‹ Les pèlerins russes à JérusalemChapitre 3 sur 13 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

ont rendues inébranlables. Nous ne connaissons, du reste, que trop bien les défauts qui déparent cette œuvre; ils sont ceux d'une personne entrée trop tard dans Tarène littéraire pour en saisir le faire et les finesses. Ils sont d'une personne appartenant à une génération moins pressée d'arriver à son but que ne l'est la présente ; à une époque qui n'empruntait pas l'éclair des nues pour se dire bonjour d'un bout de l'univers à l'autre. Nous sommes , hélas ! d'un temps où Ion voyageait encore dans des voitures commodes; où l'on s'arrêtait volontiers pour cueillir une fleur ou pour admirer un point de vue; d'un temps où une bonne causerie ne comptait pas pour une perte de temps, et où un peu d'indolence et de paresse était plutôt une grâce qu'un défaut. Nous savons donc que notre style se ressent de ce laisser aller, de cet abandon d'un âge qui n'est plus. Nous savons que nous prodiguons un peu trop les réflexions , les descriptions et les détails de tout genre, et que, nous passionnant pour les personnages que nous créons , nous développons outre mesure peut-être leurs caractères et leurs sentiments. Isolée, sans guide ni conseil, nous ne saurions remédier à ces défauts que cependafntnous sentons et nous déplorons vivement. Nous craindrions, en écourtant certaines longueurs d'une manière maladroite, d'enlever à nos pages leur seul mérite, nous dirions même leur spécialité, la vérité consciencieuse, la stricte et minutieuse exactitude des détails. — On nous demandera peut-être pourquoi, tout en sentant combien le génie de cette belle langue française nous manque; combien sa légèreté, son élégance, sa précision , sa limpidité , sont au-dessus de nos moyens, nous rayons préférée à d'autres plus en harmonie avec nos

AVANT-PROPOS. fti

idées et nos études. Nous répondrons que la langue russe, quelque riche et poétique qu'elle soit; ne pouvant convenir à nos desseins, puisque ce n'est pas à nos compatriotes que nous pouvons apprendre leurs mœurs et leurs usages , nous avons choisi celle qui est la plus universellement répandue, en nous réservant de demander au lecteur, non-seulement l'indulgence pour notre faiblesse, mais des excuses d'avoir si malmené un idiome dont la grâce et la clarté font le principal charme. Donc, à la grâce de Dieu î Cette œuvre, étant vouée à notre pays, sera, nous l'espérons, bien accueillie par ceux qui savent combien l'amour de la patrie s'élévc au-dessus des vanités et des scrupules de Tamour-proprc. Nous ajoutons et insistons sur une circonstance encore : ce travail a été fait pendant les années 1 851 et 1 852, au fond d'une vallée des Karpathes, sans aucune intention et sans aucune préoccupation politique. Bonne ou mauvaise , c'est une œuvre purement littéraire, et nous vous conjurons, chers lecteurs, de ne point lui donner d'autre portée.

La nature révéla aiort qu'elle avait placé dans la Russie le germe d'une force k laquelle rappel seul avait manqué , et que détonnait le caractère de cet empire serait d'embrasser le monde.

Jean de Molle», ^<><. uiitv., liv.XIV, cli. 29.

Dans ce siècle d'investigation et d'analyse, où même les tendances religieuses des peuples ne peuvent échapper au creuset de la science ; où il n'est permis à aucune pensée, à aucune croyance de germer en repos et en silence dans le sol propre à sa fructification, un phénomène moral s'accomplit annuellement sans que les enfants de ce siècle méfiant et scrutateur l'aient remarqué ou signalé. Tous les ans des centaines de Russes de tout âge, de tout sexe, la plus grande partie pauvres et de la classe du peuple, quelquesuns cependant appartenant à des rangs plus élevés de la société, se mettent en route de tous les points de leur vaste patrie pour se rendre en Palestine.

On raconte qu'au moyen âge des armées d'enfants, mues par la seule ferveur de leur foi, se paraient de la croix, quittaient le toit paternel, affrontaient dangers et fatigues, traversaient monts et vallées, mers et déserts, pour aller adorer le sépulcre du Christ et son berceau. Le bon peuple russe avec la même simplicité, la même humilité, la même conviction, traverse à pied des distances aussi immenses, surmonte les mêmes incroyables fatigues, brave les mêmes périls avec la même foi et dans la même espérance. Cette croisade héroïque et enfantine s'accomplit une fois à l'admiration de l'Europe entière; les pèlerinages de nos compatriotes se renouvellent annuellement depuis des siècles 1 1.

sans qu'on s'en doute et continueront tant que les lieux saints existeront. On parle, on discute sur la politique des souverains et la convenance des cabinets ; et personne ne s'est avisé de chercher si dans cette migration annuelle de la nation il n'existait pas une pente naturelle et irrésistible qui l'entraîne vers cet Orient, le berceau de sa foi et l'objet constant de ses rêves. Quant à nous, nous devons l'avouer, ces longues files de pèlerins la besace sur le dos; les pieds nus, poudreux et meurtris par les ronces et les cailloux de cette interminable route ; avec leur bâton blanc à la main , la sérénité sur le front et l'ardeur de la foi dans le cœur, nous rappellent les envoyés du camp des Israélites, expédiés en avant pour reconnaître la terre promise , ou ces théories du Péloponèse envoyées vers l'oracle de Delphes pour demander l'avis du destin. Gomme eux ces représentants des exilés de la patrie, ces délégués des populations chrétiennes rapportent de leur voyage des fruits miraculeux et des oracles pleins d'espérances et de mystère. Aussi avant de commencer le récit de notre propre pèlerinage et de celui de quelques-uns de nos compatriotes, nos lecteurs nous permettront peut-être de leur raconter ce que nous savons et ce que nous comprenons du caractère de ce grand peuple russe si peu connu et si mal apprécié par ses frères de l'Occident. Une longue expérience de ses usages et de ses mœurs, la connaissance des faits que des circonstances particulières ont pu seules nous dévoiler, des sentiments dont l'écho se reproduit dans notre propre cœur prêteront, je l'espère, à notre récit l'intérêt de la vérité. Tel est du moins notre seul désir et le seul but de cette introduction. Nous y avons ajouté quelques détails sur les superstitions de cette nation si extraordinaire dans sa simplicité et sa grandeur; les superstitions, à notre avis, n'étant que l'ombre projetée par des croyances oubliées ou défigurées, servent à signaler le caractère e1 influent plus qu'on ne suppose sur les destinées (J'un peuple.

lîfTRODrCTIOîf. H

Une dévotion profonde, un attachement passionné à rÉglise et à ses dogmes, aux cérémonies extérieures de son culte, comme à l'esprit intérieur qui les anime; une confiance sans bornes dans la providence et la miséricorde divines, une soumission entière à la volonté de Dfeu et à ses décrets, voilà la baée du caractère russe, voilà la source véritable de son unité , de sa grandeur et de ses destinées futures. Les mauvaises passions même ne peuvent arracher du cœur de ce peuple cette dévotion qui tient de Tinstinct, tellement elle y est enracinée. L'orgueil le plus invétéré s'abaisse devant l'humilité de la croix. La vengeance, que les anciens appelaient la jouissance des diepx, se prosterne devant le Dieu qui ordonne le pardon des injures. La plus stupide ignorance trouve dans sa mémoire quelques prières pour invoquer la sagesse de Dieu et la protection de ses saints. L'ivrognerie la plus abrutie a encore la force de lever la main pour faire le signe du salut. Qu'est-ce donc des malades, des malheureux, de tous ceux qui souffrent, à différents degrés, des maux et des peines auxquels la miséricorde seule de Dieu peut venir en aide ou en consolation ? Le bonheur et la fortune même, ces deux grands écueils des vertus humaines, trouvent le Russe toujours reconnaissant, reportant sa prospérité et ses joies à leur véritable source, et ayant pour première pensée quelque offrande à l'église, quelques offices particuliers en signe de reconnaissance envers Dieu pour sa clémence et sa bonté.

De ces sentiments intimes découlent toutes les qualités qui distinguent ce bon et grand peuple : l'obéissance à ses souverains qu'il vénère comme les délégués de Dieu sur la terre; la soumission à ses maîtres et à ses supérieurs, qui sont pour lui les pouvoirs auxquels les préceptes mêmes de sa religion lui ordonnent d'obéir et de se confier; la patience à supporter un joug souvent fort pesant et auquel il se résigne comme à une épreuve que la volonté suprême lui irapose ; la modération dans la bonne fortune qu'il regarde

comme un don gratuit de Dieu, et enfin le courage intrépide, la valeur impétueuse dont il fait preuve quand il s'agit de défendre sa religion et ses foyers. Tant que ce sentiment inné continuera à être le principe et le moteur de son existence, il marchera droit sans dévier dans le sentier de ses devoirs et de sa vocation, et il parviendra sûrement par la voie prescrite et à Tépoque voulue au but que la Providence lui a assigné. Ce but, quel est-il? C'est le secret de cette Providence, et nul ne peut le pénétrer avant le terme qu'elle s'est réservé pour le découvrir. Et c'est avec raison que sa suprême sagesse nous le dérobe, car la présomption humaine, dans sa curiosité inquiète et son outrecuidance orgueilleuse, pourrait tout entraver. Comme la mouche du coche, elle pourrait, sous prétexte de pousser à la roue, par ses bourdonnements étourdissants et ses piqûres venimeuses faire cabrer les chevaux , les pousser hors de la route tracée et rendre les efforts du cocher, préposé par cette même sagesse, dangereux, inutiles, peut-être même impossibles.

Pour l'Occident cette branche du peuple slave, qu'il appelle russe, est un peuple neuf, une espèce de horde à demi sauvage, ignorée jusqu'à présent, et qui à son grand ébahissement à lui, l'arbitre du monde civilisé, surgit tout d'un coup de ses steppes et de ses forêts pour venir réclamer avec fermeté et résolution sa place dans l'arène de la politique et de la civilisation. Ce peuple cependant ne le cède peut-être en ancienneté et en civilisation qu'à celui de l'Italie et de la Grèce ; pas même à ces premiers peut-être. Il y a quelque chose de si rassis , de si réfléchi , de si concentré dans le caractère de la nation russe, qu'on dirait qu'il tient plutôt à l'Age mûr qu'à la jeunesse du genre humain. La bonhomie, l'enjouement et l'imprévoyance qui répandent de la grâce et de la gaieté sur le fond grave de ce caractère ne sont que les conséquences d'une nature forte et saine et d'un tempérament ordinairement sanguin. Le sentiment profon-

dément religieux qui se mêle à tous les instants de sa journée» à tous les événements de son existence, quelque minimes ou quelque importants qu'ils soient; cette confiance de fils soumis que le Russe a pour son Père qui eêt ayx cieuxy lui fait porter légèrement les malheurs sans nombre de la vie. Confiant dans la bonté de ce Père, et ne scrutant pas sa justice, il s'amuse comme un enfant dans le domaine paternel ; poursuivant ici le papillon qui voltige, admirant là la fleur qui s'épanouit, écoutant plus loin l'oiseau qui' chante. C'est son Père qui lui envoie ces courtes joies, ces lonsues douleurs. Il jouit franchement des unes tant qu'elles durent et accêipte avec résignation les autres en répétant son proverbe favori : < Il faut vivre comme Dieu l'entend et non comme notre volonté le veut. »

Réfugié dans l'étendue uniforme de ses steppes qui, verdoyants et fleuris pendant une partie de l'année, n'ofi'rcnt pendant l'autre, et la plus longue, qu'une plaine blanche et monotone sans objet pour fixer le regard, sans trace pour arrêter la pensée ; sur les rives de ses fleuves immenses roulant leurs eaux limpides et solitaires * à travers les déserts peuplés de hordes nomades, aussi sauvages que les animaux à qui elles donnent la chasse, la nation russe a su conserver intacts l'amour de sa patrie et la ferveur de sa foi. Elle a fait plus, elle a conservé à travers plus de vingt siècles les traditions de ses migrations et de son origine. La longue série d'événements d'une époque aussi reculée a du nécessairement refouler ces traditions, malheureusement toujours orales, dans le domaine des contes

< Le noyau du peuple russe babite les bords seplenlrionaux du "^olga eleeux de ses rivières tributaires. CVsl là que, môme aujourd'hui, on peut étudier ses mœurs et ses liabiludes dans toute leur originalité primitive. Les rives méridionales de ce grand fleuve , qui va se perdre dans la mer Caspienne, ont été infestées jusqu'à nos jours par des liordes dcKalmouks et de Kirguises qui, maintenant inoflcnsifs, étaient dangereux et hostiles quand ils étaient soutenus par la puissance mongole.

î i INTRODUCTION.

et des chants populaires. Elles existent pourtant. Le nom du grand fleuve sur les bords duquel ses ancêtres ont longtemps séjourné, les fruits des pays plus beaux encore où ils ont probablement passé leur première jeunesse, se font souvent entendre dans ses complaintes mélancoliques. Ces refrains inattendus , ces noms oubliés sont comme des réminiscences de l'enfance. Ils restent épars dans la mémoire des peuples, sans qu'ils puissent être rattachés à des ' événements précis. Ces fragments, le temps semble les avoir respectés comme pour témoigner par ces débris isolés d'un passé plus fortuné englouti dans l'abime des siècles, ^le entre toutes les nations de l'Europe , la nation russe a conservédes usages de ce passé reculé. On en retrouve les restes dans son costume ; dans les chœurs 'que mènent en chantant ses femmes et ses jeunes filles le long des villages ; dans les rondes que ces jeunes filles et ces femmes forment et au milieu desquelles s'exécutent des danses et des scènes mimiques ; dans le quadrige pittoresque formé par quatre chevaux attelés de front, rappelant si parfaitement les attelages que nous voyons sur les bas-reliefs et dans les groupes que l'antiquité nous a transmis ; jusque dans la pose de ce cocher , qui debout anime les chevaux fougueux de la voix plutôt que du fouet et rappelle les meneurs de chars que décrit Homère. Tous ces usages subsistant encore aujourd'hui dans l'intérieur de la Russie prouvent sinon sa parenté, au moins un long séjour dans la Grèce K Mieux que toutes ces

* Les écrivains dignes de foi , comme par exemple Kopitar , cilé par Sc'haiïarik dans son excellent ouvrage sur la langue el la liUérature des Slaves {GeschicfUe der Slavitchen Sprache und seiner Lilieralur), el plus lard Fallmerayer {Fragmente aut dem Orient. II. ThI. Dat slavische Elément in Griechenland) ^ prouvent l'analogie de la langue grecque moderne avec la langue slave. Il y a certain cliant grec moderne qui est en même temps slave. Il est vrai que pour produire celte ressemblance , il a fallu clioisir des mois dans tous les idiomes slaves ; Pidentilé n'en est pas moins parfaite. Il est maintenant démontré qu'une partie sinon tout le Pélopon^e a été envahi dans le v« et le ▼!« siècle de notre ère par des populations

traditions , elle a conservé comme monument de son antiquité sa langue, cette langue mère renfermant elle-même des indices d'une origine indoue, cet ancien slave si riche, si majestueux et si savamment construit servant jusqu'ici d'autorité et de critique aux dialectes des autres pays de la même race. Tout en rendant pleine justice à Cyrille et à Methodius',les deux grands apôtres du christianisme chez les

slaves, sans parler de ceux qai, au nombre de trois cent milles s'étaient mis sous la pro|ection de Constantin le Grand et qui furent colonisés par lui daoil.les provinces de la Thrace, de la Tbessalie et de la Macédoine, où jusqu'à présent leur langue, mêlée ù la langue grecque, se reconnaît parfaitement. Une quantité de dénominations, surtout à Pouest de rancienne Sparte, comme Kastanifza , Gorilza , et surtout un village Sclawogory dans les mêmes environs, Yamenilza près de Patras, Orechowa près d^Athénes et tant d'autres prouveraient un séjour des Slaves en Grèce , de beaucoup antérieur à cette époque. Toutes ces dénominations, de Tavis du Dr Schaflarik, dont Tantorilé est incontestable dans ces matières , viennent des bords du lac llmen , de ceux du Wolga , de TOcca , etc. , c'csl-à-dire du nord de la Rpssie, et identifieraient les anciens habitants de la Morée avec les Slavo- Russes. Est-ce de la Russie qu'ils ont émigré en Grèce? ou bien est-ce de la Grèce qu'ils ont été refoulés vers le nord 7 C'est une question qui restera probablement ensevelie à tout jamais dans les abimes du passé. Les nombreux vestiges d'usages, de costume etd'habitudes qui ne se retrouvent que dans la Grèce antique semblent témoigner en faveur de cette dernière version.

* Constantin et Methodius, natifs de Thessalonique, capitale de la Macédoine, appartenaient à une famille patricienne de cette ville. Leur connaissance du slave prouve combien cette langue était répandue, peut-être même indigène dans leur patrie.

Constantin (c'était le nom de l'aîné, qui ne prit celui de Cyrille qu'à Rome , après avoir été sacré évêque par le pape Adrien ) fit ses études à Constantinople , où il fut jugé digne du nom de philosophe (alors un titre d'honneur) et où il reçut les ordres de la prêtrise.

Lorsqu'en 861 , une ambassade des Chasares, peuple larlare, dont la capitale était Cherson, vint demander à Tempereur Michel des prédicateurs de l'Évangile, ce fut lui qu'on chargea de cette mission. 11 demeura quelque temps à Cherson afin d'apprendre leur langue; mais il parait qu'il réussit médiocrement dans sa mission, malgré l'opinion de ses contemporains , la plus grande partie de ce peuple ne s'étant convertie que benucoiip plus tard, IMus heureux dans la Bulgurie, où du reste le christianisme avait déjà péné-

iÛ iNtRODUCTIÔN.

Slaves, on ne peut cependant admettre que Tidiome daiiâ lequel ils ont traduit d'emblée les saintes Écritures fût de leur invention. Il est impossible qu'avec sa grammaire, sa syntaxe , ses règles compliquées et pourtant positives , avec les expressions toujours justes, souvent précises et profondes, qui lui servent à rendre des objets, des sentiments et des sensations si étrangères à ses usages, à ses mœurs et à son climat; la force et la vivacité avec laquelle elle interprète la poésie hébraïque si inspirée et en même temps si familière, dont les images et l'ordre des idées devaient être si éloignés de ses habitudes et de son esprit ; il est, dis-je, impossible qu'une langue si faite et si parfaite surgisse comme Minerve tout armée du cerveau de deux hommes, quels que fussent d'ailleurs leur génie et leur science.

Nous pouvons , grâce aux investigations des philologues modernes , suivre pas à pas , année par année , les progrès d'autres langues qui sortaient de leur enfance vers cette même époque. Malgré l'aide des sciences, des arts et de la littérature qui recommençaient à poindre au moment de cette nouvelle aurore de l'intelligence humaine; malgré

tré au yiie siècle, il parait qu'il y travailla à traduire en langue slave les Evangiles et les principaux livres nécessaires à la liturgie. De là il se rendit, à la demande du prince Ratislaw, avec son frère Metiiodius, Tannée 863, en Moravie, où ils eurent le bonheur de voir se propager rapidement, grâce à leur traduction , la doctrine du christianisme. Appelés par le pape Nicolas en 867 , les deux frères se rendirent à Rome avec les reliques de saint Clément, que Cyrille avait découvertes à Cherson. Ils n'y trouvèrent plus le pape Nicolas, mais son successeur Adrien, qui les reçut avec les plus grands honneurs et les nomma tous les deux évèques. Melhodius retourna en Moravie pour continuer son œuvre. Cyrille mourut à Rome Tannée 868, quarante jours après sa nomination. Son frère lui survécut jusqu'à Tannée 880 ; au moins depuis Tannée 879 il n'est plus question de lui dans les annales du pays. L'œuvre de leur mission ne dura par conséquent en tout que près de vingt ans, espace trop court, si Ton veut soutenir l'opinion qu'ils ont organisé une langue avec son alphabet et sa grammaire et qu'ils Tout enseignée depuis ses premiers rudiments jusqu'à ta dernière perfection à lenra catéchumènes ignorants.

INTRODUCTIOïf. 17

cette superbe langue latine * qui avec sa magnifique littérature se relevait, rajeunie, des cellules monastiques où elle s'était réfugiée, et qui servait de base et de modèle à tous les idiomes qu'elle dotait richement de ses trésors longtemps enfouis ; malgré toutes ces circonstances si éminemment favorables , que de siècles se sont écoulés avant que toutes ces différentes langues se soient consolidées et organisées , avant qu'elles aient atteint la perfection de cet ancien slavon, dont ces adolescentes de la civilisation moderne ignoraient jusqu'à l'existence! Aussi, tandis que ces jeunes langues bégayaient encore quelques chants guerriers ou s'essayaient dans quelques poèmes informes et n'osaient même confier leurs propres chroniques à leurs idiomes indigènes ; tandfis que les savants et les philosophes occidentaux étaient obligés de se servir de la langue latine pour rédiger leurs lois et écrire leurs œuvres, l'ancien slavon,. comme un sphinx égyptien, reposait sa gigantesque stature sous les sables conservateurs du désert. Conservé pur et intact par l'isolement même que l'incurie ou la préoccupation du reste de l'Europe créait autour de lui , il attendit patiemment que les temps fussent accomplis. Alors se relevant de son repos séculaire, il apparut dans toute la force de sa maturité aux yeux de sa nation étonnée, consacrant sa puissante harmonie aux chants de son culte et à l'interprétation des dogmes et des révélations de son Église ',

* lise peut que cette langue latine ait refardé le progrès des idiomes qu'elle avait la mission de former. L^agrémcnt d*avoir un langage tout taillé à leurs besoins détournait les hommes de talent de Tatlention et des éludes qu'exigeaient leurs propres langues. Ils aimaient mieux revêtir leurs idées des sons sonores et des formes élégantes employés par les grands écrivains classiques de l'antiquilé que de les emprisonner dans les expressions d'idiomes encore pauvres, sans règles cl sans harmonie. Former ces règles, ci^lliver le sol hérissé d^élémenls hétérogènes , était un travail trop aride et qu*ils laissèrent sagement aux peuples eux-mêmes; en effet, eux seuls savent imprimer le cachet de la nationalité à la langue qu'ils emploient.

< Dans la cathédrale de Rheims se trouvait un ancien livre qu'on prenait

tant il y a que cette langue slavonne, morte maintenant et ne servant qu'aux offices de TÉglise ( le peuple ne la nomme que le langage ecclésiastique ) , a dû nécessairement avoir été vivante et parlée. L'affinité du slavon septentrional, en usage jusqu'à présent dans toute l'étendue de la Russie, avec cet idiome classique doit faire supposer que c'est dans ces contrées qu'il a été indigène. Probablement le Russe qui le comprend encore s'en servait sur les bords du Wolga et en fit part au voisin, qui , abandonnant pour un ciel plus doux le compagnon de son enfance, adopta en partant comme souvenir de ce séjour le nom de ce fleuve que tous deux appelaient leur mère bien-aimée ^ Transplanté dans un autre climat, enrichi de nouvelles idées, de nouvelles images, sous l'influence de la belle langue grecque, qui, quoique n'ayant déjà plus sa pureté primitive, était cependant la plus savante et la plus raffinée de toutes les langues connues, le slavon , sans rien perdre de sa force et de son originalité , acquit le développement et la régularité qui le distinguent encore. Il garda cependant, avec la ténacité qui appartient à toutes les langues mères, les racines indoues de sa première origine ^

pour un missel et sur lequel, dit'on, les rois de France prêtaient serment au jour de leur sacre. Ce missel, que personne ne pouvait déchiffrer, passait, à cause des peintures et des emblèmes tirés de Tbistoire sainte qui le décoraient, pour une relique ancienne, qu^on vénérait sans en connaître le contenu. Dans les derniers temps, quand les recherches philologiques devinrent si fort à la mode, on s^avisa d^examiner ce prétendu missel. On fut fort étonné de découvrir que c^était un Évangile slavon, apporté probablement par la princesse Anne, ûlle de Jaroslaw, grand-duc de Russie, lorsqu'elle épousa le roi Henri !<'' de France.

* Le Russe nomme le Wolga, qui dans sa langue est féminin, sa mère, et le Don son père, en y ajoutant force épithèles respectueuses et caressantes. Aucun autre des fleuves nombreux de sa patrie n'a le privilège de ce respect filial, excepté pourtant le Danube, dont il conserve le nom dans les refrains de ses chants.

' Ce voisin du peuple msse sur les bords du Wolga est, diaprés Pavis de plusieurs savants slavislcs, le peuple bulgare, bolgare ou wolgare ; car e'est

Une des singularités de la nation russe et qui prouve Tunité de son caractère , c'est que sa langue n'a pas de patois. La petite Russie, par ses usages et une différence dans

|»ar ces trois dénominations que les chroniqueurs rappellent. On sait d*uilleurs que la letlre B se change facilement en W, surtout dans la bouche des Grecs qui emploient peu la lettre B dans leur idiome. Ce peuple bulgare est une des énigmes de Phisioire. On le croit de race tarlare, et cependant non-seulement sa langue depuis les premiers temps de son apparition a toujours été slave, mais c*est à lui sans nul doute que cette langue doit sa culture et son alphabet. Puissante! policé, il a fait, tant qu*il a duré, la tei* renr de Tempire byzantin. Cest de la Bulgarie que la Russie tenait son luxe et ses premières notions de la culture et de la civilisation. Déjà OIeg et Igor , le fils de Rnrick , y avaient fait de fréquentes invasions. Il est probable que, bien avant, des relations de commerce très-suivies avaient frayé le chemin aux conquêtes et aux contributions de ces souverains Swiatoslawt fils d^gor, petit-flls de Rurick, le fondateur de la dynastie des souverains en Russie, s'y plaisait tellement qu'après en avoir fait la conquête il résolut d'y transporter le siège de son empire. Obligé de revenir en Russie pour chasser les Péchénègues, qui menaçaient la capitale de KiefT, il déclara à ses boyards ne pouvoir ni ne vouloir demeurer plus longtemps dans cette ville, a C'est à Preslawa, la capitale de mon nouvel empire, » disait ce prince clairvoyant et perspicace, quoique barbare et cruel selon nos idées, « c>st « à Preslawa que toutes les richesses de l'art et de l'industrie se concentrent. « Les Grecs y apportent leurs vins, leurs fruits, leur or et leurs étoffes ; la « Hongrie et la Bohème y amènent leur argent et leurs chevaux; les Russes, « leurs pelleteries, leur miel, leur cire et des esclaves. Preslawa doit donc « être le point central de mes domaines ; car non - seulement la Bulgarie , « mais tout l'empire byzantin, ainsi que la Bohême et la Hongrie, devront M subir les lois de la Russie. » Swialoslaw tint bon pendant cinq ans ; au bout de ce temps, l'empereur Jean Tziraenés, un des plus grands capitaines de son temps, résolut de mettre fin ù cette souveraineté dont le voisinage menaçant inquiétait son empire. Il rassembla toutes ses forces et vint en personne envelopper Tarmée russe de tous côtés. Manquant de cavalerie, menacé du feu grégeois dont les Grecs seuls possédaient le secret, Swiatoslaw fut obligé de céder. Ce ne fut pas cependant sans des prodiges de valeur et de résistance. Cinq batailles rangées furent livrées et cinq fois les Russes furent vaincus par le nombre. Avant de commencer la sixième, l'empereur leur proposa de se rendre. « Plutôt mourir, »s'écriërent-ils unanimement, et ils se précipitèrent sur l'ennemi. Cette bataille fut perdue comme les cinq prem iéres, et alors seulement ils consentirent à capituler. La capitulation fut

le caractère, appartenant plutôt à ce que Dobrowsky appelle le second ordre des peuples slaves (les Slaves occidentaux), a un dialecte distinct. Ce dialecte dérive de la même langue

honorable. Non-seulemcnl ils purent se retirer les armes à la main , nonseulement OB leur assigna des vivres, mais le traité conclu par Igor entre Tempire grec et la Russie, stipulant un libre commerce entre les deux États, fut conservé dans son intégrité. Ce fut à Silistrie que les articles de cette capitulation furent signés. L'entrevue de Tempereur et du grand -duc russe eut lieu hors de la forteresse, sur I«s bords du Danube. Un témoin oculaire de celle scène, le Diukon, ou écrivain de la cour, Léon, nous en a conservé les détails dans sa chronique. L'empereur se tenait sur la rive entouré de sa garde armée de pied en cap . S\v iatoslaw, arrivé en bateau , resta dans«a barque assis sur la banquette des rameurs, la rame ù la main. Il était d'une taille moyenne bien prise et parfaitement proportionné. Ses traits étaient irréguliers et même laids. Ses épais sourcils se fronçaient au-dessus de ses yeux dont le regard était sombre et farouche ; sa physionomie |)ortait Tempreinle de la tristesse et d'une mélancolie habituelle. Sa fêle était rasée, à l'exception d'une mèche qui descendait de chaque côté des tempes; sa barbe de même, sauf une longue et rude moustache qui retombait des deux côtés de sa lèvre supérieure. 11 était velu de blanc comme le reste de ses compagnons et ne se distinguait d'eux, ajoute le chroniqueur, que par une plus grande propreté et un ornement do rubis et de perles quMI portait à l'une de ses oreilles.. Après quelques paroles de paix échangées entre lui et l'empereur, il enfonça sa rame duns Teau et retourna comme il était venu, ramant comme les compagnons qui l'entouraient.

La vue de ces guerriers si intrépides , si sauvages et si terribles parait avoir singulièrement impressionné leurs adversaires. Ils ne peuvent se lasser de décrire les regards farouches et remplis de fureur que lançaient ces hommes à la taille gigantesque et à la force herculéenne. (!elle impression dure encore, et même aujourd'hui on se répèle à Constanlinopie que Stamboul sera conquis un jour par une race blonde venue du Nord.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de la longueur de cette note. Uh abrégé de celle épopée slave nous a paru avoir de Ta -propos dans ce moment, et voilà pourquoi nous l'avons extrait des Fragments snrVOrientâe Fallmerayer, en y ajoutant quelques détails tirés d'autres auteurs. Ceci se passait l'année 971 de notre ère, par conséquent moins d'un siècle depuis Tavénement à la souveraineté de la Russie de cette dynastie vivace et puissante dont le Scandinave Ruriek était le fondateur ; moins d'un siècle, et déjà ce vaste empire devenait trop étroit pour ses descendants ! Mû par l'instinct du peuple, toujours entraîné par une attraction invincible vers TOricot,

INTRODUCTION. il

mère, maïs avec une tendance différente. L'alliage d'éléments étrangers y est plus sensible, non-seulement dans la construction et dans la prononciation, mais aussi dans

porté par rtrdeor «les conquêtes qoi parait être raltribat de toute leur race, ils avaient bientôt abandonné la républicaine Nowogorod pour 8*élablir sur le grand chemin de cette Byzance, leur constant attrait. Kieff, situé sur les collines du Dnieper, fut choisi comme leur résidence. Trois fois déjà dans moins d^nn siècle Igor, ce héros insatiable de guerre et de rapine, et son Gis Swiatoslaw, non moins implucable, avaient porlé leurs barques jusque sous les murs de la eilé impériale. Chaque fois ils s'en étaient retournés rassasiés de butin, après avoir suspendu leurs boucliers à ses portes dorées. Aussi les eluronlques byzantines abondent-elles en plaintes et en lamentations sur les énormes contributions que les Russes ne cessaient de lever sur la capitale cl les provinces limitrophes. Il fallut toutes les tristes dissensions qui divisèrent les membres de la dynastie dé Rurick , il fallut les invasions sans fin et sans nomlnre qui harcelaient la Russie de toute pari, il fallut enfin Tunité de croyances religieuses et les fréquentes alliances de famille entre ses souverains et les empereurs grecs |K>ur détourner ses regards et ses désirs de ce Tzargrad (ville des czars ) et de cet Orient qui Font occupée si longtemps. Le proverbe russe dit .- a Là où Teau a une fois débordé, elle débordera encore. « C'est au temps de nous apprendre quand ce proverbe doit se vérifier. Pour ceux qui se soucient peo des temps et de leurs signes, la descrifition de Swiatoslaw pourra avoir an autre intérêt. Ce costame blanc porté par le prince , sa tête et sa barbe rasée , la mèche de ses cheveux et sa longue moustache pendante des deux côtés de sa bouche, ofi'rent un portrait exact de ce qu'est encore le cosaque de l'Ukraine. Rien n'y manque; la boucle d'oreille est moins riche sans doute, mais l'expression de la physionomie n'est pas moins mélancolique, et en certaines occasions le regard n'est pas moins sombre.

Pour en'revenîr au peuple bulgare, après avoir été conquérant et conquis, après avoir été le centre d'un luxe et d'un bien-être avec lequel l'empire byzantin seul pouvait rivaliser, après avoir fourni son contingent d'hommes illustres, de saints et d'empereurs, après avoir légué un alphabet et une écriture à sa langue, des traductions des ofliccs de l'Kglise cl des saintes Écritures à toute la chrétienté gréco-slave , il disparait peu à peu de la face de l'Europe, se fond dans les destinées de ses voisins et de ses conquérants, et s'absorbe enfin dans leur sein, uc laissant à ses descendants dispersés qu'un nom incompris par ceux mêmes qui le portent et quelques mots de sa langue; quek}ucs mois lellCmenl défigurés, si uiclés à des dialectes étrangers, que c'est avec peine qu'on parvient à les saisir et à les identifier avec Icslavon $i riche, si pur et si savamment élaboré. 1 2.

racccntuation des syllabes et dans leur valeur, et peut passer pour un idiome particulier. Tout le reste des Slaves qui composent le vaste empire de la Russie ne parlent qu'une seule langue; langue que la nation a formée elle-même, qu'elle a façonnée à ses besoins, à ses mœurs et à l'ordre de ses idées. Aussi comme preuve de sa facture originale, cette langue, si riche et si coulante quand elle est parlée et écrite dans l'esprit qui l'a développée, devient roide et guindée sitôt qu'on veut la forcer à exprimer les besoins factices , les caprices, les bizarreries et le caquet de la vie des salons.

Les savants et les littérateurs ont fixé sur le papier sa grammaire et sa syntaxe , en y ajoutant la méthode et les règles qu'ils croyaient nécessaires. Ils l'ont enrichie de locutions indispensables aux progrès rapides que faisaient autour d'eux la littérature et les sciences. Mais dans leur zèle pour la faire arriver le plus tôt possible au niveau des autres idiomes européens, qu'ils regardaient comme lui étant supérieurs, ils se sont peut-être trop éloignés de sa source ; ils ne l'ont pas assez étudiée dans les allures franches et poétiques de son existence populaire ; ils se sont trop hâtés de charger sa belle et forte étoffe de broderies et de colifichets, qui en dissimulent la consistance et la valeur réelle. Il aurait peut-être mieux valu laisser au temps et à la marche plus lente mais plus sure du peuple lui-même l'exploitation des mines et des matériaux précieux qu'elle renferme dans son sein. Ce qui est certain^ c'est que, à quelques provincialismes et à quelques vulgarismes près, toutes les classes de ce vaste pays parlent la même langue, et que le jour où le paysan comprendra les idées des écrivains de sa nation, il les lira sans hésiter. J'excepte, comme de raison, les peuplades de nations et de langages différents qui habitent le même pays. Elles ausjsi finiront probablement par adopter l'idiome de la partie la plus considérable et la plus policée de l'empire auquel elles appartiennent.

Aucun dialecte slave n'a gardé aussi intacte la pureté de son origine K L'alphabet grec dont Cyrille et Methodius se sont servisen y ajoutant quelques signes arméniens, et peut*

* Des écrivains modernes comme Karamsin et Rakoviécki, Toif dans son Hiêioire de l'empire rt»se, Taotre dans sa Rutkoya Prawda, cités tous les deux par Scbaffarick((vMrAicAto der tlavitchen Spraeke und Litteratur) supposent même que Cyrille et Methodius avaient trouvé un alphabet plus ou moins complet chez les Bulgares, et qu'ils n*ont eu qu'à Taugmenter et k le régler. Il .est en effet difficile de s'imaginer des relations commerciales aussi étendues que celles des Slaves avec toutes les villes hanséafiques de la Baltique, dont quelques-unes paraissent même leur avoir appartenu; avec l'empire byzantin, sa cauteleuse politique et son luxe raffiné, sans un moyen quelconque de correspondance par écrit. II est presque incroyable qu'une religion aussi régulièrement organisée que parait l'avoir été le paganisme chez les Slaves puisse avoir existé sans quelques caractères dont la caste des prêtres du moins se serait servie. Que cette religion formait un corps de doctrine dont les pratiques étaient aussi compliquées que variées est un fait prouvé par le nombre et l'importance des villes sacrées qui lui étaient attribuées: celles de Rhetra dans laPomcranic, d'Ârcona,de Venitadaus l'île de Rugen et que Herder appelle l'Amsterdam des Slaves, Kieff'ettant d'autres encore ; quelques-unes mentionnées déjà par Hérodote renfermaient des temples et des idoles en très-grand nombre; car outre les deux principes du bien et du mal, les Slaves avaient admis une multitude d'autres dieux dans leur Panthéon et déitié, à l'instar des Grecs, toutes les forces et les vertus de la nature. Tous ces cultes ou ce seul culte compliqué de tant d'éléments divers demandaient des hymnes, des prières et des rites différents. On aurait donc le droit de supposer quMls exigeaient quelques signes pour les graver plus sûrement dans la mémoire. Eff^ectivement on croit avoir découvert quelques traces de ces signes. On parle de caractères runiques, d'un alphabet dont les lettres glagolites- seraient les débris. On cite pour les Russes le traité d'Igor et le chant de Bojan ; pour les Bohèmes, quelques fragments de Liboussa et quelques chants populaires antérieurs à Tépoque de Cyrille et de Methodius. Tout cela est bien vague. Baser des conjectures sur d'aussi faibles données, c'est à peu près bâtir sur le sable. Ceux qui ont vu des marchands russes riches à millions ne savoir ni lire ni écrire, noter foute.s leurs transactions avec des traits sur leur bâton de voyage, faire leurs calculs les plus compliqués avec des globules enfilés sur des fils de laiton, rejeter avec la plus grande obstination l'entremise dans leur commerce de lettres de change, et cependant mener avec une exactitude admirable les afl'aires les plus compliquées à des distances fabuleuses ; ceux-

être, comme le croit Schaffarik, quelques restes des lettres que les Slaves auraient importées de rinde,a contribué plus qu'on ne le suppose à lui conserver cette intégrité. La richesse de cet alphabet et la variété de ses signes ont permis à ridiome qui Tavait adopté de conserver à chaque son sa mélodie propre et son accent exact. Au contraire, l'alphabet latin, approprié exclusivement aux langues de l'Occident, ne pouvait rendre que par des analogies plus ou moins défectueuses une prosodie qui n'était pas dans son diapason. On fut obligé de multiplier les signes pour rendre des intonations que ces caractères inventés pour des sons si différents ne savaient pas exprimer. L'harmonie entière de ces dialectes en fut faussée, l'originalité de leur mélopée détruite. Aussi ceux des idiomes slaves qui se sont tenus à l'alphabet de Cyrille plus ou moins modifié ont-ils le mieux gardé leur pureté primitive.

Je demande pardon à mfes lecteurs de cette longue dissertation philologique fort déplacée, je le sens, dans une bouche aussi inhabile que la mienne. Mais cette langue est tout ce qui me reste de mon pays , comme pour lui elle est tout ce qui lui reste de son passé. Elle est le seul monument de son antiquité reculée. C'est elle et quelques particularités de mœurs qu'on ne retrouve qu'en Russie qui prouvent que le caractère homogène et uniforme du peuple russe dans ses traits distinctifs a été pétri par des siècles de culture et de socialité. Quand je parle de culture, je suis loin de reven-

là comprendront que les Slaves avec leur mémoire prodigieuse et leur incroyable sagacité se soient passés de caractères écrits. La facililé quMIs possèdent, et que probablement ils ont toujours {wssédée, d'apprendre les langues de leurs voisins, les aura sans doute aidés dans ces relations, et ils se sont peut-être servis de récriture de ces voisins dans leurs transactions avec eux. Quant aux dogmes de leur culte, c'est une de cejs questions que la nuit des temps et les flots des guerres et des invasions laisseront probaMe. ment ù tout jamais dans la région des bypotlièses ; d'autant plus que leurs villes ayant toutes été bâties de bois, le sac et le feu n'en ont laissé aucan vestige.

IfiTRODUCTlON. 35

diquer pour mes compatrioles celle qui a nùri et gâté FEurope occidentale. Les éléments qui ont formé le caractère du peuple russe sont de nature bien plus simple : ils sont ceux des premiers temps de la Grèce antique , de ces temps où la parole était vivante et entraînait par son élo-. quence tous ceux qui s'arrêtaient pour Técoutcr; où les croyances étaient naïves et profondes ; où Tliospitalité était une vertu domestique, et où le respect filial s'étendait à tous les cheveux blancs ^

La position géographique de la Russie a sans doute beaucoup conU*ibué à cette éducation exceptionnelle. Elle lui doit peut-être d'avoir été déjà une et indivisible quand ses sœurs se débattaient encore dans leurs luttes contre des invasions étrangères, et surtout et mallieureusement dans des guerres intestines qui les laissaient sans forces contre les ennemies de leur race. Ni l'influence des souverains'étrangers ' que Nowogorod la Grande dans les intérêts de son

f Toutes ces qualités se rclrouvenl encore dans Pintéricur de nos villages. L'hospitalité est une vertu dont le Russe ne se vante même pas, tant elle lui est naturelle; il en est de mémedu respect pour la vieillesse. Une tète blanche est chez lui synonyme de Tautorilé. Père et mère sont les litres dont il qualifie ses maîtres e( ses souverains. L'éloquence est un des dons que la nature lui a le plus prodigués. Il a la parole prompte cl le gcslc auimé. Son intelligence saisit vivement Tidée qu'on lui présente, s'en empare en maître et la rend ensuite avec un rare bonheur d'expression. Aussi sait-il parfaitement captiver l'attention de son auditoire, soit pour lui expliquer quelque intérêt sérieux, soit pour débiter des contes, dont il a une collection infinie.

3 Déjà dans la seconde génération, les descendants de Rurick, ces Warjago-Rasses, dont l'origine est aussi discutée que toutes les origines de cette époqoe de ténèbres et de confusion, avaient adopté le costume, les mœurs et la langue slave (voyez la description de Swiatoslaw dans Fallmrrayer, Fragmente aus dem Orient, tirée des chroniques grecques de l'époque), tout en conservant cependant les principes étrangers de leur gouvernement. Cette anomalie s'explique parleurs mariages avec des femmes slaves. L'influencede a femme est toujours toute-puissante sur la famille ; c'est la mère qui donne sa langue à son enfant, c'est la mère qui imprime en caractères indélébiles sur la cire molle de son intelligence ses habitudes et ses traditions. L'iq-

26 lyrRODlCTION.

commerce imposa au reste de la nation ; de ces souverains qui pendant longtemps traitèrent la Russie comme leurs compatriotes les Normands traitaient l'Angleterre et la partie des Gaules qu'ils avaient enyahie, l'exploitant comme une conquête , sans souci de sa gloire ou de sa prospérité ; ni les guerres de famille de ces princes auxquelles, bon gré mal gré, elle devait prendre part; ni les hordes nomades, véritablement barbares, qui l'entouraient et la harcelaient sans cesse, rien ne put effacer de son caractère le cachet de cette éducation morale que les siècles impriment aux nations aptes à conserver religieusement dans leurs mœurs les enseignements et les traditions que le temps seul peut amener.

Aussi la nation tout entière embrassa- t-elle le christianisme avec une docilité et une ferveur unique dans le x« siècle , où partout ailleurs le glaive propageait par des hétacombes de victimes ta religion € de la paix, promise aux hommes de bonne volonté! > En Russie, le christianisme, s*emparant des esprits déjà préparés par de longues habitudes de soeialité et de vertus domestiques , n'a fait qu'y apporter un élément de plus, celui qui seul leur manquait et qui dès lors devint la pierre fondamentale sur laquelle désormais devait reposer tout l'édifice de son avenir.

Quelques auteurs attribuent la facilité de cette conversion à une indifférence abrutie ou à une servilité d'esclaves (Reckér, Allgefneine Weitgeschichte). Or, les Russes n'étaient pas esclaves au x^ siècle ; ils n'ont été attachés à la glèbe qu'au xvll^ S'ils avaient été indifférents, cachés qu'ils étaient dans leurs forêts inaccessibles, perdus dans la vaste

fluence des hommes s'exerce plas partiealiërement aa dehors. A eox appartiennent le gouvernement des affaires, radroinisiralion de la fortune, chez les souverains la promulgation des lois, etc. Aussi voyons-nous peu de traces Scandinaves dans la langue et les usages de celte époque. Ce n'est que dans les lois et Tesprit du gouvernement que leurs institutions percent à cdté de celles plus anciemies des Slaves.

INTRODUCTION. i7

étendue de leurs plaines, n*auraient-ils pas pu continuer en toute sécurité à pratiquer les rites du paganisme, comme le font encore quelques hordes de race finnoise dans les forêts \ierges du gouvernement de Perm, de Wiatka, etc.? Ces mêmes auteurs nous disent encore qu'une multitude innombrable venait se précipiter dans les eaux du Dnieper pour y recevoir le baptême. Cette multitude , quelque grande qu'elle fût, ne pouvait composer toute la Russie. Des bords du Wolga à ceux du Dnieper, le chemin est trop long pour que la poignée de soldats et les quelques preux ' qui composaient la garde de Wladimir le Grand aient pu chasser devant eux toute une population, comme on chasse un troupeau de moutons. Les mots qu'une ancienne chronique rapporte, et que ces auteurs citent comme une preuve de la servilité de la nation russe,. renferment à mon avis un tout autre sens, c Puisque le souverain et les boyards ' adoptent cette croyance, » disait là nation, c elle doit donc être meilleure que l'ancienne. » Ne se sentant pas capable de scruter elle-même le nouveau culte qu'on lui présentait, convaincue pourtant que l'ancien ne lui suflisait plus , elle

* La Table ronde de Wladimir était composée de chevaliers {rizar), provenant probablement du mot reiter ou cavalier, de wUcu, ancien mot slave qui veut dire/oicffur oa eombatlantt et de hohalyres ou hommes forts. Ces derniers" surtout jouent un grand rôle dans les contes russes. Leurs noms dans ces contes sont toujours slaves et leurs prouesses rappellent celles des Bercekers Scandinaves dont ils étaient peut-être les émules.

^ Boyards ou boljards. L'étymologie de celte dénomination est encore Irès-discutée. Elle pourrait provenir du mot hoj (combat) ou du pays des Bolgars , où cette classe parait avoir pris naissance. C^était la noblesse slavonne, le conseil du souverain, les optimates, les magnats slaves. Elle a pris sa source probablement dans les chefs de famille, les nations slaves étant restées plus longtemps que les autres sous celte domination patriarcale. Ce n^est que dans la Russkaja Prawda de Jaroslaw que paraissent pour la première fois les hommes du prince, ou hommes liges des Normands, qui dans les institutions Scandinaves ont la même valeur que les boyards dans celle des Slaves ( comte Speransky, Leçons inédites de Jurisprudence, à Tusage de Monseigneur le grand-duc héritier Alexandre NicolaCwitsch).

s'en rapporta à l'opinion de ceux qu'elle présumait plus sages et plus instruits. Il faut encore ajouter que c'est Wladimir le Grand qui, après l'avoir embrassée lui-même, introduisit cette nouvelle religion dans ses États ; Wladimir le Grand, prince renommé au dehors comme au dedans de son pays pour sa sagesse et sa modération , entouré de personnages que le peu de données que nous avons sur cette époque signalent comme possédant une instruction supérieure à celle de leur siècle. La nation, avec la simplicité intelligente de sa nature, l'avait jugé capable de la guider dans cet important événement, et se livrait avec confiance à ses décrets. Une fois qu'elle l'eut embrassée, la Russie s'attacha avec exaltation à la forme sous laquelle on lui avait présenté cette religion, si conforme à ses instincts et à son caractère. Les pompes solennelles du rite grec; ces chants auxquels bientôt elle prêta l'harmonie mélancolique de ses propres mélodies ; ces processions qui lui rappelaient les chœurs qu'elle menait elle-même dans les longues rues de ses villages; l'encens, les images richement ornées excitaient son imagination sans la dépayser. Le respect de cette Église pour les morts, la pompe des funérailles, les nombreux offices qu'elle réclame pour le repos des âmes, auxquels elle mêlait encore les traditions des repas et des festins funéraires du paganisme, entraient dans les idées et les habitudes du Russe. Les fatigues de ces longs offices auxquels il faut toujours assister debout, de ces vigiles et de ces veilles, occupaient un temps dont il n'était pas encore avare. Les jeûnes et les carêmes si longs et si rigoureux n'effrayaient pas un peuple sobre et patient, avide de prouver par des pratiques ascétiques son zèle et sa ferveur. La coupable négligence des souverains qui succédèrent à ce Wladimir, qu'un grand historien allemand* a surnommé le czar Pierre de son siècle, et à son fils Jaroslaw, en privant son esprit de tout autre moyen de

' J. MôUer, dans son AUgemeine WeltgeschichU»

culture, le jeta entièrement dans les bras de l'Église. Aussi devinirelle sa passion dominante, passion qui remplaça dans son cœur la patrie que ses souverains morcelaient à leur profit, et elle seule put remplir le vide de son âme en lui fournissant les idées abstraites que son imagination réclamait , et l'instruction dont son intelligence avait soif. Elle servit d'objet et d'aliment à son enthousiasme et A son exaltation ; elle seule le consola des malheurs d'un sort excessivement dur et lui inspira la résignation de s'y soumettre en lui faisant espérer que cette résignation lui en obtiendrait un meilleur au delà de la tombe. Aussi, alors comme aujourd'hui, c'est pour elle que le peuple russe travaille ; pour l'enrichir il se dépouille ' ; son sang et sa vie lui appartiennent, et la croix en avant, on pourra encore le mener à la conquête de l'univers '.

' La première idée du paysan enrichi, et il y en a qui possètlent des millions, est d'embellir IVglise de sa paroisse selon ses moyens. Ceux qui le peuvent la reconstruisent ou en bâtissent une nouvelle. Chacun y apporte quelque don : un crucifix plus ou moins riche ; un livre des Évangiles plus on moins orné ; quelques images plus on moins précieuses ; des .vêlements pour le prêtre ; un calice. L'Église est vraiment la mère du Russe, et il croirait manquer ù un devoir filial s'il ne lui portait en sacrifice une partie de son avoir.

^ Une amère indignation s'empare involontairement du cœur quand ou voit l'aurore d'un jour qui promettait un éclat si serein, et en même temps si durable , s'évanouir dans les orages des mesquines passions de ces souverains aveugles et égoïstes qui , pour de misérables queslions d'intérêt et d'amour-propre, ont sacrifié pendant tant de siècles les destinées de ce grand et bon peuple. Combien on prend en pitié le néant de cette intelligence humaine si bornée dans sa préoccupation du moment qu'elle n'a pas su révéler à des hommes aussi supérieurs que Tétaient Wladimir et son fils Jaroslaw les conséquences désastreuses et inévitables du système des apanages qu'ils ont introduit en Russie. Ce système pouvait être bon , était probablement indispensable îk de simples chefs de pirates et d'aventuriers envahissant et soumettant des contrées et des peuples par leurs attaques subites et leur valeur impétueuse et extraordinaire. Ceux-là devaient nécessairement laisser un de leurs fils ou de leurs compagnons comme roi ou diic de leurs nouvelles conquêtes, étant eux-mêmes obligés de les guetter

Que ceux qui nient la foi intelligente du Russe , et ne voient dans son zèle et sa ferveur qu'un devoir imposé par le maître et rempli avec Texactitudc servile de Tesclave ,

pour veiller à celles qui menaçaient de leur échapper , ou bien entraînés par le désir d'en acquérir de nouvelles. Une fois investis du pouvoir, ces fils'oa ces compagnons regardaient leurs fiefs comme héréditaires. Mais appelés à gouverner un pays aussi vaste que la Russie, ils auraient dû changer de système. Ils auraient dû comprendre que pour un Etat aussi compacte que Pétait déjà la Russie, il ne pouvait être que destructeur et mortel. Il lui fallait à elle une concentration entière de force et de politique pour consolider son unité déjà si remarquable, si unique dans les annales de ces siècles de divisions et de partage. L'exemple même des premiers souverains de leur propre dynastie aurait dd leur prouver que cette concentration était le seul but auquel ils devaient viser. Celte indignation ne fait que croître quand on voit toute la série de ces princes, dont les ancêtres avaient été choisis par la propre et libre volonté du peuple, morceler son territoire comme s'ils Pavaient conquis par leurs armes, le partager entre eux, comme s'il eût été le butin de quelques-unes de leurs heureuses pirateries, et livrer pendant de longs siècles ce peuple, leur bienfaiteur, à qui seul ils devaient leur trône et leur grandeur, à toutes les horreurs de guerres intestines. Il fallait que le principe de vitalité fût bien puissant dans cette nation extraordinaire pour avoir survécu à ces siècles d'anarchies. On ne peut s'empêcher de méditer sur les degrés de pouvoir et de perfection morale auquel un tel peuple aurait pu atteindre sous uue main ferme , avec des institutions qui contenaient déjà dès cette époque un tel germe d'ordre et de justice ; inètitutions que sa docilité et son bon sens auraient sans nul doute perfectionnées et adoptées comme articles de foi. Involontairement on finit par se demander quelles auraient pu être la destinée et la puissance de cette nation , qui , toute grande qu'elle est , ne forme pourtant qu'une partie de sa race, nombreuse comme les gouttes de la mer, si, au lieu de s'écouler en rivières et en ruisseaux au sein de toutes ïes contrées de l'Europe, elle se fût concentrée dans un seul bassin comme le réservoir d'un océan ; si elle n'eût formé qu'un même peuple, un tout compacte et homogène, n'ayant qu'une langue et qu'un culte.

Peut-être cet empire aurait été trop énorme, son influence trop prépondérante pour l'égale balance des destinées de Punivers ; l'esprit de vertige qui l'a morcelé au moment où son organisation commençait n'a été peutêtre que le souflle de cette même Providence qui, de même qu'elle confondit les langues pendant la construction de cette Babel, essai d'une concentration qui tendait à déjouer ses décrets, dispersait une puissance dont la conduite aurait été au-dessus des capacités humaines I 11 n'est pas probable que là

m'expliquent comment la petite Russie, cette partie de Tempire qui participe lè moins à ses mœurs primitives, qui, plus en contact avec ses voisins , a dû modifier ses idées par les leurs; comment, dis-je, ce petit coin si parfaitement assujetti pendant de longues années à la Pologne, n'a pas embrassé le catholicisme , que ses vainqueurs ont fait tous leurs efforts pour lui inculquer. D'où vient que pour repousser cette forme de culte qu'on voulait lui imposer le peuple s'est soulevé en masse, a chassé ses tyrans, et, plutôt que d'être infidèle à son Église, se reconnaissant trop faible pour résister seul à ses puissants voisins, s'est mis sous le protectorat de la Russie qu'il craignait à l'égal de la Pologne et pour laquelle il a même jusqu'à présent fort peu de sympathie? D'où vient donc qu'aux temps du faux Démétrius et de sa femme Marina Mnichek, cette belle, cette fière et séduisante Polonaise, si catholique et si zélée, entourée d'un clergé nombreux , somptueux et instruit ; d'où vient donc que quand le catholicisme émanait du trône (car Démétrius était au moins indifférent sinon converti), qu'on pouvait espérer faveurs et richesses en l'embrassant, il n'a fait aucun progrès? Au contraire, c'est aux efforts qu'on a faits pour l'introduire que ce Démétrius a dû la perte de son empire et de sa vie. Qu'on demande aux jésuites, certainement fort habiles dans l'art des conversions, si pendant leur séjour en Russie ils ont fait beaucoup de prosélytes dans d'autres classes que dans celle de la haute société. Qu'on demande aux luthériens, aux calvinistes et aux autres sectes

Russie poisse jamais ressaisir les avantages qu^on lui a fail perdre; jamais elle ne redeviendra aussi calme qu'elle élail alors, aussi étrangère à toutes les passions dont la fermenlalion agitait et agitera toujours TEurope. Elle ne pourra plus profiler des dissensions et de la discorde qui l'environnaient dans ces temps de troubles universels sans se les inoculer elIe-mCme. Celte inoculation est déjà probablement faite el la maladie couve sous les dehors de la santé. Pour les nations comme pour les individus, Toccasion perdue ne se retrouve plus.

réformées qui abondent en Russie, s'ils ont converti beaucoup de Russes à leurs croyances. Les missionnaires méthodistes enfin, qui ont parcouru, de Tautorité même du gouvernement, toute la Sibérie la Bible à la main, ont-ils fait d'autres prosélytes que quelques individus de hordes mongoles? On me dira que la crainte retient le peuple dans la religion de TÉtat. Ce serait possible maintenant. Mais depuis le règne de Pierre le Grand jusqu'aux dernières années du règne de l'empereur Alexandre, la tolérance ou l'indifférence du gouvernement étaient si grandes que le peuple aurait pu embrasser l'islamisme, ou retourner au culte du bjely et tschzeniy bog sans qu'on s'en souciât le moins du monde. La grande quantité de sectes religieuses, quelques-unes absurdes ou cruelles, d'autres mêlant des questions politiques à leurs erreurs religieuses, d'autres encore renfermant sous des formes défigurées les principes des hérésies gnostiques des premiers siècles de la chrétienté ; toutes ces sectes surgies du peuple même et maintenues par lui avec la plus grande pertinacité, sans aucune participation des classes supérieures, prouvent que le Russe à barbe raisonne , scrute et cherche à se rendre compte des principes , des dogmes et des croyances plus qu'on ne le suppose, plus peut-être qu'on ne le désire. C'est donc par conviction et non par aveugle obéissance qu'il garde sa foi et révère son Église.

Un autre motif aurait pu frapper les historiens qui traitent avec tant de mépris la prompte conversion des Russes. S'ils ne veulent pas admettre que Jeurs vertus sociales et domestiques aient été une préparation suffisante à cette religion d'humilité, d'abnégation et de sacrifices, qu'ils se rappellent les rapports constants de guerre, de paix et de commerce entre la Russie et les Bulgares, imbus déjà depuis le vu" siècle des principes du christianisme, possédant depuis le ix« des traductions des Écritures saintes, et des livres de la liturgie grecque dans leur langue. Qu'ils

se rappellent que cette langue était identique , ou à peu près, avec celle que Ton parlait en Russie; que probablement les habitudes et les mœurs étaient les mêmes. Peut-être ne verront-ils pas d'inconvénient à admettre que les opinions et les idées de ce peuple ont pu s'infiltrer dans la nation russe et saper les principes d'un paganisme qui ne se soutenait plus nulle part. Ils pourraient encore ajouter, pour plus de vraisemblance, que la princesse Olga, Slave de nation, épouse d'Igor, aïeule de Wladimir, s'était fait instruire des dogmes du christianisme , et avait reçu le baptême à Constantinople ; qu'ensuite , après plusieurs années passées à Kieff dans la pratique de sa nouvelle religion, elle y était morte en odeur de sainteté ! Cette hypothèse serait du moins plus ingénieuse et moins injuste que l'accusation d'une lâche servilité et d'une indifférence barbare dont on nous gratifie si légèrement.

Vraiment, il serait temps que l'histoire rejetât de ses pages, et surtout de celles plus particulièrement destinées aux écoles et à la jeunesse, les absurdes préjuges qui la défigurent; il serait temps qu'elle rendît enfin justice à cette race, nombreuse comme les grains de sable du désert et dont la patiente pertinacité a lassé les persécutions des siècles ; qu'elle cessât de ne parler d'elle qu'avec dédain, mépris ou injure. Ainsi, sous le règne du czar Ivan Wasiliewitsch le Terrible, on l'accuse encore de vile bassesse parce que le peuple supplie ce souverain, tyran sans doute et même sujet à des accès de démence dans les derniers temps de son règne , et qui cependant malgré ses défauts et ses crimes était un des princes les plus puissants de la Russie, de ne pas abandonner pour le froc du moine le trône dont il était le soutien. « Punis-nous, châtie-nous, disent-ils, c'est ton droit, mais ne nous abandonne pas, car que ferait l'État sans maître, et que deviendrait l'Eglise sans appui? » L'Instorien impartial ne verrait dans ces mots qu'un trait de bon sens et d'abnégation patriotique admirable de ce peuple si < 5.

mal connu, si impitoyablement jugé. Plutôt la tyrannie que l'anarchie, plutôt le martyre des individus que le morcellement de la patrie ou l'abaissement de TÉglise. Voilà le sens de la conduite du peuple pendant ce règne tyrannique et affreusement cruel, mais ferme, conséquent et sous lequel l'unité de la Russie s'est le mieux consolidée. Le même historien, en jetant un regard dans l'avenir, apprécierait l'intelligence et le coup d'œil juste de la nation qui, prévoyant dans la faiblesse de l'héritier d'Iwan le Terrible une réaction de ce règne de fer et toutes les infortunes qui fondraient plus tard sur son pays, voulait du moins les reculer le plus possible.

Tant il y a que même l'invasion des Mongols , ce désastreux épisode de son histoire , ne put ébranler ni ses croyances, ni démoraliser son caractère. Grâce à la désunion des grands-ducs, grâce à leurs dissensions de famille, à leur basse servilité plus tard , la Russie fut obligée de subir le joug étranger pendant plus de deux siècles. Tourmentés par les guerres intestines de ses souverains, obligés de s'entre-luer pour des intérêts qui n'étaient pas les leurs, il est probable même que ce joug ne pesait pas plus aux Russes, peut-être moins, que celui de ses princes légitimes. La nation sut sous cette domination étrangère conserver intactes ses mœurs, sa religion et jusqu'à ses coutumes, n'adoptant de ses vainqueurs que ce qui convenait à son climat et à ses habitudes. Il est même probable que ce qui nous frappe comme oriental dans ces usages et que, même en Russie, on fait dériver de cette invasion , date de plusieurs siècles auparavant. Comme le manteau de la charité, cette souveraineté des Tartares sert à couvrir une multitude de péchés dont elle n'est pas la cause. C'est dans les descendants des souverains et des boyards de cette époque qu'il faut chercher ses véritables traces. Ce n'est qu'à eux que peut s'appliquer ce mot de "Napoléon sur les Russes : « Otez l'épidorme et le Tarlare reparaît. » — Ce sont eux qui par

leurs fréquentes alliances et Tempressement qu'ils mettaient à accueillir dans leur ordre tous les petits khans et les petits begs , ont mêlé la race mongole à leur race ; ce sont aussi eux et non le peuple qui en portent jusqu'à nos jours l'empreinte sur leurs physionomies et leurs caractères. Cependant une fois leurs ambitions individuelles , leurs rivalités et leurs haines broyées sous la roue d'une même oppression , sous le joug d'une même domination , d'une domination dont la rapacité et l'insolence pesaient plus sur eux que sur leurs sujets, ces princes et ces boyards s'aperçurent enfin des fautes qu'ils avaient commises. Le sang fier et bouillant de leur race fermenta enfin dans leurs veines ; ils en appelèrent au peuple, toujours prêt à se rallier autour de ses souverains légitimes, toujours empressé de combattre pour la cause de sa nationalité et de sa religion. Avec son aide ils rendirent à la Russie l'indépendance que leurs fatales dissensions lui avaient fait perdre, et plus sages désormais dans leur propre intérêt comme dans le sien, ils se gardèrent de la morceler entre eux. Des héros, dignes des descendants de Rurick, des saints et des grands capitaines , signalèrent cette époque de régénération , ce baptême du malheur et de l'expérience. Mais, hélas ! les actions des hommes, même dans la vie privée, ne se réparent que lentement et portent souvent des fruits qu'il ne leur est plus donné de détruire. Les actes des souverains sont bien autrement indestructibles, et c'est souvent dans l'avenir même de leurs peuples que les suites de ces actes se font sentir. Comme celles de ces grandes révolutions de la nature qui forment époque dans l'histoire de ce globe, les traces de ces erreurs restent gravées dans les annales des peuples.

Heureuses les nations, heureux les rois qui savent comprendre ces solennels enseignements, et, avertis par ces exemples , évitent les mêmes fautes avec leurs inévitables conséquences î La Russie reconquit sans doute par son in-

^rëpide valeur et la ferveur de sa foi et de son patriotisme sa gloire et son intégrité. Elle ne put cependant retourner en arrière , elle ne put reprendre le fil de sa culture et de son avancement au point où il s'était brisé. Elle ne put continuer ses progrès dans le même sens qu'elle les avait commencés à son premier début dans l'arène de l'histoire. L'esprit humain est un esprit essentiellement progressif ; on peut lui offrir différentes issues, on peut le conduire par tel sentier plutôt que par tel autre ; mais aucune puissance ne peut le fixer et le rendre stationnaire. S'il n'avance , il doit nécessairement reculer. La Russie du xv« siècle n'était plus celle du xii« ; elle avait reculé ou du moins sensiblement dévié de sa première route , de celle que la nature et sa position semblaient lui indiquer. Celle dans laquelle elle était entrée, et qu'elle parcourait à grands pas, n'avait plus la même tendance ni le même but. Valait-elle mieux que le sentier primitif de ses premières années? Voilà une question à laquelle notre esprit borné ne saurait répondre. Il est certain que la première apparition de la nieition slavorusse dans les annales de l'histoire était celle d'une nation forte, libre et sensée. Ce fut sa ville principale, Now^ogorod, la grande, la riche, la commerçante, qui porta la parole pour le reste de la nation. Lasse de guerres intestines et craignant pour son commerce l'effet de la désunion qui menaçait sa patrie du même sort que celui de ses sœurs de l'Occident, elle comprit qu'il lui fallait un chef qui sût conduire ses armées et diriger ses conseils. Ce chef, elle ne put le choisir dans son sein , sans réveiller mille jalousies et mille intrigues. C'est donc à un étranger qu'elle devait confier le gouvernail de sa barque. Cet étranger cependant devait être un voisin assez proche pour connaître sa langue et ses mœurs ; assez vaillant et assez habile pour lui servir de guide et de capitaine, mais pas assez puissant pour devenir son conquérant. La famille de Rurick parut devoir lui offrir toutes les garanties nécessaires , et ce fut à Rurick

qu^elle s'adressa ^ Elle fit plus : il parait que pour prévenir tout envahissement ultérieur, elle conclut un pacte avec lui, par réquel elle ne lui concéda qu'un fort petit nombre de ses guerriers comme gardes ou comme compagnons '. Cette clause semble avoir été péremptoire; car rien n'indique dans les annales de ce temps que ces compagnons se soient recrutés ou augmentés par la suite.

Le résultat de cette mesure justifia parfaitement sa sagesse et les prudentes précautions avec lesquelles elle fut exécutée. Car, chose inouïe dans les fastes des Scandinaves, déjà à la seconde génération, comme nous l'avons observé plus haut, ils adoptèrent complètement les mœurs, la langue et les usages de leur nouvelle patrie.

Différents faits tirés des anciennes chroniques grecques, ainsi que de nos propres historiens , prouvent que même dans ces temps reculés la nation russe renfermait dans son sein le germe d'institutions et de lois qui lui étaient propres, laroslaw les recueillit ensuite et les ordonna dans sa Prawda ou code russe. La plus belle de toutes , celle qui n'infligeait à certains délits que la peine de la honte, prouve combien le sens moral de la nation était avancé. Le même Diakon Léon auquel nous avons emprunté le récit de l'entrevue de Swiatoslaw avec l'empereur Jean Tzimenès, tout en appuyant sur la férocité, la rapacité et les cruautés que les Russes exerçaient contre leurs ennemis (et les Grecs devaient en savoir quelque chose), ne peut s'empêcher d'ad-

' Les frères de Rurick, Sinéus el Trouver, n'ont de valeur que par leurs noms, si décidément Scandinaves. Ils disparaissent bientôt de la scène sans y laisser de traces.

2 Celle circonstance est très-remarquable , car dans tous les pays où parurent les Scandinaves et les Normands, de nombreuses invasions, de nouveaux pirates suivirent toujours de près les premiers conquérants. Nouvelle preuve que la famille de Rurick et sa poignée de Scandinaves n'a jamais conquis la Russie. Elle a été élue par celle des villes qui avait le plus iVinfluence et n'a é(é autre chose qu'acceptée par le reste.

mirer leur, fierté et leur indépendance. « Ils sont soumis et obéissants à leur chef, dit-il, en temps de paix et en temps de guerre, mais ils ne souffrent de lui ni tyrannie ni punition corporelle. » Déjà avant ce x« siècle, d'après Léon et quelques chroniqueurs contemporains, la Russie avait des communes organisées et une bourgeoisie très-influente dans les villes. Les prisonniers de guerre étaient esclaves , à la vérité ; mais le paysan était libre et ne fut attaché à la glèbe , comme nous Tavons déjà remarqué, qu'au XVII® siècle. Les lois punissaient les délits criminels par l'incarcération , le rançonnement et même par la peine de mort; mais jamais par la punition corporelle. Dans plusieurs occasions que les chroniques rapportent commodes faits usités et ordinaires, nous voyons les grandsducs rassembler le peuple, conférer avec lui et lui exposer leurs volontés et leurs projets avant de les mettre à exécution. C'était donc avec connaissance de cause, par une obéissance sensée et raisonnable , et non par crainte stupide et servile, qu'il exécutait les ordres et se soumettait aux décrets de ses souverains. Que ceux qui prétendent que la race slave n'est pas comme les Chinois et les Indous, les Grecs, les Romains et les Germains, un peuple qui appartient à l'histoire de l'univers ; que ceux qui assurent qu'elle n'est sur la terre que comme remplissage, pour combler les lacunes des autres races entre elles ; que ceux qui comme Hegel, par exemple, ne l'appellent qu'un «être mitoyen entre l'esprit de l'Europe et celui de l'Asie, » et trouvent que son influence sur l'échelle du progrès, malgré sa prépondérance politique, n'est ni assez active ni assez importante pour tenir une place dans les méditations philosophiques \ prennent la peine d'étudier ses propres documents (et y a-t-il beaucoup de peuples germains ou autres qui à cette époque eussent des documents dans leur propre langue?); qu'ils

* He^el, Philosophie der GetchichtCf p. 360,

i5Tiom:ctkki.

prennenl donc la peine. disoo$-aoa«. d^Hmâvn' nR'Dts en slavon ou dans les cliroBÎqaes frmfae». «i ^'A§ nous disent si beaucoup de ■atioBSOcddcataicsem&Si'aC p« rivaliser avec cette branche de b rve sb^e dass k» premiers siècles de son ère? Les malbesrs de» ^itiaai ée^ vraient être sacrés comme ccwl des udmdss. et sont supportés avec autant de courage et de quand un peuple s*en relève avec autaBt de fMrte et €< gie, ils devraient inspirer plus q«e de b c«Bpaesâa«. îb devraient commander le respect. He«re«scacal ce pie slavo-russe, dans sa simplicité et soa iptonma doute seulement pas de tout ce mépris et de to«t ce Pour lui sa sainte Russie est Funivers, et le reile ém n'est composé que de muets ( frâncCz *), anLfKb 3 rhospitalité avec empressement quand ib vif Ml fe vbîler, qu'il emploie très-volontiers quand il es a besoia, aaiifseb il emprunte tout ce qui peut lui convenir de lc«r§ art», de leurs sciences et de leurs métiers ; mais qull n'a farde de mettre sur le même rang social que lui, fib de PEfU^e ortb*doxe, enfant du grand pays russe. Il les plaint, ee» pau^r» orphelins, comme il les appelle, qui n'ont pas d*Éfli»e pour mère et pas de czar pour père ', et raille leurs préleatiottt et leurs besoins factices, dont il se (ait gloire d'être eiempC

> Le mot niemelz, qoi désigne parlicalicroBCBl ■■ ïlHtmmi, c»( dani appliqué généralenenl à loot élnagcr. Le Mmaae mewârt fma détails do pays de ees hôtes d'aa delà de la frooliêre.

* « Tiens , • disait un paysan à nn antre ca f«fanl fnsscr fH» et Vm DO étranger bien propre et bien mis, • c'est un paarre miewteix 4 « là. 11 est bien freluquet maintenant et a nae bonne pince. Saû, « mon Dieu, c^est toujours un être fort malbcnmn! • — «El « est-il si malheureux? » demanda son compagnon. • Faree fn'J n'a^ « partient à personne, mon frère ; que Dien le prenne ca fÂf ié : C«s pna- « vres gens sont comme des chiens sans maîtres ; ils ne savent à ^ «'a^ « tacher ! » Cette conversalion est nn lait et ponrrait servir 4e rcfir^aaille au superbe dédain dont quelques sa? ants et qnelqnes philosoplKS câblent^

iO INTRODUCTION.

Tandis que les autres peuples slaves , même ceux qui comme les habitants de l'Oder et de la Baltique, étaient déjà assez avancés dans la civilisation pour avoir des villes aussi renommées que Rhctra aux neuf portes , dont les chroniques parlent comme d'un panthéon slave , où s'élevait le temple de leurs dieux avec des idoles, quelques-unes colossales et dorées auxquelles on offrait de véritables hécatombes de victimes différentes ; que Lubeck , la plus ancienne des villes hanséatiques, et que Yineta, ville riche et célèbre de Tile de Rugen; tandis que tous ces peuples succombaient faute de concentration et d'union entre eux, tantôt disparaissant et ne laissant d'autres vestiges de leur existence que les noms isolés de quelques villes ou de quelques rivières , tantôt ne conservant qu'à peine leur langue reléguée à l'état de patois dans les classes les plus basses; tandis que les plus heureux et les plus Oers n'ont commencé que depuis ce siècle à revendiquer leurs droits et à se compter comme nation, toujours cependant sous une domination étrangère; la branche russe seule, isolée par sa position, oubliée et ignorée de ses sœurs et du reste de l'Europe, resta entière et sans mélange. Dans son pèlerinage à travers les siècles, elle a pris pour symbole les fleuves immenses sur les bords desquels elle s'est fixée. Comme eux, tranquille et solitaire, elle a parcouru en silence le cours que la Providence lui avait assigné. Gomme eux elle fertilisait par le débordement de ses eaux calmes et profondes les plaines qu'elle arrosait, emportant dans ses flots les débris inutiles , les arbres desséchés , et déposant en échange sur son sol sa bonne terre grasse , si abondante et si propre à la culture. Elle seule entre toutes ses sœurs a imposé sa langue, sa foi et ses mœurs aux hordes de race finnoise et mongole qui parcouraient ses steppes ou qui siégeaient avec elle aux bords de ses fleuves. Cette incorporation lente et silencieuse continue encore , et c'est ainsi qu'elle s'infiltre peu à peu et s'approprie tout ce qui peut

s^identîfler et elle. Ces conquétes-là sont bien plus sûres et bien pkw durables, quoique moins éclatantes, que celles de ses armées, quelque victorieuses, quelque braves et glorieuses <fif elles se soient toujours montrées. Ces conquéteslà sont les seules qui contribuent à sa richesse, car elles ne dépeuplent pas son sol et acquièrent des bras à son industrie et à son agriculture au lieu de loi en enlever. Du reste, elle n'a pas noft plus méprisé la gloire des conquêtes. Trois mille de ses enfants, des Kosaks ^ braves, aventureux et résolus, avec leur chef Yermaek , homme du peuple comme eux , ayant découvert par hasard un passage à travers les monts Durais, résolurent de voir ce qu'il y avait au delà '. C'est à ces trois mille hommes que la Russie doit la conquête de la Sibérie. Qu'on ne s'imagine pas que ce fût une partie de chasse ou de plaisir, une migration paisible dans une contrée inhabitée. Qu'on se rappelle qu'ils avaient à se frayer

' n ne faut pas confondre ces Kosaks avec ceux de l'Ukraine. Les Kosaks ne sont pas une peuplade on une race, mais des aventariers armés comme les condotlieri et les lansquenets, etc , du moyen Age, avec la différence qo'nne fois la campagne achevée, ils rentrent paisiblement dans leure foyers Ceux qui ont conqois la Sibérie y sont restés comme propriétaires des parcelles de terrain qo'ils se sont choisies, et ktirs descendants y sont encore.

* Le premier qui donna des indices de cet Orient septentrional fot on

certain Anika Strogonoff, vers le milieu du xvi« siècle. Il possédait des

vastes salines dans la Pernrie et avait ouvert quelques communications avec

les contrées an delà de TOnral. Ce fut chez lui que Yermaek chercha des

renseignements qoand, feyant les rigueurs de la loi qui le poursuivait pour

des délits commis sur le Wolga , il résolut de se frayer une roote dans des

contrées inconnues. Strogonoff Tencouragea dans son entreprise, Théber-

gea lui et ses compagnons pendant tout un hiver et lui fournit ensuite des

vivres et des munitions pour continuer ses périlleuses aventures. (Cet

Anika Strogonoff est Tancétre des comtes Strogonoff, dont les talents et le

patriotisme ne démentent pas leur origine.) — Yermaek, après une série

de combats, de victoires et de conquêtes incroyables, trouva la mort dans

ce même fleuve Tobol qu^il avait conquis par de si nombreux faits d'armes.

Il snceombu en fuyant, vaincu par le nombre, et ne jouit ni de la gloire,

ni des avantages de sa conquête.

iS l3T10DrCTl05.

OD chemin à traTers des forêts aussi Tiei^cs que celles de rAmériqoe septeotrioDale , à traYers des marais que nul pied humain n^aTait encore sondés ; qu'ils aTaient des fleuves à franchir, des fleuTcs laides comme des mers, el que, outre ces difficultés de la nature, outre une immense quantité de bétes fauves de toute espèce, de reptiles et des essaims innombrables dlnsectes ' , ils rencontraient encore les hordes nomades, ces formidables hordes dont étaient descendus les Mongols dont la Russie Tenait de secouer le joug. Outre ces peuplades nomades, ils eurent à combattre des peuples disciplinés sous des souverains légitimes, possédant des villes fortifiées, comme Sibir par exemple, dont la Sibérie a pris le nom, et qui leur opposaient des forces régulières et toutes les ruses et les ressources d'une civilisation supérieure. Des années se passèrent avant qu'ils parvinssent jusqu'au bord du Tobol ; des années pendant lesquelles les courts étés étaient voués aux marches, et les hivers, au milieu des neiges et des glaces^ se passaient dans des escarmouches sanglantes et des chasses aventureuses, chasses indispensables pour se procurer nourriture et vêtements. A mesure que ces premiers guerriers périssaient victimes de cette entreprise héroïque et chevaleresque, d'autres , par petites troupes de cinquante et de cent , arrivaient pour remplir les rangs. Enfin ayant terminé leur conquête, s'étant établis sur les bords du Tobol, au centre de la Sibérie, leur chef Yermack envoya une députation au czar , mettant cette autre Sibérie, aussi grande que l'ancienne, aux pieds de son trône et ne demandant, dans les termes les plus humbles, pour prix d'un don aussi magnifique, qu'une amnistie générale pour le passé.

Nous ne savons si, à rexceplion de la conquête du Pérou

* Dans quelques-uneg des provinces de la Sibérie on ne peul voyager* encore qu*avec des masques en fil de laiton , pour se garantir des mosquiles qui vous dévorent.

et du Mexique, une autre histoire a un fait pareil à offrir aux annales de la postérité. La simplicité avec laquelle il fut accompli, le peu d'admiration qu'il suscita, rindifférence superbe avec laquelle ce vaste territoire fut accepté, ajoutent, à notre avis, au merveilleux de ce merveilleux épisode. On aurait dit que de telles actions étaient dans les habitudes de la nation et que de telles conquêtes formaient les droits naturels du souverain, tant elles eurent peu de retentissement ! Le peuple qui a conquis la Sibérie Ta encore sous sa garde, et. Dieu aidant, cette partie de l'empire, qui par sa position géographique est à même de conserver encore longtemps les mœurs primitives que la mère-patrie y a transportées , verra sans doute s'accomplir des destinées nouvelles encore plus grandes et plus miraculeuses.

Le Sibérien ^ à toutes les qualités patriarcales de sa race joint encore plus d'aplomb , un jugement plus sain , une plus grande application, plus de sérieux, moins d'enjouement et de bojihomie peut-être, mais plus de franchise

< Ost encore un de ces préjugés enracinés que de croire la Sibérie peuplée uniquement par des criminels et des malfaiteurs. Les déportés pour délits criminels sont dans les mines; cenx pour délits politiques sont répartis dans les villes, et les malfaiteurs ordinaires sont tellement disséminés dans les grands bourgs , tous composés de colons russes , que c'est à peine si on peut les retrouver. Ces derniers, du reste, dans un pays riche, libre et florissant, où leurs fautes sont inconnues, s'incorporent bientôt au reste de la population. Là où les bras sont rares, et le terrain ù bas prix, ils deviennent bientôt aussi riches que leurs voisins. Il faut observer qu'il ^ n^y a pas de noblesse en Sibérie, par conséquent pas de serfs. La population entière est composée de paysans libres et de commerçants. Ils réunissent souvent ces deux titres. La force militaire se borne à huit régiments pour une étendue plus vaste que l'Europe entière. J'ai raison par conséquent de dire qu'elle est sous la garde du peuple qui Ta conquise. Les hordes sauvages qui Tenlourent se civilisent par degrés, adoptent sa langue, son culte et ses mœurs, et augmentent ainsi sa population ; elles ne disparaissent pas comme les indigènes de TAmérique sous In domination anglaise et espagnole. Elles ne font que s^engréner etsMdentifier à celle qui leur accorde les immunités de ses lois et sa protection.

et d'honnêteté. C*est une Amérique en germe, cette contrée où tous les climats , tous les sites et toutes les productions se rencontrent; une Amérique, moins le républicanisme, contraire d'ailleurs au génie et à Fesprit de toutes les nations slaves '.

L'année iSiâ est là pour prouver que la Russie n'a rien perdu de l'amour de ses foyers ni de sa dévotion passionnée pour son Église. Des siècles se passeront sans entamer ces vertus , si le semblant faux et perfide d'une civilisation étrangère ne vient pas troubler les eaux pures et calmes de son caractère. Dieu nous garde de lui souhaiter Fignorance ou un degré de culture moindre que celui auquel se^ qualités rappellent! Mais nous voudrions qu'elle puisse atteindre ce degré sans perdre de son individualité et de son originalité. Et pour cela qu'on lui permette de creuser à sa guise le sillon de son progrès ; qu'elle ait le droit de choisir la direction de ce sillon, ainsi que les différentes semences qu'elle aura à y jeter et dont elle doit recueillir les grains. Qu'on ne la presse, ni ne la retarde dans ce travail laborieux, et pour le faciliter qu'on lui fournisse en

' r/est au romle Sperunsky que la Sibérie «ioit son éial nctnel. En 1819, Pemperciir Alexandre le nomma gouverneur général de relie vasie eonirée dont les abus et les plainlvs qu'ils occasionnaient étaient aussi parvenus jusqu'à lui. l/exil que ce gruiul homme d'Élat avait subi sur ses confins mêmes , les renseignements véridiqnes et non intéressés qn^il avait été à mcmc de recueillir dans ce lien de déportation, le rendaient pins propre que tout autre à la lâche laborieuse et difficile de sa régénération. Après ravoir parcourue en tous sens, il trouva nécessaire de la partager en quatre parties, confiées chacune à uneadminisiration séparée; les administrations elles-mêmes étaient assujetties au contrôle d'un comité siégeant à Pélersbourg et dont il fut longtemps le président. Avec l'aide de matériaux rassemhlé-s sur les lieux et pris dans l'esprit et les mœurs mêmes des différentes populations quicumposeul ce vasie empire, il forma un code de lois conforme aux besoins et aux intérêts de ce pays exceptionnel. Tous ces plans et ce travail, accueillis avec faveur et saneiionnés par l'empereur, furent mis en vigueur dans le plus bref délai ))ossible ; aussi la Sibérie reconnaissante conserve à son bienfiiiteur une affection et une vénération sans borqes.

INTRODUCTION. iS

abondance tous les moyens d'instniction , ea lai laissant le loisir et la faculté de choisir ceux qui lui sont nécessaires. Qu'on lui permette de puiser la science à sa source mène. Pour elle cette source est encore vive et pure ; qu*on la dispense avec prudence et avec mesure aux classes plus élevées et à la fois plus gâtées de sa population, mais qu'on permette à la nation même d*y boire à sa soif. L*afcès de cette source est si difficile , la s§veur de ses eaux si acre , que peu d'individus s'y risquent. Ceux qui parviendront à vaincre le dragon qui la garde pourront s'en abn*aver sans péril. Qu'on l'habitue à penser et à réfléchir et non à répéter ses leçons comme un automate, et à accomplir ses travaux comme une machine. Inspirées par la religion, ayant pour base le bon sens , ses idées ne dévieront jamais du sentier droit, à moins qu'en tirant les rênes trop fort on ne les force à regimber. Qu'on... mais à quoi bon tous ces souhaits et ces désirs ? Bornons-nous à invoquer l'ange gardien de la Russie afin qu'il la conserve et la guide à travers les orages qui l'attendent et les écueils qui menacent sa grande et simple nationalité. Pour cela il faut que la base solide de sa foi ne puisse être entamée. C'est à quoi cet ange gardien peut seul veiller.

Tant que le Russe porte le cafetan et la barbe, tant qu'il fait partie de la gent simple, comme il se nomme luimême, il est bon, religieux et intelligent. Mais dès qu'il est vaincu par les séductions de cette courtisane étrangère qu'on appelle à tort civilisation, dès qu'il endosse le frac écourté et les gants jaunes, dès que sa barbe, comme les cheveux de Samson , tombe sous les ciseaux de cette nouvelle Dalilah, tout son caractère se transforme. Sa force, sa grâce et sa beauté l'abandonnent. Son individualité russe se perd dans les spécialités qui caractérisent la race slave '.

* La pierre d\ic!ioppemcnl de toutes les nations slavt-s est Texlrémc facilité qu'elles ont à adopter les mœurs, les babilades et jasqu^aa langage de

Il devient souple, spirituel, adroit et insinuant; il sait si complètement s'identifier aux nations qu'il imite que luimême ne peut reconnaître ce qui lui appartient en propre, ni ce qu'il leur à emprunté.

Comme ses frères occidentaux il est toujours prêt à s'incorporer dans celui des peuples de l'Europe qu'il se sera choisi pour modèle, toujours prêt à renier avec une superbe indifférence, ou une ignorance plus superbe encore, le cachet que, malgré lui, sa patrie lui a imprimé. C'est dans cette première phase de sa transformation, quand de fils de paysan il devient employé ou propriétaire avec plus ou moins de fortune, que la servilité dont les Russes sont si souvent accusés se développe en lui. L'obéissance pieuse et réfléchie de ses pères, perdant le principe sur lequel elle reposait, dégénère en adulation. La soumission, qui portait ses aïeux à se prosterner avec vénération et conviction devant leurs supérieurs, qu'ils regardaient comme les délégués de Dieu, n'est plus chez lui qu'un vil abaissement dans toute la préoccupation de l'intérêt et de l'ambition, et aucun sentiment

leurs voisins, h s^approprier leur caractère, leurs vertus et leurs vices, à s'identifier enfin complètement avec eux. A moins d'une position géographique particulièrement favorable, d'une proportion numérique démesurément supérieure, ou de croyances religieuses diamétralement opposées, les Slaves, conquis on conquérants, sont toujours prêts h se dissoudre dans les éléments qui les environnent. C'est ainsi que ceux des bords de la Baltique sont devenus Allemands, qu'une grande partie de ceux qui habitent la Hongrie, tout en conservant leur nom patronymique slave, sont devenus Magyars et s'offensent mortellement si on ne veut pas les reconnaître pour deseendanis des Huns qui ont envahi ce pays. Ceux de la Morée ont la même prétention, et, malgré le nom même de Morée, si parfaitement slave, et malgré la quantité de villes, de villages, de rivières qui tous portent indubitablement des appellations prises dans leur langue , ils s'indignent à la seule idée de ne pas être reconnus pour les descendants en ligne directe de ces anciens Hellènes dont la trace même a disparu sous les dévastations de leur propre conquête. Aussi c'est bien malgré eux qu'on s'efforce depuis quelque temps de revendiquer leurs droits et de leur rendre la place qu'eux-mêmes ont cédée.

INTRODUCTION. i7

d'estime ou d'affection ne peut le relever de cette dégradation morale. Il s'abaisse pour parvenir, ir flatte parce qu'il voit la flatterie emporter les prix qu'il ambitionne. Son flis plus solidement établi sera arrogant et orgueilleux ; il deviendra frondeur même, si c'est la mode de fronder ; il singera le libéralisme ou le communisme ou le socialisme, si tel est l'esprit du moment, et tout cela sans qu'aucun principe, ou même aucune opinion déterminée donne de l'aplomb à ses paroles ou à sa conduite. Cette conduite et ces paroles, il les reniera de bonne foi à la première remontrance comme un enfant indocile et tapageur qui avoue sa faute et demande avec larmes son pardon à la première menace de la verge, ou même du coin obscur où il craint d'être relégué. Le flls d'un de ces excellents paysans, d'un de ces marchands à barbe, qui ont amassé des trésors, kopek par kopek, par des labeurs inouïs, par des spéculations d'une hardiesse étonnante, pat des moyens tantôt d'une simplicité qui n'appartient qu au génie, tantôt d'une complication à rebuter les plus hardis négociants de l'Europe; ce fils, à beaucoup d'honorables exceptions près, me fait l'effet de l'homme dont notre Seigneur a daigné nous faire la description. Le démon qui avait choisi l'âme de cet individu comme domicile, dès les premiers moments de sa naissance, fut forcé de la quitter, chassé probablement par les vertus domestiques qui entouraient son berceau ; après avoir rôdé dans des endroits solitaires et arides sans pouvoir trouver où s'établir, il revint vers cette demeure qu'il regrettait. Il la trouva agrandie par le vide que Je manque de tout principe positif y avait laissé , veuve des affections de la famille qui faisaient sa force, ornée de connaissances et de talents inutiles qui ne servent qu'à nourrir la vanité et la présomption. Alors enchanté de cette habitation, il va choisir sept autres compagnons dignes de ce palais splendide et vient avec eux s'y installer sans obstacle. Et le dernier état de cet homme fut pire que le premier. 11 a échangé son ignorance primitive, ignorance qui n'excluait

ni esprit ni intelligence, contre un simulacre de science; la politesse innée et gracieuse de sa nation contre le savoirvivre et les affections de la société; Tobéissance du fils contre la soumission de Tesclave ; la religion du cœur contre celle des lèvres *.

Cependant dans cette déroute et dans cette démoralisation générale, une étincelle se conserve ordinairement sous Tamas de cendres qui cherche à étouffer ce point lumineux qui luit dans les ténèbres et qui, malgré les bravades et les sophismes du siècle , ne cesse de veiller calme et solitaire comme un phare sur quelque rocher inaccessible ; cette étincelle est celle de la foi.

La grande dame qui, couchée sur sa chaise longue, débite quelques-unes de ces absurdes théories qui courent la rue dans ce moment de véritable indifférence et d'exaltation fébrile, revieftt peut-être d*un office à Notre-Dame-des-Afflligés, où de ses blanches mains elle a allumé le cierge qu'elle lui avait voué. La pierre précieuse que vous voyez enchâssée dans le diadème de cette patronne de tous les cœurs faibles, tristes et désolés, est tirée de son écrin. A ce fil noir, qui semble n'être porté que pour rehausser la blancheur de son cou, est attachée la croix de son baptême, ainsi qu'un nombre infini d'images et de reliques qui, cachées sous son corset, blessent souvent sa peau délicate. Elle ne se vante pas de ses actes de dévotion, des jeûnes et des abstinences qu'elle

* CeUe facilité de toot imiler, de vouloir tout aUeindre, dégénère en manie chez les Russes. La possibililé que tout paysan enrichi a de faire enlrer son fils dans les rangs les plus élevés de la hiérarchie M)ciale, est le démon lentaleur auquel il succombe généralement, non pour lui-même; il est rare qu'il sorte de sa sphère, et il se borne à mettre des volets verts à ses fenêtres et à boire quelques dizaines de tasses de thé de plus dans la journée ; malheureusement il est encore plus rare qu'il encourage ses enfants à pratiquer la même modération. Le mnri de ma pèlerine , dans la nouvelle inliiuice Une vuU au Gulguthu, est un exemple pris sur le fait, ei dessiné diaprés nature.

pratiqua. Elle en rougit peut-être, ses bons instincts étant trop eu désaccord avec les brillants sopfaîsmes qnVlle professe dans le monde. Elle y tient cependant, et le mystère dont die les entoure ne fait qu'augmenter sa ferveur.

.Les mêmes contradictions, à un moindre degré peut-être, existent aussi chez les hommes. Ceux qui citent Hegel, ou qui ne citent rien du tout; ceux qui en paroles défient l'humanité et s'adorent comme son plus parfait représentant, qui prétendent ne croire qu'en la jouissance du moment présent, sans se soucier des menaces de l'avenir; tous ces fanfarons d'impiété ou d'indifférence prient avec ferveur pour le repos des âmes de leurs proches et tremblent d'émotion en approchant de la sainte Eucharistie. Ils portent aussi sur leur cœur le symbole de leur salut. Ils y ajoutent souvent quelque relique ou quelque image auxquelles sont attachés la bénédiction d'une mère ou le souvenir de quelque mémorable intercession d'un saint.

Cette foi est sans doute irréfléchie , et dort dans leurs âmes comme l'enfant qui repose dans le sein de sa mère avant sa naissance. Cependant nous avons des exemples fréquents que la perte de quelque personne particulièrement chérie, un coup inattendu du sort, la maladie même, — et qui n'est pas malade dans ce climat rigoureux et cette vie factice *? — souvent rien que la vieillesse avec ses désillusions si pénibles à ceux pour qui les plaisirs de la jeunesse forment le seul bonheur, réveillent comme en sursaut le sentiment de la religion dans les êtres les plus frivoles de cette serre chaude appelée la haute société. Alors conservé comme miraculeusement par le Dieu « qui faii miséricorde

* Presque toutes les femmes du grand monde russe sont maladives cl éliolccs ; peu d'Iiommes même résistent au contraste de cette atmosphère ctiaude et énervante des salons avec le froid rigoureux du dehors. Ces contrastes sont aussi criants au moral qu'au physique. Il n'y a que le peuple qui, n'ayant que les rigueurs du climat à supporter, conserve sa puissante santé, aidé par les habitudes simples tle son régime.

dans lamillième génération de ceux qui l'aiment et gardent ses préceptes^ jT^ ce sentiment grandit et se développe comme la graine de sénevé de l'Évangile ; il remplit leur âme de son ombre et de sa fraîcheur , et « les oiseaux du ciel viennent y chercher un refuge *. » Que les enfants du siècle, arrachés ainsi par les épreuves mêmes de ce siècle à la perdition éternelle qui les menaçaient, se souviennent alors de leurs aïeux avec vénération et gratitude. Ce sont leurs humbles vertus qui ont poussé des racines jusque dans la profondeur ignorée de leurs cœurs ; ce sont leurs mérites qui ont appelé sur leurs descendants la grâce du Dieu qui punit et récompense dans les enfants les péchés et les vertus des pères ! Voilà un des écueils du peuple russe. L'écueil de sa vertu principale, celle qui fait le fondement de sa nationalité, sa religiosité, pourrait être le fanatisme. Jusqu'à présent la douceur de ses mœurs, la bonhomie de son caractère , la défiance modeste qu'il a de son propre jugement, son insouciance même l'ont préservé de cette terrible passion. Que les classes supérieures veillent soigneusement à lui conserver ces limites salutaires. Qu'on soit attentif à ne pas enflammer ses sentiments religieux, tout en les lui conservant intacts. Leur source est assez profonde, leur courant assez rapide sans qu'on ait besoin d'aides factices, pour l'élever au-dessus de son niveau naturel. Qu'on lui laisse les digues que Dieu et sa bonne nature lui ont faites. Si on l'encourage à les briser, la violence du courant pourrait emporter avec lui toutes les belles proportions, toute l'harmonie de son caractère, de ses mœurs et des principes qui le distinguent. Tout cela roulera alors dévasté au fond de Tabime que la main même de ces imprudents agitateurs aura creusé. Un homme d'État russe, un vrai Russe dans toute l'acception du terme , demandait pour la Russie une

1 Exode, cliap. XX, vers. 6.

> Saint Luc, chap. XIII, vers. 19,

INTRODUCTION. 5t

seule chose , c'est qu'on la gouvernât le moins possible. Qu'on lui donne des lois tirées des éléments mêmes de son caractère et de sa position ; qu'on lui octroie des institutions qui lui garantissent ces lois et leur exécution ; qu'on veille à ce que les unes et les autres soient augmentées et élargies en proportion de ses besoins et de ses progrès, et qu'on laisse faire le reste au temps, au bon sens naturel du peuple et à la Providence pour laquelle elle a toujours été un enfant chéri , quoique durement éprouvé et châtié. Cette appréciation du caractère russe ne serait pas complète si nous ne touchions à un de ses côtés faibles, le côté faible de tout peuple crédule parce qu'il est croyant, et qui par sa simplicité primitive a conservé des relations mystérieuses avec la nature et ses phénomènes. La superstition, car c'est d'elle qu'il est ici question , est une de ces cordes cachées au fond de tous les esprits et qui sont nécessaires peut-être à l'harmonie secrète de la nature humaine. Elle touche souvent à des facultés qui ne sont des mystères que parce que nous en avons perdu la clef, et représente en caricature, comme cette ironie de nos rêves dont parle Schubert ' , des instincts dont nous n'avons plus le sentiment. Si elle est aussi universelle, c'est qu'elle est intimement liée à certaines forces, à certaines vertus que nous savons avoir possédées sans nous rappeler précisément en quoi consistait leur puissance , ni comment elles nous ont échappé. Ces impressions à moitié effacées sont comme un tableau détérioré par le temps et où se reproduisent quelques objets qui paraissent nous être connus. Voilà un arbre, voici le contour d'un rocher, là c'est le sommet d'une montagne , l'indice d'une cascade , ou le toit d'une chaumière; mais ne pouvant en reconstruire l'ensemble, nous cherchons avec impatience le mot de cette énigme qui fatigue notre mémoire sans réveiller de souvenirs précis. L'âme

' Symbol ik des Traumcs.

humaine contient beaucoup de ces énigmes dont Téternité seule pourra lui donner le mot.

La plupart des superstitions d'un peuple proviennent des débris de sa mythologie ; celles-là hantent volontiers les endroits que le paganisme avait consacré à ses rites. Cest ainsi que Kieff , maintenant la cité sainte du peuple russe, jadis le Panthéon de ses dieux, conserve le privilège d'être le rendez-vous de toutes les sorcières de la Russie. C'est aodessus de cette ville qu'elles se réunissent, montées sur des balais, pour échanger leurs maléfices. Quelques-unes, dédaignant cette monture, se transforment en chouettes, en corbeaux ou en chats noirs , et si dans le silence de la nuit k cri ou le miaulement d'un de ces animaux frappent vos oreillejs, vous pouvez être sûr que c'est quelque vieille femme qui ne peut retenir sa langue, même sous la métamorphose d'un animal,et qui trahit ainsi son voyage aérien. Contrairement auxusages de leurs sœurs du Blocksberg, aucun homme n'est admisà leurs assemblées, et leursréunions ont lieu dans les nues sans que leurs pieds touchent à la terre. Leur nom de viedma (du mot viédat, savoir, qui lui-même est évideinment sanscrit ' ) parait indiquer une origine plus pure et plus relevée que celle des Hexes allemandes. Elles pourraient être un souvenir des anciennes prétresses dont les •descendantes se rassemblent encore au-dessus des temples de leurs dieux , et cherchent à recueillir dans les airs les maléfices que leurs aïeules produisaient. Elles ont d'ailleurs peu d'influence sur le reste de la Russie, et sont tonjours désignées par le nom de sorcières kiéviennes. Il faut leur rendre la justice de dire qu'elles ne constituent nullement le harem de Satan , et l'imagination du bon peuple russe est trop chaste et trop poétique pour admettre, même dans les récits les plus populaires , les obscénités et les

* Le rësamé de toutes les sciences des Indous est contenu dans leurs livres intitulés Védat,

iNTRODtlCflON. 5S

impiétés des WulpHrgis NîtclUe allemandes. En général, Satan est un personnage trop haut piaoé dans les idées russes pour qu'on se permette de scruter familièrement sa vie intime. On ne lui impute aucun des ignobles trafics du diable occidental. H ne court pas après les émes la plume à la main comme un commis voyageur pour faire signer de leur sang une lettre de change sur sa maison. Il ne les escamote pas à son profit, comme quelque jongleur forain ferait d'une noix muscade. Il est le principe du mal^ le têcherny bog du christianisme; le Russe ne mêle jamais son nom aux superstitions vulgaires, et ce n'est que TÈglise qui a le droit de l'exorciser et de parler de lui dans ses légendes.

C'est surtout sur les bords du Dnieper et dans les forêts qui jadis en masse épaisse couvraient se^ rives, et qui maintenant encore en bouquets plus ou moins touffus descendent jusqu'à ses flots, que les noms et 4a crainte de ses anciens dieux se sont le mieux conservés.

L'ondine du Dnieper est un démon féminin et ampliibie nommé Boussalka, probablement de la couleur blonde de su chevelure, qui forme, comme celles de ses sœurs du Rhin et du Danube, son unique ornement. Tantôt suspendue aux rameaux flexibles des arbres, elle se balance en pleurant et en sanglotant comme le vent d'automne gémit dans les feuilles; tantôt sejouantàdemi cachée dans les ondes, elle rit et chante comme les flots qui murmurent leurs mélodies en venant mourir sur la rive. Malheur alors au voyageur fatigué qui, se reposant dans la forêt verte, prête l'oreille à ses gémissements! Malheur à lui, s'il se laisse entraîner à suivre ses accents plaintifs dans l'épaisseur du bois ! Bientôt suspendu à une branche de chêne, il mêlera son dernier râle au rire triomphant de la belle Roussalka. Et vous qui, le soir, vous laissez attirer vers les flots transparents sur lesquels, comme les rayons du soleil couchant, se jouent les longs cheveux dorés de la naïade , vous qui admirez sous le miroir des eaux des traits charmants qui tantôt vous sourient et tantôt

14 I!(TIODrCT105.

TOUS éfhappeat. seloa que le \tmi ride on déride la surface du flesTe ; malheur à tous si. vous laissant aller aux doux accents de sa toîx , tous écoutez les modulations' de Tenchanteresse, s'élerant par rafales au-dessus du clapotement monotone des flots. Bientôt subji^é et raiTi, tous suivez à travers les ondes ces chants qui s^éloifuent en vous entraînant ; TOUS voulez saisir sous les eaux cette forme fugitive qui vous attend et vous fuit, jusqu^à ce que, éperdu et sans résistance , le tourbillon s>mpare de tous et vous engloutisse dans ses abimes. Alors TOtre dernier cri d'angoisse s'élèvera des flots, mêlé aux éclats de rire de la nymphe. Cest la Roussaika qui a saisi sa proie, dit en se signant le pèlerin attardé, poursuivant sa route vers la cité sainte. C'est le cri de la mouette sur les eaux ou Taboiement du renard retournant à sa tanière , dit le voyageur incrédule, roulant dans son équipage le long de la chaussée.

Les leschig ou faunes (du mot Usêy forêt) sont surtout formidables aux jeunes filles. Gare à celle qui, dans les parties qu'elles forment pour aller chercher des champignons ou des baies dont les bois sont remplis , oublie dans l'ardeur de la recherche de se signer quand quelque objet extraordinaire la frappe, ou quand le son de quelque cloche consacrée parvient à son oreille. Des fantômes de baies plus écarlates que ses lèvres, plus noires que ses yeux ; des champignons monstrueux, de formes et de couleurs inconnues, l'attirent toujours plus avant dans la forêt, jusqu'à ce que le Uêchi audacieux, l'ayant assez éloignée de ses compagnes pour ne plus craindre leurs pieuses exclamations, la saisit et la chatouille jusqu'à ce que la mort fasse cesser ses rires convulsifs. Quand, à leur retour au village, la mère inquiète demande aux autres jeunes filles ce qu'est devenue leur compagne, épouvantées elles se rappellent qu'en quittant la forêt, le vent, subitement soulevé dans les cimes des arbres, leur M apporté des sons saccadés qu'elles ont pris pour la plainte des chouettes ou les cris d'un écureuil poursuivi par

INTRODLXTION. 55

quelque oiseau de proie, c C'est le leschi, » s*écrie la mère désespérée, et les jeunes gens du village, revenant le lendemain de la recherche de l'imprudente, ne rapportent qu'un ruban détaché de sa tresse, un fichu enlevé de son cou et qui, accroché à quelque broussaille, indique le marais sans fond où le faune l'a entraînée.

Le domovoi est encore un des vestiges que le paganisme a laissé dans l'isba ( cabane ) rus^e. Son nom provient du mot dom (maison). C'est une espèce de pénate ou de dieu lare. Il est capricieux et malin comme son confrère de l'Ecosse, ce brownie qui a fourni tant de charmantes légendes, et dont Pucky l'espiègle démon de la Nuit d'été de Shakspeare, est une personnification. Tantôt il aide la ménagère avec la plus grande sollicitude dans tous les travaux intérieurs; il balaye la maison, il en lave les ustensiles et fait l'office d'un bon et fidèle serviteur ; tantôt il bouleverse, casse et met tout sens dessus dessous. S'il est content des maîtres, il augmente le lait des vaches, les préserve des épizooties, lisse le poil des chevaux et les rend dociles et vigoureux. Si, au contraire, il trouve qu'on lui manque de respect, ou qu'on parle mal de lui, alors les vaches perdent leur lait et le peu qu'elles donnent encore se tourne avant de produire de la crème. La nuit, il monte les chevaux, et le soir, on les trouve effarouchés et indomptables, le poil hérissé, et dans leur crinière se sont mêlés des mèches tordues en cordes que personne ne peut plus démêler. Les cochers russes se procurent ordinairement , comme remède à ces persécutions, un bouc ou un bélier qui, s'attachant bientôt à l'écurie, devient l'ami intime des chevaux et les préserve, par l'antipathie que tout domovoi bien né a de son odeur , des maléfices de ce démon capricieux. Une image de saint Nicolas attachée à la porte de l'écurie ou de l'élable fait le même effet que le fer à cheval en Angleterre et en Ecosse.

Comme le brownie, le domovoi n'a pas de forme distincte. C'est tantôt l'herbe sèche qui, roulée et fouettée par l'oura-

gfiin des steppes, les traversé comme lèvent, sans qu'on puisse Tatteindre; c'est tantôt Fombre qui passe, te soir, entre vous et les rayons de la lune, sans que Touâ puissiez définir ni son contour, ni l'objet d'où elle provient; l'kaleine qui effleure \otre visage , sans que tous sachiez d'oA vient son souffle ; votre nom qUe vous entendez proB^mcer^ sans pouvoir reconnaître la voix qui vous appelle ; les éfincelles subites qui s'élancent du poêle et effrayent la aténagère attentive ; le jet de flamme qui s'échappe subitemenl de la lampe ou de l'éclat résineux du sapiii qui sert à éclairer l'isba * du paysan; c'est toujours le domovoi. Les vagues accents de la nuit, ces légers craquements, cea bruissements, évanouis aussitôt qu'entendus, ces bourdonnements que votre attention peut à peine saisir, ces frôlements, ees pas qui cessent dès que vous vous apercevez de leilr approche, tous ces mille bruits du silence et des ténèbres, qui se mêlent et se confondent avec les rêves de votre insomnie, ou avec les songesdu léger sommeil d'une nuitagitée,c'est encore le domovoi. Si le cauchemar vous opprime, c'e^t le domovoi qui appuie sa main de plomb sur votre poitrine. Voulezvous vous en assurer ? ayez la présence d'esprit de lui demander : « Me veux-tu du bien ou du mal ?» Un souffle répétera à votre oreille le mot bien ou mal, selon l'événe-. ment qui sous peu doit vous arriver. Il est, du reste, trèsvéridiquc, ce démon familier, et vous explique quelquefois lui-même la cause de sa venue. Une jeune fille, étant revenue assez tard de la noce d'une de ses compagnes , s'endormit dans une chambre qu'elle occupait depuis peu et qui avait appartenu à un vieillard mort depuis quelques semaines. Au milieu de la nuit elle entendit la porte s'ouvrir, des pas s'approcher et quelque chose de très-lourd se poser sur sa poitrine : « Qui est là ? » demahda-t-elle d'une voix étouffée. « Te souviens-tu du mort? > lui demanda un souffle articulé

' Chaumière des paysans de la Grande-Russie.

tout prëi de sm orciUe. m Sans doole, > répMdil-elIcw « Alors po«r^|«oî aToir mui^ da porc rôti et soir?» L'eibrt 4B*elk fil pow se Irwr diassa le déMoa; die te mil ea prière et se reDdonwl. Il UUmt ponrUoI faire teair m prêtre le IcBdeaaia, afia d'asperger la chaoïbre d'eau ii^ nite. Elle aanil été saas cela inhabitable. Oa ipoit qae le domow atiribaait sa préscace au TérilaUe BMilif : le porc rôti; le soafcair du Bori ne fut îavoqné qae cobbk oraeméat poétique, et parce qae probabIcaMal il a^it été préseal à la atéaioire de la jeaae fille aa moaieal oi lesoameil ia^npiaît.

Ce déaHNH faaiilier a plasiears épitbétes : Ne iadUb' (celai qai n'est pas léfer), ae isekûii (l'iaqiar); oa le aomne soarent le awifre ée Im igissa, BMis.pIvs sonreat eaeore on l'indiqae sans le nommer, par vn hansseaieat d'épaoles, oa ce qmdqu'nm si éloquent, qaaad oa est interrogé sur un défàt qu'on ne peut nier et dont on ne veut accuser personne. On lui impute toutes les mauvaises peasées qui ^ous passent par la téît ; toutes les extniTafaoces et les éloarderies; toutes les idées irréfléchies qui foat manquer une affaire ou tourner à mal une négociation. Cest le bouc expiatoire enfin sur lequel on rejette toutes les peccadilles dont la conscience ne Teut pas se charger. Il parait être regardé comme rinspiralim du mal dans ses moindres degrés, un iêckemy bog au petit pied, un esprit mélangé de bon et de mauTais, qui, comme les énris indomt^ se troore placé entre le ciel et la terre sans être posilÎTement réprouvé par l'on , ni appartenir tout h fait à Tautre , tant il y a que s'il doit être sau%é un jour, il gagne durement ce salut en Russie.

Le christianisme s'est partout et toujours emparé des fêtes et des traditions du paganisme. Celait son droit ; car chaque vérité qui se trouvait cachée sous les emblèmes plus on moins transparents des religions qui l'ont précédé lui appartenait; toutes ces vérités n'étaient que les I 9.

lueurs qui le précédaient, comme le soleil projette ses rayons au-dessus des montagnes qui le cachent et dore leurs cimes avant de paraître dans la vallée. De même rÉglise a trouvé bon de recouvrir de son voile les rites païens trop enracinés dans les habitudes des peuples pour pouvoir être détruits d'un coup. Elle les a ainsi sanctifiés et a su rattacher à son culte les observances qui paraissaient le plus s'en éloigner ^ Ainsi, en Russie la fête du printemps et des eaux est assimilée à celle de la Trinité. Ce jour-là toutes les demeures, palais, chaumières et églises, sont ornés de fleurs et de branches vertes. Le bouleau. est choisi de préférence, et le dégât dans le bois à cette occasion est très -considérable; car ce sont de petits arbres entiers qu'on coupe pour en former des allées autour des maisons. Le jeudi avant le dimanche de la Trinité, les jeunes gens du village vont abattre dans la forêt un arbre , de préférence un bouleau. Les jeunes filles se rassemblent, et, en chantant des strophes appropriées à cette fête, tressent en couronnes ses rameaux flexibles, les parent de rubans, et suspendent à son sommet des fichus et difi'érents ornements éclatants en guise de bannières. Elles vont ensuite le

I Elle a substitué quelquefois la h^ende plus pure et plus élevée d^un saint au culte de quelque aneienne divinité , trop enraciné dans riroaginalion des peuples pour pouvoir Ten bannir de vive force. C'est ainsi que saint Nicola^ avec ses vertus, ses miracles et sa grande et ardente dévotion, a pris la place du dieu slave Nikoula, qui parait avoir réuni les attributs de Neptune et d^Ilercule dans Tancienne mythologie des Slaves septentrionaux. CVst de ce dieu que le pays de Mecklembourg et ses ducs, une des plus anciennes familles de TEurope, tirent leur nom. En Russie le nom de Njcclas est généralement travesti en Mikola ou Nicola, et les villes et les villages appelés Soint-Mikioscb, si fréquents dans la Slovakie ( Hongrie ), ont probablement In même origine, étant tous de dates très- anciennes. Le Grampus qui, le jour de Saint-Nicolas, a la mission d^efTrayer les méchants petits enfants, tandis que le saint récompense tous les bons dans toute Télendue de Penpire d^Autriche, est encore un reste de ce culte de Mikoula si répanda paraii les Slaves.

déposer en procession, et toujours en chantant, dans quelque grange. Le dimanche suivant, après la messe, elles viennent , également en procession , le chercher, se mettent en marche vers une eau courante quelconque, et là, en chantant d'autres strophes, elles déplorent la nécessité de dépouiller leur bel arbre vert. En effet, elles lui ôtent un à un ses ornements, et quand il en est réduit a ses rameaux et à ses feuilles, elles le jettent dans le courant et s'éloignent sans retourner la tète. Cette fête s'appelle koupalo, du nom d'un dieu slave qui parait avoir été celui du printemps. En effet, le dieu du printemps devait dans le Nord présider à la fonte des neiges et à la délivrance des eaux si longtemps retenues captives par les glaces de l'hiver.

Les feux allumés sur toutes les hauteurs, la veille de la Saint- Jean, jour qui correspond au solstice d'été, sont trop connus pour avoir besoin de description. Cette fête est sans nul doute un reste du culte du soleil ou du feu , qui, des rives de la mer Caspienne, s'est introduit en Russie, directement, en remontant les bords du Wolga que les Slaves habitaient depuis des temps immémoriaux.

Sur la rive occidentale de cette mer, dans la provmce de Schirwan, renommée par l'excellence de ses vins et les sources de naphte qui abondent sous son sol, se trouve Tancienne ville de Bakou. Sa position est une des plus belles du monde , sur les bords de cette mer, qui elle-même est une merveille ^ entourée d'un pays que les poètes persai\s ont surnommé le Paradis des roses. Éclairée souvent le soir

' La mer Caspienne, comme on sait, d'un niveau moins élevé que toutes les autres mers de TEurope, n^a aucun débouché connu ; cependant beaucoup de fleuves considérables se jettent dans son sein. Elle n'a ni flux ni reflux. Ses bords doivent contenir des trésors d'antiquité trop peu explon^s jusqn^à présent. Les premières époques de la Perse, avec sa religion si pure et si extraordinaire, se sont vraisemblablement écoulées dans ses environs. Les Européens auraient un grand intérêt à explorer ce berceau probable de leur origine.

d'une atmosphère phosphorescente qui semble Ift baigner dans un océan de flammes, elle apparaît comme une personnification de ces contes qui ont probablement pris naissance dans ses environs.

Cette contrée entière semble avoir été vouée par là nature même au culte du feu , le plus puissant et le plus myâléricux de ses éléments. A une lieue à peu près de ûette ville lumineuse se trouve Atachjd ou h terre de fe^i. Cet endroit est situé dans la presqu'île d'Absheron. Il est tellement riche en sources de naphte, que si Ton creuse la moindre ouverture à quelques pouces sous le sol et qu'on y approche un brin de paille enflammée, le gaz qui en sort, s'élançant en gerbe de feu, devient dès ce moment inextinguible, à moins qu'on ne Tétouffe en lui étant Tair qui lui sert d'aliment. C'est ce feu, allumé et entretenu par la main toute-puissante de la nature, sans qu'aucun aliment étranger en ait profané la puljpté, que les adorateurs du soleil ont choisi pour l'emblème de leur dieu. C'est de ce coin où semblent s'être rassemblés tous les phénomènes les pl«s lumineux de cet élément vivifiant et en même temps destructeur, que ce culte s'est propagé par tout l'univers. Le feu consacré par les Incas du Pérou, celui auquel les Vestales vouaient leur virginité et qu'elles devaient entretenir au prix deleurvte;les flammes qui dévoraient les enfants syriens entre les brasdece Moloch ' , l'abomination et la tentation continuelle d'Israël; celles que les Druides élevaient sur leurs autels cyclopéens, ainsi que ces feux de joie qui maintenant servent d'fflumination et de passe-temps aux peuples modernes, ne doivent leur origine qu'à cette même religion dont le centre était établi dans une presqu'île de la mer Caspienne, maintenant

' Duns ce culte de Moloch, les rites des divinités syriennes se mêlaient à ridée mère des Gocbres ; le feu purificateur des uns devient rélémeol éévorant et destructeur des autres. Les dieux indous Wiiknou le eonsenrateur, cl 6/iira le destructeur, se réunissent ici dans an seul symbole.

l5TB0DrCTI0!l. €t

à peine connue. Qnelqiies prêtres ^îen et inflnMi, débris d'un eu&le plus pur et plus étendu qu*aiif m de ceei qui ont précédé le christianisme, veillent et prient devant ce premier autel de leur religion. Tous les ans les Parais de Flnde et les Guèbres de la Perse envoient des députations vers ce phare, qui depuis leur origine |nsqn*è nos jours les éclaire d'un feu que la nain de rhottine n*a pas allumé, qu'il peut, à la vérité, étonffer dans sa iarame extérieure, mais dont il ne lui est pa» donné d'éteindre le foyer. Ces pauvres prêtres, descendants de ces mages snperb^ qui réglaient les destinées des empires et faisaient et défaisaient les rois , sont seuls les gardiens d'une croyance qui s'efface de plus en plus. Us ne se recrutent que de quelques ascètes solitaires qui viennent réchauffer leurs derniers jours à cette flamme miraculeuse, dans laquelle ils espèrent que leurs émes monteront plus sûreitent au foyer étemel de tout fru et de toute lundère.

On voit que le mbéimie avait sa route toute tracée pour se propager par la Russie dans le nord de l'Europe. Il parait cependant qu'il s'est arrêté en Russie. Peu de vestiges de cette croyance d'anges et de démons, de principes abstraits comme le bien et le mal^ d'éléments mystérieux comme le feu et la lumière se trouvent dans la grossière et matérielle mythologie des Scandinaves *. Il parait que les côtes de l'Angleterre , celles de l'Irlande et de l'Ecosse , ainsi que la Germanie l'ont reçu des Phéniciens. Pareilles aux oiseaux voyageurs qui dans leurs migrations annuelles sèment au hasard des graines inccnnues dans des régions lointaines et étrangères, la missiau de ce peuple singulier paraît avoir été de travailler à la grande œ ire de la fusion des races,

* Les feai qoi s^allament sur \n baotf urs suédoise ne |varaissf nt qu'une simple imitation des rites de lears voisins, sans qu^aucunc idée posilirement religieose y soii allachée. Les races Snnoises an roniraire conseneol des traces plus profondes de ee eolle.

62 INTRODtCTION.

en disséminant les croyances et les connaissances humaines sur toutes les portions du globe où leur navigation s'étendait. Cest d'eux probablement que les Druides ont appris à immoler des victimes humaines sur les autels où les flammes du feu le plus pur devaient seules servir de sacrifice.

Voilà ce qui explique comment ces deux grandes époques de Tannée, le solstice d'été et celui d'hiver, sont également fêtées en Angleterre et en Russie, deux pays qui ont si peu de rapports dans leurs caractères et leurs mœurs, et que sépare une si vaste étendue de terrain *.

Avec son culte du feu , la Perse nous a légué ses deux principes du bien et du tnal^ connus dans la mythologie slave sous le nom de bjely et tscherny bog. Le blanc, comme le contraste le plus absolu du noir, couleur des ténèbres, exprime la lumière dans le^ attributs de la divinité ; ainsi Bjely bog est le dieu de la lumière, le principe du &îeii, Tscherny bog (dieu des ténèbres) est le dieu du maL Le bjely tzar n'est autre chose que Tépithète lumineux * si souvent employé en Orient pour désigner les qualités des souverains.

Le peuple russe appelle bjely swety monde lumineux, celui qu'il habite, comme contraste de l'enfer, du Tartare, qu'il nommerait notr, s'il n'évitait toute allusion à cet endroit maudit '. Le bjely den ou jour blanc est le contraire

' En Anglelcrre , dans les félcs du suislicc d'iiivcr, qui correspondeal à celles de la Noël, on prépare dés la veille une grande bûche, appelée le july log, qu^on dépose ensuite avec grande pompe sur Tâlre le jour même de la fête. On dit qu'il en était de même en Provence, avant que la révolution avec la religion eût détruit toutes les traditions du passé.

^ Comme exemple de cette épithète, je citerai Nour-Mahal on Nour-Jduui, Lumière de Tunivers, celte épouse de l'empereur de Delhi, Jehansghir, dont rhisloire est tout un roman. Comme souvenir de sa beauté et de ses vertus, elle a légué & l'Orient Thuile de roses , parfum précieux dont les OrieDlaux font encore leurs délices et qui sert de poétique emblème à cette priueewe, chantée par les poules et dépeinte par les historiens de tous les pays.

> En pelit-russien et dans d'autres idiomes slaves, le dom de Tenfer «t

du jour noir ou néfaste, tscherny den, dont il existe plusieurs dans le calendrier de ses superstitions et qu'il observe avec grand soin. Les bjely et tscherny bog paraissent n*avoir aucune effigie ni même aucun attribut dans la mythologie slave. An moins nous ne nous rappelons pas qu*aucun vestige d'idole ou de temple, consacré à leur culte, soit parvenu jusqu'à nous. Leur nom même ne se trouve pas dans la nomenclature des dieux du temple de Rhetra. Cependant ces noms sont plus évidemment slaves qu'aucun autre de la mythologie de ce peuple. Le manque même de toute idole paraît une preuve de plus en faveur de leur origine persane. Ces deux principes n'ayant eu aucun symbole matériel dans la patrie de leur culte , les Slaves des bords du Wolga, qui les premiers les ont adoptés, leur auront conservé le caractère abstrait et purement spirituel de leur origine. La superstition du paysan russe, qui lui défend d'éteindre le feu allumé par la foudre autrement qu'avec du lait, c'est-à-dire pas du tout, pourrait provenir de cette même idée.

Revenons au solstice d'hiver, fêté plus ou moins dans toute l'Europe. En Russie, ces fêtes sont particulièrement consacrées à toute sorte de pratiques superstitieuses, surtout aux divinations et aux prédictions de l'avenir. Cette époque dure depuis le 24 décembre, veille de la Noël, jusqu'au 6 janvier, jour de l'Epiphanie. Des momeries de toute espèce, des mascarades, où faute de masques les visages sont noircis et défigurés par de fausses barbes ou de faux sourcils ; des femmes habillées en hommes , des hommes en femmes; des travestissements en loups, en moutons et en ours avec leurs mouvements et leurs hurlements parti-

ftekU». L'étymologie de ce mot est inconnue, à moins qu^elIe ne provienne da mot allemand pech (bitume) ; ce qui aurait le double avantage pour noire liypothèse de signifier noir et en même temps facilement enflammé. J'avoue que cette étymologie est aussi hasardée que celle du savant russe qui dérivait le nom de la Seine du mot russe $eno (foin).

culiers, sont de rigueur pendant ce temps de folle faieté.

Les chants populaires appropriés à cette époque sont pleins de réminiscences du paganisme, et rappellent aussi les magnificences de costume et d'habitude appartenant à un temps où les usages , maintenant relégués dans les villages, étaient ceux de toutes les classes de la Russie. Dans ces chants les anneaux sont en or; les bagues et les boudes d'oreilles en émeraudes; les colliers en perles fines; les habitations sont des palais et les ferems ' sont de grande dimension et ornés avec un fkste qu'on ne retrouve plus que dans les traditions du peuple.

Pendant cette époque , les jeunes filles sont surtout fort occupées à deviner le sort qui les attend. Comme partottt, le mariage est le but de toutes ces sorcelleries. £lles vont écouter aux portes et le premier mot qu'elles entendent leur sert d'augure. Elles accostent les passants et levr demandent leur nom ; ce sera celui de leur futur mari. Elles mettent le couvert et invoquent leur prédestiné comme dans la ncuvaine de la Chandeleur dont Charles Nodier a (ait une si charmante nouvelle, ou comme dans la veillée de Sainte- Agnès, le sujet de tant de ballades anglaises Mais c'est surtout le miroir magique qu'elles consultent. Elles placent un miroir sur une table et devant ce miroir deux lumières; elles s'asseyent devant entre les deux lumières et en placent derrière elles encore deux autres. Ces quatre lumières se reflétant dans la glace forment une longue allée qui se termine par un seul |)oint noir. Les eifets d'optique de celte perspective où les lumières, se reflétant à l'infini, projettent des ombres dans les espaces vides, sont vraiment cuiieux et peuvent facilement exciter des imaginations préparées par le silence et la solitude qui doivent accompagner ces pratiques de magie. Aussi se lèvent-elles rarement sans avoir vu

* Le fereiB était un appartemeat séparé comme le gynécée grec, oà les femmes des princes et des boyards passaient leur vie.

quelque objet qui leur parait indiquer leurs destinées futures.

Un autre acte de superstition in*a particulièrement frappé. Il ne peut avoir lieu que quand la lune se trouve être dans son plein. La jeune fille qui -veut consulter le sort engage une de ses compagnes i venir Paider. Celle-ci doit tenir une aiguière d'argent ou, à défaut d'un métal aussi précieux, d'étain ou de cuivre, de manière que les rayons de la lune tombent en plein dttns sa circonférence. Celle qui veut connaître &W avenir doit faire semblant de laver ses mains pendant quelques minutes dans ces rayons , elle doit se çottctier tout de suite après sans se signer, ni avoir fait de prière; elle ne doit répéter que les mots suivants : < Toi qui m'es prédestiné , apporte-moi un essuie-main pour que je puisse essuyer luies blanches mains, lavées à ton intention. » Cette formule ré|>étée trois fois, elle doit s'endormir \r plus ^t postsible. Le jeune homme qu'elle verra dans ses rêves avec ou sans essuie-main sera celui qu'elle épousera daus l'année. Cette superstition que j'ai apprise à Perm m'a par^ curieuse par le rôle qu'y jouent les rayons de la tune. Je la crois originale.

Le 6 janvier, le jour des Rois, quand le clergé en procession va bénir , par une ouverture pratiquée dans la glace , le3 eaux, des rivières et des étangs en y plongeant la sainte croix, quelques-uns des plus dévots du village se plongent dans cette ouverture que le peuple appelle le' Jourdain. Tous se précipitent pour être aspergés par les prêtres et recueillir ces eaux bénites dans des flacons qu'on garde soigneusement et dont pendant la durée de Tannée on asperge les malades. Depuis ce moment solennel les mascarades, les divinations, les chants appropriés à cette époque de saturnales et de superstitions cessent ; la \ie journalière reprend ses droits et tout rentre dans les habitudes ordinaires de la famille, Ce n'est que dans les veillées où les jeunes filles se rassemblent pour filer et chanter ensemble, 1 6

qu'elles se rappellent et se confient les craintes et les espérances puisées dans les pratiques de magie et de drvinations traditionnelles.

Une page curieuse de l'histoire humaine serait celle qui traiterait de la filiation des superstitions à travers les races dispersées sur la surface du globe. Cette filiation existe*^ t-elle réellement? Les peuples empruntent-ils les uns aux autres ces singulières notions , ces croyances extraordinaires? ou bien naissent- elles d'elles-mêmes dans le cerveau humain? Sont-elles des images défigurées de quelque époque antérieure où Tâme vivait d'une autre existence et où les sensations se reproduisaient dans un ordre différent? .Qui répondra jamais à cette question ? La seule réponse vraie est celle que donne le peuple russe à toutes les demandes au-dessus de sa compréhension : « Dieu le sait. »

Tant il y a que nous avons déjà vu les sorcières russes, quoique plus pudiques et plus chastes, donner cependant la main à leurs parentes du Blocksberg. Celles que Shakspeare, d'après les traditions populaires de son pays, fait danser autour d'un chaudron plein de toutes espèces d'ingrédients immondes, ne sont probablement que les sœurs puînées de ces vénérables dames allemandes, qui elles-mêmes proviennent peut-être des augustes sibylles, des pythies, des Médées et autres magiciennes de l'antiquité. Nous avons trouvé le modeste brownie écossais sinon identique , du moins proche parent du domovoi russe. Nous avons vu les feux de la Saint- Jean, à l'époque du solstice d'été, allumés sur presque toutes les hauteurs de l'Europe, comme réminiscences de ces feux perpétuels que les Parsis et les Guèbres entretiennent encore sur les hauteurs de la Perse, de l'Arménie et de l'Inde, et le solstice d'hiver fêté à peu près de là même manière dans les pays les plus opposés de mœurs et d'habitudes.

Et voici maintenant une superstition plus répandue que toutes les autres qui vient se placer sur les rangs : c*est le mauvais œil, le cattivo occhiOf le evil eye; le Russe le nomme

simplement glas (œii), craignant peut-être de lui donner une autre épithëte, ou trouvant toutes les autres insuffisantes pour dépeindre la puissance de ce maléfice. D*un substantif il a fait un verbe pour mieux exprimer l'activité de son venin. Il est surtout redoutable pour l'enfant au berceau, qu*il tord dans des convulsions quelquefois mortelles, ou qu'il frappe de marasme ; qu'il prive de l'usage de quelque membre, ou qu'il rend difforme. Ces deux dernières infirmités étant fort rares chez le peuple russe, l'œil en est d'autant plus accusé. Sous ce regard maudit les jeunes filles perdent leur fraîcheur, tombent dans des maladies extraordinaires; les femmes voient se flétrir leur beauté et se perdre l'amour de leur mari. Quand elles sont enceintes , elles le craignent surtout pour elles-mêmes, et pour l'enfant qu'elles portent dans leur sein ; car les grossesses et les couches laborieuses sont des événements si rares parmi ces femmes actives et bien constituées , qu'elles ne peuvent leur donner d'autres raisons que la sorcellerie , le mauvais œil , ou les maléfices de quelque bohémienne. Les hommes , quoique moins exposés à en être atteints , n'y échappent pas toujours. Les animaux domestiques sont particulièrement assujettis à son influence , et une bonne ménagère enferme aussi soigneusement son veau nouveau-né que son enfant à l'approche d'un individu afiligé d'un œil noir, cette couleur de l'œil étant particulièrement malfaisante.

Une des idées remarquables attachées à cette superstition, c'est qu'on suppose que des individus parfaitement bienveillants et pieux peuvent avoir le malheur de posséder un mauvais œil. Aussi ces personnes se détournent-elles des enfants nouveau-nés, et sont-elles les premières à se cacher de tout leur pouvoir pour neutraliser le mal que, bien malgré elles, leur regard peut avoir causé. Nous avons entendu raconter a>ec de profonds soupirs et des larmes de regret comment tel malheur et telle maladie avaient clé causés par la malheureuse influence de leur œil. Cracher est le seul préser-

68 LYntODUCTIO?!.

mtàî contre ces maléfices , qui sont d'autant pl«s traîtres qoe c'est ordÎBairenieDt par la flatterie oa les caressés qulls produisent lear effet '. Aassi les fenunes entre elles ne se font jamais un compliment sur leurs enfants , leur beauté ou leur fortune, sans cradier immédiatement après : celle qui flatte , pour prouTcr sa sincérité ; celle qui est flattée , pour se préserrer du mal en cas que le regard de sa commère soit moins bon qu'il n'en avait Tair.

En général, l'expectoration est un grand moyeli, fort employé dans les sorcelleries. Si, en sortant de chez tous, vous rencontrez un prêtre ou un moine, il n'y a d'autre moyen de conjurer le malheur qui tous menace que de cracher trois fois. Rentrer directement chez tous serait certainement plus sur. Le croassement d'Un corbeau sous votre fenêtre est de très-mauTais augure. Une pie, au contraire, tous prédit des visites, agréables. Un couteau que vous laissez tomber peut être le signe d'un bonheur ou d'un malheur, selon que la pointe vous menace ou s'enfonce dans le plancher. Le sel renversé est toujours un signe de malheur ; il annonce pour le moins une querelle ou une forte dissension dans l'intérieur de votre famille. Des souris qui prennent domicile soudainement dans votre maison ; des rats qui là quittent de même; des hirondelles qui bâtissent leurs nids sous les toits, ou qui les abandonnent sans motif; tout estaugure et prognostic. Malheur à qui tue une grue ou une hirondelle, bonheur à celui qui les abrite ! Malheur à celui

' Le préservatif contre le mauvais œil chez les Arabes est le sel. Les Persans portent des turquoises montées dans des anneaux comme remède à ce sort. Les Slowaks des Karpatbes ont une singulière pratique dans ces cas. Quand une mère croit reconnaître à quelques symptômes parUedliers que son enfant ésl atteint de Pinfloence du mauvais œil, elle Tamène ta cimetière ; là elle le fait rouler par-dessus neuf tombes sans s^arrèter, ayant soin d'arracher de ces tombes une |)oignée d'herbes qu'elle fait cuire dans de Peau bouillante dès sa rentrée à la maison. Elle baigne ensuite son enfant dans cette eau, et croit le remède infaillible, à moins qu'il ne soit employé trop tard.

qui est réveillé la nuit par le cri d*une chouette , ou qui entend sous sa feiiélre le hurlement d*un chien ! Un lièvre qui traverse le chemin est surtout d'un très-mauvais augtire. Pouchkine, connu à si juste titre comme un des preihiers et des plus russes de nos poètes , était imbu de toutes les superstitions de son pays et s'en glorifiait. Quelques jours avant le mémorable 14 décembre 1825 (époque de l'émeute qui eut lieu le jour que S, M. l'empereur Nicolas fut proclamé empereur), Pouchkine quittait Une terre qu'il possédait dans le gouvernement de Pskoff, pour venir passer l'hiver à Saint-Pétersbourg. Tout à coup , à une demi-journée de sa maison, un lièvre vint traverser son chemin presque soùs les pieds des chevaux. Le cocher les arrête tout court et se retonhie pour prendre les ordres du maître. Pouchkine sans hésiter fit rebrousser chemin , et quelques circonstances étant survenues, il ne put se remettre en route qu'après le nouvel an. Le piquant et le singulier de l'aventure^ c'est que, si le lièvre ne l'en avait empêché, il serait arrivé avaht l'explosion de cette malheureuse affaire. Ayant des amis et des connaissances parmi les conjurés. Dieu sait si son imagination ardente et aventureuse ne l'eut pas entraîné daiis cette folle et désastreuse entreprise. Au moins c'était son avis. Il disait souvent que probablement Un pauvre lièvre l'avait sauvé d'un exil en Sibérie.

Notre pèlerine {Une Nuit sur le Golgotha, chap. 3) fait mention du rôle qu'une bohémienne * a joué dans la singulière maladie dont elle fut atteinte. Ces femmes sont en effet les magiciennes de profession des villages russes ; on les accuse de jeter des sorts et d'évoquer les plus affreuses malédictions sur la tête de ceux qui leur refusent l'aumône. Nous-inême , notts avons souvent frémi à voir leurs phy-

' On sait que les zigani^ comme on les nomme en Russie, viennent de IMnde, où celte espèce dMncantatfon est usitée jusqu'à présent avec des effets aussi snrpfénalnts qu'effroyables.

sionomies affreuses , leurs gestes d'énergumènes , leurs hideuses grimaces dans ces occasions , et leur avons bien vite jeté au delà de leur demande pour nous en débarrasser. Gomme partout, elles ont la prétention de prédire l'avenir par la chiromancie. Elles distribuent, ainsi que les sorcières et les devineresses , des philtres pour gagner les cœurs et des amulettes pour préserver du mauvais œil. Les hommes de leur tribu sont comme partout des maquignons , des chaudronniers et des maréchaux ferrants. Elles partagent avec les kaldounja ( magiciennes ) , dont il y a toujours au moins un exemplaire dans chaque village, le secret de découvrir tous les objets dérobés.

La police dans les grandes villes ne dédaigne pas d'employer ces dernières dans les procès de vol et de soustraction, et très-souvent avec succès. On raconte que dans un vol à domicile un employé de la police , comme dernier moyen , avait sommé tous les gens de la maison où ce vol s'était commis à comparaître devant une kaldounja. Après les cérémonies d'usage, elle prit dans sa main autant de boulettes, de mie de pain probablement, qu'il y avait de personnes dans la chambre : < Maintenant, mes amis, » leur ditelle, « voyez-vous ces boulettes? elles ont une vertu extraordinaire. L'honnête homme qui les avale n'en ressent aucun inconvénient, mais elles gonflent les entrailles du voleur jusqu'à les faire éclater, s'il n'avoue pas de suite son vol. » Là-dessus elle mit elle-même à chacun une boulette dans la bouche. Après un instant d'attente, pendant lequel elle les fixait tous d'un regard pénétrant : < Eh bien! mes enfants, > dit-elle, < aucun de vous ne gonfle ? Vous êtes donc tous des honnêtes gens ? Tiens , toi , rougeaud , » continua-t-elle en s'approchant vivement de l'un d'eux, < montre -moi les dents. » En un clin d'œil elle avait ses doigts dans la bouche de l'individu , et lesrctirant , elle montra la boulette qu'il avait gardée dans sa joue. « Tenez, seigneur, » dit-elle avec un geste superbe à Toflicier de police, qui assistait tranquille-

ment à cette comédie en fumant son cigare, c emmenez-le, c*est lui qui a volé son maitre. » Le domestique tremblant avoua sa faute sur-le-champ , et la réputation de la magicienne fut plus établie que jamais.

La dernière série de superstitions que nous venons de passer en revue n'a plus rien à démêler avec les rites du paganisme ou les personnages de la mythologie. Cest dans des rapports inconnus avec les éléments, les animaux et la nature entière qu'elles ont leur source. Ces rapports, la médecine ne saurait les désavouer complètement; car le» cures sympathiques qu'elle ne peut toujours nier et qu'il lui est impossible d'expliquer, rentrent dans cette catégorie et tiennent à ces instincts occultes que le peuple accepte naïvement comme un fait sans en chercher les causes. Ces cures sympathiques sont fort curieuses et fort pratiquées en Russie., Leur description détaillée nous mènerait au delà des limites de cette esquisse, et nous la réservons pour une autre fois. Le peuple russe, tout primitif encore, cherche dans la nature, qu'il ne cesse de consulter, des remèdes à ses maux , des consolations à ses malheurs. Pour lui tout est signe, symbole et augure dans son langage. Il la tient encore par la main, cette bonne nourrice de son enfance, et sent résonner dans l'intérieur de son être les pulsations de cette main puissante. S'il se trompe souvent, au moins n'est-ce pas faute de prêter attention à ses avertissements.

Si la croyance aux apparitions ne manque pas dans le rituel des superstitions du peuple russe, au moins cette croyance est-elle sans la moindre crainte. Les revenants ne l'effrayent pas, car la mort pour lui n'a aucune terreur. Comme la nuit succède au jour, comme le sommeil suit la veille, ainsi pour lui la mort termine la vie. C'est un événement prévu et inévitable qui ne le frappe ni ne l'étonné. Toute sa vie, il s'occupe de la mort. Il prie sans cesse pour ceux qui l'ont devancé dans la tombe, H il sait que les prières ne lui manqueront pas a son tour. Sa confiance

daris Ici ttMf ieorâè ditifté est si grâiidé , il tient son âihé si cèMtalnmeiit en préâén6e de Dieti , il est si sût* d*ilne existefidë meîllifure au delà dB la tombe, quUl quitté h Vvé comme il quitte son village, quand ses affaires ou la vôNmtë de se^ ffibttres l'appellent ailleurs ; il la quitte avec traiiquillité, recommandant sa maison à ses héritiers; et disant c ati revoir » aux amis qui lui survivent. Dans la Petite Aussié surtout, où la vie est plus monotone, ou le caractère du peuple est plus mélancolique, sa résignation au moment de la mort est extrême. Un médecin, homme d'esprit, désespéré du peu d'énergie que les paysaùs mettaient à lutter contre leur maladie, disait d'eux : c Ces gens craignelit si peu la mort, qu'ils ne cherchent même pas à retenir la vie. i Aussi les cimetières , si redoutés partout ailleurs , sont traversés en Russie sans effroi, même à l'heure de minuit. Si en les passant on se signe en faisant une prière, ce n'eât point par crainte, mais par respect et pour contribuêf au repos de ceux qui y sont déposés. Aussi les morts reviennent-ils rarement en Russie. Ils ne font qii'apparaUre en rêve. Nous prions nos lecteurs de n^ paâ confondre ces deux idées, car entre un fantôme eit un rêve, il y a la même différence qu'entre un être réel et un revenant. Et vraiment les morts auraient tort de troubler la paix des vivafnts; car aucun vivant n'est aussi respecté qu'un mort. Aussi tout ce que ces honnêtes défunts se permettent, c'est de se montrer en songe à leurs parents ou k leurs amis , et par leur tristesse ou leur joie d'invoquer modestement les secours de leurs prières, ou de témoigner leur reconnaissance pour les bons offices qu'ils ont déjà rendus à leur àmé. Ces rêves sont toujours longuemeht commentés, et ne restent jamdis sans effet. Nous avons vu bien des fois des enfalnts faire dire des offices de mort pour leurs parents décédés. En leur demandant pourquoi ils se mettaient ainsi en frais et on dehors des époques prescrites , ils nous répondaient simplement : < J'ai vu mon père ou ma mère en songe hier;

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ils étaient tristes et pauvrement vêtus , ils ont par conséquent besoin de notre assistance. » Des proches et même des amis ne refusent jamais de satisfaire ainsi à ce qa*ils prennent pour une communication directe entre eux et ies esprits des défunts. Ne fut-ce qu'un cierge ou quelques génuflexions, là demande de l'apparition est toujours respectée. C'est ainsi qu'en Russie la communion entre les aïeux et leurs descendailts se perpétue de siècte en siècle, sans que même la mort, cette grande catastrophe de la vie, puisse l'interrompre.

Une mère me racontait qu'elle avait perdu un enfant de prédilection. < C'était mon dernier né, > disait-elle, c c'était l'enfant de ma vieillesse. Je l'avais mis au monde après la mort de mon mari, quand mes autres enfants étaient déjà grands et établis. Je n'avais que lui à soigner et à caresser. Il était toute ma joie et toute ma consolation. Dieu, voyant que je l'aimais trop, me l'ôta quand à peine je l'avais sevré. Sa maladie fut longue, et nuit et jour je le berçais dans mes bras. Enfin il s'endormit de son dernier sommeil. Je le pleurais amèrement. Assise ou debout, travaillant ou me reposant, mes larmes coulaient sans cesse. Il me paraissait que mes bras ne m'avaient été donnés que pour le porter, ma voix que pour lui parler, mes yeux que pour le voir. Bras, voix et yeux me semblaient devenus inutiles depuis que je l'avais perdu. Je ne voulais écouter ni les consolations de mes proches, ni les avis de mes voisins, ni même les remontrances du prêtre qui me reprochait cet excès de douleur comme un péché. Toujours et toujours je ne cessais de pleurer. Enfin le soir du quarantième jour, après avoir reconduit chez lui le prêtre qui était venu de nouveau m'exhorter à la résignation, je me couchai comme d'habitude en pleurant et je m'endormis tout en larmes. < Alors je vis mon bel enfant pâle et triste, plongé < jusqu'au cou dans un vase d'or, plein d'eau. — Mère^

7i I.NTR0DCCTI05.

me dit-il, si ta m'aimes, cesse de me pleurer ainsi. Ta me noies dans tes larmes ; vois , elles me viennent déjà jusqu'au cou. Elles sont si amères et si brûlantes, qu'elles empêchent mes ailes de pousser. Mère, cesse de pleurer ; si tu m'aimes, mets-toi à prier. La chaleur de tes prières séchera les eaux amères de tes larmes; alors les ailes qu'il me faut pour monter jusqu'au trône de Dieu pousseront sur mes épaules. Mère, si tu m'aimes, prie et ne pleure plus.

< L'apparition de mon enfant fit ce que ni ma propre raison, ni les exhortations de mes voisins, ni même celles du prêtre n'avaient pu produire. Dieu, qui lui permit de me visiter en rêve, me fit la grâce de calmer ma douleur et de m'aider dans la ferveur de mes prières. Quarante jours plus tard, mon trésor bien-aimé m'apparut de nouveau. Il était rose et frais comme une fleur et dépassait le vase d'or de toute sa hauteur. Sur ses épaules se déployaient des ailes dorées comme celles d'un beau papillon, se posant au printemps sur le bouton d'une rose blanche. — Adieu , mère, me disait-il , adieu et merci. Merci de. tes prières, elles ont séché les eaux amères de tes larmes. Vois comme mes ailes ont poussé. Elles sont déjà assez fortes pour me porter jusqu'au trône de Dieu. Là, c'est moi qui prierai pour toi, et tu le sauras, mère. Tu sentiras nos prières se confondre comme la fumée de deux encensoirs balancés à côté l'un de l'autre. Adieu, mère. Adieu et merci. — Il tint parole, mon trésor bien-aimé. Je le revis souvent depuis, rayonnant comme un ange, et je sens en priant pour lui qu'au même instant lui aussi prie pour moi. »

Cette petite digression nous mène droit aux rêves. En Russie comme partout on leur prête une grande signification. C'est que malgré leur nature passagère, Jeur existence fugitive et l'extrême délicatesse de leurs impressions , ils sont réels. Réels comme l'ombre que la lumière produit,

comme le son que les vibrations de Tair améneni, comme la réflexion que produit sur la rétine de notre œil l'objet que nous fixons. Ces enfants de l'imagination, ces avertissements de Tàme ' qu'elle ne peut communiquer autrement à notre cerveau que par des symboles pris dans nos habitudes journalières, ont leurs causes positives. Ces causes, pour ne pas être comprises par notre grossière intelligence, ne sont ni moins incontestables , ni mQins immuables que celles qui font mouvoir les astres , et parvenir jusqu'à nos yeux le rayon du soleil qui nous éclaire. La loi qui les régit et qui les explique est la même, à quelques modifications près, dans toutes les chaumières comme dans tous les palais. C'est la loi du contraste. La misère veut dire la richesse; les larmes, la joie; les perles, des pleurs; une noce, la mort; la mort, un mariage. Les fleurs dénotent ou un malheur ou une maladie; l'or ou l'argent monnayé, quelque infortune ; une table servie, un voyage ; un lit, de même; une réunion de femmes, des querelles ou des tracasseries, et plus elles sont parées, plus ces querelles et ces tracasseries seront véhémentes et désagréables. Le poëte caché ^ au fond de notre âme se rit ainsi de nous et nous

fait voir le néant de nos souhaits et de nos désirs. En effet, la richesse temporelle n'est-elle pas pour la plupart des hommes une misère spirituelle? Les pleurs ne sont -ils pas les perles qui doivent composer notre couronne immortelle? La maladie de notre corps ne fait- elle pas souvent épanouir à l'ombre de cette épreuve une fleur qui nous est réservée dans le jardin de l'éternité? L'or ou l'argent n'est-il

< Uo poêle anglais a nommé le sommeil iheplayltme oflhe soulf les heures de récréation deTûme. G^est de ces heures quVlIc nous apporte quelquefois des soDs, des couleurs et des paysages entiers de contrées qui nous sont inconnues. Quelquefois ces objets étrangers, nous les retrouvons dans la réalité, et sommes étonnés de reconnaître ce que nous ne pouvons nous souvenir d'avoir jamais vu.

' Schubert, Symbolih dts Trattmes.

7€ CrnODCCTM».

pas U cause de h plii|Mirt des malkevs de et rnondef La table sur laquelle nous prenons nos repas, le lit snr lequel nous reposons nos membres laUfnés, ne sant-ee pas des symboles frappants de stabilité? Eh bien ! pas dv ton! ; riea n'est stable ici-bas, et nous ne sommes que des ^eyagrars. La femme, cette belle et fragile portion du genre humain, n'est-ce pas par elle que la disharmonie est entrée dans U création, et sa parure, sa Tanité et sa futilité ne produisent-elles pas ces cancans et toutes ces imperceptibles tracasseries qui désunissent les familles?

Ce n'est que quand ce poëte philosophe touche aux éléments naturels de la vie qu'il cesse de nous offrir des objets ridicules. Le chien fidèle et loyal est un ami qu'on va reToir; le chat cauteleux et rusé est un faux ami ou un ennemi caché ; le serpent reste ce qu'il a été depuis la chute de l'homme, et l'oiseau qui rase l'air de son aile est le messager (Noé dans son arche n'en avait pas d'autres ) de quelque lointaine nouTelle.

Les visions et les extases, nullement rares parmi le peuple russe, rentrent dans le domaine du rêve, dont elles ne sont qu'un état plus élevé. Elles sont sacrées quand la dévotion les excite et les sanctifie ; ce ne sont que des aberrations tristes ou coupables de l'intelligence humaine, si leur cause est l'orgueil, la vanité ou simplement une surexcitation de la démence.

La contemplation et les ravissements se rencontrent souvent dans les cellules des monastères russes , quelquefois même dans la cabane du paysan. C'est un état de l'âme humaine trop sublime pour être effleuré par une plume aussi légère que la nôtre.

Et maintenant, si nos lecteurs n'ont pas rejeté ces pages par ennui ou par dédain de leur peu de mérite, et si les faibles efforts pour rendre justice à un peuple si peu connu et si digne de l'être ont trouvé grâce devant eux, qu'ils nous suivent dans ce pèlerinage â Jérusalem , qui est le véritable

sujet de ce faible ouvrage. Qu'ils nous permettent, à côté de quelques individus de rangs plus élevés, mais participant à Tesprit de leur nation, de leur faire voir cette humble classe de nos compatriotes qui, la besace sur le dos, le bâton à la main , s'en va tous les ans à pied, des bords du Tobol , de Tlrtisch , de la mer Blanche , du Wolga et du Dnieper, de toutes les provinces enfin de la grande et sainte Russie ^, se prosterner devant les lieux de la passion de son Sauveur, et déposer humblement au pied du Golgotha ses souffrances, ses douleurs , ses espérances et sa foi.

* Le Russe , dans son amoor poor sa patrie , ne peut lui donner un nom plus glorieux et plus expressif, à son avis, que eelui de sainte.

Rîse, crown^d with light, impérial Salera rise ! Exalt Ihy tow*ry head, and lift Ihy eyes.

See barbarous nations at thy gâtes attend, Walk in thy lighl, and in iby temple bend.

PoPB. Mettiah,

Le riche et le pauvre se sont rencontrés : le Seigneur est le créateur de Pun et de Taulre.

Proverbett chnp. XXII, 3.

Une des pratiques de dévotion le plus en usage en Russie est celle des pèlerinages. Pas de ville, pas de bourg, pas de si petit village qui n'ait ses pèlerins. Soit une calamité publique, une épidémie, une épizootie ou une récolte manquée , aussitôt la population entière se rassemble et charge d'un commun accord quelques dévots ou quelques dévotes d'aller à tel ou tel endroit, consacré par quelque image sainte ou quelque tradition miraculeuse, pour y déposer soit son tribut de reconnaissance pour la délivrance du fléau , soit ses prières pour que Dieu veuille y porter remède. Ces pèlerinages se font de même dans des cas particuliers de maladie ou de malheur. De vieilles femmes s'en vont à pied à des distances fabuleuses, chargées nonseulement de régler leurs propres affaires avec le bon Dieu et ses saints, mais emportant aussi mille commissions de leurs voisins et de leurs amis. Ces longs voyages se font tout simplement du jour au lendemain, sans apprêts ni bagage, le bâton à la main, la besace sur le dos, une foi vive et ardente dans le cœur, et sans se préoccuper des soins de la nourriture , du vêtement ou du gîte. Ce sont les vrais oiseaux du ciel, les véritables lis des champs de l'Évangile que les pèlerins dont nous parlons. Du fond de la Sibérie ces pauvres gens s'en vont à Kieff, de Kicff, ou des provinces

plus méridionales encore , ils font vœu d'aller à Ârchangel, au monastère de Solowetsk.

« Où est ta mère? » demande-t-on à un bon moujik ' dans risba duquel on a l'habitude de s'arrêter dans ses voyages.

« Elle est partie pour le monastère de Solowetsk ', pour Kieif , pour Achtyrka ' ou Woronesch *, » répond tranquillement le moujik.

« £t tu l'as laissée partir ainsi toute seule à son âge? Si elle allait mourir en chemin !

« Que veux-tu ? Elle a fait un vœu de son plein gré ; il faut qu'elle l'accomplisse. Quant à la mort, qui pourrait l'attendre , ne savez-vous pas qu'on n'y échappe nulle part

< ifou/t/: (paysan), du mot mouge (homme).

> Le monastère de Solowetsk, situé sur une Ile de ki m€r Blanefae, est renommé par son extrême austérité. C'est un des lieut d^exil et de pénitence pour les délils religieux. Eutouré par les brumes de «eUe mer glacée,i battu conslarament par ses vagues, sans autre sol que le roc, sans SMilce végétation que les algues marines, sa position exceptionnelle frappe Pimagination du peuple ; les coquillages même, la seule récolle que fournissent ses grèves , lui paraissent des aniulelles sacrés et des reliques préeiewie» pour lui, habitant de Tintérieur, qui ne commit que Therbe de ses steppes M le cours de ses fleuves.

3 Notre-Dame d'Acbtyrka, dans le gouvernement de Charkoff, a une grande renommée, et on voit des habitants de toutes les parties de la Russie prosternés devant ses autels. D\in très -petit village cet endroit est devenu, gr&ee aux pèlerins de toutes les classes et de toutes fortunes qui Is fréquentent, une ville riche et considérable. «.

* L'évéque Milrofaue, dont les reliques se trouvent à Woronesch-, siège de son épiscopat, est un saint de date récente. Pendant une cruelle disette, ou plutôt une véritable famine, il apparut un jour à plusieurs habitants de la ville , et leur indiqua une colline dans les environs , dont U terre devait leur servir de nourriture. En effet, cette soUine se troaf» être cooBposée d'une terre blanche, extrêmement grasse, que kes |Ma«vres affamés dévorèrent en la nommant le (uiiu de saint Miirofane. Cest à la suite de ce miracle et de plusieurs autres encore quMl fut canonisé; il rivalise maintenant en renommée avec le grand saint Nicolas lui-même. Sic transit gloria niundi! même les sainte ont leurs époques de gloiVe et dis décadence ici-bas. Il n'y a d'immuable que leur gloire céleste.

LES PÂLERIRS. 8S

et que partout an eH sauê la garde de Dieu ( proverbe msse). D'ailleurs, puisqu'elle est partie en son honneur, le Seigneur saura la ramener saine et sau?e, si tel est son bon plaisir. Sinon, elle sera morte à son serriee et il saura l'en récompenser dans s<m royaume*. >

Cette manie des pèlerinages, si on veut appeler manie le besoin que Tâme ressent quelquefois de faire un acte manifeste de foi et de sacrifice, — cette manie, disons-nous, n'est pas le propre du peuple seul. Les classes élevées y participent souvent, et monméme, indigne servante de l'Église , après une perte qui bouleversa mon existence entière, je fis vœu d'aller porter mes douleurs aux saint» lieux delà passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

J'entrai en Palestine par le petit désert. La première ville oè je m'arrêtai depuis le Caire fut Gaza , fameuse par ses portes enlevées sur les épaules de Samson, dans le temps on k force physique était le seul type connu de la force spirituelle. Nous aussi nous avions une Dalilah dans notre caravane. Comme la rusée et perfide courtisane dont elle portait le nom , elle essayait ses séductions sur un vieux mécréant de sbeik, le chef de nos chameliers. Plus prudent cependant que Samson, il ne se laissa prendre que jusqu'à un certain* prâit ; sa tète étant rasée d'avance, il n'avait plus rien à craindre des ciseaux de l'enchanteresse , qui certes n'était privée ni de grâce ni de beauté.

Ce petit désert me parut d'une longueur et d'un ennui désespérants. C'est une immensité sans grandeur, pareille à une langue vie sans événements. Tous les objets prennent la mémo teinle monotone ; tortues', lézards , chameaux , tout est couleur de sable. Le sable lui-même n'est diversifié qufe par une espèce d'euphorbe gpisâire, qui ne repose point la vue,* et ne lait que tenter la gourmandise des chameaux. Un seul endi^oit me frappa comme frappe toute exception. Le saUe soulevé en ei^llinies ou creusé en vallons par quelque ouragan plus impétueux que les vents ordinaires

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était couvert par le dôme transparent d*un ciel resplendissant. Aucun signe de végétation , aucune trace d'animal , aucune \ibration dans Tair ne se faisaient ni voir ni entendre. Nous nous sentions comme transportés dans une région à part , où la main du Créateur s'était arrêtée après avoir arrondi la coupole du firmament, et fixé les limites de rOcéan. C'était la seule fois que le désert réalisait devant moi quelques-uns des aspects que l'imagination se plaît à lui prêter. Du reste, cette triste nature n'a même pas la grandeur d'une stérilité complète.

Couchée dans un tachtaravane (litière couverte), entre deux malheureux chameaux, qui poussaient de temps à autre des gémissements lamentables sur la triste nécessité de cette allure inaccoutumée, les journées me paraissaient interminables. On ne peut lire , on ne peut penser. Le pas monotone et saccadé de votre monture jette votre esprit dans une espèce de torpeur, qui ressemble à la sensation qu'on éprouve avant ou après le mal de mer. Vous n'avez aucune espèce de distraction; les chameaux étant habitués à marcher toujours l'un à la queue de l'autre, quelque nombreuse que soit votre caravane, vous ne vous retrouvez qu'à la halte. Cette halte constitue donc le seul moment pittoresque de la journée. Mille fois vous demandez à vos chameliers la distance à parcourir encore , et toujours ils vous renvoient leur consolation stéréotypée : une petite heure. Cette petite heure s'est doublée et triplée, quand vous apercevez enfin les plumets verts et délicats de quelques palmiers surgissant , comme des mâts de vaisseau , sur ce vaste océan sablonneux. Vous arrivez ; et dans quelques creux du sable, ou sous l'ombre de ces bienheureux palmiers, on vous met à terre. Alors , assis à l'ombre de votre litière , vous êtes enfin libre , à moins que la fatigue ne vous retienne, d'examiner les divers aspects de la halte.

Au centre du camp sont placées les tentes européennes avec leurs accessoires : cuisine , basse-cour, etc. Aux coins

sont les pauvres ménages, fellahs et arabes avec leurs enfants et quelques ustensiles. Un Arménien à longue barbe blanche complétait notre caravane. Une fois les tentes dressées, elles s'illuminent de leurs lanternes de papier ; les feux s'allument, les dragomans vont et viennent portant la soupe aux uns, le café aux autres. Les chameaux, revenus de la source saumâtreoù ils ont étanché leur soif, et fait peut-être provision pour la halte prochaine, où Teau pourrait manquer, sont, malgré leurs plaintes et leurs protestations énergiques, forcés de s'agenouiller en rond autour de l'encampement. Les chameliers s'étendent auprès de leurs bétes, ayant leur licou passé dans la ceinture. Les causeries, d'abord fort animées, se ralentissent peu à peu; insensiblement les chants mélancoliques se taisent, quelques rares accents retentissent encore dans les airs, le cri d'un enfant, une poule qui glousse en rêvant, un chameau qu'inquiète quelque songe pénible, le juron d'un chamelier, ou la prière nasillarde d'un Grec. Enfin le silence du sommeil descend sur toute cette population errante et fatiguée, et la voilà enveloppée, comme dans les plis d'un manteau, jusqu'au matin. Sur ce repos, sur ce silence, un ciel bleu et semé d'étoiles s'arrondit en coupole. Vous voyez dans le lointain de l'horizon cette coupole azurée toucher de tous côtés à la terre; car aucun objet ne dérobe son vaste dôme à votre vue , et la lune baigne dans les flots purs et frais de ses rayons cette nature désolée. Elle la baigne et rembelUl de sa calme lumière avec la même affection que les lacs et les montagnes des contrées les plus riches de beauté. Ainsi la bonté divine verse également les rayons de ses bienfaits sur les bons et les méchants , sur les justes et les injustes ; et dans les dons de sa munificence le pauvre n'est pas plus oublié que le riche.

Le matin tout est rumeur et confusion. Les bêtes crient, les Arabes jurent, les Européens déjeunent, les pauvres fellahs mangent leur poignée de riz, leurs enfants pleurent

et sont battas. On charge les chameaux, qui, récêleitrants, s'en défendent de leur mieux. Enfin tout est prêt; êHiim madame est hissée dans sa litière ; les chowatg ou messieurs ont grimpé sur leurs chameaux , et la journée monotone recommence ayec sa triste monotonie.

On peut s'imaginer l'effet que durent produire sur nous, après ces trois semaines d'ennui , les yertes prairies été environs de Gaza avec leur tapis de fleurs , leurs haies de cactus aux boutons d'un jaune d'or ; ces gracieux sycomores et toute la fraîcheur de cette nature riante et parfumée. L'œil s'en repaît avec avidité. Il a soif de verdure et de couleur, après les teintes monotones du désert. Il en a soif, comme le gosier est altéré d'eau fraîche après avoir été humecté pendant si longtemps des eaux saumàtres de l'ooéan sablonneux.

Si une privation de vingt jours seulement , en dépit des comforts que les Anglais ont introduits dans ces voyages, faisait de ce contraste un véritable délice, combien devaient être enivrantes les sensations des Israélites après quarante ans de sable et de tristes palmiers 1 On se figure le ravissement qu'ils ont dû éprouver en entrant dans cette terre d'abondance, et où coulaient le vin et le miel; cette terre, symbole de cette autre patrie promise aux exilés de l'éternité après une longue purification dans les déserts de l'existence terrestre.

La première nuit qui suivit notre sortie de Gaza , où les tracasseries de la quarantaine nous avaient retenus et fatigués, nous dressâmes nos tentes dans un verger de figuiers dont les feuilles commençaient à pousser.

9 Quand le figuier commence à pousser ses feuilles, vous c dites que l'été est proche, » disait Notre -Seigneur. Pour moi les premières feuilles de ces beaux arbres étaient les avant-coureurs de la saison la plus mémorable de ma vie ; cello qui devait me transporter à Jérusalem. Mon esprit s'arrêtait étonné devant cette certitude. Malgré le temps

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qui s*étail écovlé entre mon T«a et son accomplissenent, malgré les préparatifs et la longueur de la route ; malgré mes méditations constantes, mes lectures et mes aspiratiens , une espèce de crainte s'emparait de mon âme. Cette crainte^ pour laquelle les Anglais ont un mot à part, celui d'aic7e, est bien différente de toutes les autres craintes humaines ;. elle s'empare des régions les plus élevées de l'es- ^il, et les pénètre de solennelles attentes et de tremblantes ém^ions. C'est la crainte qui, selon le roi Salomon, est le principe même de la sagesse. J'étais obligée de détourner ma vue de cet objet de mes désirs ardents et continuels pour pottvcÂr m'occuper des soins journaliers de l'existence.

En effet, outre tous les souvenirs qui se réveillent au nom de cette cité, que les Orientaux appellent winte ' par excdUence, ce nom est comme un chaînon qui rattache entre elles les époques mémorables de l'histoire sainte. Dans le langage naïl et figuré des anciens temps , sous le manteau d'événemcnÉs purement humains, cette histoire raconte et dévoile à la fois les vicissitudes présentes et les destinées future^ (te i'àme ; ses chutes, ses épreuves et ses pèlerinages à travers les siècles jusqu'à son arrivée au grand temple de l'étenÉ^^ a<iqttd celui de Salomon devait servir de type sfmbdtque.

Le premier pèlerin qui ait salué le mont Salem , cette m&ntagne de la paix, fut Abraham, le père de tous les ficlèlesi. Ce naa de Paix, donné à cette hauteur dans un temps où tous les rois ^ ou chefs des tribus environnantes

* Las Ait^s nomment Jérusalem el Choit , la Sainte.

' Ce nom de tm» si prodigué dans tonte Thistoire ancienne, avait une aulre signification que celle que nous lui préions maintenant. Dans Tbistoire sainte ces rois ne- sont que des sheiks on chefs de tribu ; et si Abraham n?est paa appelé de ce nom, c'est que la tribu israélite était destinée par filoîse à devenir une théocratie. Tous ces roitelets de Sodome, de Gomorrbe, etc., n'étaient certes pas plus puissants que lui. Seulement ils commençaient à passer de la vie nomade à une existance plus fixe. Ils

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