‹ Les pèlerins russes à JérusalemChapitre 12 sur 13 · WORDSWORTH · texte numérisé non relu

WORDSWORTH

Mes lecteurs se rappelleront peut-être que la sœur Séraphine ne me remit le manuscrit de son neveu qu*à deux conditions : la première , de ne pas le lire avant mon retour en Europe ; la seconde, de n'en faire part à personne avant cinq années révolues. Je remplis ces conditions à la lettre, et malgré mon extrême impatience, je ne lus ce triste récit que revenue de TOrient, pendant mon séjour à Odessa. Il m'intéressa vivement, et me rappela l'époque où j'avais connu cet humble moine du mont Athos , beau et élégant jeune homme alors , aussi recherché par sa position et sa fortune qu'admiré et aimé pour les qualités de son cœur et de son esprit. Je croyais encore voir son port de tête si noble et si fier, sa taille haute et flexible, et la grâce naturelle de tous ses mouvements. Je me rappelais son franc et fin sourire, et SCS yeux surtout dans lesquels son ame tout entière semblait se refléter ; ses yeux si veloutés et si pleins d'une tendresse infinie ; ses yeux qui étaient ceux de sa mère, et dont il avait hérité comme il l'avait fait de son cœur dévoué et profond auquel ils empruntaient leur charme et leur expression. Je me rappelais nos longs entretiens sur celte 3 24.

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LE MOINE DU MONT ATHOS. 2Sb

ma présence. Beaucoup de bruits ont couru depuis dans le couvent; on assure qu'après sa mort un parfum particulier s'était répandu dans sa cellule. Plusieurs de nos frères Tout senti. Je ne doute pas un instant que ce ne fut l'odeur de sa sainteté, jointe à celle des bouquets de réséda et d'héliotrope dont mademoiselle Marie, a laquelle appartient maintenant la maison de chasse de M. le comte Dmitri Maksimowich , se plaît encore toujours à embaumer son tombeau.

Le père économe, car c'était lui à qui je m'étais d'abord adressée, avait compris, probablement par le mouvement des lèvres de son jeune compagnon, ce qu'il me disait.

— Précieuse devant le Seigneur est la mort de ses saints, et leurs vertus s'élèvent vers lui comme la fumée de l'encens le plus pur ! dit-il en faisant le signe de la croix.

— Et où se trouve la tombe de ce pasteur bien-aimé du comte Dmitri? demandai-je au jeune moine.

— Dans la cellule où il a passé les dernières années de son existence, madame, me répondit-il; car aucune instance n'a pu la lui faire quitter, même pour jouir de l'air pur de son jardin, depuis le moment qu'il s'est séparé de son enfant, comme il appelait le jeune comte. 11 voyait madame la générale et sa fille mademoiselle Marie par une ouverture que le père supérieur avait fait pratiquer dans l'église extérieure, et c'était là sa seule distraction. Peu à peu il s'est défait de tout le reste de ses ouailles pour ne plus conserver que ces dames et le père économe que nous venons de quitter.

Tout en causant, je m'étais approchée du bac et j'attendais au bord de la rivière que le radeau, qui avait passé ma voiture, vint me reprendre.

— Et depuis quand ce digne vieillard est-il devenu si sourd? demandai-je avec intérêt. Le comte Dmitri sera désolé d'apprendre l'infirmité de son vieil ami.

Le père économe n'est si sourd que depuis que notre

révérend père supérieur a voulu le déterminer à prendre la place de son défunt ami, à renoncer, comme lui, au peu de bonne chère dont un moine peut Jouir, et à s'enfermer dans la cellule de l'ascète près du tombeau de notre vénéré pasteur. C'est pour n'avoir pas à discuter ni à répondre qu'il fait le sourd, et il joue son rôle avec une perfection à tromper tout le monde, répondit le jeune homme avec un malin sourire et à demi-voix.

Le radeau s'étant approché , je me préparais à prendre congé de lui, quand il me dit qu'ayant affaire de l'autre côté, il me demandait la permission de m'accompagner.

— Madame arrive probablement de Moscou ? me demandat-il en arrêtant sur moi son regard intelligent et curieux. L'intérêt avec lequel vous avez bien voulu écouter le récit de la mort de notre cher père Hilarion me fait supposer que vous êtes ou de la famille de madame la générale, ou quelque très-intime connaissance du jeune comte.

— Et vous, mon père, lui dis-je en souriant, n'étes-vous pas le frère Théophile à qui le père Hilarion tirait les oreilles pour péché de curiosité? à qui plus tard le comte Dmitri donnait des leçons de grec, afin de sauver les plantes du révérend père des suites de son esprit trop investigateur?

Le frère Théophile , car j'avais deviné juste, me regarda tout ébahi et tout décontenancé.

— La preuve que je ne me suis pas trompé dans mes suppositions, dit-il après un instant de silence, c'est que madame m'a reconnu, et je n'ose plus lui faire de questions, de crainte qu'elle ne croie que je ne me suis pas corrigé des défauts de mon adolescence. Cependant, comme vous allez au château, peut-être serez-vous bien aise d'apprendre, madame, si vous ne le savez déjà, qu'on fêle aujourd'hui le jour des fiançailles du frère de madame la générale aNcc une de ses belles-filles. Notre père supérieur y est allé en grande tenue, bottes vernies, et croix au cou ; car Sa Ré\é-

rence est décorée, et si Dieu lui prête vie, sa carrière ecclésiastique n'en restera pas là.

— Pauvre Dntitriî medis-je, Constantin va partout sur tes brisées, et voilà que même la vierge de tes rêves ne résiste pas aux séductions de ce mauvais génie de ton existence.

Nous étions arrivés au bord opposé; quelque chose s'étant dérangé à l'attelage, je m'assis, en attendant, sur le dernier banc de la belle allée qui menait au château. Ce banc était en fer de fonte, tandis que tous les autres n'étaient qu'en bois. La terre, autour du magnifique sapin contre lequel il était adossé, avait été soigneusement bêchée et cultivée , et le doux parfum du réséda se mêlait aux senteurs résineuses qu'il exhalait. Je me rappelai alors la prédilection de mon pauvre ami pour cette fleur favorite de sa mère, et devinai que c'était en son honneur qu'elle se trouvait à cette place, qui avait été témoin de ses poignantes douleurs.

— Et laquelle des belles-filles de mon amie est la fiancée de son frère ? demandai-je au frère Théophile. Serait-ce mademoiselle Marie par hasard ?

— Oh non, madame; c'est mademoiselle Ludmille, ou Mila, comme on la nomme, qui doit devenir l'épouse de M. Constantin ; mademoiselle Marie a déclaré ne vouloir jamais se marier, et si elle n'embrasse pas la vie religieuse, c'est qu'elle ne veut pas causer cette peine à madame sa mère, dont elle est l'unique joie, et qu'elle s'est imposé des devoirs ici qu'elle se croit obligée de ne pas interrompre. Et nous prions tous pour que Dieu la maintienne dans cette résolution , car elle est l'ange gardien de la contrée. Tenez, madame, vous voyez cette petite maisonnette près du couvent? C'est là qu'elle passe la plus grande partie de son temps. Jamais femme n'a fait plus d'actes de charité et d'abnégation que ne le fait cette belle et noble demoiselle ! C'est un ange, madame; il n'y a pas un individu dans tout le couvent et dans tout le domaine appartenant jadis à

M. U^ ^iMftW Dwlri M.^lL>ÎBt>wkk c|«i ne rr^rette que cet ev!1^ik1it -^tfi^Bevr mf: Viil elM>i<ie |Ko«r s;i compagne. Qaelle ive et b«eAlkt(«KVi ÎU anraU'nt menée ea\>nièines, et qnel fc<nhiTr îl> renient rêpdnJn anlonr d'enx. si celte femme «in■^^^ffY m êiiûl prenne liiMl ééranfer !

Et k b%Mi jcvnie WnuM^ se détonna ponr ne cacher

léflW4MI <fttî le ISigniMl.

Xjrm» an ckilcan an Bomenl où on $e leTait de table. Crt&^6fle.d~aiile•^^, ne consbuil qnn nn dîner de famiUe, anynfl le père Antoine ci le TÎenx prêtre de la paroisse aE<i!4îïlMmt coMc lé«oîn> de réekai^ des anneaax. Natk»Aie foc >«rpii<e et dkarsée de me Totr ; son frère Tinl ai«^ cttpcesôement an-deiant de moi. Je le devinai pivtot qn»f je ne le reeonnns, tant ce soldat bmni an soleil du Cayca:?e. Vieilli pdr mille falifnes, — car il avait fait la guerre en ct>nseWnce et av;ûl bien fafBé la croix de Saint-Georte qui d<t*\>nit !si poitrine. — boitant d'une blessure nal giiêrte. qnî a^ait déterminé son co^é, ressemblait pes à ce pi et brîlUnt Constantin qne j'avais connn à Pétersboarg si .v.»^ii':t. >i >udî>aDt et >i \ in de ses succès et de s^ con- •^u»rt >. A s» Diioe né^i^é^. ù sa moustache mal peigaée. à s«>Q nr ?ouoirHL\ et presque chafrin. ou aurait eu de la peÎDe a le «rn.nre le héros tie la fêle, le-tiaueé de sa Irèsjeune prétendue. Mili eile-menie était gentille, mais » |>eine jolin. Petite, trime, piquante et étrillée, >a mine chiffoonêe n'axait que b frai»: heur »le S4:»n ♦ge. Elle sautait, riait, plaisantait s<*n futur j^ev plus de î»ruit que de ^eté. et san> se <<'iKier le moiri> du monde dr l innui é>idrnt qu elle lui cau>ait. Je chirvhai des \eiL\ Marie. >athaUe me dit quelle venait d* quitter le salon pour donuer quelques ordres, mais qutll» ne tarderiiit pas îà revenir. Eu attendant je dem.)ndai .4 >alhiilie la p«:rmi><ion de me nnirer, pour me débjrras>«T de la poussière de l.t roule. Elle m'emmena dans sa chambre de toilette et me tii apporter quelques rafraîchissements.

LE II0I5E DU lOyr ATIOS. i89

Quand nous fûmes seules, je lui racontai ma rencontre avec son cousin. N'osant lui parler du manuscrit^ je mis sur le compte de la sceur Séraphine les détails que je savais des tristes événements qui avaient exilé ce beau et hon jeune homme de sa patrie et du monde. Je lui exprimai la part vive et sincère que je prenais aux chagrins que ce malheur avait dû lui causer, à elle, et lui dis que c était pour lui témoigner mon intérêt et ma sympathie que j^étais venue ainsi la surprendre. Elle me remercia avec effusion et nie rappela que son mari nous avait souvent prédit la fin que prendrait une destinée qui paraissait renfermer en elle tant d'éléments de bonheur et de prospérité. < Nous parlerons de tout cela plus (ard,ajouta4-elle en m'embrassant; car, maintenant que je vous tiens, je ne vous lâche plus de sitôt, et vous devez m'accorder le plus que vous pourrez de votre temps. A présent que vous vous êtes rafraîchie et réconfortée, rentrons au salon. Marie sera heureuse de vous voir; car elle a une mémoire prodigieuse pour tous les souvenirs du cœur. Ces souvenirs, hélas! n'envahissent qu'une trop grande partie de son existence! Je vous préviens que votre rencontre avec son oncle Dmitri, comme elle ne cesse d'appeler mon cousin, va vous attirer mille questions. Je vous prie cependant en grâce de ne pas trop exciter son imagination ; elle n'est que trop attachée à tout ce qui lui rappelle notre pauvre ami. »

Au moment où nous nous préparions à quitter la chambre de toilette de Nathalie, Marie entra et vint se jeter avec effusion dans mes bras.

— Chère madame de B. S., me dit-elle, je n'ai pu maîtriser mon impatience! Vous me rappelez de si heureux jo«irs! Vous me rappelez mon père et mon oncle Dmitri.

Et, appuyée contre mon épaule, elle se prit à pleurer comme un enfant.

Elle était devenue une belle créature , cette Marie que je n'avais connue qu'enfant, et que Dmitri dépeignait si 2 25

ii»*?;iiii-iitiiii«- " ^ iiaicaùr?aii£ie. Eiû^ lèQit fraude . svdle. ti::iii 'If :: i**jiif i jrtiuf r}(9«Hf ^^ ?«fs J4*p$ B~ôlaîl rien à " * iii-*-^-^!»!! If sMiitf -î îti rVïîtfiifMV «l>Hkate qsî . comme **i .ti-iif iti ji-jici*îuo*i^ r**sv*JrHC JcûiMir «Tiflle. Son resard »;iM iiiintat- '? sff^'ji ftiouBif ^ni iTvb ^afant ou d'un ïii^' III '-^£krt H iivji r jiAHft^atfe. s'^k-vaBl si natorelleiii-n i-rr ♦• 'tf« - ri ja "fCiir •^iiwtf ili? le toit s'abaisser . .^ ;î i-»— .. i^'<, j«mJi'< '^oocîitfs b&j«J«> Je S4MI enfance ;'.:i**ii uir jiîH.-r > îi^ ii«Hiiesc«^s biiaJmnL à la irier^.donl :: siuuiii-'.ri' **.u&«^«pitr If^^sÀoiùX 1 ■pfff^eîUe \e roatoor élémil j»- -*i fi* ine -••: ,£nd>*it?<- ni n>è*' es luovssHîoe des Jiift'--^ jtiifi«:!if -*? iiij*fOje«i««f« <ciit |3Lrmîe« à Li naissance da riii '• tin i«JusiH!s rht se< &>«$»e< ei lar^^ manches, de l-tM'MfS ^i-'itf^^ '^9 <niL*. A«nune firvr. ancvn omeffleot ne -^M;iii.ssaLr :^ ràîte^oe ^ti^cciiM : a«c«n rmban. aucune couleur if -auii'nc :fs "*iai9fr tf Macfte umifonaitê, d ses moDve- ««••ir:- iri«*re«ri. si ^i^aiiLrA* amemnc, Faurêole de purelê |iii ^tuiiuiu r^fniraiïn»'. L^ci Jiwnakul rapparvnced'un esprit ~iiHii'iH«iî^«r\ ir^viftsafl.;. feitste»» >ans vouloir s\ arrêter. > ..i< •-• .'ii-i.niH< l^ saVa - ci n«>a> ne tronvànies que •. II-*;.!! I "• >i i.tjLi:*:!"f- Ayiaî jppris qur je revenais do :j •" -.F 1 -. '.r iLi ^H i^i.> r-jû^x-nîrè son oncle Dmitri. \i-i- Il :«'-j:.^t !•' ::i'fsc.:fl.s. ThêcphiK-. à son retour du !•• .1 \^<. i • k: TiJtrl'f 1 er> «limes Je lexistence d'er- II - .'«^ . :• Hi.-. i\ vid >:> r>pfvr»s a\ec le père Théo-

•■•'. Mi"' f'J.,'. li'.yi i'-QCrri'iîV Jr> déUiils lâ-dessus.

-: ..•' Si 1 ir-LL.j :!••>:: l«^;iu:vup plus que mon manu- >'^'.: r-i V iiL i^>.: >rrr'.s- Ttii;rs v^es questions étaient > ;:< »^:v .: ilis ^!* t îii f Dîss^'ni^: nt , avec le plus lendre .? ::fv-, K> >i7.s .i ai:iLJrv bèsilalion, sans le plus petit <:rVotT>s- l>>:*.> .:'r.»vur.r àVîies perçait l'intensité de son ifv: ;-■»•. :v-:r ^-ïfi a:i:I jïussî vénéré qu'aimé, et cependant t"*l: rit p.>rAlss^û: |\>s nu me se douter que ce sentiment ne iv? f\»r-v!tr7.-.rnt nitnrel. Constantin suivait notre con>ers^tùv-n ?/.ev MU-: tt;* u.ion lantt:.t jalouse, tantôt inquiète, et

m*interrogeait parfois lui-même, comme pour deviner jusqu'où allaient mes renseignements. Comme Marie revenait toujours à la charge, Mila, impatientée d'un entretien qui l'intéressait fort peu, s'écria ironiquement :

— Vraiment, Marie, on dirait, à t'entendre, que tu es amoureuse de ce ci-devant oncle Dmitri, maintenant père Hilarion du mont Athos.

— Amoureuse î répondit Marie en nous fixant de son regard limpide et rêveur. Voilà encore un de ces mots qu'on emploie dans le monde, et dont je ne comprends pas la signification. Quelle est la différence entre aimer et être amoureux?

— La même, lui dis-je en l'embrassant, qu'il y a entre la joie et le plaisir. La joie est un sentiment dont l'essence est immortelle, et qui , appartenant au ciel , ne se reflète que rarement sur la terre. Le plaisir, au contraire, n'est qu'une sensation toute terrestre ; née et entretenue dans le monde, elle est passagère comme lui.

— Très -sentimental et très-métaphysique, dit Mila en réprimant un bâillement. Comprenez-vous cette défînilion, mon adoré? ajoula-t-elle en s'adressant à son fiancé. Quant à moi, j'avoue qu'elle dépasse ma pauvre intelligence.

— Je ne la comprends que trop, dit Constantin en jetant sur sa belle-sœur future un regard qui témoignait singulièrement de la réunion du sentiment et de la sensation.

Pour changer de conversation, je demandai des nouvelles d'Azor. J'étais mal tombée de nouveau. Constantin prit brusquement sa casquette et proposa à sa fiancée une promenade au clair de la lune.

Après leur départ, nous allâmes nous établir dans le petit salon vert. H n'était éclairé que par des lampes placées de manière à projeter leur lumière en plein sur les deux portraits des parents de Dmitri, placés vis-â-vis l'un de l'autre. Les traits de ce bel enfant vif et impétueux , qui, tout en s'élançant des bras de sa mère, semblait vouloir se dérober à la fascination du regard de son père, me rappelaient

bien le jeune homme que j'avais admiré dans le monde. C'étaient ceux de sa mère , et la physionomie de cette jeune et tendre mère, si pleine d'amour, de ferveur et de dévouement, était le type fidèle de celle de l'humble moine dont le regard inspiré, la résignation calme et la sublime dévotion m'avaient si vivement émue quand je le vis pour la première fois servant la messe au couvent de Sainte- Catherine à Jérusalem. Comme Dmitri le disait , ces deux chefs-d'œuvre renfermaient toute l'histoire des trois individus qu'ils représentaient. L'amer sourire , le regard ardent et sombre du comte tenant ainsi sa femme et son enfant sous l'implacable pouvoir de sa volonté, expliquaient tout le secret de ces deux destinées, dont il avait si despotiquement disposé.

— Et Azor? demandai-je en me retournant vers ces dames, pour me soustraire à la pénible impression que ces portraits me faisaient éprouver, qu'est devenu Azor?

— Il est mort de chagrin, répondit tristement Marie. Un beau matin, quand déjà j'espérais avoir gagné son affection, il s'échappa de ma chambre, et, après quelques jours de recherches inutiles, le jardinier le trouva étendu sur le banc de gazon qui se trouve derrière le berceau du labyrinthe. Sa tcte reposait sur la cravache et sur un des gants de ronde Dmitri. Je suis encore à me demander comment ce gant et cette cravache sont arrivés là ! Il a été enterré sous le môme banc, et maman et moi nous l'avons pleuré, ce pauvre chien , comme un ami. J'ai un de ses descendants auprès de moi ; je l'ai pris tout petit, je l'ai élevé avec soin; mais je doute qu'il me soit attaché comme l'était Azor à son maître. C'est qu'aussi la petite Marie n'est pas l'oncle Dmitri ! dit-elle avec une admirable naïveté.

Encore une fois, j'étais tombée sur un terrain dangereux. Aussi Nathalie changea brusquement la conversation, en donnant une commission à Marie pour l'éloigner.

— C'est étonnant, me dit-elle quand nous fûmes seules,

c'est étonnant comme un seul secret dans un cercle aussi restreint que le nôtre met de la gêne partout. Marie ne sait aucun des détails de cette malheureuse histoire, et j'aime mieux l'abandonner aux conjectures de son imagination que la flétrir et Taffliger par le récit des coupables intrigues qui ont produit de si tristes résultats. Moi-même, je ne les ai apprises en entier que depuis peu. Ce ne fut que la \eille de sa mort, que notre excellent père Hilarion, que nous pleurons et regrettons comme un père, me les confla, «afin, dit-il, que quand mon vieux cœur cessera de battre, il s'en trouve au moins un qui compatisse aux malheurs de mon pauvre enfant. » Quant à Constantin, il pâlit et perd contenance à la moindre allusion au départ de son cousin. Mila est la seule qui ne demanderait pas mieux que d'entamer cet entretien, et je la crois même plus instruite dans cette matière qu'elle n'en a l'air. Pendant les fréquents séjours qu'elle a faits à Pétersbourg chez la sœur de sa mère, soit l'effet du hasard ou de sa volonté délibérée, elle avait toujours à son service une certaine Ouliasha , cette soubrette intrigante par l'intermédiaire de laquelle s'était entretenue la fatale correspondance entre Wéra et Constantin. J'ai toute raison de croire qu'elle en a appris plus qu'elle n'aurait jamais dû en savoir pour son bonheur et celui de son futur mari. Elle a eu même l'effronterie, ou le mauvais goût, de témoigner le désir de reprendre à son service cette odieuse créature, une fois qu'elle serait mariée. A son seul nom, cependant, Constantin est entré dans une si furieuse colère, que même son courage , et certes elle n'en manque pas , recula devant la tempête qu'elle avait provoquée. Vite, elle a rétracte ses paroles, et depuis ce temps il n'en a plus été question.

Nous prîmes le thé en famille; ce fut Marie qui le servit, et elle saisit cette occasion pour rappeler la table ronde de Pétersbourg, le whist de son excellent père, et « les récits de mon oncle Dmitri, ajouta-t-elle, quand, me tenant sur ses

|ysoii\« il roulait et déroulait mes boudes sur ses doigts. > Constantin fronçait les soumis et mordait sa moustarlie, tandis que sa petite fianeêe l'examinait eu dessous avec lin sourire méchant et ironique.

Pour cbanfer la conversation , qui menaçait de nouveau de nul tourner « je demandai des nouvelles de Delaville, ■i^èionnant de ne |>as le trouver parmi eux.

— H a fait ce qu'il avait de mieux à faire après le départ de son élève, comme il se plaît maintenant à appeler Dmitri; il s^est marié, me dit Nathalie.

— 1> maria^^ est la meilleure farce que je connaisse, ajouta Constantin avtv un éclair de son ancienne gaieté. Figurezvous le fTV^s, le court, le rond I>ela\ilie époux de la longue, de la roide, de la sèche miss Joyce. Ajotitez encore que Tune ne comprend pas vingt mots de russe , et pas dix de français , et que Fautre n'en sait pas plus de l'anglais. Et eepciidant^ non>soulement ils font le meilleur des ménages, mais ils ont trouvé le moven de résumer leurs individualités dans la personne d'un fils, que Delaville a appelé Maxime, du nom do son ancien bienfaiteur, et qui prome! de réunir toutes lo> gnues de sa mère à tous les charmes de son père. IVjA il a résolu le probiènie d'être rond comme lui il roide comme eile ; déjà il a hérité des longues dénis de Tune et du nez retroussé de l'autre. Ajoutez qu'il est venu au mon ie des soutences et des pro>erbes à la bouche, et qu'il j izrlo l'andais comme un Français , le français comme un Anjih^is. et le russe comme sou pèiv et sa mère. Nous rimes de bon cœur de cette grotesque description, et Marie plus que nous tous.

— Ces! \ rai , disait-elle, leur conversation est vraiment amusante. Si miss Joyce n'avait pa> été de tout temps la personne du monde la plus taciturne , je ne sais comment elle aurait fait. Maintenant c'est le petit garçon qui les tire dembarras. Chacun d'eux lui raconte ce qu'il veut que l'autr* sache, et l'enfant fait l'interprète avec une gravité de profes-

seur. Malgré sa singulière laideur, c'est un enfant extrêmement intelligent, et d'un excellent caractère, et je crois qu'on ne peut guère rencontrer d'intérieur plus uni et plus heureux.

— Et où ce couple extraordinaire est-il domicilié? demandai-je à Marie.

Dans une ferme charmante, répondit Constantin, que Marie leur a fait construire près de sa maison, et où se trouve réuni tout ce que les représentants des deux nations ri>ales, ainsi réconciliées, peuvent désirer. Le solide de la vieille Angleterre marié à l'élégance de la jeune France. Celte ferme, en un mot, est un vrai bijou.

— Beaucoup trop bijou pour deux vieux liibous comme ceux-là, dit Mila en minaudant.

— Jamais assez bijou pour des serviteurs et des amis aussi attachés, mademoiselle Mila, reprit Constantin d'un ton sévère.

La petite se mordit les lèvres et lui jeta un regard qui n'était ni tendre ni affectueux.

Le lendemain matin, nous allâmes nous établir avec Nathalie sous le berceau du labyrinthe. Là, sans crainte d'être interrompues, nous nous communiquâmes tout ce que nous savions de l'histoire de notre pauvre ami. Nathalie avait recueilli quelques détails de plus sur son existence actuelle, et il leur avait même écrit quelques lignes, en envoyant des souvenirs d'adieu. C'était Théophile qui avait élé leur messager , et elles espéraient toutes les deux se procurer dorénavant de temps en temps de ses nouvelles par la même voie. Je lui demandai ensuite comment s'était arrangé ce mariage de (Constantin avec Mila , dont ni l'un ni l'autre ne paraissait fort enchanté.

' — Cette malheureuse passion de Dmi(ri,dont jeme reprocherai toute ma vie d'avoir été la cause involontaire, sa rupture, et son départ ^udain, ont non-seulement bouleversé sa propre existence, mais celle de notre famille entière, me répondit tristement Nathalie. Croyez-moi, chère

i96 LE MOINE DU MONT ATHOS.

amie, personne ne peut s'arracher impunément à la place qui lui est assignée par la Providence , sans risquer d'ébranler tout ce qui le touche et l'entoure. Ces déplacements violents et insolites font naître des révolutions et des désordres dans l'intérieur des familles, et les suites s'en font sentir longtemps, toujours, après même que l'événement qui les a causés a été oublié. L'accord et l'ordre dans les détails peuvent seuls conserver l'harmonie de l'ensemble; une seule corde arrachée à votre instrument , et tout votre art ne pourra en tirer que des sons imparfaits. C'est notre cas à nous , et les meilleures et les plus généreuses intentions de mon cousin n'ont eu qu'un effet funeste sur les destinées qu'il voulait assurer. Ces événements extraordinaires, en rendant subitement riches ceux qui avaient à peine eu de l'aisance, ont transformé la prodigalité des uns en cupidité, presqu'en avarice, et ont fait pousser dans le cœur des autres des germes d'envie et de vanité qu'une position plus médiocre aurait peut-être réprimés. La soudaineté et la violence de ce malheur ont brisé nos affections les plus chères, et ne nous ont laissé que de l'amertume, du mccontcntemcnt et des regrets.

« Marie seule a échappé à cette contagion ; elle seule a conservé sa nature franche et son caractère pur de tout alliage. Elle seule est sortie intacte de ces tristes épreuves, et n'a fait qu'y gagner des perfections nouvelles. Mais rewnons au mariage de Constantin. Ce fut de Marie d'ahord qu'il devint amoureux, quand, après avoir quitté le service, il vint passer quelque temps avec nous. Il se croyait encoiT irrésistible et employa pour la subjuguer toutes ks vulgaires séduclions qui lui réussissaient jadis auprès de ses faciles conquêtes. Jugez s'ils pouvaient avoir de l'effet sur un cœur comme celui-ci, un cœur pur et ferme comme le diamant, un cœur qui n'a jamais coijpris de l'amour que son essence divine et ses actes d'abnégation î Elle ne s'aperçut pas seulement de tout l'art qu'il déployait pour lui

plaire ; enfin, décontenancé par son extrême simplicité, ne pouvant même parvenir à déclarer sa passion , tant cette chaste candeur de vierge et d'enfant lui imposait, il me chargea de parler pour lui. La réponse fut telle que je la lui avais prédite. Elle déclara avoir pris la ferme détermination de ne jamais se marier. Il partit furieux et profondément blessé , m*accusant hautement d'avoir mal plaidé sa cause. Mila se trouvait alors à Pétersbourg chez cette tante qu'elle aime de préférence. Quinze jours après son arrivée, mon frère m'écrivit que, plus heureux auprès de ma fille cadette, il s'était proposé, et avait été agréé sans simagrées ni affectations, c'étaient ses propres paroles. Mila, de son côté, me demanda mon consentement pour la forme, en ajoutant quelques mots piquants sur l'heureuse chance de cette pauvre cadette, de cette ccndrillon (Mila, ce petit tyran de la maison, qui se qualifie de cendrillon!) se mariant la première malgré ma partialité si marauée pour son aînée. C'était donc le dépit et l'amour-propre blessé d'un côté, la vanité et l'envie de l'autre, qui avaient déterminé ce brusque engagement. Les convenances de fortune et de position y avaient contribué pour leur part; un mariage de raison, en un mot, comme on se plaît à appeler dans le monde tous ceux auxquels l'amour ne préside pas. Je crains que Constantin ne se repente amèrement de cette précipitation ; je crains même qu'il ne s'en repente déjà , et que ce ne soit qu'une espèce de fausse honte, la lassitude et l'apathie morale dont je le vois atteint, qui l'empêchent de rompre. Voilà encore un des tristes résultats de cette fatale catastrophe. Pauvre, mon frère avait voulu partager le peu qu'il possédait avec une jeune fille plus indigente encore que lui. Riche, il trouve la fortune très -considérable de Mila audessous de ses espérances. Si Draitri ne m'avait pas laissé cette propriété vraiment princière, grevée seulement d'une rente à Marie, Mila, de son côté, n'aurait pu prétendre qu'à un très-modeste établissement. Maintenant que nous lui

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