes et leurs couleurs.
Son indulgence pour les fautes du prochain et surtout pour les travers de la jeunesse égalait sa tolérance, et son
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humilité avait un caractère de bonhomie irrésistible. Ainsi en confessant ses pénitents , il commençait toujours par s'accuser lui-même.
— Hélas ! mon fils , disait-il , si je n'm pas commis tel péché, c'est que Dieu, dans sa miséricorde, m'en a épargné l'occasion. Si je n'ai pas succombé à telle tentation, c'est que Dieu m'a jugé trop faible pour permettre au démon de m'éprouver. Confessez-vous donc sans crainte ; vous n'avez pas à rougir devant moi, car je suis plus pécheur que vous, quel que soit le péché que vous ayez commis.
Cependant quoique plein d'indulgence pour les erreurs et les péchés provenant de l'ignorance ou de l'irréflexion, il étai4 sévère et même inexorable pour ceux qui avaient leur source dans quelque habitude vicieuse, quelque relâchement de principes ou quelque défaut sciemment encouragé. Dans ce cas, tout en déplorant la nécessité du châtiment, il n'en faisait jamais grâce à personne. Il en doublait même la honte et le repentir, en annonçant qu'il prenait sur lui une partie de la punition qu'il croyait devoir infliger. Et on savait qu'il tenait exactement tout ce qu'il promettait ; on savait qu'il ne proférait jamais de vaines pa: rôles, ni d'inutiles menaces.
Que de fois le frère économe me faisait signe de le suivre, et me disait à l'oreille , en se retournant pour voir si personne ne nous écoutait : « — Voilà le révérend père qui fait de nouveau maigre un jour gras ! Il a même refusé de manger de cet excellent poisson que nous venons de recevoir d'un des bienfaiteurs de la communauté. Et quel poisson , mon fils , un esturgeon magnifique ! Vous m'en direz des nouvelles, car je vous en ai réservé une tranche avec du raifort au vinaigre. Le révérend prétend que son estomac est dérangé; je n'en crois rien, mon enfant, et, sauf le respect que je lui dois, ce n'est qu'un pieux mensonge. Je l'ai vu achever de fort bon appétit toute une ccuelle de gruau cuit à l'eau, avec un bon morceau de pain noir, le tout arrosé
LE IKiIM lil ll'.»>7 /."Tli» i .
d*unc cracbe d^ di'I!* ]^]ll^ iiiiir'.iii.- :.••?.■>. •• •• ■■ demande ?i qu.lqu**? •.lI^i ".'•—.- ti* mi '-. ni i- .; u- ■■ - •« de beurre pour h^^i iî.;»Lii*" — ui-ui- ^'i. ^ ■• • -i. i- i • à son estomà'.: J* ^ l«u.- Lr nii-iiCi' -.m «. .^. j i*-» idoigt de iio;i> Ik^ll*. -ri-O'-'i* t" iii-iu ;?• i 'Iî- i remis cet e*iciiib'. ?.. ••■.ii" [i"*au^\ ' j* •• -l li. .!• n ■ mal aurait pu il-: iï.:*. uir '.-iHj n* ixr-nr ■ ■ ., ■ .. i poi^^on qui e^: 'n.*!- vi»miii' uii* li-u* u*. il •. ' .''-«i. l»ii.. ■ Maksimo'nicL. (> l v^: la:? ?««ii. • ■'tHUiir ou lU .:î:î' •- • •
allStiOenC^. < V^*. li Uiil ' i-:—. •.■Hl4--i-Ir •. If -««i *.i*-'l!:-' pénitent. ^•:-U^ • ".•Llil-.-:*.iLr •:*:ii . UhL- «lU/'r- •' l»-'- •lih-
n'e>t la dup^ Ofr p:>^.vL^ii'--r iiiii--i«'-!.i-iL- ui >tiiii h 'luiii Ce ne sera in ic p:*'iLii-."* h u u*"iii'-* i»:- r,u- • .■ • aura iait p.^ii-î>*L'.* ii;'i' ov.- i»- ii-ii'r >j«»-Ui-iii' c:« parle, mou ^lIcL*. ii-i qt ju.-. tii •••iiiiu-ir- lu-ii :- .. ■
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— Qu*esl-ce donc que lu as \u de si extraordinaire? lui demandai-je, curieux à mon tour.
— J'ai vu le révérend père supérieur passer la nuit entière prosterné sur les dalles de l'église devant le tombeau de notre saint patron et récitant des prières sans relâche.
— Et comment as -tu fait pour surprendre ce grand mystère ?
— Voici comment. Voyant qu'après vêpres le révérend père ne sortait pas avec les autres moines, j'ai d'abord supposé qu'il n'y restait que pour y faire son oraison en silence. Cependant, la nuit étant survenue, et ne le voyant pas rentrer dans sa cellule, je me suis glissé dans le chœur et je l'ai vu, comme je vous l'ai dit, prosterné sur les dalles, récitant à voix basse des prières et se signant avec une incroyable ferveur. Croyant toujours qu'il allait cesser, je me suis assis dans un coin, voulant savoir combien de temps son oraison durerait. Eh bien, Dmitri Maksimowich 1 le croirez-vous ? le saint homme a passé toute la nuit au froid, sans pelisse, toujours prosterné et toujours priant. Moi je grelottais sous ma peau de mouton, et finis par m'endormir; chaque fois cependant que le froid ou ma position incommode m'éveillait en sursaut, je le voyais se signant et j'entendais le murmure de ses prières. Aussi était-il bleu quand il entra dans le sanctuaire pour desservir la liturgie, et quand je lui baisai la main, après lui avoir demandé sa bénédiction, cette main était froide comme un glaçon. Mais ce n'est pas là le plus étonnant de l'affaire. Figurez-vous que quand je vins lui apporter son déjeuner dans sa cellule, il me pinça l'oreille en me disant : «Théophile mon ami, tu es un petit curieux, et la curiosité est un péché, mon enfant. Prends garde ! tu pourrais aussi me forcer un jour à passer une nuit blanche sur les dalles de l'église à ton intention. » Oh ! non , Dmitri Maksimowich , ce ne sera certainement pas moi qui tourmenterai ainsi un si saint homme !
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- Excellent père Hilarion! qui dira le nombre de pécheurs que votre douceur et votre mansuétude ont convertis et consolés ? qui dira les âmes endurcies qui se sont fondues à vos paroles onctueuses, à vos exhortations paternelles, aux instances de vos prières et de vos supplications ? Qui comptera ceux qui, s'approchant du saint tribunal de la pénitence avec le doute dans le cœur ou le désespoir sur les lèvres, s'en sont relevés inondés des larmes de la componction , encouragés par l'espérance et raffermis par la foi ? Et ce n'était pas dans la science humaine que vous puisiez vos arguments et votre éloquence. Votre ignorance de tout ce savoir aurait fait honte au plus mince étudiant de nos écoles. Et naïvement vous en conveniez vous-même, et naïvement vous la déploriez devant la jeunesse, en l'exhortant à devenir plus instruite que vous ne l'étiez. Que ne pouviez-vous leur inspirer , à ces jeunes gens , fiers de leurs études, le don d'intuition que Dieu semblait vous avoir accordé pour pénétrer dans les âmes qui se confiaient à vous, et soulager leurs peines et leurs nécessités î Votre seule lecture, votre seule étude était les saintes Écritures, les canons et les règlements de l'Église. C'est à la parole divine seule que vous empruntiez vos idées si claires et si justes, et la couleur poétique de votre langage. Vous n'aviez de guide et de commentaire dans ces saintes lectures que la simplicité de votre esprit , la droiture de votre cœur et la grâce toute-puissante de Dieu. Cette grâce, vous l'écoutiez avec la docilité d'un enfant qui recueille les leçons de sagesse qui découlent des lèvres de son père. Vous lui ouvriez votre âme en toute confiance, comme l'âme d'une jeune fille s'ouvre aux tendres enseignements de sa mère! Aussi cette grâce , dans la plénitude de sa munificence , vous découvrait-elle des pensées hautes, des vertus plus sublimes que toutes celles que la science et la philosophie du monde auraient pu vous enseigner. Souvent, sur des questions même temporelles et qui semblaient être en dehors de votre
sphère ordinaire, elle illuminait votre intelligence d'une si vive clarté, d'une pénétration si perspicace, qu'étonnés d'une telle lucidité de la part d'un solitaire , en apparence si peu versé dans les affaires et les intérêts du siècle, vos auditeurs d'un commun accord accordaient à vos paroles l'autorité de l'inspiration et de la prophétie !
Auprès du supérieur, et inséparable de lui comme son ombre, se tenait le père Grégoire. Maigre et frêle, les formes de son corps semblaient se perdre dans les larges plis de sa robe noire et sous les crêpes de sa coiffure monacale. La finesse féminine de ses traits, la blancheur de sa peau transparente comme l'albâtre, et qu'aucun soleil n'était parvenu à brunir ou à colorer; la teinte argentée de ses cheveux blonds et des poils rares et soyeux de sa barbe; l'expression froide, calme et impassible de sa figure ; jusqu'à sa démarche lente, légère et pourtant décidée, jusqu'aux gestes peu fréquents mais expressifs de sa main longue et effilée, tout lui donnait une physionomie étrange et particulière. On aurait pu le prendre pour un hôte d'un monde différent, qui n'était que de passage dans celui-ci. Ce n'était que dans la prunelle ardente de son œil bleu, enfoncé dans une orbite profondément cernée par les veilles et de cuisants soucis, qu'une étincelle de la vie réelle semblait s'être réfugiée. Elle brillait claire, intense et constante dans cette caverne, qu'elle paraissait s'être creusée à elle-même. Cette flamme qu'aucune larme ne semblait pouvoir éteindre, qu'aucune fatigue ni aucun sommeil ne paraissait pouvoir recouvrir de sa paupière, était le seul indice extérieur du feu qui brûlait comme une lampe perpétuelle dans son inlérieur. Cet homme extraordinaire ne pouvait manquer d'exercer une grande influence sur tout ce qui l'approchait, et ni mon père, ni le père supérieur ne furent à l'abri de cette fascination. Le dernier surtout avait pour son esprit et sa science un respect voisin de la crainte. Non moins exalté dans sa piété, non moins sincère dans sa foi, les habitudes
de réflexion cl d'étude qu'il avait contractées dès sa jeunesse donnaient à ses opinions et à ses paroles un ton précis et dogmatique qui imposait à la simplicité de son ami. D'ordinaire silencieux, il avait des moments d'éloquence brûlante et passionnée ; et quand il s'agissait de persuader ou d'intimider, sa parole, toujours élégante et châtiée, savait emprunter tous les tons, et s'appuyer de tous les arguments, depuis le sarcasme le plus incisif jusqu'aux exhortations les plus onctueuses. Si l'on était étonné de voir la force et l'énergie physique du père Hilarion aux prises avec une existence en apparence si contraire à sa nature mâle et vigoureuse, on s'expliquait encore moins comment le père Grégoire avait été amené dans ce couvent obscur et inconnu. On se demandait quelle avait été la rude école, la dure discipline par laquelle^cette âme ardente, cette intelligence si claire et si perspicace, cette érudition si vaste et si variée, avaient passé avant d'être parvenues à dompter toute velléité d'ambition, toute aspiration vers la gloire. Était-ce, comme chez mon père, des déceptions amères, des mécomptes et des trahisons ; n'était-ce que dédain et mépris , ou bien une saine et sublime philosophie, qui l'avaient éloigné du monde et de ses vanités? Ou était-ce plutôt, comme j'aimais à le croire, une grande et sincère dévotion qui l'avait engagé à faire le sacrifice de tant de talents, de tant de science sur l'autel du Seigneur, et à renfermer tout cet esprit et toutes ces connaissances dans un couvent aussi humble et aussi ignoré? L'histoire des combats intérieurs et des événements qui avaient amené de tels résultats devait être pleine d'intérêt et d'enseignements. Je n'en ai appris qu'un faible abrégé beaucoup plus tard et par hasard ; car, entre autres talents, le père Grégoire possédait éminemment celui de ne jamais dire plus qu'il ne le voulait, et d'éluder tous les suji ts qu'il avait envie d'éviter. Je ne savais donc que ce qu'il ne cachait à personne. Ce dont j'ai eu connaissance, c'est que le père Hilarion et lui étaient parents selon le monde , et 1 23
qu'ils avaient passé leur enfance ensemble ; qu'ils s'étaient séparés au moment où le père Ililarion, beaucoup plus âgé que lui , avait prononcé ses vœux dans le couvent de Saint- Saba, d'où il n'était plus sorti. Ce qu'était devenu le père Grégoire pendant les années qui s'étaient écoulées entre celte séparation et le jour de leur réunion dans le même couvent était l'énigme que personne ne pouvait deviner, et que son cousin , malgré l'étroite amitié qui les liait, paraissait ignorer également. Il disait avoir pris les ordres au mont Athos, et nous racontait ses voyages en Palestine. Bref 5 il fut précédé à son retour dans sa patrie par une réputation de science et d'austérité, et tout le monde croyait sa place marquée dans quelque poste élevé de la biérarehie ecclésiastique, soit comme prédicateur éloquent et distingué, ou comme auteur de quelque œuvre bors ligne qui le mettrait au rang d'une des lumières de l'Église d'Orient. On se trompa. Il s'enferma dans le pauvre couvent qui appartenait, pour ainsi dire, par ses traditions à sa famille, et quand, après la mort du supérieur précédent, on voulut l'élever à cette dignité, il refusa et désigna son cousin Hilarion comme infiniment plus digne et plus propre à ces fonctions ingrates et trop difficiles, à son avis.
Ce furent ces deux hommes, si semblables par la sincérité et la ferveur de leurs convictions , si différents par leur caractère et ce qu'on pourrait appeler la physionomie de leur dévotion, qui assistèrent mon père après la mort de ma mère, et qui réunirent leui*s efforts pour le retirer de l'abîme de désespoir où cette perte l'a \ ait plongé. Ils firent plus : ils s'imposèrent la tàcbe de délivrer cette âme obsédée de doutes, ulcérée de baines, torturée par des désirs de vengeance, de la honteuse prison où elle était enfermée. Celte œuvre de charité et d'amitié fut longue et diflScile, au delà même de leurs prévisions.
Sous l'influence de la piété et de la tendresse de sa compagne adorée, l'aurore d'un avenir plus calme, de senti-
ments plus doux, de vertus plus chrétiennes, commençait à poindre devant mon père. Il commençait déjà à accueillir les espérances d'un avenir hors des limites de ce monde ; à croire à une justice divine surpassant, dans les jugements de son équité, Tinjustice et llniquité de ceux dont il avait été la victime. La mort de cette tendre compagne semblait avoir tout bouleversé, tout dévasté. Dans ce malheur, mille fois plus cruel que tous ceux qu'il avait éprouvés, ce ne fut plus aux perfidies et aux trahisons de ses semblables qu'il pouvait s'en prendre. C'était Dieu lui-même qui le frappait, et au lieu de courber la tête sous la colère divine, il la releva et osa lui demander compte de ses arrêts. Dans l'orgueil de sa révolte, il osa se mesurer avec lui, et fut prêt à renier Ic^ pouvoir dont il venait de ressentir la puissance. 0 Dieu ! vous qui avez suspendu la terre au-dessus du néant ^ vous qui roulez et déroulez les firmaments comme la feuille légère d'un arbre, quelle pitié doivent vous inspirer les faibles colères, les impuissantes fureurs des hommes, de ces fourmis de votre terre qui osent s'élever contre les immuables décrets de votre omniscience 1 0 Dieu ! qui tenez dans votre droite les destinées des innombrables mondes qui parcourent l'univers, que peut vous faire, à vous, la perte ou le salut d'un des imperceptibles atomes qui peuplent vos espaces? Moins, sans doute, que la mort de Tinsccte que nous écrasons sous nos pas, que nous engloutissons par milliers avec l'air que nous respirons! Ce qu'elle vous fait, cette imperceptible destinée? Elle fait tout, car pour créer le monde il n'a fallu qu'une parole de votre bouche. Pour sauver l'homme, il a fallu que votre fils descendît lui-même du trône de sa gloire pour revêtir la chair d'une de ces fourmis, souffrir de sa peine, et mourir du supplice qu'elle avait mérité. Salut et Rédemption de la créature humaine ! vous êtes des choses précieuses devant
« Job, XXVI, 7.
IL KŒ DT ■0?n' ITHOS.
I\"L . -il 'M^ ! v'Z&B^ de bonne volonté aTaient raison d'y 1. i--.' --■kr^ ^-i-.L^, it^r nepos el leurs prières.
A • j i: i-f ;•: ïi j'j' pénèin: r la croûte épaisse qui envelopr.>-". si :\ï iT Eviariri r! u3<Térê, mais ni contrit ni brisé, de n:- inn : ^'^Jia: i^ pouvoir y verser Fhuilt et le vin néces- >} :-:> 1 s.i firirzi^^. il fjilàii convaincre Tesprit jaloux qui 1- f.-rii.:. h liî.iiî U <\^nvaincre d'erreur et de faux rai- >:i.z.-:iL-ii:, «î esprit investi^teur, méfiant et sceptique, 1*1 i.ur iUA >>pLismes du monde et aux ai^uties des écoles; ."-.: -fsprl; qui n'aocirplâit aucune croyance sans l'avoir t :v->l«i:-~.au-:C! îo-arairr et examinée sous toutes ses faces; } i:\iVL-: v-frlîè Ssscs l'avoir scrutée et raisonnée dans tous s. s |:'.-!i:>. li fillji: le c<>nvaincre et le gagner, cet esprit qii, kti -i-|. il «i^^ Kc^rs années de l'exil, des dures expéri-c>s de \i persécution, de celles plus dures encore de :\i;ili vi iu mrrris- îeniit encore, malgré l'ignorance et r. ^ . uf Icm-. n; âc> 1 ..mmes. à leurs opinions et à leurs idées, «:; .o«:r-jî.iit m.dfré Ii*« à son insu peut-être, devant leurs ji:5:-ai':n:s et Kurs s: rets. 11 fallait s'emparer de lui, le IÎ-. liipter, !•: pcrsu3i!cr. ri, en lui démontrant clairement le n . r.: ^ir i.î si^tsse hara^ùno. K- ramener à celle de Dieu. C- luî Ir tr.oaii du j".re Grégoire, et mon père lui-même >^iiiiljit I y iu\i»er: car quoiqu'il estimât également les lieux ijmis, et qurr mcme sou aflfcvtion pour le père Uilarion lut j I ut-^tre plus grauJe. c'était cependant au père Gré- .^oir*.- qu'il donnait toute sa contîauce. à lui seul qui, parla supOrîorité dv son intelligt nce. par sa science el son érudition si profondes cl si variées . par sa froide et sévère raison autant que par son calme et sa persistance imperturl»uble, avait su prendre quelque autorité sur ce caractère irascible, sombre et conci.ntré. Ce fut le père Grégoire donc qui jouit du triste pri\ilége de sonder les profondeurs de cette âme troublée, que le vrai et le faux, la lumière et les ténèbres se disputaient avec tant dacbarnenient.
Qui pourrait jamais décrire les contrastes et les contra-
LE MOliNE DU MONT ATHOS. 273
dictions qui bouleversaient et torturaient cette pauvre âme, si belle encore, si aimante et si navrée! cette âme que FEsprit du mal semblait avoir choisie comme Tarène de sa lutte désespérée? Qui dira tous les efforts de ces deux champions de Dieu , se relevant pour attaquer cet ennemi de l'homme et pour défendre et sauver sa victime? Le père Grégoire surtout était infatigable dans la part qu'il s'était réservée. Il poursuivait sans relâche de sa logique serrée et nerveuse, de son coup d'œil pénétrant et juste, de sa raillerie tantôt acerbe, tantôt dédaigneuse, du fer tranchant de sa parole incisive les doutes, les scrupules, les objections et les arguties que mon père lui opposait. Aucune arme ne fut négligée; il appela â son aide tout l'arsenal de son vaste savoir, rallia autour de lui l'érudition de tous les siècles, eut recours aux arguments de toutes les écoles et de tous les pays. Pères de l'Église, docteurs de la loi, rabbins et philosophes, païens ou chrétiens, tous furent mis en réquisition, tous durent comparaître et livrer leurs arguments et leurs mystères, et tous lui servirent d'instruments et d'interprètes. Il relançait ses ennemis jusque dans leurs derniers retranchements, les défiant lui-même, leur fournissant des armes ; les combattant ensuite à toute outrance^ tantôt en masse, tantôt un à un; les analysant, les réfutant, les foudroyant par son éloquence, les pulvérisant par son ironie, les terrassant par la force et la vérité de ses irrécusables déductions.
Quand , de guerre lasse , mon père demandait un répit, alors le père Hilarion venait verser le baume de ses consolations sur ces plaies encore saignantes. C'était en lui parlant de sa propre douleur, en s'associant à ses regrets, en partageant ses larmes qu'il espérait adoucir cette affliction si poignante et cette âpre désolation qui se refusait à toute sympathie. En l'entretenant de ma mère , il tâchait d'implanter dans son cœur quelques-unes des humbles vertus dont elle avait été un si touchant exemple. Il lui prêchait 1 â3.
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les charmes et TeiScacité de rhumilité, de Foubli des injures et de la résignation à la volonté de Dieu. C'était le souvenir de cette femme si passionnément adorée qu'il invoquait pour le toucher et l'amollir. U rappelait sa patience , sa douceur , son tendre dévouement. II parlait de cet amour fidèle, plus fort que la mort, qui n'avait jamais faibli, jamais varié, jamais dévié, et dont il avait été l'unique objet sur la terre ; de cet amour si grand que même l'amour maternel lui était subordonné ; car elle n'aimait si ardemment son enfant que parce qu'il était le fruit et le gage de l'amour de son mari. 11 le conjurait de songer que la félicité éternelle de cette femme si dévouée ne pourrait être complète si elle n'y apportait l'espoir de la partager avec lui. Il lui disait combien elle avait pleuré, prié et supplié pou7* voir ce jour qu'elle n'avait pas vu ; avec quelles larmes, avec quels gémissements, avec quelle prostration de tout son èlre devant le Seigneur elle lui avait demandé d'ouvrir les yeux de son époux, de faire pénétrer la lumière de la foi dans les replis de son cœur ! Qu'il croie seulement, mon Dieu! était son cri, qu'il croie, et bientôt il aimera et bientôt il espérera ! « Oh ! mon père, » avait-elle dit dans sa dernière confession, quelques jours avant sa mort, « joignez encore une fois vos supplications aux miennes! Demandons au Seigneur qu'il daigne ramènera lui mon bien-aimé Maxime et qu'il accepte la vie de sa servante pour prix de cette faveur. » Et, longtemps agenouillée devant moi, elle avait pleuré, îijoutait l'excellent vieillard, et longtemps elle était restée plongée dans une fervente et muette oraison. Et ses larmes me paraissaient des perles d'une rosée céleste, et sur ses cheveux épars je irus voir une auréole de clarté divine. Après sa prière, elle se releva légère, malgré sa grossesse avancée. « Je crois, mon père, que le Seigneur a exaucé ma prière, » me dit-i lie d'un acceot grave et pénétré. « Oh ! béni sera l'ange de la mort s'il m'apporte sur ses ailes Tassurance du salut de mon mari ! • Le
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cœur de mon père fondait à ses paroles ; les digues de son âme se rompaient et d'abondantes larmes coulaient de ses yeux. Mais, hélas ! ces larmes n'étaient que des pleurs de regret et d'attendrissement et non celles de la componction et du repentir. Elles se séchaient comme une pluie d'orage au souffle brûlant du simoun. Le doux souvenir de ma mère ne suffisait pas pour déraciner ni sa profonde misanthropie, ni toutes les passions haineuses qui empoisonnaient son âme. La présence de cette femme si douce, si suave, si belle et si pleine de toutes les grâces de la terre et du ciel, l'aurait elTectué probablement à la longue. Sa perte, au contraire, semblait c'a voir fait qu'augmenter leur puissance.
Des années se passèrent à ce rude travail, et pendant toutes ces années la patience, la charité et le dévouement de ses deux amis ne se ralentirent jamais. Tantôt vaincus , tantôt vainqueurs ; tantôt accueillis comme des bienfaiteurs, tantôt renvoyés comme des ennemis et des importuns ; aujourd'hui comblés de mille bénédictions, demain bafoués et accablés de mille reproches, ces serviteurs d'un Dieu qui enjoint comme un devoir la persévérance dans le travail de sa vigne, ne se sont jamais ni lassés ni découragés. Toujours ils revenaient à la charge. Ils avaient sans cesse des consolations à offrir, des délassements ou des dislractions à proposer, quand l'esprit fatigué ou opiniâtre de mon père se dérobait à leurs enseignements. El ils étaient toujours accueillis, ces délassements et ces distractions ; car ils consistaient toujours dans quelque œuvre de générosité magnifique, ou quelque bienfaisance publique, digne de leur charité et de sa munificence.
Ma part dans les épreuves de ces tristes années ne fut pas légère. Jeté et rejeté comme un ballon , j'étais tantôt gardé au château et tenu sous le regard sévère et jaloux de mon père; sous ce regard dont le feu ardent et sombre me fascinait et me remplissait de crftinie et de pitié ; et alors c'était à
peine si j*avais la permission de respirer l'air et de prendre quelque exercice au jardin ; tantôt renvoyé avec une amère froideur, on me disait d'aller au couvent, chez mes amis les moines, chercher des distractions et me plaindre de ma prison et de mon père. Si, avec l'empressement de mon âge, je profitais de ces moments de relâche, j'étais un ingrat, sans affection naturelle, qui préférait la société des étrangers à celle de son père. Si, prévoyant ces reproches, je refusais et demandais à rester, j'élais un fils rebelle et obstiné; quelquefois même un hypocrite qui ne simulait une fausse tendresse que pour mieux masquer son indiflTérence. En revenant de la communauté , un nouveau tourment m'attendait; c'était tout un interrogatoire que j'avais à subir, et malgré les principes de morale chrétienne sévères et inflexibles, malgré les préceptes de piété, d'amour et d'obéissance que j'en rapportais et que je me plaisais à raconter, je tremblais et j'hésitais comme un coupable sous la parole menaçante et les fausses interprétations de mon père.
Ils furent durs à passer, ces temps d'orage et de tribulations ; et bien des larmes ont coulé de mes yeux, bien des soupirs se sont échappés de mon cœur d'enfant. Bien des fois, quand, séparé de mes amis, privé de leurs consolations et de leur appui, j'errais emprisonné dans ce vaste et triste château, je m'agenouillais devant le portrait de ma mère et lui demandais d'inlercéder, du séjour des bienheureux où elle se trouvait devant le Seigneur, pour obtenir qu'il me fût permis de la rejoindre. « Oh! mère, mère l lui disaisje, prends pitié de ton pauvre enfant! ne vaut-il pas mieux mourir que d'être ainsi tourmenté? »
C'est cependant à celte époque d'angoisse que je dois la plus pure et la plus bienfaisante affection de ma \ie, une alfection qui ne m'a jamois manqué, qui ne s'est jamais démentie, et qui a été l'ancre de mon salut dans ce monde et dans l'autre. C'c^sl d'elle que date mon attachement tout filial pour le père Hilarion. Le père Grégoire m'inspirait»
lui aussi, une grande vénération, et j'avais dans sa sagesse et ses lumières une confiance sans bornes ; mais une espèce de crainte se mêlait à cette vénération et à cette confiance, tandis que près du père supérieur je n'éprouvais qu'une affection pure et sans mélange. Il y avait d'ailleurs dans l'amour que ce saint homme me portait quelque chose de si absolu , de si paternel ; il me traitait avec une autorité si douce, mais en même temps si positive, que je lui livrais mon cœur comme à quelqu'un qui avait sur lui des droits naturels. Il faut dire que ces deux guides vénérables m'encourageaient, à l'envi l'un de l'autre, à réprimer tout murmure , à supporter patiemment les inégalités du caractère de mon père et me promettaient, pour prix de ma docilité et de ma résignation , la fin de mes tribulations, et des jours plus heureux. Dans ces consolations , chacun d'eux procédait d'après sa méthode particulière. L'un parlait à ma raison, l'autre ne s'adressait qu'à mon cœur. Le père Grégoire déduisait logiquement ses motifs pour m'assurer que .cet état de choses ne pouvait durer ; le père Hilarion me serrait dans ses bras, m'appelait son enfant, son agneau chéri, me disait de prendre patience et de désespérer aussi peu de la tendresse de mon père que de la miséricorde de Dieu.
Cette affection, toute vive qu'elle était, ne diminuait en rien celle que je ressentais pour mon père. Je l'aimais ce pauvre père, d'un amour dépassant toute expression. Je l'aimais d'autant plus que je le savais malheureux, et je le plaignais autant que je l'aimais à cause de ses malheurs. Je savais que toutes ces impatiences , ces inégalités, et ces emportements en apparence si capricieux, n'étaient en réalité que l'expression de sa douleur, et, tout jeune que j'élais, j'avais déjà l'instinct de la souffrance et savais compatir à la sienne. 11 ne faut pas cependant croire que ces tribulations et ces chagrins étaient permanents. Souvent des semaines se passaient tranquilles et sans bourrasques. Dans
CCS moments de calme , mon père était plein de reconnaissance pour les amis qui recueillaient, aimaient et instruisaient son pauvre orphelin, et il ne cessait de m'encourager dans mes sentiments d'affection, et de confiance pour les révérends pères. Vers la fin, ces époques de répit devenaient de plus en plus fréquentes, et les deux amis, aidés de la grâce divine, gagnaient évidemment du terrain dans Tâme de leur néophyte. Il plut au Seigneur d'accélérer le terme de tant d'abnégation, de travail, d'éloquence et de dévouement en suscitant un événement qui aurait pu, sans sa direction spéciale, le reculer à l'infini, ou même anéantir tous les fruits de leur charité.
La mort inattendue du principal ennemi de mon père, et par conséquent la chute du parti dont il était le chef, dévoila enfin toute l'intrigue dont il avait été la victime, et son rappel fut aussi subit que son renvoi.
On lui offrit tous les honneurs et tous les avantages possibles comme réparation des torts qu'il avait soufferts. Aveugle justice des hommes! comme si tu pouvais faire reculer la marche inexorable du temps , et rendre à ceux que tu as accablés de tes arrêts précipités les années que tu as empoisonnées, la jeunesse que tu as flétrie, l'énergie de leurs caractères, la force de leur volonté, les facultés fraîches et vivaces de leurs âmes que tu as paralysées! Aveugle et tardive justice des hommes ! tu es prompte et sans pitié dans tes jugements ; tu sais châtier, tu sais punir; mais là aussi s'arrête ton pouvoir. La récompense et la rétribution ne dépendent plus de toi. Celles-là, heureusiment, c'est Dieu qui les distribue. Toi-même, un jour, tu comparaîtras devant son tribunal, et c'est là que, à ton (our, tu seras jugée. Alors, en éprouvant ce que tu as infligé aux autres, tu comprendras la vanité des dédommagemenis illusoires.que tu offres à tes victimes !
Pendant un instant les principes encore mal afTcrmîs de mon père s'ébranlèrent devant ce rappel. Les deux amis
tremblèrent et (^lovèrent leurs eœurs vers le Seigneur dans une ardente supplication. Ce ne fut pas son retour dans le inonde par lui-même qui les inquiétait; car tous les deux étaient trop éclairés et trop tolérants pour attacher le salut exclusivement à un état quelconque; ce fut Tesprit dans lequel ce retour aurait certainement eu lieu qui les remplissait d'effroi : à savoir, l'esprit d'orgueil , « ce funeste péché, qui détruit jusqu'aux dons de Dieu, et dessèclie et consume jusqu'aux germes de toutes les vertus; » ' ce fut l'esprit de vengeance , « qui fait un enfer du cœur qu'il € envahit'; » l'esprit du siècle, « qui dit dans son cœur, le « Seigneur ne fera ni bien ni mal^, » Toutes ces vanités enfin qui prennent le nom de grandeur, de puissance et même de vertu, et qui ne sont à l'âme que ce que l'enflure est au corps ^; qui ne sont que néant et condamnation. Voilà ce qu'ils craignaient, ces serviteurs de Dieu , et voilà pourquoi, dans l'état actuel de l'âme de leur ami, ils tremblèrent et ne purent que prier. En effet la tentalion était grande et l'instant décisif, car c'était le pouvoir, la puissance; c'était surtout la vengeance que le prince de ce monde venait offrir à ce nouveau converti, comme dernier moyen de s'emparer de lui. Le pouvoir et la puissance n'avaient pas de quoi le tenter. Son jugement toujours sain lui disait avec raison qu'après tant d'années d'inaction passées loin des affaires et des hommes, il ne pouvait les ressaisir en entier; et son ambition était de trop bon aloi pour ne se contenter que de leurs fantômes. Il lui fut donc facile de les dédaigner. Mais la vengeance , passion terrible des hommes, attribut magnifique de Dieu dont avec raison il se réserve à lui seul la possession, car lui seul sait la
* Saint Ephrem. Traite des vertus et des vices, « Saint J. Chrys , tome XX.
5 Sophronie, 1, 12.
* Saint J. Cbrys., tome XVII.
transformer en justice et en miséricorde! celle-là faisait encore palpiter toutes les fibres de son cœur, faisait encore bouillir son sang , et monter à son cerveau toutes les vapeurs malfaisantes du démon : une belle , une noble , une magnanime vengeance selon le monde , celle qui accable ses ennemis sous le poids de ses bienfaits et les étouffe par l'excès de sa générosité. Mais toujours encore est-ce de la vengeance et non pas Toubli des injures, non le pardon des offenses , premier devoir du chrétien , précepte positif de son maître. L'indécision de mon père ne dura qu'un instant ; mais cet instant de tentation, par son intensité même, surpassait tout ce que les années précédentes avaient offert de dangers et de combats. IL triompha pourtant; l'excès même du péril réveilla son courage, et il mit son honneur à vaincre là où ses amis même osaient a peine espérer qu'il combattrait. Mais, hélas! son triomphe se ressentit de la présence de l'ennemi. Les paroles simples et superbes qui signifièrent son refus furent dictées par l'orgueil, ce péché des péchés, et non par l'humilité, cette vertu des vertus. Pauvre père Hilarion ! vous eûtes de longues vigiles à accomplir sur les dalles froides de votre église pour expier le péché de votre ami ; et ks jeûnes et les abstinences que vous crûtes devoir vous imposer pour venir en aide à sa pénitence affligèrent longtemps vos enfants du monastère! Cet éclatant triomphe de son innocence, cette satisfaction rendue à son orgueil et à son amour-propre , apaisèrent définitivement tous les troubles et tous les doutes dans l'âme de mon père. Ne craignant plus que le monde, aux opinions duquel il tenait encore, imputât sa conversion au désespoir de sa disgrâce, il se fit une gloire de la publier, et embrassa , avec une ferveur dont l'exaltation tenait do son caractère extrême en toutes choses, le parti de la religion, s'adonna â ses exercices les plus sévères et à ses pratiques les plus rigoureuses. Il voulut même entrer en religion et demanda à ses amis de l'admettre dans leur
LE MOINE DtJ MONT ATHOS. S81
couvent, pour y prononcer ses vœux le plus tôt possible. Ce fut un nouvel embarras pour ces fidèles serviteurs de Dieu. Ils étaient de trop sincères chrétiens et des hommes trop loyaux et trop honnêtes pour désirer cet événement. Tous les deux étaient convaincus que ce désir n'était qu'une exaltation passagère, et que même si mon père persistait dans son dessein , il s'en repentirait amèrement un jour. Cette décision extraordinaire dans un homme de sa fortune et de sa position aurait sans doute assuré de grands avantages pécuniaires et une grande célébrité à leur monastère. Mais ces avantages mêmes les elTrayaient; car tous les deux, le père Hilarion, par véritable humilité et la crainte de l'envie et de la malignité des hommes , le père Grégoire, par les mêmes considérations jointes a d'autres qui lui étalent personnelles et dont il se gardait de parler, évitaient autant qu'il était en leur pouvoir d'attirer les regards sur leur communauté.
— Elle jouit de la considération et du respect général, disait le père Hilarion, et pratique à l'ombre de son obscurité les vertus de l'humilité qui lui conviennent; pourquoi lui ôter cette ombre et risquer que ces vertus ne se flétrissent au soleil de la vanité et de l'ambition !
— Elle échappe aux regards du monde, disait le père Grégoire. Elle échappe paç conséquent à l'envie et aux persécutions de la malveillance. Qu'elle jouisse en paix de son repos, et éloignons d'elle, autant que nous le pouvons, tout ce qui pourrait le compromettre.
D'un commun accord, les deux amis se remirent à l'œuvre, non plus pour exciter, mais bien pour modérer l'excès de la ferveur et du zèle de leur néophyte.
— Ce serait une faiblesse que cette résolution, lui disait le père Grégoire, une faiblesse indigne de vous. Eh quoi! avez-vousdéjà oublié le chemin de la victoire, pour que vous adoptiez celui de la faute ? Et pensez-vous que Dieu vous saura gré de déserter ainsi le poste qu'il vous a confié pour
prendre celui qui ne vous était pas destiné ? Croyez-vous donc que les couvents n'ont été institués que pour les lâches et les fuyards ? Pour les soldats du Christ qui préfèrent la sûreté de leurs murs à celle de leur bouclier, Féloignement et la retraite aux clameurs de la bataille? Vous vous trompez fort, si c'est là l'idée que vous vous faites du cloître. Écoutez ce qu'en dit le grand saint Basile, votre auteur favori : « Celui qui veut fuir le monde doit le fuir en entier. « Ce que j'appelle fuir le monde, ce n'est pas seulement € s'en éloigner de corps ; c'est en détacher toutes ses affec- « tions, oublier patrie, maison, affaires, société, intérêts, « sciences humaines, faire avec soi un divorce absolu pour « ne dépendre tout entier que des impressions surnatu- « relies que le Seigneur fera naître dans nos âmes *. » Et voilà ce dont vous n'êtes pas encore capable. Vous n'êtes pas encore capable, comme l'ordonne le grand docteur, d'anéantir dans votre esprit tout préjugé antérieur^; c'est-àdire de renoncer aussi bien à votre passé qu'à votre présent et à votre avenir. Demandez-vous, en conscience, si vous en êtes déjà là? Y a-t-il si longtemps que vous avez manqué de succomber au désir de vous venger et d'accabler vos ennemis ? Y a-t-il si longtemps que votre renoncement aux honneurs et aux dignités du monde a été plutôt l'effet de votre orgueil que de votre abnégation de toute gloire humaine ? Et maintenant même , si satisfaction ne vous avait pas été faite de la part des hommes, si vous n'aviez pas triomphé de leurs perfidies, si vous n'étiez assuré qu'aucun soupçon , aucun doute ne souille plus votre innocence devant eux , où en seriez-vous de votre zèle et de votre fe^ veur? C'est avec tout cet appareil de passions mondaines et de considérations profanes que vous voulez vous retinT dans notre pauvre couvent? Ce serait lui faire un triste et
* Saint Basile le Grand. Discours sur le devoir des religieux. > Ibid.
LE MOINE m MONT ATHOS. S83
fatal cadeau, M. le comte; car Torgueil, comme tous les péchés et plus que tout autre péché , puisqu'il est le père de tous , est contagieux. Il se gagne et se propage avec la promptitude et la virulence de la peste. Ce serait nous faire payer trop cher Thonneur et le renom que votre entrée chez nous pourrait nous procurer. L'obéissance, la douceur et rhumilité, voilà les vertus indispensables à un véritable religieux. Demandez-vous si elles ne sont pas encore à Tétat de germe dans votre cœur. Travaillez à les faire pousser et grandir, et en attendant restez où vous êtes. Rappelez-vous en outre quevousavez un fils à élever, que vous avez son avenir à assurer, que vous avez votre grande fortune à administrer. Ces devoirs sont assez impérieux et assez importants , si vous voulez les remplir en conscience, pour ne pas vous obliger d'en chercher de nouveaux; vous clés assez loin des perfections même de votre état actuel, sans vouloir prétendre à celles qui appartiennent à un autre. Le trésor que Dieu vous a confié n'a pas encore assez fructifié entre vos mains, pour que vous l'abandonniez, pour en réclamer un nouveau. Travaillez a l'augmenter; car vous savez quelle serait votre punition, si vous le rendiez tel que vous Tavez reçu. C'est là votre tache pour le moment. Ensuite, si votre vocation est véritable, ce dont nous aurons tout le temps de juger, elle ne perdra rien de sa ferveur pour attendre. Le temps peut arriver, si telle est la volonté du Seigneur, où vous serez à même de l'accomplir d'une manière bien autrement solennelle et édifiante ; et alors , moi le premier , je vous aiderai de mes vœux et de mes conseils. Mais ce ne doit pas être ici , dans cette chétive miniature du monde qu'on dignifie du nom d'une communauté. Si, en effet, vous êtes appelé à mener un jour la vie des anges sur la terre, que ce soit loin de votre patrie et de vos habitudes ; que ce soit loin du bruit du monde et de ses tumultes; que ce soit sur le point où s'élève le boulevard véritable de notre foi , là où sa discipline et sa règle s'observent dans toute
leur rigueur; là enfin où se pratique sur la terre, en toute pureté , la vie céleste que les hommes appellent celle du cloître.
— Ayez pitié de votre pauvre enfant, et ne le privez pas ainsi de son père , lui disait à son tour le père Hilarion. 11 n'est déjà que trop orphelin depuis qu'il a perdu sa mère , et, sans vous faire de reproche, vous ne vous occupez pas assez de lui. Si notre Père céleste nous abandonnait ainsi; si, au lieu d'instruire nos cœurs, d'élever nos âmes par les inspirations de sa grâce et les révélations de son Esprit, il se renfermait dans les rayons de sa gloire et nous livrait aux instincts de notre misérable nature sans plus se soucier de nous , que serait-ce de nous , et de quel droit réclamerait-il notre amour et notre obéissance? Imitez-le donc, vous qui avez un fils à aimer et des devoirs envers lui à remplir. Imitez ce Père qui compte jusqu'aux cheveux de la tête de ses enfants ^ ; imitez-le dans sa soUi- . citude et son amour. Imitez surtout son divin Fils qui, pour sauver les enfants de son Père, quitta le sein paternel, les habitations de la lumière éternelle, la société des anges, des trônes et des dominations, se revêtit d'un misérable corps humain, naquit dans une crèche et mourut sur la croix; qui se fit homme parmi les hommes, afin de nous aider à porter le fardeau de nos iniquités, devenu trop lourd pour nos forces. Est-ce donc trop que vous, un de ces êtres pour le salut desquels un si grand sacrifice fut accompli, vous supportiez pour l'amour de votre fils unique les ennuis du monde , ses tentations et ses soucis ?
Restez donc où vous êtes, cher comte; votre vie est déjà plus monastique qu'elle ne devrait l'être, et tout excès, même celui de la ferveur, est une irrégularité qu'il faut réprimer. L'obéissance vaut mieux que le sacrifice^ disent les Écritures. Ofl*rez à Dieu votre vocation si c'en est une,
< Saint Luc, XII, 7.
ce dont je doute ; plus vos désirs sont ardents , plus vous avez de mérite, et votre sacrifice sera d'autant plus agréable au Seigneur que vous aurez dompté votre volonté pour l'accomplir.
Après de longues discussions, dont ces deux discours ne sont que le résumé, mon père se rendit aux raisons de ses deux amis et resta dans le monde; quand je dis dans le monde , c'est dans une retraite plus absolue que le plus rigide des monastères que je devrais dire; pratiquant une règle bien plus sévère que celle que l'indulgent père Hilarion exigeait de ses moines , exerçant un système de discipline que même le père Grégoire ne se serait guère imposé.
Dans cette vie d'ascète que mon père se mit en devoir de mener, avec l'approbation du pèrie Grégoire et contre l'avis du père Hilarion, toute inégalité d'humeur, toute irritabilité de caractère disparurent comme par enchantement. C'était un calme profond et sombre comme celui de ces journées d'automne, quand l'horizon se couvre de ces nuées épaisses qu'aucun rayon de soleil ne peut percer, qu'aucune rafale n'a le pouvoir de soulever. Je gagnais à ce changement du repos et plus de liberté que n'en ont d'ordinaire les enfants de mon âge. Par contre, je perdis les éclairs de tendresse qui m'illuminaient parfois au temps de mes tribulations. De longtemps je ne pus me faire à cette indifférence impassible, à cette froideur de marbre qui était devenue l'état habituel de mon père. En vain je cherchais dans ses yeux ne fût-ce qu'une étincelle de colère qui me prouvât que tout sentiment n'était pas encore pétrifié dans son cœur; en vain je m'efforçais de surprendre dans sa voix ne fût-ce qu'une de ces intonations acres et mordantes qui me blessaient si souvent autrefois , j'en aurais pu conclure que j'occupais encore quelque parcelle de son attention : rien , tout était morne et glacé comme la tombe ; et je frissonnais d'un effroi solennel, d'un effroi tout différent de mes craintes d'autrefois , en fixant celui qu'on au-
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rait pu prendre pour le spectre de ce père si bouillant, si impétueux , si énergique naguère , si impassible et si taciturne maintenant. C'était encore chez mes amis du courent que j'allais pleurer ce nouveau chagrin de mon existence.
— Qu'ai-jc donc fait à mon père pour qu'il me repousse ainsi? demandais -je parfois au père Hilarion. Quand j'étais petit enfant, il avait pour moi des paroles et des regards de tendresse. Il me portait dans ses bras et me serrait sur son cœur. Ah! c'est que ma mère était là ; et c'était son amour pour elle qui s'épanchait sur moi. Même pendant ces dures années d'irritation et de trouble , il avait quelquefois des retours d'affection passionnée. Maintenant j'ai beau me mettre sur son chemin, j'ai beau solliciter par mille attentions un regard ou un geste de sa part, il passe sans me regarder ; son œil froid et distrait me fixe comme s'il ne me voyait pas. Même pendant les leçons qu'il me donne , paresseux ou appliqué , attentif ou distrait, jamais un éloge ne vient m'encourager, jamais un blâme ne me donne la consolation de croire qu'il n'est pas indifférent à mes progrès. Et pourtant maintenant que je sors de l'enfajicc, que je commence à comprendre la valeur d'une affection , quelques preuves de la sienne me seraient plus nécessaires qu'au temps où ma mère m'aurait aimé pour tous les deux. Aussi, n'était votre indulgente tendresse, père Hilarion, si je n'avais pas la consolation de venir pleurer dans vos bras, je me croirais réprouvé de Dieu; car n'est-ce pas être réprouvé de Dieu que d'être repoussé du cœur de son père?
— Hélas! mon fils, disait cet excellent père liilarion en me serrant sur son cœur, tu te trompes sur le compte de ton père. Il ne t'aime que trop; mais, dans la vie de dévotion qu'il a embrassée, il se fait un scrupule de se livrer à cet amour; il réprime comme un péché tout signe extérieur qui pourrait le trahir. Cet ascétisme, que le père Grégoire approuve, me déplaît, je l'avoue; mais ce nesl
pas à moi y faible mortel que je suLs , de mettre mon opinion en opposition avec la leur. Ton père croit devoir concentrer toutes ses pensées sur le but qu'il se propose, sans les détourner même sur Tobjet qui lui est le plus cher. Il a probablement raison, et il parait que le père Grégoire est de cet avis. 11 croit que ce n*est que par un aussi dur sacrifice que notre pauvre ami peut dompter les passions qui fermentent dans son âme. Quant à moi, je m'avoue incapable d'une si haute vertu, et suis indigne de marcher sur les traces de ces deux hommes exemplaires. Au lieu de concentrer le foyer d'amour que le Seigneur a allumé dans mon cœur, je l'épanché et le laisse échapper en flammes et en fumée. Je suis un bien misérable pécheur, mon fils!
— Oh ! ne dites pas cela, mon père. La flamme qui brûle sur l'âtre du pauvre, réchauffant à sa douce chaleur la veuve et l'orphelin, est plus utile et plus agréable à Dieu que la lampe solitaire allumée au profit d'un seul individu.
— Abstenons-nous de tout jugement, me répondit-il d'un ton sévère. N'étant pas capables de comprendre les décrets de la Providence et les différentes vocations des hommes, n'ayons pas la présomption de les juger. Un fils, surtout, ne doit en aucun cas élever sa voix contre son père. Il doit se soumettre à ses volontés comme on se soumet à celles de Dieu ; purement, simplement, sans vouloir ni les pénétrer, ni les scruter.
— Et vous aussi vous me grondez, mon révérend père! dis-je tristement, les larmes aux yeux.; et vous aussi vous allez vous fâcher contre moi, et peut-être cesserez-vous aussi bientôt de m'aimer ! Où donc irai-je alors, pauvre enfant que je suis? Dans le sein de qui pourrai-je épancher mon cœur d'orphelin?
— Méchant enfant! me disait- il avec son adorable bonté, ne vois-tu pas que je ne te gronde que pour ne pas pleurer avec loi? Viens toujours à moi, mon agneau clicri ;
verse tes peines dans mon sein. Aucun père n*a plus d'affection pour son fils que je n*en ai pour toi. Et tu me la rends bien, cette affection, je le sais; tu ne serais pas Tenfantde ta sainte mère si tu ne m'aimais pas ! Mais promets à ton vieux pasteur de réprimer tout murmure contre ton père qui est en même temps ton Seigneur. Renferme tes plaintes dans ton cœur, ou confie-les au mien, ce qui revient aa même. Prie, mon fils, et celui qui a entendu les prières de ta mère et lui a accordé la conversion de son mari acceptera les tiennes et te permettra de jouir encore ici-bas de l'affection de ton père. Car il t'aime, ton père; n'en doute pas un instant. Et qui ne t'aimerait, mon doux trésor? enfant de la douleur et de la joie, fils de cette Rachel chérie que nous pleurons tous, comme cette bien-aimée de Jacob pleurait ses enfants sans vouloir se consoler.
C'est ainsi que se terminaient tous mes entretiens avec ce saint vieillard; et si dans aucune circonstance de ma vie une goutte de fiel n'a filtré dans mon cœur; si jamais une pensée amère, un sentiment haineux n'ont trouvé place dans mon àme, c'est à ces entretiens pleins de tendresse et d'indulgence que je le dois. Personne ne savait, comme le père Hilarion, enlever l'épine d'une plaie. Là où toute autre main aurait blessé, la sienne était sûre de guérir. Personne n'avait le don comme lui de conserver aux préceptes les plus sévères de l'Évangile la mansuétude de celui qui les a promulgués.
Le père Grégoire, avec son esprit analytique, expliquait plus rationnellement le changement survenu dans le caractère et la conduite de mon père à mon égard. — Le long combat qui se livre dans son intérieur, disait-il, entre l'orgueil humain et l'abnégation chrétienne, n'est pas encore terminé. Son âme est, à la vérité, convertie; son esprit même est convaincu : cependant les habitudes de toute une existence, une longue série d'idées et d'opinions enracinées dans une mémoire aussi tenace et un caractère aussi entier
que le sien, ont une force et une vitalité que des organisations plus calmes et moins énergiques ne sauraient comprendre. C'est dans ce travail lent et difficile qu'il est maintenant engagé. Et je puis vous dire avec connaissance de cause que c'est une besogne ardue. Dans un sol aussi fertile, si la bonne graine pousse avec vigueur, les mauvaises herbes, de leur côté, renaissent sans cesse et menacent de l'étouffer. Contre cette espèce de dangers il n'y a qu'un seul remède , celui que Notre-Seigneur lui-même nous a indiqué : te jeûne et ta prière K Et par le jeûne il ne faut pas entendre seulement l'abstinence , mais tous les genres de mortification, et plus encore celles du cœur, de l'esprit et des affections que celles du corps et des sens extérieurs. Ajoutez encore que votre père a de grandes pénitences à faire pour racheter la multiplicité de péchés d'obstination et d'aveuglement volontaires dont il s'est rendu coupable. Rappelez-vous qu'il ne peut, comme le commun des hommes, s'excuser parla faiblesse et l'ignorance, et qu'il sait maintenant, à ne pas pouvoir douter, que de cetui d qui beaucoup a été donné, it sera aussi beaucoup exigé. Rappelez-vous encore que dans une âme ardente comme la sienne tout est poussé à l'extrême ; ne vous étonnez donc pas de cette extrême impassibilité. Dites-vous , pour vous consoler, qu'étant le seul point vulnérable de son cœur, le seul lien qui l'attache plus peut-être qu'il ne le voudrait à la terre, il est naturel, dans ses dispositions actuelles, qu'il évite votre présence , et craigne de se laisser distraire ou amollir par les témoignages d'affection que vous exigez.
— Mais une légère petite caresse, mon père, Taumône d'un regard ou d'un geste accordé à son pauvre enfant de loin en loin ne saurait lui être imputé à crime ; ne pourrait le détourner de cette voie rigoureuse qu'il croit nécessaire à son salut? répliquais- je tristement. Plus tard,
« SaiotMaUh, VII, 21.
mon fils, me répondait-il, quand nous serons plus avancés dans votre instruction religieuse, je vous expliquerai en quoi consiste cette voie de salut et ce que c'est que ce stoïcisme chrétien, autrement nommé ascétisme, auquel votre père s'est voué. Vous comprendrez alors que vos exigences étaient déraisonnables et vos plaintes puériles. Croyez-cn mon expérience dans ces matières ; croyez-moi, c'est la seule voie digne de la grande âme de \otre père; c'est le seul aliment qui puisse la remplir en entier; les rigueurs , l'oraison et les exercices continuels de rascète peuvent seuls assouvir cette soif d'émotions , le désir de savoir, et cette sourde agitation qui dévore son esprit. Patience donc, mon cher élève, et rendez grâce au Seigneur d'avoir attiré aussi puissamment votre père à lui, sans vous plaindre de la perte de quelques douceurs, de quelques caresses. Son amour pour vous n'a rien perdu de son intensité ; ce n'est que de son expression que vous êtes privé. Tenez donc votre âme en repos et conduisez-vous de manière à ne pas préparer de nouveaux chagrins et de nouvelles déceptions à ce père déjà si longtemps et si cruellement éprouvé.
Ce fut entre ces trois hommes, entre ces trois vieillards, dirai-je, car si mon père ne l'était pas par l'âge, il l'était devenu prématurément par ses malheurs, que s'écoulèrent mon enfance et ma première jeunesse. Aucun enfant, ni aucun jeune homme n'en a passé de plus solitaires. Cependant cette enfance et cette jeunesse souvent tourmentées, toujours isolées, ne furent pas déshéritées des joies que le Créateur prodigue à tous les printemps de ce monde. Et parce que ces joies étaient simples et parce qu'elles étaient rares , mon âme les savourait avec délices ; et même jusqu'à ce jour mon cœur en conserve le frais et pur souvenir. La grande voix de la nature, dans les forêts vierg»*s et les savanes désertes, se fait entendre plus vibrante el plus solennelle peut-être que dans les lieux habités. Le
frémissement de son haleine passant le long des fleuves solitaires, ou bruissant dans les herbes des steppes inhabités, émeut plus puissamment, que quand elle ne fait qu'eflleurer les arbres et les palais des villes. Les fleurs de la solitude s'épanouissent avec plus d'éclat, exhalent des parfums plus délicats et plus pénétrants, 5 la chaleur vivifiante du soleil, sous les calmes rayons de la lune, à l'air frais et aux brises libres du ciel, qu'abritées par les murs d'un jardin, cultivées dans une serre par les mains savantes de l'homme. L'enfance et la première jeunesse se soucient peu de l'approbation et du blâme du monde; pour s'épanouir elles ne demandent que l'air du ciel pour respirer, et de l'espace pour se mouvoir et rêver en liberté. Si on savait combien il faut peu dans ces premières années de l'existence pour rendre l'homme heureux et combien tout superflu nuit è ce bonheur !
La perte de ma mère et les chagrins qui l'avaient suivie avaient jeté de bonne heure un voile de mélancolie sur mon caractère. J'avais déjà un passé quand d'autres enfants comprennent à peine la signification de ce mot. Relégué dans ce passé, j'y concentrais tout ce que je pouvais imaginer de bonheur, tout ce que je pouvais concevoir de regrets. Ty revenais sans cesse et m'efforçais d'en retracer chaque incident jour par jour, heure par heure, jusqu'à ce que dans ces remémorations j'eusse atteint au terme vague et indécis de l'enfant dépourvu de paroles cl de pensées. A ces réminiscences qui m'étaient personnelles je joignais tous les traits , toutes les anecdotes que je pouvais recueillir sur le compte de ma mère. Les gens de la maison , les femmes surtout qui l'avaient servie , ne tarissaient pas sur leur bonne maîtresse. Le père Hilarion aussi n'avait pas de pltis grande jouissance que de me raconter tout ce qu'il savait du temps où cette colombe de l'arche^ comme il la nommait souvent , s'était reposée parmi nous , et où elle répandait la suave influence de tendresse sur tout ce qui
Î9i LE MOINE DU MONT ATHOS.
rcntourait. Mon imagination s'emparait si vivement de tous ces récits , elle leur prétait des couleurs si réelles , elle se pénétrait tellement de leur actualité, qu'enfin je ne savais plus distinguer les souvenirs qui m'étaient propres de ceux qui m'avaient été racontés. Cette existence dans le passé m'ôtait toute ambition et toute curiosité pour l'avenir. De quel intérêt pouvait m'étre cet avenir passager où ma mère n'était pas , en comparaison de ce passé si réel où je l'avais connue? Aussi quand, dans mes instructions religieuses confiées par mon père au père Grégoire, mon instituteur me parlait du paradis que nous avions habité, dont nous étions exilés, et que nous devions regagner à la sueur de nos fronts, mieux que tout autre- enfant de mon âge j'étais à même de le comprendre. N'avais -je pas perdu le paradis en perdant ma mère ? et cette patrie dont j'étais exilé, n'était-ce pas le lieu où elle était remontée , où je devais la rejoindre? Ces souvenirs et ces regrets ne me rendirent ni morose ni même triste; ils ne me rendaient qu'indifférent à tous les amusements ordinaires de mon âge. Quand, en traversant le village, je voyais de joyeux gamins s'ébattant dans toute l'exubérance de leur santé et de leur enfance, se poursuivant, s'atteignant , se débattant et roulant dans la poussière , criant pour le plaisir de crier, riant pour le plaisir de rire ; leur joie bruyante et expansive ne. me donnait aucune envie. — Tiens, notre petit seigneur, me disaient-ils en m'entourant; viens jouer avec nous. Veux-tu des babkis * ? en voici. Veux-tu aller chercher des baies ou des champignons dans la forêt ? nous allons l'a^ compagner. N'aie pas peur des leschis ou des roussalh^'t nous crierons sf fort qu'aucun mauvais démon n'osera s'approcher de toi. »
— Regarde, disaient -ils d'autres fois, regarde comme
* Voy. plus haut la noie, p. 176.
^ Voy.| sur les superstitions russes, rintroduclion de cet ouvrage.
les rayons du soleil se jouent dans les flots de la rivière. Viens te baigner, notre petit maître; nous connaissons un endroit où le gazon descend jusque dans Tcau , et tes pieds délicats seront aussi à Taise sur le sable blanc du fond que sur les tapis de ta chambre. Viens avec nous, notre cher petit tourtereau ; l'eau fraîche te fera du bien ; lu en sortiras plus gai et plus alerte. Et ne crains rien, voici le grand Mishka qui nage comme un poisson, il n'est pas trop béte pour cela , nous le prendrons avec nous et nous nous noierons tous plutôt que mal ne favienne. >
En hiver; c'étaient d'autres plaisirs qu'ils me proposaient : c Viens glisser avec nous de notre belle montagne, disaient-ils en m'entrainant vers le rivage en pente rapide où ils avaient établi leur glissoire. Vois comme elle reluit au soleil; on la dirait lamée d'or. — Voici ma pelisse, disait l'un; assieds-toi là-dessus, moi je me mettrai derrière et en avant. — Non, disait un autre, tu n'as que ta pelisse-, pauvre Stenka, et si tu la déchirais, ta méchante marâtre te battrait comme plâtre. Voici mes salaski *^ et c'est moi qui conduirai notre jeune maître. — Nous fendrons l'air comme des oiseaux ; ensuite nous nous aliénerons au traîneau , disaient-ils tous , et nous te ferons remonter la montagne ; nous ne te laisserons pas te fatiguer, notre petit oiseau aux ailes dorées; car elles sont plus faibles que les nôtres, tes ailes délicates, et tu es frêle comme une branche d'églantier. »
Je cédais parfois à ces instances , je trouvais même du plaisir à nager dans la rivière et à glisser de la pente rapide du rivage; ce n'étaient que le bruit et les éclats de leur joie qui m'importunaient. Je les aimais cependant, ces bons enfants du village, et malgré ma sauvagerie et les fréquents refus que je faisais de me joindre à leurs jeux , ils
' Pelit Iratneaii sur lequel on trans|K)i'le de légers fardeaux. Ce mot est toujours employé au pluriel.
m'aimaient à leur tour de tout leur cœur et compatissaient à mes chagrins et à mes tribulations, c Laissez-le, disaient les plus âgés aux plus jeunes; vous voyez que son cœur est triste; le pain blanc trempé de larmes est plus amer que le pain noir assaisonné de joie. » Et ils avaient raison de m'aimer, car ils savaient que ce n'était ni par dédain, ni par fierté que je m'éloignais d'eux. Ils savaient que si l'un d'eux tombait malade ou était blessé par quelque accident, ou simplement châtié, comme l'était si souvent le pauvre Stenka par sa méchante marâtre , vite leur jeune maître accourait avec toutes les consolations qu'il avait à offrir. Ils savaient par expérience que les malheureux et les orphelins d'entre eux étaient mes frères, avec lesquels je partageais le luxe de mon pain blanc et le peu de friandises et de jouets que mon éducation austère me permettait Bons enfants! francs, ouverts et intelligents; vous êtes des hommes maintenant. Déjà la plupart de vous sont pères de famille et membres utiles de votre commune. Avez-vous conservé le souvenir de votre camarade, et vous souvenezvous de lui dans vos prières ?
Si ces bruyants éclats de joie m'importunaient de près, cri revanche j'aimais à les entendre de loin. Assis sur le tronc d'un vieux sapin tout recouvert de mousse , au bord do ruisseau qui, venant de la forêt, traversait le village pour se rendre dans la rivière, j'aimais à suivre leurs cris amortis par la distance. Tout en fixant les rayons empourprés da couchant, de cette aurore du soir comme le Eusse appelle les vives couleurs qui précèdent le crépuscule, tout en suivant le croissant pâle de la lune et sa compagne fidèle, l'étoile du soir, je me plaisais à écouter ces accents qui , en se mêlant aux chants des femmes revenant de leurs travaux, aux bêlements , aux mugissements et aux clochettes des troupeaux , animaient, sans l'interrompre, la calme sérénité de ces belles soirées, c Voilà le grand Mishka qui s'est laissé choir, > me disais -je en entendant un cri
plus perçant s'^ever au-dessus des autres , accompagné de bruyants éclats de rire, c Tentends Wanioushka ; il raconte quelque drôlerie de sa Toix nasillarde; maintenant c'est le pauvre Stenka qui pleure, ce sera sa marâtre qui l'emmène pour le maltraiter; le voilà revenu, je l'entends contrefaire le cocher; il aura attelé les autres et les mène bon train. » Et je suivais ainsi de loin avec intérêt et avec plaisir tous les incidents des jeux de mes camarades. Parfois quelquesunes des mères de ces joyeux étourdis venaient au ruisseau pour arroser les longs rouleaux de toile qui blanchissaient sur l'herbe. Alors elles s'arrêtaient près de moi, et si je ne faisais pas attention à elles, elles passaient leur chemin en me regardant et en échangeant à demi-voix quelques paroles de compassion et d'intérêt. Si au contraire je leur souhaitais le bonsoir en souriant, elles s'approchaient et, me caressant doucement la joue de leurs mains rudes et calleuses : < Pauvre tourtereau i disaient- elles de leurs ^oix chantantes, pauvre agneau sans mère! La vie est dure à l'orphelin quand même il serait né dans un palais , quand même il serait bercé dans un berceau d'or. Pauvre faucon doré ! tes ailes sont encore trop faibles pour te porter vers le soleil , et tu as froid dans ton nid moelleux , privé de l'aile chaude de ta tendre mère ; car elle était tendre et bonne, notre maltresse chérie , et nous la pleurons et nous prions tous les jours pour son âme et pour ton bonheur à toi, cher petit seigneur bien-aiméM » Des larmes silencieuses coulaient alors le long de mes joues , je les remerciais par un signe de tête affectueux, et elles s!en allaient discrètement à leurs affaires en s'essuyant les yeux de la manche de leur chemise.
* Toutes ces poétiques et caressantes expressions ne sont pas de Tin- ▼entioB de rautear. Elles sont des tradactioos très-fidèles du langage figuré des paysans rosses.
Il ne faut pas supposer que mon père, dans la rigueur de son ascétisme, négligeât les soins de mon éducation. La Providence vint à son aide dans cette tâche si difficile pour un homme dans sa position exceptionnelle. Pendant le temps de sa courte carrière , il avait connu un Français que des circonstances que j'ignore avaient forcé de quitter sa patrie, et à qui il avait eu l'occasion de rendre quelques services. Cet homme, marié à une Russe, avait acquis quelque fortune et s'était définitivement établi en Russie. 11 mourut quelque temps avant le renvoi de mon père, après avoir recommandé â celui-ci le sort de son fils unique. Ce jeune homme , sans avoir de talents remarquables , plut à mon père par sa modestie et le dévouement dont il fut bientôt à même de lui donner des preuves ; il l'attacha en qualité de secrétaire privé à sa personne ; et lorsqu'il fut exilé, son secrétaire insista pour suivre celui qu'il appelait son bienfaiteur. Après quelques objections, mon père, voyant que ses instances étaient sincères, y consentit, d'autant plus qu'étant d'un naturel timide , ayant peu ou point d'ambition, un extérieur qui ne prévenait pas en sa faveur, il aurait difficilement fait son chemin sans protection particulière. Tous les deux eurent à se féliciter de cette détermination ; mon père en fit l'administrateur de ses biens et son homme d'affaires, et n'eut qu'à se louer de son zèle et de sa probité.
Après la mort de ma mère, quand il fallut songer à me faire passer des mains des femmes entre celles d'un gouverneur , ce fut ù lui que mon père me confia. Il connaissait plusieurs langues et surtout le français qu'il se chargea de m'enseigner, et il possédait toutes les connaissances nécessaires pour surveiller les maîtres qu'on faisait venir pour moi de la ville, ainsi que pour diriger mes lectures à mesure que mon éducation avançait. Sa vénération pour mon père tenait du culte; il ne se permettait même pas de le juger, tant il le croyait au-dessus du reste du genre humain, et
s'il n*embrassa pas entièrement sa vie ascétique , c'est que les intérêts mêmes de son bienfaiteur, comme il ne cessait de l'appeler, lui commandaient une existence plus active et plus mondaine. Mon père, de son côté, lui était sincèrement reconnaissant et ne pouvait assez se féliciter d'avoir trouvé en lui un homme sur lequel il pouvait se décharger des détails de mon éducation , sans craindre que mes principes ne fussent influencés par des opinions différentes des siennes. Quant à moi, je dois dire à ma honte que ce bon Delaville me fut longtemps à peu près indifférent et que je l'aimais plutôt par habitude que parce qu'il me plaisait. Sa conversation, sans être ni futile, ni frivole, roulait ordinairement sur des objets pratiques qui m'intéressaient peu. Les lieux communs, les proverbes et les dictons dont il farcissait tous ses discours, et qu'il débitait avec une gravité passablement ridicule, m'impatientaient quand ils ne me faisaient pas rire. Ce ne fut que plus tard que j'appris à connaître toute la valeur de cet homme si attaclié, si désintéressé et avec tout cela si modeste. Ce ne fut que plus tard que j'appris à apprécier son esprit d'ordre et d'exactitude , et que je compris combien il nous avait épargné de peines, d'embarras et de soucis.
Mon père se chargea lui-même de m'enseigncr les mathématiques et quelques-unes des branches scientifiques qu'il croyait nécessaires pour compléter mon éducation. Il m'examinait de temps en temps sur l'ensemble de mes connaissances, et si mes progrès n'étaient pas brillants, ils étaient du moins satisfaisants et les bons pères m'assuraient qu'au demeurant il en était content.
Le père Grégoire se chargea , comme je l'ai déjà dit, de mon instruction religieuse. Le charme de sa parole , la clarté de ses explications, les détails pleins d'intérêt dont il entremêlait la partie dogmatique de ses leçons , la poésie majestueuse qu'il savait conserver aux sujets sublimes et mystérieux qu'il traitait, prêtaient à cette étude, d'ordinaire
si sévère et si aride, un intérêt qui m'absorbait. Un autre attrait se mêla bientôt à ces leçons. Ce fut la récompense qu'elles me valaient quand mon instituteur était particulièrement satisfait de mon application et de mon attention : Alors, quelquefois de son propre mouvement, plus souvent cédant à mes importunités et à mes prières, il se mettait à me raconter les merveilles du mont Athos où il avait passé, disait-il, tant et de si belles années.
Il me décrivait ce promontoire s*élevant majestueusement d*un seul jet à une hauteur prodigieuse au-dessus de la mer , terminé à son sommet par deux pics de marbre blancs comme la neige ^ Sur Tun de ces pics s'élève une petite église; c'est bien Téglise la plus aérienne de la terre; car elle est visitée par les vents des deux parties du monde, de TAsie et de TEurope, et semble placée ainsi aux confins des deux continents pour servir de phare et de point de ralliement aux fidèles orthodoxes de tous les deux. Tout ce promontoire sacré, recouvert de saints monastères, de pieuses retraites et d'ermitages , est battu des trois côtés par les vagues de la mer; de cette mer Egée si belle, si bleue et toute parsemée dMles parfumées comme des corbeilles de fleurs. Il ne tient au continent que par un isthme étroit, défendu par une sombre forêt, et des marécages profonds. De même, ses habitants ne tiennent au monde que par la périssable enveloppe de leur mortalité. Il ne se lassait pas de me décrire la beauté de son ciel que traversaient de légers nuages dorés par le soleil ou argentés par la lune; des nuages qui ont Tair d'esquifs sur lesquels les âmes de ces dompteurs du siècle, de ces muets du Seigneur', parcourent les espaces pour parvenir jusqu'à son trône ; ce ciel
' L'élévation du mont Athos au-dessus de la mer est de 6,i00 pieds, au dire du Dr Grisebach. Au temps de Téquinoxe, son ombre s*étend jusqu'à !• place principale de la ville de Myrina dans Pile de Lcmnos.
' Noms que les habitants du mont Athos se donnent entre eux.
dont l'à2ur limpide fascine le regard; dont l'œil' cherche à pénétrer la coupole transparente , espérant découvrir aa delà les régions de Tétemité. Il me parlait de cet air léger et élastique qui semble porter sur ses ailes embaumées les pensées de celui qui le respire au delà de la pesante atmosphère de ce monde. Il me racontait ces hivers plus doux et plus courts que nos automnes, où la neige est inconnue et où les glaces n'interrompent jamais le courant des eaux. Et ces printemps prolongés ou chaque bourgeon a le temps de pousser sans hâte, où chaque feuille se déploie avec aise, où chaque fleur s'épanouit avec lenteur ; où les oiseaux ne se pressent pas de terminer leurs nids, et, sans crainte des pi^s S des hommes, ni des variations du temps, prolongent sans inquiétude leurs hymnes d'allégresse et de reconnaissance; ces printemps où la nature entière parait se complaire dans son lent travail et ne quitter qu'à regret la fraîche parure de sa jeunesse.
— Mais les étés , disait le père* supérieur non moins attentif et non moins avide que moi de tous ces récits; les étés, père Grégoire, doivent être brûlants; or la chaleur est, à mon avis, un terrible fléau.
— La chaleur, dans les pays méridionaux, répondait mon instituteur, est plus facile à supporter que dans nos climats du Nord. Les contrastes sont moins grands et on sait mieux s'en garantir. L'atmosphère, pure de toute vapeur, rend ces chaleurs moins fatigantes, et d'ailleurs sur leHagion Oros^^ on est abrité contre elles par Tombre impénétrable des beaux arbres sous lesquels les monastères, les ermitages et les retraites des ascètes sont placés. Ces ombrages que les rayons du soleil ne peuvent percer conservent sous leurs
1 La règle de saint Basile interdisant toute espèce de viande à ses moines, les oiseaux se multiplient à rinfiui sur celte montagne qui n'est habitée que par des religieux de cet ordre , le seul existant dans TÉglise d'Orient.
* Nom grec du mont Atbos qui veut dire la sainte montagne.
dômes centenaires la fraîcheur que la rosée de la nuit et mille sources d'alentour y déposent. Les eaux de ces sources, découlant de toutes parts avec une abondance et une limpidité incroyables, tempèrent Tair qui, dans les régions élevées , aurait été peut-être trop pur pour des poumons / mortels. £t quelles eaux! Fraiches, pures et transparentes comme celles de TÉden. Tantôt elles murmurent sur leurs lits de cailloux brillants, comme les pierres sur lesquelles coulaient les fleuves du Paradis terrestre; tantôt, paisibles et tranquilles, elles semblent sourire à leurs rives vertes et à toutes ces fleurs qui paraissent s'être réunies, de tous les coins de la terre, pour leur porter l'hommage de leur éclat et de leurs parfums. Tantôt elles tombent en cascades bruyantes , et recouvrent de leurs voiles argentés le granit noir qui leur sert de berceau. Ici elles jaillissent en jets pétillants et rafraîchissent de leurs gouttes perlées mille plantes et arbustes qu'on appellerait exotiques dans nos climats et qui , là , sont ordinaires et indigènes. Là elles bondissent, elles rayonnent, elles s'élancent en torrents écumeux, elles dorment en miroirs magiques, et partout elles répandent la vie et la fraîcheur ! Et puis la brise de la mer! cette brise qui ne manque jamais, cette brise qu'on voit arriver de loin et rider peu à peu la surface des flots, qui s'approche lentement, comme pas jà pas; tremblante d'abord dans la cime des arbres, soupirant dans leur feuillage, et puis, comme l'haleine fraîche d'une jeune mère eflleurant le front fiévreux de son enfant malade, elle vous enveloppe de ses ailes , humide encore de l'écume des vagues qu'elle vient de traverser, parfumée de la fleur des citronniers qu'elle vient de caresser. Avez-vous oublié, mon ami, cette brise maritime si fortifiante et si salutaire?
— Hélas ! père Grégoire , répondait mon excellent pasteur , dans votre enthousiasme poétique , vous oubliez vous-même que ni moi, ni l'enfant (c'est ainsi qu'il me nommait toujours) n'avons jamais quitté les bords de notre
Wischera. Elle aussi a ses brises parfumées de i*odeur pénétrante des sapins, et à Dieu ne plaise que je \euille ôter quelque chose à leur mérite! Mais la plupart du temps son haleine est plus âpre qu'agréable et \ous apporte sur ses ailes de la neige et des frimas au lieu de ces parfums que vous nous décrivez si bien; comme aujourd'hui, par exemple, ajoutat-il en jetant un regard de reproche vers la fenêtre qu'un vent furieux et mugissant semblait vouloir arracher de ses gonds.
— Continuez, continuez, mon révérend père, disaîs-je impatienté de toute interruption. Je m'imagine combien, après ces brillantes journées, les nuits doivent être incomparables dans ces merveilleux pays.
— Incomparables est le mot, mon fils, reprenait le père Grégoire en regardant à son tour cette fenêtre toute recouverte d'une couche de neige opaque que le vent ne cessait d'épaissir. Elles sont incomparables, en effet, ces nuits avec leur ciel si sombre, illuminé des feux innombrables de ces astres qui semblent grandir et redoubler d'éclat à mesure qu'on les regarde; avec leur sol jonché de myriades d'iusectes non moins lumineux que ces étoiles. Tantôt ce sont d'humbles vermisseaux rampant sur l'herbe et éclairant de leur petite lampe verdàtre le brin de gazon sous lequel ils s'abritent, transformant en diamant chaque goutte de rosée dont ils s'abreuvent ; tantôt des mouches brillantes fendant l'air comme des étoiles filantes; des étincelles ailées se suspendant à toutes les feuilles et scintillant dans le calice de toutes les fleurs. Quand la lune, s'élevant à Thorizon, projette sa pâle lumière et ses grandes ombres sur toute cette majestueuse et paisible nature; quand elle sillonne de ses calmes rayons les vagues tranquilles de cette mer merveilleuse qu'elle semble bercer dans sa fraîche clarté; quand le repos et le silence se répandent sur tout ce coin privilégié où même les passions et les instincts de l'humanité se taisent, absorbés qu'ils sont dans la contemplation de la Divinité, n'est- il pas permis de croire que le Créateur de ce
30i LE MOINE DU MOirT ATHOS.
paradis de perfections et de merveilles abaisse un regard satisfait sur ce point consacré qui seul a su conserver la paix et la vérité de sa parole? N*est-il pas permis d'espérer qu'il bénira d'une double bénédiction cet endroit, son héritage spécial y séparé et mis à part du reste de la terre, voué et sanctifié exclusivement à son culte et à son senice? N'cstril pas permis de laisser à l'imagination entendre, dans le silence de cette heure solennelle , le bruissement des anges montant et descendant sur cette terre promise, et portant sur leurs ailes, radieuses comme les légers nuages du ciel, les prières ardentes, les pures oraisons de tous ces hommes , leurs émules ; de ces serviteurs de Dieu qui, fuyant le sommeil , n'emploient le repos de ces nuits fraîches et enivrantes qu'à élever avec plus d'élan leur esprit vers le Créateur de toutes ces merveilles , et à célébrer sa gloire et sa magnificence?
D'autres fois c'était la végétation de la sainte montagne que mon instituteur se plaisait à me faire connaître. Toute cette végétation merveilleuse avec ses mille teintes variées, ses ombrages, ses fruits sans nombre et sans pareils, se précipite d'un côté vers la mer comme pour baigner ses branches échevelées dans la fraîcheur de ses ondes. De l'autre, elle s'élève vers le sommet blanc et aride de la montagne et se termine en tentes de cèdres aussi gigantesques qu'étaient ceux du Liban, en minarets d'ifs et de sapins funèbres; dans toute la triste variété enfin de ces enfants des hautes Alpes et du Septentrion dont le seul privilège est de garder à jamais leur sombre verdure.
— Ajoutez maintenant, disait le père Grégoire , à toute cette riante et riche nature les mille coupoles dorées des monastères ' enfermant dans leur enceinte les cellules
' Plus de vingt monastères s'élèvent sar le flanc du mont Athoi , sus compter les ermitages et les cellules des ascètes disséminés aatoor d*cu. La population de cette contrée de moines est évaluée entre quatre et sii mille âmes.
LS UOIW DU MONT ATHOS. Ml
loines et leurs églises riches et resplendissantes, les âges sans nombre dont les murs blancs sont à demi s sous le feuillage des arbres , ou penchés sur des rosuperposés eux-mêmes au-dessus de la mer; les huttes scètes, entrevues à peine derrière le tronc majestueux châtaignier ou d'un noyer centenaire, avec leurs petits s de fèves et la vigne aux grappes dorées , qui s*élève iroi verdoyante jusqu'à leur humble toit, et forme )e toit un berceau où Tanachorète passe ses jours et uits à travailler et a prier. Imaginez-vous les innomles petites chapelles attenantes à ces ermitages, posées t sur une pelouse verte où serpente un ruisseau , tanir le bord de quelque profond ravin d*où se précipite »rrent mugissant. Et dans les airs, se mêlant à la grande de la nature , le son plein et grave de toutes les clode toutes ces églises, appelant à la prière les habitants s demeures à la même heure et à la fois. Et toute cette itude d'hommes, tantôt isolés, tantôt en communauté, >és à quelque travail manuel ou penchés sur quelque i manuscrit, chantant les louanges du Seigneur dans rieur de leurs magnifiques églises, ou priant en sià Tombre d'une forêt ou sur la plate -forme d'un 2r, en contemplation extatique ou dans l'exercice de [ue active charité; toute cette multitude d'êtres hus mus par un même esprit , dans une même foi , avec même espérance , fixant le même but , parcourant le e sentier et attendant la même récompense. Voyez-les élevant leurs cœurs vers leur Père éternel et le supt non-seulement pour leur propre salut et celui des iants de la sainte montagne , mais priant sans cesse ns relâche pour la grande famille humaine tout len- ; priant pour que la lumière du christianisme pénè- ;hez ceux qui se trouvent encore dans les ténèbres ; it pour que la foi des faibles soit raffermie, que l'espé- 3 de ceux qui doutent soit rassurée , et la charité de
soi LE MOINE DU MONT ATHOS.
tous augmentée de l'amour et de la miséricorde de Celai qui appelle à lui tous ceux qui le cherchent. Ils ne font ni exceptions, ni exclusions dans leurs prières, car, de la hauteur où ils sont élevés, ils ne distinguent que les mortels en masse et ne peuvent s'apercevoir de leurs dissidences, de leurs rivalités et de toutes les mesquines passions qui agitent cette fourmilière qu'ils appellent le siècle. Dans ce grand atelier de vertus, comme ils nomment eux-mêmes leur saint promontoire, ils sont trop occupés à forger des armes contre le prince de ce monde pour avoir le temps de discuter les vaines questions qui agitent son empire. Grand boulevard de la chrétienté de l'Orient! cathédrale immense de l'Église orthodoxe, aurai-je jamais le bonheur de te revoir? Quand, oh! quand voguerai -je sur ta mer aussi azurée que ton ciel? quand apercevrai-je de loin le phare aérien de ton église? Plutôt mourir de joie en vue de ta cime blanche, oh! Hagion Gros, montagne sacrée, que de végéter tristement exilé loin de loi !
Après ces mots, le père Grégoire se tut , et, penchant sa tête sur sa poitrine, il ramena sur son front les crêpes noirs de sa coiffure , comme pour cacher l'expression de douleur qui assombrissait son visage.
Le père Hilarion était également devenu pensif; tout ému moi-même, je m'approchai de la fenêtre dont la lune éclairait faiblement les vitres que le givre avait recouvertes de mille arabesques. Je l'entendis dire alors au père Grégoire :
— Faites -vous bien, mon ami, de vous livrer ainsi à votre enthousiasme devant l'enfant? Faites-vous bien de lui dépeindre avec tant de feu les délices d'un paradis qui doit lui être fermé à jamais ?
— Je n'en sais rien, lui répondit le père Grégoire. Un entraînement irrésistible s'empare de moi quand on me met sur le sujet de cette sainte montagne. Moi, d'habitude si maître de mes sentiments et de leur expression , je
ne puis les retenir ; ils débordent et m'enlèvent malgré moi quand je parle du Hagion Oros.
— Cet enthousiasme est sans doute très-naturel, je le comprends et le partage parfaitement, reprit le père supérieur ; je crains seulement que vous ne Tinspiriez a 1 enfant, et que deviendrait -il alors ?
— £t ne croyez-vous pas, dit le père Grégoire avec quelque peu d'impatience, que dans les chances de sa vie il ne puisse lui avenir un pire malheur que celui de se retirer dans la paix de la montagne sacrée? L'enfant, comme vous persistez à l'appeler, malgré le duvet qui commence à se dessiner sur ses lèvres, n'a rien de ce qu'il faut pour affronter les douleurs et les mécomptes qui l'attendent dans le monde. Comme sa mère, il pourra succomber au dévouement et à la tendresse de son cœur, s'il ne se prépare un refuge où les affections et les déceptions du siècle ne puissent l'atteindre.
Ces paroles firent une vive impression sur mon imagination ; je les ai souvent répétées depuis , et j'ai souvent admiré la sagacité de ce moine, qui avait ainsi pénétré dans mon avenir. Depuis ce jour, cependant, le père Ililarion ne pouvant empêcher nos entretiens sur ce sujet, et craignant probablement de les sanctionner par sa présence, cessa d'y assister. Ils continuaient pourtant toujours. C'étaient les seules occasions où le père Grégoire sortait de son calme imperturbable. C'étaient les seuls moments où cette expression ironique, qui prêtait parfois quelque chose de méchant à son sourire, disparaissait entièrement de sa physionomie. Quand il parlait du mont sacré , tous ses traits s'adoucissaient, et sa voix même prenait des accents mélodieux que je ne lui connaissais pas. Il me fixait, à la vérité, et Tétincelle de sa prunelle bleue semblait s'illuminer, grandir et vouloir pénétrer jusqu'au fond de mon âme pour y lire l'impression qu'y faisaient ses paroles. Si, en effet, c'était là son intention, il devait être satisfait; car elles s'y gravaient en I 26
lettres ineffaçables, et je n'ai jamais oublié an seul mot ni de ses descriptions ni de ses récits , encore moins des réflexions dont il les accompagnait.
— Le pèlerin qui a passé dernièrement par ici en revenant des lieux saints, lui dis-je un jour après ma leçon de religion , m'a parlé des légendes du mont Athos. Y en a-t-il en effet autant qu'il le prétend ?
— Il y en a mille, fut sa réponse. C'est une terre fertile en saints , et la Russie elleHonéme se vante de posséder les reliques de plusieurs des bienheureux du moit Athos. Nos couvents et nos communautés ne sont pour la plupart que des colonies de la sainte montagne. Quanta elle-même , elle craint ou dédaigne la gloire qui dans œ monde s'attache au renom d'une vertu ou d'une piété plas parfaite que celle des autres. Les pensées de ses habitaBis ne se rapportent qu'à l'immortalité du royaume de leur père céleste ; ils détournent les yeux de toute gloire qvi aurait son commencement sur la terre. Voilà pourquoi les cimetières de ces lutteurs et de ces héros chrétiens soit bêchés et labourés avec plus de soin que leurs champs. Après un certain nombre d'années , les ossements qui s*y trouvent sont jetés dans une fosse commune. A ceux qui leur reprochent de se priver ainsi des glorieuses reliques de saints qui doivent abonder dans leurs communautés, i^^ répondent : Tous sont égaux devant la mort, et il n'appar-tient qu'à Dieu de juger de la sainteté des hommes.
< Les légendes le plus en faveur parmi les religieux du mont Athos sont celles de la sainte Vierge, contint^ mon instituteur. Elles jettent de poétiques reflets sur c^ peuple silencieux que le manque de tout élément féminin
' Aucun être féminin n*a le droit de francliir Télroit dëfilé qui téptrel^ promontoire d^Atbos du continent, et jamais curiosité de fenme n'est pu*^ venue à se glisser parmi ses austères habitants. On pent moarift ■■■• *^ ne peut naître sous ces ombrages sacr^.
LB HOlNe DU MONT ATHOS. 507
;«nble au premier abord priyer de gràee et de tendresse. Bt d'abord on raconte qu'au temps du paganisme, quand, m lieu de la petite église qui s'élèye maintenant sur un les'piies'de la montagne, on y yoyait un grand temple païen lédié à Jupiter, selon les chroniqueurs grecs (pour moi, je [ïense que c'était quelque divinité de la race slave qui peuplait alors le promontoire : le père Grégoire était un grand claviste et voyait des Slaves partout), une grande fête ivait lieu dans son enceinte ; l'encens brûlait, les victimes Haient déjà immolées et les prêtres vêtus de blanc s'apprêtaient à consulter leurs entrailles fumantes. Tout à coup le del se couTrit de ténèbres , un éclat effroyable de tonnerre retentit au-dessus du temple ; la terre trembfa : La mère du Dieu inconnu! s'écrièrent les prêtres épouvantés. La mère du Dieu inconnu! répéta le peuple en fuyant de tous côtés. L'idole colossale vacilla un moment sur sa base; ensuite, précipitée par une main invisible, elle roula de rocher en rocher et alla s'engloutir dans les flots de la mer. €n instant après, les ténèbres se dissipèrent et le ciel reprit sa sérénité habituelle.
« Cependant une barque avait échoué sur le rivage;
vne femme pauvrement vêtue, appuyée d'une main sur l'é-
P^Qle d'un homme déjà âgé, mais dont le front serein et le
'^rd inspiré témoignaient de l'étemelle jeunesse du génie
^^ de la révélation , gravissait lentement le sentier escarpé
^^ la montagne. Un adolescent, à peine sorti de l'enfance,
'^ suivait de loin avec respect. « Vois, dit la femme à celui
W la soutenait , vois cette cime blanche d'où le symbole
;• culte des faux dieux vient d'être précipité. Sur cette
'''•^e , à la place de ce temple , s'élèvera une petite église
'^^tinée à fixer sur elle l'attention de tous les serviteurs du
'^i Dieu. Là flottera la bannière triomphante de mon fils.
^^tour d'elle, pendant les temps mauvais des persécutions
'^ dçs fléaux que ce fils, mon Seigneur et le vôtre, a prédits,
^^ Réuniront tous les disciples fidèles de la doctrine qu'il a
scellée de son sang. Et semblable à ce voile que la biise soulève au-dessus de ma tête pour la garantir contre les ardeurs du midi, ainsi moi-même j'étendrai sur cette mootagne, qui sera appelée Sacrée entre toutes, le voile de ml protection et de mon intercession. » Cette femme était la femme sainte par excellence, la Panagiay celle que les prêtres inspirés par les démons avaient reconnue comme étant la mère du Dieu jusqu'alors inconnu ; celui qui la soute^' nait avec un respect si dévoué était ce disciple bien-aimé auquel son divin fils lui-même Pavait confiée. Saint Clément, l'adolescent qui les suivait, posa uae pierre à la place où cette mère des affligés avait prononcé ses prophétiques paroles. Plus tard il y creusa une grotte où il se relira. Sur celte grotte fut bâtie la première église du Hagion Gros. Elle existe encore et appartient au couvent connu sous le nom du monastère de la sainte Vierge d'Iwor *.
« Et la sainte Mère de Dieu a tenu sa parole. Au temps des persécutions de tous genres que les habitants de ce liea de refuge ont eu à subir ; quand les infidèles et les corsaires de tous pays pillaient la montagne sacrée, et massacraient ces pieux anachorètes, leur puissante protectrice a constamment veillé sur le petit troupeau auquel elle-même avait assigné ce bercail. Les ennemis de Dieu et delà foi avaient beau vouloir l'exterminer, il en restait toujours ua débris ; à ce débris de la persécution se joignaient bientôt de nouveaux ermites jaloux de gagner la couronne du martyre, et bientôt un nouveau troupeau, plus nombreux qu^ le précédent, élevait ses prières vers son divin Fils. Aussi la voyait-on, cette glorieuse Reine des cieux, encourager d^ sa présence immaculée le zèle de ses serviteurs. Tantôt, fantôme lumineux, elle glissait le long des corridors des
* CcUc communauté, comme plusieurs autres, a été richement dotée pir un prince Ue Géorgie et porte le nom d'une localité de ce pays.
cloîtres. Tantôt, apparition miraculeuse, elle se faisait voir dans le rayon que la lune projetait de quelque fenêtre élevée sur les dalles de Téglise. Son voile blanc, semblable à la vapeur légère qui s'échappe d'une source jaillissante, flottait au-dessus des arbres, et souvent plongés dans leurs contemplations extatiques, les dompteurs du siècle la voyaient planer au-dessus d'eux , et entendaient, dans le silence de la nuit, sa voix consolante leur dicter des révélations pleines d'espoir. Partout ses images miraculeuses versaient des larmes de compassion sur leurs malheurs , souriaient doucement à leurs espérances, daignaient conserver la marque saignante des blessures que la main des impies leur infligeait, et ne cessaient de réveiller leur courage, de ranimer leur foi et de faire renaître leur espérance. Maintenant que sa présence visible n'est plus nécessaire ; qu'il lui suffit de conserver par sa puissante intercession cette paix qu'elle a tant aidé à établir , cette Étoile des mers a cessé (l'apparaitre aux pieux solitaires. Ce n'est plus que par d'occultes ravissements, par des extases silencieuses et des redoublements de ferveur, que sa présence se fait sentir. Patronne du Ilogion Gros, elle doua ses monastères de l'image de sa glorieuse Assomption, et ce fut envoyé par elle que saint Antoine, un des solitaires de la montagne, vint creuser sa grotte près des catacombes des Wariagues. Ce fut inspiré par cette puissante et douce protectrice qu'il iJtîvint le fondateur de cette colonie de saints dont les reliques reposent encore dans les cellules souterraines des ^^uteurs de Kieff. Ce fut sous son invocation que s'éleva '*-* couvent métropolitain des catacombes, destiné à pro- /^^ger dans la Russie entière les institutions monacales du "^ontAthos. »
Comme un sol desséché s'abreuve avidement de l'eau ^^^i lui tombe du ciel, ainsi mon imagination dépourvue ^'^liment et de culture se pénétrait des récits de mon instituteur. Pour toute fiction et pour toute poésie, je ne con-
naissais que les contes que ma bonne me faisait quand, pendant les fréquentes maladies de mon enfonce, die trompait mes longues insomnies par le bruit cadencé de sa parole. Qu'étaient toutes ces descriptions de blondes et de malicieuses roussalka, de grimaçants et de hideux tesekis, des izarewna mêmes , ces vierges royales si belles et si pudiques, poursuivies ou délivrées par des izarewich vaillants et superbes, montés sur des coursiers à tout crin qui apparaissaient devant elles subitement œmme la femllt devant l'herbe , faisant trembler la terre sous leurs sabols d'or et emportant leurs maîtres au delà des monts , à travers les lacs, à travers les mers, traversant trois fois neuf contrées pour les déposer sains et saufs dans la trois ibis dixième. Qu'était même la description de cette inaccessible montagne toute hérissée de méchantes sorcières et de mauvais génies , au sommet de laquelle chantait l'oiseau à la parole humaine, ou fleurissait la rose sans épine qui ne se flétrit jamais, et d'où découle cette source de vie qui donne l'immortalité ^ ! Qu'étaient toutes ces fictions plus ou moins gracieuses, plus ou moins allégoriques, en comparaison des merveilleuses réalités de cette autre montagne dont celle-ci n'était qu'un faible reflet! On peut s'imaginer quel effet ces récits durent produire sur l'imagination d'un pauvre enfant du Nord qui, passionné pour la nature, n'ayant d'autres amusements et d'autres plaisirs que ses aspects, ne connaissait cependant que les tristes magnificences de son rude et mélancolique climat. J'étais comme ébloui de toutes ces variétés, de tout cet éclat, de ces parfums et de cette lumière. J'aurais même douté de la réalité des images qu'on me présentait, si l'idée avait pu me venir de jamais mettre en doute la véracité de mon instituteur. Je ne nic^ lassais donc pas de l'interroger, et depuis que le père Hila —
' Toutes CCS expressions sont consacrées par les conteurs rosses» ^' paraissent être aqssi anciennes que les contes qui les accompagnent.
»ii n'assistait plus à nos entretiens , ils devenaient touirs plus fréquents et toujours plus intimes. A{Nrèft n'avoir fait connaître les détails les plus minutieux, dont je n*ai donné ici que le résumé, sur cette contrée 'il appelait la patrie de son âme; après m'avoir entretenu i miracles de ^ nature, ce furent les miracles de la grâce rine répandue sur ces muets du Seigneur ( comme ils se mmaient eux-mêmes), que le père Grégoire se mit à me peindre. De vrais miracles d'abstinence , de fatigue et de leération ; des miracles d'autant plus étonnants et d'autant lis méritoires qu'ils sont en contraste avec la nature riche voluptueuse qui les entoure, et qui semble plutôt inviter la mollesse et aux jouissances des sens qu'aux pratiques «tères et presque surnaturelles qu'ils accomplissent. Et pendant, toutes ces austérités qui dépassent les bornes de )tre imagination ne les rendent ni orgueilleux , ni somres, ni même moroses ou chagrins. Au contraire, leurs abitudes sont douces et hospitalières, et ils portent emreiotes sur leur physionomie et dans leurs manières une ^réaité, une aménité, une politesse tolérante qui n'est que feflet de la paix et du contentement qui régnent dans leurs ■^s ^ Â quelques exceptions près et des exceptions bril- Hes, fort peu d'entre eux sont instruits dans la science du ^ie. La plupart connaissent à peine les noms des diffe- ^les races qui peuplent la terre, et aucun d'eux ne s'iniète ni des révolutions ni des changements survenus dans territoires, les opinions et le régime de ces races. Quand leur en parle et qu'on leur reproche leur indifférence et ^i^ ignorance de tous ces bouleversements du globe, ils fondent : c A quoi bon s'inquiéter des vaines agitations
I^our de plus amples détails sar le mont Atbos et ses habitants, voyez fragments sur l'Orient, par Fallmerayer, le Voyage de GrisebMh et le '^è.ier voyage aux êainU Lieux, par Mourawieff. L'auteur doit s'accuser ^oir eropruiilé jusqu'à des expressions à ces auteurs , n'en ayant pas ^vé de meilleures dans sa propre imagination.
du siècle, nous qui avons renoncé à ses pompes ( gloires*? Sommes-nous autrement que de passage sommes-nous pas des pèlerins qui nous arrêtons un dans notre voyage vers réternité? Nous nous repo aujourd'hui pour faire place demain à ceux qui n* vent. Que nous font donc les querelles et les disj d'un pays que nouslie faisons que traverser? Notre à nous, c'est Toraison, c'est le service de Celui qui < espérance et notre but. Cette oraison, nous l'élevons paix de la race entière de nos semblables ; ce servi Faccomplissons non-seulement à notre intention celle de tous nos frères , en faveur de tous ceux vaste famille humaine qui n'ont pas reçu comme vocation du repos. » Pratiquant la règle de leur on toute sa rigueur, conservant la doctrine et les ti de rÉglise primitive dans toute leur exactitude et da leur pureté, ils ne cherchent a l'imposer à personne au temps de l'ancienne Grèce, et comme maintenau dans nos villages russes, les étrangers sont recuei une hospitalité pleine d'empressement. Pourvu qu'il forment aux principes généraux de la morale et du nisme, ils peuvent séjourner autant qu'ils veulent sur montagne, sans être questionnés sur leur pays ou lei D'autres fois le père Grégoire me parlait de l'o l'obéissance et de la discipline de ces pauvres d'à né songent qu'à gagner, à force de travaux et de l'héritage qui leur a été promis comme récomp l'abnégation de leur volonté, et de Ja simplicité de Ce serait en vain qu'on voudrait les engager dans troverses sur leurs dogmes et leur croyance. Ib draicnt à toutes ces questions, à leur avis inutiles, paroles de saint Jean Chrysostome : Nous sommes < pour croire et non pour disputer ' , et rentreraient
< Sainl Jeau Chrys. Traité de la Foi,
dans le silence habituel que leur ordre leur enjoint. Ce silence est encore plus absolu dans les colonies d'ermites ' qui abondent autour des monastères du mont Athos. Ceux qui mènent la vie de ces anachorètes , qui n'est ni assez cachée ni assez solitaire, trouvent dans les cabanes isolées qu'ils se construisent, ou dont ils héritent, des réduits tellement secrets que Tœil seul de leur Dieu peut les y découmr. Cest dans ces cabanes que la vie ascétique s'accomplit dans toute l'extrémité de sa rigueur et la plénitude de ses jouissances. Oui, mon fils, de ses jouissances î je répète à dessein ce mot. La mortification a d'ineffables joies , et à mesure que le corps dompté et subjugué permet à l'âme de recouvrer la liberté et l'ardeur de son essence, l'homme ressent un ravissement dont tous les plaisirs, toutes les voluptés de la matière rie sauraient donner la plus faible ûléc. J'ai vu, dans ces misérables cabanes, des élus du Sei- S^^eur, absorbés dans la contemplation de Dieu, échapper dès cette vie aux liens de leur humanité. J'ai été témoin à W état d'esclavage passif leurs corps étaient réduits, de ^^^l élan de liberté spirituelle et de témérité bienheureuse '^ur esprit était soulevé. Que sont tous les biens, toutes les i^'^ospériiés , toutes les joies et toutes les affections de ce ''^^nde auprès de telles félicités? Saint Basile avait raison et f^/ï calcul même, au point de vue philosophique, était par- ^f ti3ment juste. En instituant son ordre monastique il a ^*^ preuve d'une profonde connaissance de la nature hu- ^^îne, de ses besoins et de ses instincts. En partageant sa 8le en plusieurs degrés, il a laissé à ceux qui l'embras- /^'^ t une grande latitude dans leurs moyens de salut. Dans l^ossibilité de passer d'un degré a un autre, il a donné de
C'est ainsi qu'on traduit le mol grec skiti donné à ces réunions d*er- . *'*»Ses dans un désert ou une solitude. Ce mot lui-même est dérivé d'o«A:i- **> qui provient) lui, de skeo ou askeo .- j'exerce. De là la dénomination ^*ciu.' celui qui s'exerce dans les pratiques de la piété.
3li LE MOINE DU MONT ATHOS.
l'émulation à leur ferveur. En plaçant la retraite absolae comme dernier échelon de ces degrés, il a prouvé les avantages que Tâme humaine peut tirer de cet état de quiétude dont elle ressent si souvent le besoin, même dans les situations ordinaires de la vie. Effectivement, quoiqu'on affecte maintenant de mépriser et même de nier les effets salutaires et surprenants d'une retraite bien employée, de tout temps elle a été un des désirs les plus impérieux , une des ressources les plus eflScaces non -seulement de Tâme, mab même de Tintelligence humaine. A toutes les époques de II civilisation, dans toutes les croyances et tous les cultes par lesquels le genre humain a dû passer, l'homme a toujours ressenti plus ou moins le besoin de se replier sur lui-même, de sonder les profondeurs de son être et de ses rapports avec la nature et avec .Dieu. Aucune vie d'homme ne s*est passée sans qu'il se soit bien des fois écrie : Qui me doth nera les ailes de la colombe pour m'envoler et demeurer en paix! Et admirez comme, même au sein du tumulte des hommes, de leurs intérêts et de leurs plaisirs, cette nécessité de recueillement et de repos se fait sentir. La jeunesse surtout, imaginative et exaltée, éprouve le besoin de calmer, ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce que pour une heure, ces bruits qui retentissent sans cesse tant à l'extérieur qu*à l'intérieur de son être. Elle a soif de quelques instants de solitude et de son compagnon le silence, ne fût-ce que pour s'entendre respirer et vivre. Et tous les âges et tous les états de la société partagent ce désir. C'est loin du bruit et de la pompe de sa cour qu'un monarque sage médite sur les intérêts de son royaume ; c'est loin du monde que l'homme d'État consciencieux travaille aux projets de réforme et de progrès que la sagesse leur dicte. Jadis c'était dans les cloîtres que s'écrivaient les chroniques du passé et que se conservaient les traditions et les écrits de l'antiquité. Maintenant encore c'est dans la retraite de leurs cabinets que les historiens compilent leurs annales. Pour écouter la voix
de son inspiration , le poëte recherche la solitude ; et les œuvres des savants, les plus belles inventions du génie, les plus grandes et les plus utiles découvertes de la science humaine, n'ont pu être conçues et réalisées qu'à Técart de ce monde qui devait en profiter. Les beaux arts eux-mêmes ne sont pas exempts de cette loi générale, et pour gagner les applaudissements de la foule, il fout avoir médité loin d'elle les chefs-d'œuvre qui doivent passer à la postérité.
c Si le grand et le sublime se rencontrent aujourd'hui rarement dans les conceptions de l'esprit humain, si l'homme ne parvient plus qu'à imiter et à redire dans d'autres formes et avec d'autres expressions les idées de ses pères ; si dans l'étude même de la nature si vaste et si sublime on ne sait plus que lui arracher quelques secrets en lui appliquant le scalpel et le microscope sans but défini et sans résultat général ; si, en un mot, l'esprit d'analyse prévaut en toute chose sur celui de la synthèse, si l'industrie a usurpé la place du génie , c'est uniquement parce que l'homme s'est dérobé à la concentration de la retraite. Inquiet, agité, turbulent, il manque de calme, de repos et de réflexion, ces attributs de la solitude. Sans eux pourtant, croyez-moi, mon cher élève , quelle que soit la puissance du génie , quels que soient les talents, les efforts et l'étendue de l'intelligence, aucune idée ne peut mûrir, aucune œuvre n'arrivera à sa perfection. L'homme parviendra à dévorer l'espace, mais il n'atteindra aucun but, ses vaisseaux vogueront en dépit des vents, qui retenaient ceux de ses ancêtres; pour les faire naviguer ainsi, il saura employer les forces motrices qui soulèvent les Mes du fond de la mer, et font pleuvoir la lave et les cendres du haut des volcans ; mais aucun Christophe Colomb ne sera là pour découvrir un nouvel hémisphère, et tous ces merveilleux secrets qu'il aura dérobés à la nature ne lui serviront qu'à raffiner son sucre et filer son coton et sa laine mieux et plus vite que ses pères. .11 a beau arracher l'éclair du ciel pour l'assujettir à sa
volonté et à ses caprices, il n'aura à confiera cette messagère de la foudre que quelque nouvelle de son insignifiante politique , que quelque hausse ou baisse de son pauvre trafic. On se moquerait bien du pauvre moine qui aurait Taudace de vouloir prouver, du fond obscur de son cloître, que les idées des enfants du siècle ne se sont tellement amoindries que faute de solitude et de recueillement. On se rirait bien de lui, s'il leur disait que pour retrouver parmi eux les saints , les héros et les grands seigneurs de leurs plus belles époques , il faudrait raviver dans leurs âmes la foi qui amenait jadis leurs pères dans les déserts delà Thébaïde et aux ermitages du mont Athos. Et cependant ce n'est pas en vain que le grand précurseur du Christ était solitaire et ascète ; ce n'est pas en vain que notre grand maître lui-même, notre Christ et notre Messie, s'en fut méditer la grande œuvre de notre salut dans le jeûne et le silence du désert. En revêtant notre humanité, il se revêtit en même temps de ses plus nobles instincts; et l'amoar de la solitude fut un des premiers auxquels il daigna satisfaire. »
Après un moment de réflexion il reprit :
— Mon excellent ami me gronderait de vous parler ainsi de la solitude ; il aurait raison peut-être , car ci* serait téméraire d'affirmer que le salut de nos âmes soit attaché à quelque état particulier de la société. Je crois pourtant que pour ceux qui désirent voler et non ramper vers les demeures de leur Père céleste , c'est certainement la solitude et non le monde qui fera pousser leurs ailes et enflammera leur ardeur, ajouta-t-il en fixant sur moi sa prunelle brillante comme pour deviner l'impression que ^ paroles avaient produite. Mais revenons au mont Athos» bien que cette digression ne nous ait pas trop éloignés de ses saintes retraites.
— Et dans laquelle de ces retraites avez -vous passé l«s années que vous regrettez tant, mon révérend père? ItU
LÉ liOlNË DU MONT ATHOâ. S 17
demandai-je , espérant découvrir dans sa réponse quelque chose qui éclairât son passé.
— J*ai passé par toutes, me dit-il avec un sourire qui me disait qu'il avait deviné la secrète intention de ma question, et partout j'ai été édifié, instruit et charmé. Sons l'épaisse verdure d'un bois de châtaigniers , dans le coin d'une fraîche vallée, de laquelle une source claire comme du cristal se précipite de cascade en cascade jusqu'à la mer, s'élève un ermitage isolé : une vigne en tapis- ^it les murs et formait avec quelques autres plantes grimpantes sur la plate-forme de la toiture un berceau verdoyant. (^n petit champ planté de quelques légumes et les fruits des châtaigniers suffisaient à ma nourriture; mille fleurs aux ^iottx parfums; mille buissons de lauriers-cerise et de grena- <ii6rs formaient les bordures et la haie de cet humble réduit. Sous ce toit j'ai passé les premières années de mon séjour sur le promontoire sacré. La cloche lointaine du Monastère auquel ma cabane appartenait m'appelait au service divin ; le reste du temps se passait entre quelques "vres et le travail auquel chaque religieux du mont Atlios ^oit se livrer. Ce n'est qu'une extrême débilité, chose ^1*6 dans ces hommes patients et laborieux, ou bien les occupations les plus ardues du sacerdoce, qui peuvent le dispenser de ce travail manuel. La règle de saint Basile, <^omme vous savez, est positive à cet égard : pas de fainéants ''^ns cette ruche du Seigneur, chacun doit gagner son pain l^otidien et l'habit de bure dont il est revêtu, quel que s<>U le degré de perfection spirituelle à laquelle il ait al- ^^ïnt. Tous sont égaux sur cette montagne libre et sacrée , ^^ le seul privilège des supérieurs, c'est d'être plus hum- "j^s, plus pieux et plus dévoués au service de leurs frères, délaient d'heureux jours que ceux passés dans le repos de ^^ pauvre ermitage ; veuille la miséricorde divine me permettre d'y retourner!
^e mourais d'envie de lui demander pourquoi il l'avait
quitté ; mais quelque chose de sévère et de menaçaot dans son regard arrêta la question sur mes lèvres. Je ne pouvais me décider à braver ce regard froid et pénétrant ; je ne pus surtout risquer de ne plus entendre ces récits qui me captivaient toujours de plus en plus.
Quelquefois, mais rarement, il me parlait vaguement de cette lumière du Thabor, de cette mystérieuse clarté qui avait illuminé les personnages de la Transfiguration, dont h face de Moïse reluisait en descendant du Sinaï , et qui avait aveuglé saint Paul lors de sa conversion.
— On assure que maintenant encore quelques-uns des ermites du Ifagion OroSy par une longue et patiente contemplation, parviennent à la faire jaillir de leur intérieur, disait-il en baissant la voix. Ces privilégiés portent le nom de hésychastes ^ d'un mot grec qui exprime une absorption complète , une extase , pour laquelle nous n'avons pas dé terme dans notre langue, le mot contemplation même ne pouvant en donner qu'une faible idée.
— Et quelles sont les conditions nécessaires pour parvenir à cet état extraordinaire ? demandai-je avec une vive et craintive curiosité.
— D'abord la foi ; cette même foi qui, grande seulemei^^ comme un grain de sénevé, suffit pour déplacer les monta' gnes et apaiser les tempêtes. Ensuite la même pose ^^ surtout la même force d'intention qui étaient propres B^ grand prêtre du Très-Haut quand il consultait Yurim ^* thitmmim renfermés dans son rational *.
Et à ces mots le père Grégoire baissa la tête sur sa po*"*
' Le ralional du jugement était un morceau irétoffe tissu de lin, (Tor ^ (le soie dans lequel étaient encliùssées les douze pierres précieuses sur l^" quelles étaient gravés les noms des douze tribus dMsraêl. Cette pièce carf^^ était portée par le grand prêtre au-dessus de Véphodet et à cerlaioes occ*' sions, immobile, les yeux fixés sur ces pierres lumineuses, il atleodait <^ silence Tinspiralion de Toracle divin. Cet oracle mystérieux parotl èiO*' été la mènie lumière du Tliabor que les anciens Pères de TÉglise d'Orif^
LE HOlJNE DU MONT ATHOS. 519
trine en fixant ses yeux sar une grande croix d*or qu*il ne quittait jamais, mais qui d'ordinaire était cachée sous les plis de sa robe.
— Cette lumière, hélas ! continua-t-il quelques instants après, s'obscurcit, dit-on, de plus en plus, et son existence même eist un mystère ignoré de la plupart des habitants du mont Athos. Elle se conserve et se propage cependant toujours, à ce que Ton dit, par la foi et la ferveur d*un petit nombre d'élus. Si c'est ainsi, et je vous prie de remarquer, mon cher élève, que je ne nie ni n'affirme la chose, ce serait une preuve de plus que la sagesse divine sait garder dans l'ombre de son sanctuaire les germes des facultés que l'homme n'est plus digne de posséder dans toute la force de leur état primitif. Les fidèles les croient perdues, et le vulgaire nie même qu'elles aient jamais existé. Pourtant elles sont là, toujours prêtes à refleurir comme la verge d'Aaron quand les temps et le service de l'Église réclameront le secours de leur présence. Nous sommes trop élevés au-dessus ^ nous-mêmes et notts ne saurions nous comprendre^ dit un grand saint et un grand docteur ^ Abstenons-nous donc ^e tout jugement téméraire sur les matières impénétrables, ^^ disons-nous que ce sont les secrets de Dieu; or le secret "** Seigneur est avec ceux qui le craignent.
Au point de vue mondain, et mon excellent pasteur '^^vait renoncé pour son enfant à aucune des vanités du ^'^cle, le père Hilarion avait raison de redouter pour moi '^® charmes des récits que me faisait son ami. Je ne sais ^* le père Grégoire attachait une intention à ses paroles; ^^ qui est certain , c'est que si quelque projet ultérieur ne *^^ dictait , il était pour le moins imprudent de détacher ''^^n imagination encore plus de l'avenir qui m'attendait,
"^ûîquenl par de vagues et mystérieuses paroles. Pour Vurtm et thumminif ^oy. Exode, chap. XXVllI, 30.
* Saint AugusllD, sur Tordre de la Providence. Ps. XXV, ii.
rr
mont Athos, exagérée et extraordinaire. Pour com le charme qu'ils exerçaient sur moi, il faut se rapp ma retraite à moi était mille fois plus solitaire que \otre montagne sacrée, et qu'en parlant de celles du OroSy le père Grégoire ne cessait de me répéter qu tière solitude n'était pas de rigueur; que même poi ciper aux bienfaits de son repos et de sa paix, il n'( nécessaire de prononcer des vœux ; en décrivant I breux monastères qui peuplent ce promontoire end il l'animait à mes yeux d'habitants hospitaliers qui péraient l'austérité, et en appuyant sur les riants p sur les sites sublimes, sur la luxuriante végétation terre privilégiée, il flattait habilement mon goût pi pour les charmes et les grandeurs de la nature, qu'il me disait portait le cachet de la vérité , et présent que me voilà citoyen de cette sainte contn puis l'accuser d'une seule inexactitude. £t cependan avouer que s'il ne m'avait dit que la vérité, sans II les charmes de sa conviction et de son éloquence, { ne serais-je pas ici dans ce moment. Maintenant qui
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LE MOIJNE DU MONT ATHOS. SSÏ
qu'il ne Tavait été des récits de son ami. Je Ten tendais marmotter entre ses dents, comme c'était assez son habitude quand quelque chose le contrariait ou le chagrinait :
—A quoi peut servira Tenfant toute cette inutile science? A quoi bon lui fatiguer les yeux et la tète pour lui apprendre une langue dont il ne fera jamais usage?
Souvent il ne pouvait s'empêcher de dire à haute voix en nous voyant pâlir sur nos grammaires et nos dictionnaires :
— Un bon gentilhomme , un véritable grand seigneur , comme doit le devenir un jour Tenfant si on n'y met obstacle, n'avait, de mon temps, pas besoin de savoir le grec pour remplir dignement les devoirs de son état. 11 n'avait pas besoin de grec pour devenir le père de ses paysans , pour savoir répandre autour de lui le bien-être et la satisfaction, pour dépenser sans parcimonie, et sans prodigalité, au profit de son prochain et de sa famille , les dons de la fortune que le Seigneur lui avait confiés. De mon temps, on lui apprenait l'équitation , l'escrime et les langues modernes; et remarquez, mon respectable ami, que j'appuie sur les langues modernes, pour vous prouver que je ne suis pas aussi ennemi de toute culture qu'on pourrait le supposer. ^s langues modernes sont nécessaires à un grand seigneur comme je l'entends, afin d'exercer avec plus de facilité l'hospitalité qui convient à sa position envers les étrangers qu'il reçoit sous son toit. Elles sont indispensables pour le cas qu'il soit appelé à quelque grand poste, et le Sellent à même de communiquer non-seulement avec les "^bitants de différents pays, mais même avec leurs monarl^es. J'ai eu moi-même un oncle qui avait été ambassadeur ^ Paris; eh bien ! il lui a suffi de savoir le français, et personne n'a songé à lui apprendre le grec. Ce sont les belles ^\ grandes manières qu'il aurait fallu enseigner à l'enfant, ajoutait- il en redressant sa grande taille et prenant une pose que son oncle l'ambassadeur aurait pu lui envier, tant ^"e était noble et assurée. Il faudrait lui dire comment
un homme haut placé doit se comporter à la cour et à la ville; il faudrait lui faire acquérir les qualités et les vertus qui rendent la noblesse agréable devant Dieu , et la (ait respecter des hommes. 11 faudrait lui donner les talents propres à l'avancer dans le monde, et non des connaissances qui ne sont bonnes que pour des savants ou des reli^em; et encore n'est-il pas indispensable de savoir le grec pour devenir un bon moine ! Tenez , père Grégoire , mon vénérable ami, ne vous fâchez pas contre moi, je vous prie, et que le Seigneur me pardonne les pensées mondaines que votre rage du grec fait naître dans mon cerveau ! j'aurais mieux aimé voir l'enfant apprendre la danse que cette langue que je tiens non-seulement pour inutile, mais pour pernicieuse.
— Apprendre la danse! m'écriai-je stupéfait; car jamais l'idée d'une semblable distraction mondaine ne m'était venue dans la tète.
— Et pourquoi pas , mon enfant? fit mon excellent pasteur. La danse est un exercice très-convenable pour un geO' tilhomme ; et puisque le saint roi David a dansé dcYaO^ l'arche du Seigneur, il faut supposer que, usé avec modéra' tion, il est aussi peu réprouvé que tout autre talent d'agr^' ment. Croyez-vous donc qu'on soit damné pour un inn^^" cent mcmiet ( le père Hilarion avait quitté le monde 4 •temps des menuets , et tous les progrès chorégraphiquesurvenus depuis lui étaient inconnus)? Pensez -vous qu'^ n'y ait au monde et dans le cloître pas de plus grand péch ^ que d'assister de temps en temps à un bal?
Pendant toute cette vive allocution, le père Grégoire im^ fixait de dessous l'in-folio qu'il paraissait feuilleter, llavai^ l'air curieux, sinon inquiet, de l'effet que toutes ces part^-" les mondaines, et surtout cette dernière tentation de daBs^ et de bal produiraient sur moi. Ils n'en produisirent att-^ cun. Je riais de la chaleur que le père supérieur mettait i combattre son ennemi , le grec, et n'ajoutai aucune impor^
LE HOINE DU MONT ATflOS. 593
1 ses paroles, pleines cependant, à ^rai dire, de bon de raison»
ère Grégoire parut satisfait de mon hilarité et de mon •ence.
e ne demande pas mieux, dit-il en fermant son livre, nitri apprenne à danser. Mais, à moins que nous ;ions DelayiHe à lui donner cette instruction , je ne nous trouverions un maître à qui son père voulût cette branche importante de son éducation. \e de voir Delavillc, avec sa taille courte et ronde une boule , sa tète chauve et son visage ruisselant ir au moindre exercice, jouant d'une pochette et fai- ;s chasses-croisés, augmenta ma gaieté; un fou rire ;na, et l'excellent père Hilarion ne put s'empêcher de ager avec moi.
>ère Grégoire seul garda son sérieux ; car certes le ) qui se jouait autour de ses lèvres ne pouvait être de la gaieté.
It quand même , reprit-il , cette première difiiculté evée , l'exécution de l'innocent menuet que vous rendez , mon révérend père et ami, rencontrerait en- ; très-grands obstacles ; le comte ne me parait pas mr à vouloir donner de ces bals qui vous semblent tageux à notre élève.
it voilà justement de quoi je me plains , dit le père n en reprenant son sérieux. C'est justement son Mais taisons-nous, Notre-Seigneur défend les parotuses, et Dieu sait que les miennes sont inutiles dans Je prêche sans convertir personne; et même l'enfant, 1 goûts de son âge devraient mettre de mon parti, ne me comprendre ni me seconder. J'ai beau prévoir et ) les jnalheurs que cette fausse éducation va nous personne ne veut m'écouter. Père Grégoire, dit-il aent en fixant son regard si ferme, si clair et si pénéuf la figure impassible de son ami, voyons, regar-
U MfH ir MffT A'
^ifa-ùuïi «nfire b»^ifn5<«^ : tUiL i»! de boaae foi dastc
pt t!nî&i die ée^ÏBcr?
— Ct pt»« de frvit f«e f appKwd» à ce jcwie hoMK, •?t <fû. «11 B» ftt^ dfaativ- «tilité. sert d« ■m»ùis à remplir iott tifApô : c«$ q««^«(es rêifit» d« BOAl Alhos, qui douKil •le l'iAtêf^t a l'ia&lT«ctû« ntiipevse que son père ma prié •r«str^fffvtt»ire. io«^ ÎB^pînrmt par tn»p de méiiaiicrs, bob iK^éntnd pêfe. Q«e ae per»«id<2-To«s sob père de le mettre dtms qiiek|«e iA:ïdC«tîoa BÎlitJlre ou à qaelqoe école à la mode? 11 poomit y acqvérir toutes ces Tertus de grand sTipi^QT que lous prisez tant. Cela iraadnit mieux que de me sappocser des airière-peasêes et des projets sans boiei §ans inlérêt.
Cette réponse dn père Grê^ire fut faite avec la nuance iJ'ironîe qui caractérisait ses discours et qui dépassait ton* jours la simple bonhomie de son ami.
— Hélas! mon ami, dit tristement ce dernier, toO^ savez mieux que personne que je n'ai plus d'influence sur L^ comte. Vous savez que depuis qu*ii a embrassé la \o^^ rigoureuse qu'il croit nécessaire à son salul, je le vois méiU^^ Fcirement; je suis donc impuissant près de lui ; et d ailleuf* ce projet d'éducation publique offre trop de dangers poi^ ^ que je puisse le recommander en conscience.
— A quoi bon alors \ous inquiéter sans raison, mo^ cher cousin ? Pourquoi ne pas vous remettre en toute coi^' fifince à celui qui a guidé notre jeunesse à nous, et a su nou ^ faire éviter les périls et les dangers du monde ? Dois-je don ^ vous rappeler, à vous mon aîné et en toutes choses mor^ supérieur, les paroles de notre divin maître : C'est pour^^ quoi ne soyez pas en inquiétude du lendemain; j'ajouterai ^ de Ta venir; car le lendemain^ ou Ta venir aura soin de lui^ même. A chaque jour ou à chaque événement suffit son mai
Malgré ces discussions, notre zèle et notre ardeur codtinuèrcnt sans relâche, et ils me gagnèrent même un écolier.
LE MOINE DU MONT ATflOS. 335
Ce petit Théophile, dont le père supérieur avait pincé l'oreille pour péché de curiosité , resta tout aussi curieux que jamais malgré toutes ses bonnes résolutions. C'était lui qui était chargé de ranger les livres du père Grégoire, et eu les apportant et en les rapportant, il s'était permis d'y fouiller, sous prétexte de les arranger et de les épousseter. D'abord c'étaient quelques gravures qui s'y trouvaient qui avaient attiré son attention. Pour les expliquer il essaya, à l'aide de l'alphabet slavon, de déchiffrer quelques mots, et enfin, fier de ce succès, il me demanda de lui enseigner le ^rec. Je fus très- embarrassé, ne voulant entreprendre rien de clandestin et craignant que le père supérieur ne fut sérieusement mécontent de ce prosélytisme à l'égard d'une science qui était si contraire à ses principes. Quel fut donc D^on étonnement quand, après avoir exposé timidement ma demande , elle me fut accordée le plus gracieusement du laonde !
— Expliquez -moi cette apparente contradiction, mon P^re, lui dis-je. Pourquoi, étant mécontent de me voir étudier cette langue, me permettez- vous de l'enseigner à Théophile ?
— Entendons-nous, mon enfant, me dit-il en me regar- <Jantdeson regard si bon et si tendre. Je ne blâme pas 1 élude du grec en tant que c'est du grec. Si le chinois pouy**t t'amuser, je te dirais d'étudier le chinois. Mais d'abord *j y a dans ce grand empressement du père Grégoire de t entretenir du mont Athos et de t'enseigner sa langue ^^elque ehose que je ne comprends pas , ou que je crains
® trop bien comprendre. Ensuite je trouve que tu tra-
^^*«les trop pour ton âge, et ta santé pourrait s'en ressentir,
enfin je dois dire qu'à mon avis tu pourrais apprendre
^ choses plus utiles à ta carrière future, que cette langue,
^^ personne, dans la sphère à laquelle tu es destiné, ne
de ^^^^^^-Tu sais que je t'ai toujours encouragé dans l'étude
langues modernes, cherchant à me rappeler le peu que
j'en savais, et déplorant de ne pouvoir t'y aider davantage. Mais le grec ! je persiste à dire que c'est une mauvaise ou tout au moins une malheureuse idée. Quant à Théophile, le cas est différent, et si tu veux te donner la peine de lui donner des leçons , je crois que tu feras deux bonnes œuvres posr une. D'abord tu parviendras peut-être à fixer son attention, qui s'en va furetant partout, au grand détriment de son prochain ; ensuite, qui sait, une fois que son humeur inquiète l'aura éloigné d'ici , si le grec ne lui sera pas d'une utilité réelle? Ce sont deux bonnes œuvres, cela ; en outre, je dois dire que tu me rendras, à moi qui te parle, un véritable service en détournant sa curiosité de mes plantes ; car ce sont elles maintenant qui font l'objet de ses investigations. Il me les détruit toutes en voulant surprendre le secret de leur croissance et connaître jour par jour les progrès de leurs racines sous la terre. C'est comme cela que j'ai perdu mes plus belles jacinthes, et même le réséda et l'héliotrope; ces fleurs favorites de ta mère ne peuvent résister aux fouilles qu'il fait autour d'elles. Ainsi, mon agneau chéri, Je te livre la tête de Théophile, et t'autorise à farcir sa cervelle d'autant de grec que tu pourras y en introduire.
J'eus donc, dès mon début dans la littérature ancienne, un écolier, plus curieux qu'intelligent à la vérité, mais qui cependant aida à mes propres progrès, et me fit honneur. Mes progrès à moi furent bientôt assez rapides, non-seulement pour contenter le père Grégoire , mais même pour éveiller l'attention de mon père. Il avait lui-même étudié cette belle langue dans sa jeunesse, et s'y était remis après la mort de ma mère, pour pouvoir lire et commenter les Pères de l'Église dans l'original. Combien je fus reconnaissant à ce magnifique idiome de m'avoir ainsi ouvert un sujet de conversation avec ce père bien-aimé! et quelfo^ mon bonheur quand, après notre frugal repas, au lieu de s'éloigner en silence, il s'arrêta quelques insanls pour se faire expliquer la méthode du père Grégoire, en me faisan^
LE MOINE DU MONT ATHOS. 3i7
quelques questions sur la lecture que je venais de faire! Ces instants se renouvelèrent souvent et se prolongèrent même quelquefois. Chaque fois ils laissaient dans mon cœur un frémissement de bonheur et d'espérance; chaque fois je me disais : Serait-ce un retour de cette tendresse tant désirée ? Cependant, je vis bientôt une vague inquiétude surgir autour de moi. Ce furent d'abord les regards du père Hilarion, qui se fixaient sur moi avec anxiété. Ce fut ensuite mon ami le père économe, qui me pressait plus souvent que d'ordinaire de goûter aux friandises qu'il avait toujours en réserve pour son favori ; et quand , au lieu de les dévorer, comme jadis, avec tout l'appétit de mon âge, je les refusais en disant que je n'avais pas faim, il soupirait en élevant les yeux au ciel et me regardait avec une tendre compassion. Delaville même m'interrogeait depuis quelque temps sur l'état de ma santé avec plus que sa politesse ordinaire, et me proposait sans cesse quelque partie de pêche ou quelque course éloignée , comme distraction , et pour dissiper les vapeurs de l'esprit de M. le comte ; car santé vaut mieux que richesse, disait-il.
— Mais pourquoi vous inquiétez-vous de mes amusements et de ma santé, mon cher Delaville, lui demandai-je? Je vous assure que je ne me suis jamais senti mieux, à un peu de Ipssitude près, et que jamais je n'ai été plus heureux.
— Cependant M. le comte perd ses belles couleurs , et évidemment il travailla trop ; or le proverbe dit : < Tant va la cruche à l'éau qu'à la fin elle se brise. »
— Laissez là vos proverbes, mon cher ami, lui répondisse avec quelque impatience ; on dirait que le monde entier conspire contre mon pauvre grec.
— C'est que votre père pourrait s'inquiéter en s'aperce- ^ant que vous n'avez plus votre bonne mine ordinaire.
— Mon père s'ii^quiéter pour si peu, mon cher Delaville? ^ous savez bien que non ; je ferais volontiers une maladie JPQur gagner à ce prix une telle preuve de son afl'ection.
3i8 LE MOITIE DU MOTT ATBOâ.
— A Dieu ne plaise ! M. le comte, c Malheur, malbeir, je te salue si tu viens seul , > dit le proTerbe poor boos avenir de ne pas invoquer légèrement Tinfortone. Noos avons déjà eu assez de malheurs sans cela, et il neiiol jamais parler du diable, sauf votre permission, de pewdc voir sa queue.
Le même jour cependant, à ma leçon de mathématiques' je vis mon père me fixer attentivement et me demander s je n'étais pas indisposé? Cette coïncidence me frappa rtj« commençai moi-même à me questionner sur ma santé. H dus m'avouer que je mangeais peu , que je donnais maie' me sentais souvent faible et fatigué.
— Croissance, disait le père Grégoire, croissance , non fils ; c'est un beau mal qui passe avec Fâge.
Et dans son enthousiasme pour Fétude de sa langue favorite , il formait obstinément les yeux , et ne voulait pas remarquer ces symptômes. Il ne voulut pas s'avouer qae, dans un moment où mes forces physiques étaient dtfs toute reffervescence de leur développement, il fallait à aie organisation aussi délicate que la mienne Texercice au grand air plutôt que l'application dans une cellule étroite et malsaine.
— L'tiifî^nl maigrit et peni ses couleurs, dit le père Hib' rioiK un jour, en onlrant dans cette petite cellule du pèï* (irêgoiro tout imprégnée de Todeur de vieux bouquins, o^ il me trouva courln» sur un livre, mVffbrçant de pénétra* le sens d'un passage difficile. Et non-seulement il pâh^ mais il ponl rappêtil, à ce que m'assure le père éconoitt^ il refuse depuis quelque temps toutes les petites friandi^^ dont il se récalait si volontiers autrefois. Vovons , mon d^ gne ami, puisque vous ne pouvez pas vous détacher niFi* ni Taulrt* de vos vieux bouquins, transportons-les sous ■ bosquet du jardin. Il donne sur la forêt, et là vous pourra jouir de celte belle matinée du printemps. L'air est pur ^ trais ; la senteur résineuse de nouvelles pousses de sapin
celle des jeunes bouleaux dont les feuilles commencent à 8'oQ?rir au soleil , tous raffermira les poumons à tous les deax. L'alouette chante dans les airs , et déjà mon hirondelle est venue reconnaître si son nid est encore accolé au toitde ma fenêtre. J'ai fait placer les ruches dans la prairie, et les abeilles voltigent çà et là comme si elles étaient folles de joie. Ce serait péché que de ne pas profiter d'une si belle journée. Voyons , mon très-cher ami , je vais vous aider à porter tout votre savant attirail. Ce sera fait dans un instant, et vous travaillerez mieux sous la tente du ciel que dans l'atmosphère renfermée de votre chambre.
—Pour vous enivrer de votre air embaumé et ne plus sayoir ce que nous faisons ; pour n'avoir d'attention à donner <iQ'aa caquetage de tous vos volatiles , telle fut la réponse PCtt gracieuse du père Grégoire. Non, mon révérend père, la science est une maîtresse jalouse ,' elle ne veut pas de partage : tout ou rien. Si Dmitri lui préfère les distractions <pe vous lui proposez, qu'il aille s'amuser, je ne le retiens
^ Viens donc, mon enfant, insista l'excellent vieillard ^ me caressant les cheveux. L'étude est bonne pour les j^^Dgues soirées d'hiver; profitons ensemble des courtes jouissances de notre belle saison. Viens voir pousser mes jacinthes et mes tulipes. Viens m'aider à transplanter dans 'y plate-bande, au-dessous de ma fenêtre, le réséda et l'hé- «otrope qu'on vient de m'envoyer des serres du château. ^*^ce à toi , mes pauvres fleurs s'épanouissent en paix à *ftbri de la curiosité de ton petit élève. J'aime le réséda, ^ntinua-t-il en me prenant le bras pour m'entraîner. C'é- ^*^ la fleur favorite de ta pauvre mère ; modeste et sans ^'at comme cette femme humble et chrétienne , elle attire P*^ la douceur de ses parfums et la fraîcheur de sa verdure ^^ ceux qui ont l'esprit de la chercher. Viens, mon fils, ^^iderdans mes petits travaux, et puis nous pourrons ^'^ par le sentier de la forêt jusqu'à la cabane de la pauvre
demain l'air sera aussi tiède et nos cœurs aussi l>i( Le père Grégoire avait, en attendant, serré maires et nos dictionnaires;- il annonça avec un meur que la leçon était terminée et qu'il me doi jusqu*à la première pluie.
— Heureusement, disait-il, dans ce déteste les mauvaises journées sont plus fréquentes que Misérable humanité ! ajouta-t^il en descendant folio des homélies de saint Jean Chrysostome, < blissant à sa petite table pour s'enfoncer à l'a lecture; misérable humanité, dont les caprices e sites factices paralysent chaque effort de l'intell
— Pauvre humanité, dit doucement le père pauvre humanité pour laquelle un peu de science à grands frais dans les livres, est préférable découle avec abondance des œuvres vivantes di teur ! Pauvre et orgueilleuse humanité, qui croît par le travail de son esprit si borné ce que Diei son omniscience peut enseigner!
Le père Grégoire baissa la tète; après un silence il tendit la main k son ami et lui dit :
mère. Une petite demeure délabrée avait servi de maison sd^euriale à ce pauvre domaine. Ce fut dans cette maison qae s'étaient écoulées les plus belles années de la jeunesse de ma mère ; elle les avait consacrées à soigner un vieillard décrépit de corps et d'esprit, délaissé de tous, et qui, dans l'état d'enfance où il était tombé , ne savait même pas apprécier les sacrifices dont il était Tobjet. Ce petit réduit était situé sur une hauteur, à peu près vis-à-vis du château et dominait la Wishera et la forêt percée de belles allées qui l'en séparait. Un enclos moitié jardin , moitié verger, entre lui et le couvent, formait un terrain neutre qui aurait pu devenir sujet à procès, si les habitants de ces deux territoires n'avaient pas toujours été unis par les liens de l'amitié et du bon voisinage. Ce fut dans cet enclos que mon père avait rencontré ma mère pour la première fois , et toute l'histoire de leurs amours s'était passée sous les beaux arbres qui Tombrageaient, et sous le pauvre toit du vieillard qui portait le nom de son propriétaire. Aussi, après la mort de ce vieillard, mon père avait racheté cette petite propriété chargée de dettes, et démoli la maison pour en reconstruire Wie autre à la même place , moitié isba * et moitié chalet. ^ pays étant particulièrement giboyeux , il en avait fait ^ rendez-vous de chasse, y avait établi sa meute et passait des jours et des semaines à cet exercice , auquel il s'était adonné avec passion pendant les premières années de son ^xil. L'enclos lui-même avait été cultivé et soigné aux frais ^^ château et les bons religieux s'y promenaient avec déuces. Les vieillards surtout aimaient à se reposer sous i ombpe de ses beaux arbres et à se chauffer au soleil, sur ses *^'^cs commodes pendant les courtes et mélancoliques jourflées dg l'automne. La maison était restée telle que l'avait aissée ma mère, le jour de cette dernière et mémorable con- *^ii qui avait précédé de si peu celui de son décès. Mon
'*^, ehaumière conslruile ea poutres de sapia.
père avait la clef de cette modeste demeure où sa femme l'avait toujours accompagné , et où elle aimait à passer les veilles des grandes fêtes et le temps consacré plus partieulièrement par TÉglise aux jeûnes, aux méditations et à la prière. Rarement j'avais la permission de m'y rendre, et dans les dernières années surtout, où, absorbé par les rigueurs de son ascétisme , je parvenais à peine à échanger quelques mots avec lui, je n'avais obtenu qu'une ou deux fois la faveur de passer quelques heures dans cette retraite dont les souvenirs m'étaient si précieux.
Nous passâmes devant elle en revenant de chez la pauvre veuve, et, levant les yeux vers le balcon de ma mère, je crus voir un mouvement d'ouvriers dans l'intérieur. J'en fis l'observation au père supérieur, et au moment où je l'engageais à monter pour nous reposer quelques instants, je vis Delaville qui sortait de la cour pour venir à notre rencontre. Je lui fis part de mon intention, et m'approchai de la porte, quand il m'arrêta brusquement mais respectueusement, en me débitant un de ses éternels proverbes : To*** vient à point pour qui sait attendre, et pour celte fois J^ prierai M. le comte de passer son chemin, sans entrer daï»^* la maison de madame sa mère. J'ai mes ordres précis à ^* sujet, et cela de la part du père de M. le comte; or père ^ mère tu honoreras^ vous savez le reste. Donc, à bonenter^ (leur salut! dit-il en étant sa casquette et en rentrant pr^ cipitamment dans la maison, dont il ferma la porte à clef.
— Encore un mystère ! dis-je avec impatience.
— Qui ne le sera plus longtemps, répondit le père Hil^ rion en prenant le chemin du couvent. Patience, mon agnea ^ chéri, et, en attendant, voyons si celte promenade ne tefei^ pas manger une tranche d'un certain pâté au poisson, que 1 père économe m'a dit l'avoir réservé.
Cependant mon accablement et ma lassitude continuaieiwtoujours, et le père Grégoire, malgré son triomphe en voyan le peu d'efi'el du système d'oisiveté, comme il appelait 1^
régime du grand air et des promenades que m'imposait le père supérieur, devenait inquiet à son tour. Ce fut mon père qui se chargea de ma guérison en me procurant Tunique remède à la maladie de langueur qui semblait me menacer.
Le jour anniversaire de ma naissance arriva, jour particulièrement voué au souvenir de ma mère, et pendant lequel je récapitulais de préférence tout ce que je pouvais me rappeler de sa tendresse et de ses soins. Le matin de bonne heure, Delaville entra chez moi tout agité, et après m'avoir souhaité avec emphase de longues années et de longues prospérités avec force sentences et proverbes , il me pria de le suivre dans la cour où m'attendait le cadeau que mon père me destinait. Déjà Tidée que mon père avait songé à me faire une. surprise ; que par conséquent il s'était occupé de moi pendant un laps de temps plus ou moins long, car dans nos campagnes on ne se procure pas un objet de valeur d'un moment à l'autre, me faisait battre le cœur. Quels furent ma joie et mon étonnement quand on me conduisit auprès d'un beau cheval alezan, vif et léger, qui piéti- ^^it d'impatience retenu qu'il était par un écuyer élégant et adroit. Ce palefrenier lui-même était un second cadeau, ^''ssi beau que le premier; car il n'était autre que l'orphelin Stenka, ce camarade de village si maltraité par sa méchante ''^^ràtre, et que j'avais dans le temps recommandé à la pro- ^^ction de mon père. Il avait été placé par ses ordres chez '®s écuyers de la cour et venait maintenant d'être rappelé Pour entrer à mon service. Un second palefrenier tenait un ^uire cheval moins beau sans doute, mais qui pouvait me ®^rvî|. de rechange.
^'^lais transporté de joie ; je pressais mes bras autour
, ^. Cou de mon cheval; je baisais l'étoile blanche qui
/^^ï^ait sur son front; je l'appelais Dar (don); je remer-
^*^ à haute voix mon père comme s'il avait été là pour
^^ tendre, et j'embrassais Delaville, qui s'essuyait les yeux
et le visage tout ruisselant d'une sueur que rémotion toi donnait facilement ; puis je revenais à mon cheval, et je lui promettais d'en faire, comme l'Arabe, un ami et un compagnon. Après ce premier transport, je voulus montera l'appartement de mon père, je voulus me précipiter dans ses bras, moins pour le remercier que pour épancher dans son sein, au moins une fois dans ma vie, tous les sentiments d'amour qui inondaient mon cœur. Delaville m'arrêta :
— Pardon, M. le comte; mais on m'a chargé de vous dire qu'on ne pouvait voir monsieur son fils aujourd'hui* M. le comte se rappellera que c'est un jour qu'oit passe tou jours en retraite, l'Iiahitude est une seconde nature, et <^ qui est remis n'est pas perdu, dit le proverbe. On prie éoofi monsieur son fils de passer la journée au couvent et de s'y amuser le mieux possible.
Ces paroles furent comme un torrent d'eau glacée sur les chaudes émotions de mon cœur. Je me détournai triste ment de mon cheval et m'apprêtai à remonter chez moi ^^ silence.
— Pardon, encore une fois, M. le comte, me dit Delavill^- Mais ne prenez pas les choses aussi lugubrement. Il faU^ tourner le manteau du côté du vent, dans un bon sens, cel* s'entend, et qui va lentement arrivera plus vite '. Si Roff^^ n'a pas été bâtie en un jour y bien moins peut-on espérer rf^ changer en quelques instants les habitudes d'un homme d^ l'âge du père de M. le comte. Je dirai à l'oreille de M. i^ comte que là, derrière les jalousies de cette fenêtre du toi*^ se trouve un tendre père qui s'est donné le plaisir d'être i^ témoin de la joie de son aimable fils; que non-seulement c?' tendre père a pu voir cet aimable fils , mais il a pu enlendr*^ chacune de ses paroles. Ce sera par nos paroles que not^ serons jugés, dit le proverl)e... Non, que dis-je, c'est mieiM- qu'un proverbe, c'est une maxime de TÉvangile. Donc It^
1 Proverbe russe.
propres paroles de M. le comte feront juger monsieur son père de sa reconnaissance. Ainsi, pas de tristesse ; prenonê le bim comme il vient; et disons-nous que les jours se suivent et ne se ressemblent pas, et, comme dit le roi Salomon, il y a un terme pour tout.
Ces mots me consolèrent un peu. C'était beaucoup que d'avoir occupé les pensées de mon père pendant autant de temps; car Dela^ille m'assurait qu'il avait voulu choisir luimême le cheval qu'il m'avait donné, qu'il en avait examiné plusieurs avant de s'être décidé pour celui-ci. « Et tout cela, disait Delà ville, dans le plus grand secret, pendant que M. le comte était à ses leçons de langue grecque. Le proverbe H dit : le bien nous vient en dormant; avec un léger changep4 ment, on pourrait assurer que le bien vient en étudiant, et i que l'arbre de la science porte toujours ses fruits. » Et l'exd cellent homme se frottait les mains, enchanté de l'origina- ^, lité de ses sentences, enchanté surtout d'avoir de si bonnes <î«ttsolations à m'offrir.
I^our qui connaissait la stricte soumission de mon père ' tf aux devoirs qu'il s'était imposés , le voir ainsi quitter ses ^^crcices de piété, dont je savais que c'était l'heure, pour ^^^^ témoin de ma joie , c'était une preuve d'affection plus Scande peut-être que toutes les autres. Je secouai donc ma ^""istesse, et, voulant prouver mon empressement à jouir de ^ dons, je m'élançai aussitôt sur mon beau coursier.
^our quelqu'un qui n'avait jamais monté que de mauvais
^hevani^ de paysans, mal sellés et mal bridés, je ne me tirai
^^ mal de ce premier essai. Peu à peu tous mes amis du
''^^ge s'étaient rassemblés autour de moi dans la cour du
*|*âteau. Ils se tenaient à une distance discrète, de crainte
^^^rottcher ma monture, qui, du reste, était admirable-
'^^'^t dressée.
j.. Enfin voilà notre jeune maître convenablement monté,
*^U merci, disaient-ils entre eux. C'est bien heureux et il
^tait vraiment temps ; car en le voyant s'en aller ainsi
et le czar blanc n>n a pas de plus beau dans ses éc m\ connais un peu « moi qui suis mcochik (coche cre) chez le premier coureur de chevaux de toui boui^.
Et le petit Stenka :
— Vois comme il est brave. Regarde son chap et sa grosse cocarde, et ses bottes à revers !
— Cest le costume des écuyers à Peter (Pétci disait Visurochik qui faisait Tentendu et passait oracle de savoir-vivre et de belles manières.
— Que Dieu le bénisse, ce bon Stenka ! disaien très ; il a eu sa part de misère dans cette vie. Qui a quand sa méchante marâtre venait le chercher poui de coups, qu'il ferait son chemin si vite et si bie vénérable père ( le prêtre ) avait raison de nous pH Dieu n'abandonne jamais les orphelins , pourvu désespèrent pas de sa miséricorde, qu'ils soient p ne dévient pas du droit chemin. Et voilà un exem] de ses paroles ; le pauvre Stenka, qui n'avait que pelisse toute rapiécée de sa mère, et à qui sa mai
«^1^..K A^ ,^i^éé.
années et lui conserve un cœur compatissant pour les malheurs de ses sujets !
Ils me reconduisaient ainsi, devisant entre eux , jusqu'à ce qu'enfin, enhardi par la douceur de ma béte, je la mis d'abord au petit trot et puis à un trot toujours plus fort. Quelques-uns me suivirent en courant pour voir comment s'achèyerait cette périlleuse entreprise , peut-être pour me ramasser si je m'étais laissé choir. Voyant que je me tenais ferme, ils rebroussèrent chemin et retournèrent en chantant au village pour raconter à toute la population le grand événement de la journée.
Au bac , Stenka m'engagea à ne pas descendre ; il conduisit mon beau Dar qui semblait tout de suite me reconnaître pour son ami et son maître, et j'eus le plaisir de faire naon entrée au couvent, pour la première fois de ma vie, à cheval. Les bons religieux n'étaient ni moins contents , ni moins curieux que mes amis du village ; et le père économe ^yant annoncé et prouvé qu'un cheval de bonne race acceptât volontiers un morceau de pain bis saupoudré de sel , c'était à qui lui en offrirait le plus. Le père Hilarion , tout fi^r et tout ému , me serrait dans ses bras en me disant à l'oreUle :
^Ëh bien! mon enfant, ton vieux pasteur sait-il se ^ireîcar j'ai été dans le secret de cette belle surprise, ^kutl mon agneau chéri ; tu vas en voir encore d'autres. Silence, silence î
Après une messe solennelle , chantée ce jour-là à mon ***^ûtion , Delaville vint inviter les pères Hilarion et Grégoire ainsi que le père économe à faire l'honneur au comte ^«nitri de venir manger la soupe chez lui.
^^ Comment, chez moi? dis-je.
^'^vais compris que c'étaient les bons pères qui devaient ^^ donner l'hospitalité.
Voici ma réponse, dit-il d'un ton important. ^^ se retournant, il prit de la main d'un domestique un
iMT c^ ^wBBk. âir jffÇBflÀ. ■MécBBBF èm fÛM H du ttl de
— C ^:^ u CK! fiî it msâssm et WÊaàÊmit la défute coifttrsr oiiî IL i: fiumkf iMB it9Dfî«tre à IL sam ils, ai lii fai- -s-êOL âct ol'I «s |»m*i4Li,<i« sHi» pirtjçr de bdite maison, I v% «niOf» îi;^ iHttifwinMMr"- Bnidfs et iauneubles, dés iii^inuri AiiL fc I iMr. uaBai&.
<£ ja. pucf ^iK «t ifc .toie ^jme y ïïtssattis à ces mots. Et r. Mm. ii*jâf^iht «ic jf ik3 4r se retiivr saïas seBlencesu ici^vint!^ ^£ kc si!«i avec je for HilarioB qat je montai 1 if rAiiOurt PU. è^k.-: iij4uj']/n a aa niére^ et ce fut dais j:^ Jc%^ liiL » lum^Mt ^9t ma«s vcrsâflMs nos larmes et 0IK aii*B» 3C'iotnari!> Ml^ pncfv». Pivs tard, quand les an- ^Tfii^ n<rf^K iÉTr.vfiïw Itan^^ittt bt noatra Uws les trésors de IL» i»f»v«<td»; 3«féfii»ia. ^ m«iaB q«itfe chevaax TÎ^areoi à "j*. u jt^fitr etfKp^pe ^ chas«< dans la resiise, et les j> r*«(«LciiSfea; ^(ï^ itir<4«acat» d'une petite meute de <àL^Sfr phrinya^ami assiKtte. Tout èCaît complet sans être mtfT;î-|»f > iK {e :vi a«<if ii»r iraîe joie d'enfant, ia plus farf>.:e ->f iviv^ k^ }m^ de Tbomme, que j'examinai
L*? -isn-rr iî;: ^j-ifa^ rî pi. L? père économe nous débita oiiik drvifh^. IKii^iik quitia son ton cérémonieux pour nous cvnîer àt:> anrnrôotes de ses \ ovales : le père Hilarion rÎMi aux larmes, et mcme le pi^re Grégoire fit trêve de philosophie, se passa quelques plaisanteries piquantes et de bon f:oùt qui ajoutèrent à l'hilarité générale. Après le dîner, nous allâmes au jardin, où le bon Delaville a\aitea l'attention de faire porter un copieux dessert, sui\i d*iB thé plus copieux encore, auquel furent invités tous les pères de la communauté. La cloche annonçant les vêpres nous réunit ensuite à l'église, et, après avoir assisté au senice, je re\ins à la maison de ma mère. Là , je priai longuement devant le kivot renfermant les images qu elle y avait placées, et la remerciai , cette tendre mère , des joies de celte
journée dues uniifuement à l-influence de son souvenir, le Vimplorai en même temps pour qu'elle m'enseignât le chemin le plus propre à conserver et à me rendre digne de Vamour de mon père.
Une nuit claire et sans ombre aucune avait remplacé le soir, quand, encore tout ému du bonheur que j'avais goûté, je repassai le bac. Un droski m'attendait à la rive opposée. Emporté par le trot rapide de mon cheval qu'animaient le léger sifflement et les petits cris caressants du cocher, je sentais la brise parfumée de la nuit se jouer dans mes cheveux ; je me sentais inondé d'amour et d'espérance, et mon âme s'élançait vers Dieu avec une indicible allégresse. Je m'cndormis^ profondément pour la première fois depuis longtemps, et bientôt tous les symptômes de mon mal disparurent comme par enchantement.
Il est inutile de dire que dès ce jour la chasse devint sinon une passion, au moins un de mes goûts les plus prononcés. Je devais trop à la langue grecque pour la négliger entièrement. Cependant, à la grande satisfaction du père Hilarion, mon zèle diminua sensiblement, et je calmais les remords de ma conscience un peu alarmée de cette inconstance en lui répétant les paroles du père supérieur : c L'étude est bonne pour les longues soirées d'hiver. > Je dois dire aussi qu'ayant transporté nos bouquins dans une des chambres gaies et aérées de la maison de ma mère, Tétude n'eut plus pour moi les mêmes incx)nvénients. Le père Grégoire dut lui-même avouer que mes progrès devenaient plus sensibles, et que j'avançais plus dans une heure, maintenant que ma tête était fraîche, que pendant ces journées de malaise et de lassitude. ,
Ma santé se raffermit d'une manière étonnante, et les exer-
340 LE MOINE DU MONT ATflQS.
cices au grand air, joints à Tencouragement et à Tespoir que cette sollicitude inattendue de mon père avait fait naître en moi, développèrent mes forces et ma croissance au delà de ce qu'on aurait cru possible. L'enfant chétif et délicat devint un jeunehomme sinon athlétique et robuste, du moins vigoureux et d'une taille élevée et musculeuse, quoique toujours souple et en apparence assez frêle. L'équitation, que j'aimais avec passion, donna à mes mouvements un aplomb et une assurance que les leçons de danse projetées par le père Hilarion ne seraient jamais parvenues à me communiquer. Si, à mon début dans le monde , on s'étonnait de trouver le jeune sauvage moins gauche et moins maladroit qu'on ne s'y attendait, ce fut à mon beau Dar que je dus ces avantages. Nous nous aimions , ce beau cheval et moi , comme des amis. Je crois encore entendre ses hennissements de bonheur quand j'entrais dans l'écurie ; je crois encore me sentir emporté par lui à travers l'espace avec la légèreté et la vitesse d'un oiseau ; je crois encore le voir quand je l'arrêtais pour reprendre haleine, retourner sa tête gracieuse et, touchant délicatement mon pied avec ses dents , me regarder comme pour me demander si j'étais content de lui. Je crois encore te voir, mon beau Dar, quand, après un long galop dans la plaine, je descendais à l'entrée de la forêt, et, jetant la bride par-dessus la selle, je caressais ton cou reluisant et doré, et te disais d'aller paître en liberté. Je ne te faisais pas l'injure de t'attacher à la branche d'un arbre, mon brave cheval; je ne mettais pas d'entraves à tes pieds fins et nerveux comme ceux d'une gazelle ; je savais que tu reviendrais toujours là où j'étais. Et, en effet, souvent quand couché sous l'ombre de quelque vieux sapin, vaincu par la fatigue et la chaleur, je m'étais laissé gagner par le sommeil , c'était ton haleine chaude et bruyante , le trépignement de ton noir et luisant sabot sur le sol sonore de la forêt, qui me réveillait. Ta m'appelais, mon bon coursier, et me disais dans ton langage que le soleil baissait vers l'horizon, et que la route du retour
était encore longue. Si , au contraire , c'était toi qui dans Tépaisseur du bois oubliais l'heure , et si , en sortant de quelque longue rêverie , je ne te retrouvais plus auprès de moi , le plus léger sifflet te faisait accourir au petit trot ; élégant, la queue gracieusement relevée en panache, la crinière au vent, les naseaux dilatés et fumants. Alors caracolant autour de moi, tantôt tu t'approchais, tantôt tu t'éloignais en secouant ta tête effilée, tu avais Tair de me défier de te saisir. Un seul son de ma voix suffisait* pour t'arrêter dans tes jeux folâtres , et, obéissant, tu pliais les genoux devant moi, et une fois me sentant sur ton dos, tu reprenais fièrement tes allures rapides et sûres. Pauvre Darl lorsque l'hiver interrompait nos courses et que quelques jours se passaient sans que je te visite, quelle joie c'était quand je te faisais venir dans la cour du château pour te caresser et te faire faire de Texercice! Gomme tu frottais ta belle télé contre mon épaule ! avec quelle tendresse tu me fixais de tes grands yeux noirs ! Gomme tu t'élançais en bondissant pour faire au galop le tour de l'enceinte 1 Quels tourbillons de neige éblouissante tu soulevais sous tes pieds ailés ! £t puis tu revenais près de ton maître solliciter de nouvelles caresses, et, t'agenouillanl humblement devant lui, tu sembiais lui demander de recommencer nos courses. Pauvre Dar, mon généreux coursier 1 que fais -tu maintenant abandonné de ton maître? Exécute-t-on au moins mes volontés envers toi? Ta mangeoire est-elle toujours pleine d'avoine? Et quand les beaux jours reviennent, te mène-t-on dans l'enclos que je t'avais destiné pour y paître en repos et en liberté? Tu es triste, mon bon cheval, et je te vois d'ici, quand quelqu'un passe près de toi qui te rappelle ton maître , tu accours en hennissant près de la haie, et puis, voyant que ce n'est pas lui, tu allonges ton cou délié, tu baisses ta tête gracieuse et t'éloignes à pas lents. Appuyé contre l'arbre qui doit te protéger de son ombre, tes grands yeux noirs s'abaissent vers la terre, et tu semblés te souvenir des jours qui ne revien-
Sis- LE MOINE DU MONT ATHOS.
drontplus ! G*estainsi que je me plais à m'imaginer Ion sort. Qui sait s*il n*est pas plus dur encore! Qui sait si, attelé à quelque ignoble fardeau, tu n'épuises pas les dernières forces de ta généreuse nature à le traîner ! Qui sait si \t fouet n*a pas remplacé la main caressante de ton maître! Qui sait si, las enfin de tant de honte et de tant de travaux, tu ne t'es pas couché un jour sous ton lourd fardeau, et, fermant tes yeux naguère si beaux , roidissant tes membres si élégants , tu ne t*es refusé à te relever sous les coups de tes oppresseurs! Plus heureux que toi, mon fidèle Azor, le compagnon de nos courses, qui aboyait si joyeusement sons tes pas, et t'agaçait en sautillant autour de ta crinière, Azor, mon bon chien , comme toi et plus que toi peut-être mon ami et mon camarade, est mort de la douleur que luit causée mon absence. Plus heureux que toi , car pour lai toute joie et toute douleur sont finies ! Oh ! mon Dieu t vous qui avez créé dans un même esprit d'amour tout ce qoi existe ! vous qui avez donné à l'homme le pouvoir de dompter les animaux , et de faire de leurs instincts mêmes on moyen de sujétion! vous dont les lois ne sont qu'amour et miséricorde, mspirez à ce souverain superbe de la création plus de charité et plus de compassion pour ces compagnons de son exil , pour ces frères premiers-nés de son existence terrestre, pour ces sujets que votre munificence s'est pini lui soumettre. Faites-lui comprendre. Seigneur, que l'infériorité même de leur nature devrait être un motif ponr désarmer la supériorité de la sienne, qui n'est elle-méfflc qu'un pur don de votre bonté infinie. Faites-lui comprendre, si leur intelligence, ne pouvant s'élever jusqu'à vous» s'arrête sur lui qui est fait à votre image, que pour compléter cette glorieuse ressemblance il devrait imiter votre miséricorde et ne faire ressentir son pouvoir que parl^ nombre de ses bienfaits.
IX SOI^E DC 1057 AnOS. US
Celait toujours an foovent que je rapportais Ifs trophées de mes chasses, et mon excellent pasieor en était aassi ier que s'il les avait gagnés loi-méme; et c^était avec satisfaction qo'il s'efforçait de rendre modeste qu^il lirait à ses TÎsitears les plus intimes la belle peau fours qui recourrait la dure paillasse de son lit de sangle, cl celle non moins belle qui était destinée à garantir ses du froid de FhiTer.
Le père Grégoire ne partageait pas entièrement ce conten-
— Cest une terrible perte de temps que ces chasses interminables, disait-il quelquefois, et je crains que Dmitri ne prenne Thabitude de l'oisiveté et de la dissipation. Or , Um'y m riem dans la nulurr qme ComttU me corrompe; feam drannfe detitmt mne fange impnrej le fer te rouille s'il n'en pas employé^ et la terre laiuét trop longtemps en friche m eomvre bientôt de ronces et devient stérile. Cest au moins Fans d'un grand saint et d*un grand docteur '.
— €e grand saint et ce grand docteur , quel qu'il 5oit ,
lépondait le père Hilarion, a tout à fait raison , et j'admire
■Muil que TOUS ses paroles. Seulement, à mon avis, elles
la peurenl s'appliquer à la chasse. Certes, il n'a pu comparer
■I exercice aussi violent et aussi salutaire à une eau dor-
■Me, à un fer rouillé ou à un champ stérile.
— L'esprit et rintelligence dorment, se rouillent et de- ^Micnt stériles quand le corps seul est en mouvement, dit ^mpiiuit le père Grégoire.
•yj^ lonrad était un grand chasseur devant le Seigneur,
b fère supérieur.
"Icmal de duttseur avait probablement, du temps qu'il
pur Moue , une signification plus étendue,
kttlitnicar. L'Écriture, en même temps qu elle
4a Kcitfod comme chasseur, ajoute qu'iï corn-
mençait à devenir un homme puissant sur la terre *. Elle nous dit ensuite , comme pour expliquer et prouver cette puissance, qu'il devint le fondateur de plusieurs villes, et nous voyons ces villes, plus tard, devenir les centres de grands empires. Il faut, par conséquent, présumer que la chasse que faisait Nemrod s'adressait plutôt à l'état sauvage de l'homme qu'aux bêtes de la forêt.
— C'est possible, mon révérend ami, et je ne mets pas en doute votre savoir à ce sujet comme sur tous les autres. Cependant, dans mon ignorance, je me suis toujours dit que, bien que les faits que nous racontent les saintes Écritures renferment souvent de grands et importants mystères, ces faits pourtant étaient vrais et parfaitement exacts. Vous me permettrez donc de croire que, tout en fondant des empires et faisant , comme vous le dites , la chasse à l'état sauvage de l'homme, Nemrod n'en était pas moins un chasseur, un chasseur plus fameux et plus renommé sans doute, mais toujours un chasseur, tout comme l'est devenu l'enfant.
— Au moins vous m'accorderez, répondit le père Grégoire en souriant, que c'était à des animaux plus nobles que ce roi-chasseur avait affaire. C'était à des tigres, à des lions, à des rhinocéros, peut-être même à des éléphants, et qu'il ne poursuivait pas des bêles aussi misérables que celles de nos forêts.
— Le nom et la noblesse de l'animal ne font rien au mérite du chasseur, répliqua le père Hilarion avec humeur. Vous m'avouerez, à votre tour, qu'il est fort égal à la pauvre veuve Anicia que sa brebis ait été mangée par un loup ou paruD tigre. Et si son fils, le petit Alïska, avait failli être dévoré par un lion au lieu d'avoir manqué être étouffé par un ours, elle n'en serait pas plus reconnaissante à celui qui a tué la bête, quel que fût son nom. C'est cependant ce que l'enfant a fait, et la preuve en est que la peau de ce même ours se
* Genèse, X, 8, 10.
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trouve devant vous, étendue sur mon lit. Une autre de la même espèce et non moins formi'dable est maintenant sous vos pieds, et si je ne me trompe, une troisième sert au même usage dans votre cellule. Or, je crois que les hommes qui, d'après votre opinon , servaient de proie à Nemrod ne pouvaient être ni plus sauvages, ni plus féroces que ces animauxlà, et les loups et les ours de nos forêts, en fait de dégâts, valent bien les tigres, les rhinocéros et les lions de celles de Nemrod. Demandez plutôt aux pauvres femmes du village si les peaux de toutes les bêtes que Tenfant fait distribuer après ses chasses ne leur sont pas plus utiles que les sciences qu'il aurait apprises en restant planté le nez sur ses livres. Demandez aux ménagères si les dégâts que faisaient les renards et les oiseaux de proie dans leurs bassescours n'ont pas diminué ; demandez à qui vous voudrez, chacun vous dira que depuis que Tenfant a pris le goût de la chasse, les troupeaux sont bien plus en sûreté et leurs gardiens courent moins de dangers. Quant à moi, je sais que les petits oiseaux se multiplient dans les haies de l'enclos, et que mes jeunes arbres sont moins dévastés par les lièvres. Si, après tout cela, vous persistez à donner à cet exercice qui a rendu à l'enfant l'appétit , le sommeil et par conséquent la santé, le nom d'oisiveté et de désœuvrement, je n'ai plus rien à dire.
— Soit, disait alors le père Grégoire, acceptant d'un air assez narquois toutes les raisons et les excuses de son supérieur; convenons, puisque vous le voulez, que l'enfant est aussi grand chasseur devant le Seigneur que l'était Nemrod, et qu'il peut devenir comme lui un homme puissant sur la terre.
— Et je ne vois rien qui pourrait Ten empêcher, marmottait mon excellent pasteur entre ses dents. Si seulement on voulait laisser faire la Providence de Dieu , sans y mêler la vaine science des écoles.
— Ne disputons même pas sur ce nom d'enfant que vous
lui donnez toujours, en dépit de sa moustache épaisse et de sa taille qui s'élève presqu*à la hauteur de la vôtre. Poisque ni lièvres, ni renards, sans parler d'ours et de loups, a'oat aucune voix au chapitre ; que même, de crainte d'être contredits, nous nous garderons de demander au laboureur si les petits oiseaux ne font pas plus de dégâts dans ses champs que les grands , réjouissons-nous des hauts faits et de la bonne mine de notre élève , et espérons qu'il occupe soh temps et qu'il ne le perd pas.
Ces discussions amicales s'entamaient souvent entre les deux amis. Le père Grégoire pcenait plaisir à animer par quelques contradictions l'humeur placide de son ami,1|ui, de son côté, ne lui gardait aucune racune de ses sarcasmes. Us demeuraient tous les deux de leur avis, sans que ces petites altercations eussent jamais amoindri leur confiance et leur amitié.
Que de peine j'ai à quitter ces belles années de ma jeunesse, ces années si heureuses, ces années de paix et d'émotions douces et de tranquilles jouissances ! Qu'il m'en coûte de m'arracher à vous, souvenirs frais et innocents de cette jeunesse solitaire, studieuse et pleine de rêveries et d'attentes; de ces douces rêveries où l'image de ma mère planait au-dessus de moi, comme la sainte mère du Sauveur audessus de ses enfants du Hagion Gros; de ces attentes sans impatience dans lesquelles , voilée par les chastes ombres des nuages, une vierge m'apparaissait parfois; une vierj^ au tendre regard de ma mère, à la voix murmurante comme sa voix, à la chevelure blonde flottant sur ses épaules, aux mains blanches et suppliantes élevées avec ferveur vers le ciel ! Ce fantôme de mes désirs, malgré ses apparitions de plus en plus fréquentes, ne troublait pas mon imagination, n'agitait pas mes sens et ne servait qu'à donner un but plas précis à mes espérances. Souvent, appuyé sur la balustrade du balcon de ma mère, suivant des yeux le cours tranqnilk de ma petite rivière , je croyais voir , se détachant dfs
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sapeurs argentées par la lune, la douce image de ma future compagne ; et je me laissais aller au charme de cette vision sans impatience, sans inquiétude. Mon père, dans Fextré- Dite de ses malheurs terrestres, n'avait-il pas rencontré lans ce coin ignoré, dans cette maisonnette, alors pauvre et lélabrée, sur les bords de cette même petite rivière obscure ;| sans nom, la compagne que le monde, avec tout son éclat :t ses richesses, n'avait su lui offrir? Pourquoi, moi, le gage le cette union si fidèle, ne pouvais- je espérer de trouver le même, loin du bruit et des hommes, celle qui devait lOBQpléter mon bonheur? Oh! mèret disais -je alors en élevant mes yeux vers l'étoile du soir qui venait d'appa- 'attre, guide mon cœur vers cette femme que la Providence ne destine ; inspire-lui ta tendresse et ta bonté ; fais reluire lutour de son front l'auréole de tes modestes vertus, et remplis son cœur d'un amour aussi patient, aussi constant et lussi dévoué que l'était le tien. Oh ! mère ! bonne et tendre mère ! tu avais écouté les prières de ton enfant , tu étais prête à exaucer ses vœux. Est -ce ta faute si les passions terrestres ont aveuglé ses yeux et fait dévier son cœur?
En attendant, comme l'avait remarqué le père Grégoire, j'étais devenu un grand jeune homme; ma voix avait passé des tons flùtés de l'enfance à ceux plus graves de la jeunesse. Ma moustache, en effet, était épaisse, et le père Hilarion, en passant sa main caressante sur ma chevelure brune, me regardait avec une complaisance toute paternelle.
— A Dieu ne plaise que je veuille éveiller ta vanité, mon doux enfant, me disait-il ; mais je dois te faire observer que tu négliges trop les soins de ton extérieur. La beauté est sans doute un don périssable, une fleur des champs aujourd'hui pleine d'éclat et de parfum , demain* flétrie et réduite en poussière. Cependant , en tant qu'elle est un ornement empreint sur le corps d'argile par la main même du Créateur; en tant qu'elle est un don gratuit de sa munificence, nous n'avons pas le droit, je crois, de la dédaigner. Je dois Ta-
vouer, faible pécheur que je suis , je tiens à ta bonne mine. Elle me reporte au temps où l'on disait de moi, comme on dit de toi maintenant : Voilà un beau jeune homme. Peutêtre aujourd'hui encore , car, selon le prophète Jéréraie, « le cœur de l'homme est misérablement méchant, et qui peut sonder ses iniquités ? » peut-être encore aujourd'hui l'épithète de beau vieillard^ qu'on me donne quelquefois ne m'est pas tout à fait indifférente; mais surtout j'aime et je tiens à ta beauté, parce qu'elle me rappelle celle de ta mère, cette belle et tendre Sulamite , cette rose de Saron , cette modeste fleur de muguet que nous ne cessons de pleurer et qui m'était, à moi, pauvre vieillard, ma consolation et ma joie. Lisse donc avec plus de soin les boucles brunes de tes cheveux , et relève ta tête davantage. Laisse-moi retrouver ta mère dans le regard de tes yeux et le sourire de ta bouche. Et tiens, me dit-il un jour, en baissant les yeux avec embarras et fouillant dans sa poche , je vais t'avouer un péché de vanité dont je devrais rougir à mon âge. Hier, quand le colporteur est venu pour nous vendre l'étoffe de nos habits, ce petit Théophile , qui malgré son grec ne peut se défaire de ses habitudes de curiosité , en furetant parmi les effets du marchand, a trouvé un tout petit peigne en écaille. Il me le montra et je demandai à quoi ce jouet pouvait servir. « Ce n'est pas un jouet, me dit le colporteur, c'est un objet fort à la mode et qui sert aux jeunes seigneurs à peigner leurs moustaches. » Ne te moque pas de ton vieux pasteur, mon enfant. Je ne pus résister au désir de te donner cette babiole. Et comme il eût été malséant au grave supérieur d'une communauté de marchander un objet aussi frivole lui-même, ce fut Théophile qui fut chargé de cette grande affaire. Et maintenant que j'ai pris sur moi de te confesser mon enfantillage, peut-être me feras-lu le plaisir d'accepter celte petite bagatelle. » Et tout honteux il me passa à la dérobée le petit peigne qui ne m'a plus quitté depuis. Cher père Ililarion, toi dont j'ai voulu porter le nom, afin de
mieux me pénétrer de tes vertus, comment me détacher des souvenirs de ton adorable bonté ! Gomment exprimer le charme de ta naïve bonhomie, de ces causeries si longues et si naturelles qui auraient pu paraître puériles si chaque mot n'était empreint de la simplicité de ton cœur et de la droiture de ta raison. Oh! mon père, mon ami, mon soutien! qui dira avec quelle vive affection mon cœur s'élance vers le lien , et avec quelle attente je soupire après le jour qui doit nous réunir là où toute séparation sera impossible !