‹ Les pèlerins russes à JérusalemChapitre 4 sur 13 · SS LÉS PÈLERINS · texte numérisé non relu

SS LÉS PÈLERINS

étaient en guerre perpétuelle, a une haute signification. Il faut supposer qu'à cette époque déjà ce mont Salem était le sanctuaire où se conservaient les mystères de la vraie foi. Abraham, ce chef victorieux des rois voisins, revenant chargé de leurs dépouilles , après avoir délivré son neveu Loth de leurs mains, s'arrête au pied de la montagne sacrée, y dépose la dîme de son butin, et attend que le prêtre du Très-Haut, Melchisedeck, ce roi de la justice *, ce souverain de la paix, descende de sa montagne mystique pour le bénir solennellement , lui l'ami de Dieu ^, au nom de ce Dieu possesseur du ciel et de la terre '.

Comme point culminant de ce court mais remarquable épisode, Melchisedeck lui apporta le pain et le vin, ce sacrifice non sanglant, qui disparait ensuite pour ne reparaître qu'à une époque plus avancée et dans des circonstances bien autrement solennelles.

Ce roi Melchisedeck, dont le roi-prophète place le sacerdoce au-dessus de tous ceux de la terre, le donnant comme attribut au Messie, son Seigneur selon l'Esprit, son descendant selon la chair, est une de ces grandes figures à peine indiquées par l'histoire et qui pourtant saisissent notre imagination de tout le pouvoir de leur vague et sainte majesté. Saint Paul a contribué à ce prestige *, en commentant de sa plume puissante ce personnage sans aïeux et sans descendants, sans commencement et sans fin, qui n'apparaît que deux fois dans l'histoire de l'Ancien Testament : la pre-

avaient des villes , tandis qaUbrabam n^avait que des camps. L^existenee fixe dans des villes ou des villages, d^ailleurs, n'est pas celle qui est la plus considérée chez les Arabes. Le Bédouin a un suprême dédain pour le fellah.

* Melchisedeck en hébreu veut dire rot de la juitiee,

s C'est ainsi que les Arabes nomment Abraham. Voilà pourquoi ils appellent Hehron, le séjour habituel de ce patriarche, la ville de Vamùié.

> Genèse, XIV, 18-20.

« Saint Paul, Épii. aux H^treux, Vil, 1-1 1 .

mière, en action dans la Genèse ^ la seconde, comme sonvenir et simple épithète dans les psaumes ^

Bientôt un mot s'ajouta à ce nom de Salem , et Salem devint Jéjrusalem — viston de la paix; c'est-à-dire, non plus le royaume de la paix, où trônait la justice de Dieu, représentée par son grand prêtre , mais déjà rien que la vision de cette paix, sa tradition conservée dans le sanctuaire de Bethléhem et dans d'autres villes où les prophètes et les lévites cherchaient les instructions et les sciences qui servaient de base et de fondement à leurs dogmes et à leurs inspirations. C'est sur le mont Salem, nommé plus tard le mont Sion, que le roi David, après l'avoir conquis, établit sa cité, et qui dès lors devint la capitale de son royaume. C'est là qu'avec l'approbation de Dieu il se construisit une maison de cèdres, comme emblème de la stabilité de sa race et d'un passage définitif des habitudes nomades de sa nation à une existence fixe et arrêtée.

Pour fixer et déterminer encore plus cette existence, il y transféra l'arche de l'alliance, cette arche qui renfermait, sous l'égide de ses chérubins , les symboles de Forigine et des statuts du culte de Jéhova. Lui, homme de guerre, le premier de sa dynastie, lui qui avait versé beaucoup de sang devant le Seigneur ', ne se crut pas digne d'édifier les murs qui devaient la renfermer. Construite d'après l'ordre de Dieu, dans des proportions et avec des matériaux qui tous avaient leur signification mystique, cette arche, symbole de l'alliance du peuple d'Israël avec Dieu, son Seigneur, n'avaiteu jusqu'alors aucune demeure permanente et n'avait séjourné jusqu'alors que sous les rideaux d'une tente ou le toit provisoire d'une grange. Élevée sous les yeux du plus grand législateur, de l'écrivain le plus inspiré de ces temps

< Genèse, XIV, 18-20.

* Psaume CX, i.

S Chron., XXII, 8-9.

dO LES PELERINS.

reculés , précédée de l'attribut spécial de son Dieu , la colonne de feu/elle avait guidé le peuple élu dans ses longues pérégrinations à travers le désert. Mainte fois depuis elle avait bravé la captivité, renversé les idoles et frappé de mort les blasphémateurs idolâtres , ou la main audacieuse qui par des moyens humains croyait pouvoir soutenir la cause du Dieu saint.

Dans sa prudente sagesse, David n'osait peut-être conlBer ce dépôt important et sacré à un sacerdoce qui , après une longue époque de guerres et d'anarchie, venait seulement de reprendre ses droits et ses privilèges. Il trouvait même peut-être le peuple trop peu avancé dans les idées d'ordre qu'il voulait lui inculquer, et craignait qu'il n'acceptât pas sans murmurer les rites et les cérémonies de la loi de Moïse si longtemps négligés, que lui, comme souverain, tenait à faire revivre dans sa nation. Habitué à sacrifier sur toutes les hauteurs qui l'environnaient, ce peuple si volontaire et si insubordonné pouvait se refuser à circonscrire les pratiques les plus solennelles de son culte à une seule montagne de la Judée. Et cependant la politique même de ce monarque, sans parler de sa piété et de sa ferveur comme prophète et élu du Seigneur, devait le faire insister sur cette institution. C'était un lien entre lui et ses sujets ; en apportant leurs sacrifices sur l'autel de leur Dieu , ils rendaient en même temps hommage à leur roi.

C'est à Salomon, son fils, rhomme de la paix, qu'il transmit cette grande œuvre. Lui se contenta de rassembler les matériaux, tant temporels que spirituels, qui étaient nécessaires à son accomplissement. Les plus inestimables des matériaux spirituels , les seuls qui soient parvenus jusqu'à nous, sont ses chants inspirés et prophétiques, qui résument toute la science théologique et philosophique de son époque , ainsi que les promesses et les révélations de la nôtre. Dans ces chants de David chacun trouve la nourriture que son âme réclame, depuis la plus simple femme du

peuple qui pleure son enfant ou se lamente sur ses misères j jusqu'au souverain sur le trône qui demande au Dieu des armées, au Seigneur des seigneurs, la victoire qui doit consolider son règne; ou la sagesse et la justice dont il a besoin pour le gouvernement de son peuple. Si les saintes Écritures ne contenaient que les psaumes, elles seraient encore, après rÈvangilc, le livre le plus admirable du monde, tant ces hymnes contiennent à eux seuls de leçons, d*avis, de consolations, de prophéties et de science surhumaine.

Salomon donc, ce fils de David dont les connaissances embrassaient toutes les sciences humaines, et qui savait le nom de toutes les plantes depuis l'hysape jusqu'au cèdre du Liban, commença et acheva cet édifice encore plus mystique que réel. Ce prince fut aidé dans cette grande œuvre par des ouvriers venus de Tyr, c'est-à-dire par les Phéniciens, peuple voyageur et errant, dont hi vocation semble avoir été de propager le germe de la religion intérieure, sous différents symboles, dans tous les recoins de la terre.

Sans nier la splendeur matérielle de cet édifice, il est cependant permis d'admettre que ce n'est que par hyperbole qu'on a dit que ses richesses dépassaient toute évaluation. Il est permis de croire que sous l'énumération de ses ornements et de ses trésors se cachaient les vertus, les dons et les promesses que la munificence de Dieu seule pouvait réaliser envers les initiés de ce temple, où venait descendre la nuée de sa gloire ^

Une preuve de la mysticité de cette œuvre est le silenœ dans lequel elle a été poursuivie , sans qu'aucun coup de marteau ou de maillet trahisse les progrès de la bâtisse ^. C'est ainsi que doit s'édifier en nous l'œuvre de notre salut; c'est ainsi que doit s'élever dans les profondeurs de notre âme le temple du Très-Haut. Il doit s'élever dans le secret et

« Rois, V, 7.

^ Cbrouique, Vil, \ .

le silence pour qu'aucun bruit, ni aucun éclat ne réveille Tattention du prince de ce monde; ce serpent subtil, guet* tant toujours le moment de détruire dans les ténèbres de sa nuit les progrès que Tœuvre du Seigneur fait en nous, pendant la lumière de son jour.

Ici encore, après une longue captivité, un reste de ce peuple élu entre tous, autant à cause de ses défauts que pour ses vertus, se rassembla après sa délivrance et se mit à reconstruire matériellement le temple mystique de ses pères ; je dis matériellement, car l'inspiration Favait abandonné. D'autres idées, d'autres croyances s'étaient insinuées dans ses anciennes traditions, et tout en conservant, avec l'obstination de m race, la. lettre de sa loi, il en avait perdu l'esprit. La langue même dans laquelle cette loi lui fut transmise devint une langue morte pour lui. Les savants l'étudiaicnt et disputaient entre eux la valeur de ses mots et de ses expressions ; mais la masse du peuple ne la comprenait plus. Il fallut , pour lui expliquer l'histoire de sa race et les dogmes de son culte, les traduire dans un idiome composé du mélange de sa propre langue avec celle des peuples qu'il avait eu la mission d'exterminer ^

' Déjà Ézéchicl et Daniel mêlent à leur langage éloquent et passionné des flgures et des symboles étrangers, ceux des Assyriens et des Gbaldéens. On a longtemps pris ces figures et ces symboles pour des inventions de ces propbètes et discuté sur leur signification. Voilà que récemment ces figures singulières et compliquées, n^ayant qu^une analogie éloignée avec la symbolique ancienne des Hébreux, se retrouvent avec une vérité toute plastique dans les bas-reliefs et les débris des vases et des statues découvertes dans les fouilles de Ninive et de Babylone. Cette découverte va renverser des bibliothèques entières d'hypothèses pour en former de nouvelles, probablement tout aussi peu vraisemblables. Elle servira du moins à prouver une chose : c'est que les révélations les pi os sublimes, les inspirations les plus prophétiques ont besoin pour se faire comprendre d'emprunter des caractères et des signes familiers à ceux à qui elles sont adressées. 11 faudrait donc, avant de vouloir expliquer les mystères que ces révélations et ces inspirations contiennent, chercher ft déchiffrer Técritare dans laquelle elles nous sont parvenues. Les types de cette écriture sym-

Ici enfin , où il ne reste plus pierre m r pierre de l'ancienne cité, selon la prédiction si parfaitement réalisée de Notre-Seigneur ; à ce même endroit le Christ, ce même Melchisedeck S chanté par le roi-prophète, déifié et glorifié dans la personne du fils de l'homme, après avoir présenté à tous les fidèles dans la personne de leur père Abraham kpain et le vin à l'état de symbole et de prophétie, les doua des qualités rédemptiyes de son sacrifice, et les ofl'rit comme un moyen assuré de salut au pauvre genre humain. Il subit ensuite volontairement la mort ignominieuse de la croix pour que de son sépulcre pût s'élever le véritable temple de la foi, bâti, non sur le roc aride de la montagne, mais ayant les fondements dans les^urs mêmes de ceux qui croient en lui.

Dans le laps de temps qui sépare ces deux événements , se sont accomplies les véritables destinées et la véritable signification de Jérusalem. Tout ce qui s'est passé depuis, même l'époque si brillante des croisades, n'a plus cTucune valeur réelle, Jérusalem ne peut et ne doit plus être considérée que comme un souvenir précieux , sacré , dont l'aspect est fait pour remplir le cœur de douleur, de vénération, d'attente et d'espérance surtout. Et quoique les événements passés qu'elle rappelle soient le sur garant de ces espérances qu'il n'est donné qu'à l'éternité de réaliser, toujours cependant , quoique recouvrant le Calvaire et le saint sépulcre, le temple actuel ne peut être , ne doit être regardé que comme celui du souvenir. Ceux qui fondent sur lui quelque avenir réel ou positif ont mal lu ou mal compris les Écritures.

boliqae et mythique, si différents de nos caractères de convention , mais très-réels cependant, ont dû eiister quelque part. Ce sont donc ces types qu'il faut d'abord découvrir, c'est leur valeur et leur signification qu'il faut préciser. Le sens des idées et des événements qu'ils doivent représenter ou annoncer suivra de lui-même.

« Saint Paul, Épii. aux Hébreux, VI, 20, et VII, 1-15.

La Jérusalem que les révélations de saint Jean font descendre du ciel comme une épouse parée en honneur de $on époux * est une tout autre Jérusalem. C'est le paradis terres* tre, perdu par le péché du premier Adam, recouvré par le sacrifice du second. Les matériaux avec lesquels celle de saint Jean est construite, sont les mêmes pierres précieuses que, selon la Genèse , les rivières d'£den roulaient dans leurs flots. Son fleuve d'eau vive plus pure que le cristal, sortant de dessous le trône de Dieu et de l'agneau ^, n'est que ces quatre rivières réunies en une seule, et les arbres qui ombragent ce grand fleuve de leurs fruits et de leur feuillage symbolique prouvent l'identité de ces deux endroits, l'alpha et l'oméga, le commencement ey| fin des pèlerinages de l'âme.

L'approche de Jénisalem par la route de Ramla est fatigante, tant par le chemin lui-même qui est affreux, que par l'attente qui en double la longueur. C'est cependant sur ce même chemin que saint Philippe, poussé par l'esprit, trouva l'eunuque de la reine de l'Ethiopie -^ s'en allant commodément dans un bon véhicule, et lisant tranquillement, donc sans cahots , les saintes Écritures , qu'il ne parvenait pas à comprendre. Ce véhicule devait être grand, puisque saint Philippe a pu s'y placer à côté de l'eunuque ; le chemin devait être bon, pour qu'ils aient pu commenter ce qu'ils lisaient, et il a dû être long, puisque, arrivé au torrent qu'on montre encore aujourd'hui, l'eunuque fut assez instruit pour demander et obtenir le baptême. Je défie qui que ce soit de rien lire, ou de rien comprendre en sui\ant ce même chemin, qui est maintenant pierreux et insupportable, à dos de ces mulets arabes dont l'allure est bien plus dure que celle des chameaux. Aussi me suis-je rendue coupable du péché de l'envie, en pensant à la bonne voiture,

« Âpocal. XXI, 2.

s Apocal. XXII, 1.

s Actes des Apùl. Vlil, 27.

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