G LES PELERINS
est accomplie relativement à eux jusqu'à son dernier iota, que, comme un vêtement usé, elle doit être déposée pour la loi nouvelle, pour la robe nuptiale des promesses dont eux seuls étaient les dépositaires; ils se cramponnent à ses haillons, aimant mieux la honte, l'opprobre et la réprobation manifeste qui les poursuit, que de s'en détacher.
Singulière nation qui parait avoir été adoptée par Dieu, pour prouver à toutes les autres de la terre qu'aucune race humaine n'est assez obstinée, assez récalcitrante, assez présomptueuse, assez grossièrement matérielle pour que sa miséricorde ne sache la purifier et la rendre vulnérable aux grands mystères de la foi. Aucune bénédiction, ni aucune malédiction n'a manqué à celle-ci; aucun châtiment, ni aucune récompense, aucun triomphe, ni aucune défaite, et cela pendant des temps et la moitié des temps.
Il ne peut cependant y avoir aucun doute à l'égard de sa délivrance finale. Mais cette délivrance s'accomplira autrement qu'elle ne s'y attend. Ce ne sera pas par la reconstruction de la ville sainte, ni par des victoires temporelles sur les ennemis de sa race. Elle ne s'accomplira, cette délivrance, que dans le sac et dans les cendres , dans la pénitence et le repentir ; quand elle aura abjuré encore une fois, et plus sincèrement qu'à son entrée dans la terre promise, les idoles d'or de sa superstition, de son avarice et de sa cupidité ; quand son esprit orgueilleux et rebelle aura reconnu que ce n'est ni la gloire, ni les triomphes, ni les trésors du siècle, que le Messie qu'elle attend doit lui apporter ; quand elle sera convaincue que le meilleur don de ce Messie est la croix, maintenant un sceau d'opprobre et d'ignominie à ses yeux, bannière de rédemption dorénavant; quand elle pliera humblement ses genoux et son cœur devant cette croix sur laquelle elle-même a sacrifié le meilleur de son sang, le fils de son roi David, en qui s'est incarné le Verbe de son dieu Jéhova. Alors seulement le cachet de la réprobation sera ôté de dessus son front, alors seulement elk r»<
deviendra le peuple de I redeviendra son IHem '.
Les tombeaox de Da^ et et vent, au dire de qaelqMS-«K «ëiat» li bâtie elle-même smr TcflipiaccBart renferme , à ce qne prétcsdeal la de laquelle Mahomet s\ pour s'éleTer jusqu'au constitue la sainleté partkulicfr et b que les Mahométaiis coasîdcral, afR» b lem comme rendroil le plus sacré et b tart. dèle n'ose profaner reaeenle et c«t éfifer. «i «au. «n. par un hasard incroTable scraît parami a « pourrait éTiter la mort qu'ca emknaseaâ. Ia
On raconte des marcilks es trôtn et iiiui yjf. «k cette mosquée renferme ; rcpradiiuf, ^feamà «a i te /• rience de ces contes de voyaçesrset et as teyytAio's taies, il est permis d'être quelque peu ««tfitjque »
Les tombes d'Absalon, de Joupldil <t ée Z»ri;«n». quoique apocryphes quant au umi. fmrvutf itaçr^-jui^ d'une haute antiquité. Elles soet «ttuè» 4au» b ^ftdf»?^ ^ Josaphat , et sont encore catourée» 4e quftif a vftr^» d'une ancienne culture.
Toutes les collines Tis-4-^is de iér«§akm . ^i ^«vf t\ mont des Oliviers, sont percées de lomlrin O»'. i:*<4«^ était général partout où les corp» ■ ctkkvt p^^ irty^. *^ qui parait n'avoir jamais été le cas cibez k^ ivlf^. Lt t>mt^' resse des excavations qu'on pratiquait daftt b f*k^!rr^ jBi^^ai^ garantissait ces corps de toute putréfattkru. tl t^r^^rj*. « \^, l'embaumement partiel que le§ iuiff a^aknt ynAt^t^j^'iu*-^, rapporté d'Egypte, à les conserver mV^Xn y:t^u\ b',4l.^f •: d'années. Il ne parait pas qu'ils ai^rut eut^rr^ ^-^tt: f^i des vases ou autres objets précieux; car ou ■'» j^jouit t*-^
* Apocal. XI, 3.
trouvé dans ces tombeaux autre chose que des ossements. En général on est à se demander, en lisant avec attention rhistoire du peuple juif, comment il se fait qu'il ait contracté si peu des usages et du culte d'un pays auquel il a été si longtemps assujetti. On ne peut expliquer ce phénomène que par les précautions que prit Joseph, on des personnages les plus sages et les plus grands de son histoire. Il comprit que pour garder intacte la nationalité de ce peuple, si facilement entraîné, il fallait le tenir séparé de la civilisation et de la religion égyptiennes, qui, de son temps déjà, étaient parfaitement organisées et consolidées depuis des siècles. C'est pourquoi, lorsqu'il fit venir sa tribu de Canaan, il l'établit dans la province de Goschen aux confins de l'Egypte. Là elle put continuer ses habitudes nomades et pastorales (les pasteurs étaient une abomination devant les Égyptiens), ainsi que ses croyances et son cuite, sans être molestée ni influencée par la nation qui lui accordait une si large hospitalité. Aussi quand elle quitta l'Egypte , elle reprit sans efforts l'ancien cours de son activité et les pratiques de son culte, et ce n'est pas de son séjour sous \ts tentes qu'elle se plaint dans ses murmures contre ses chefs; ce qu'elle déplore, c'est la perte du bien-être matériel qu'offrait l'Egypte dans ces temps comme elle l'offre de nos jours, et les privations que lui imposait le désert.
La vallée de Josaphat, selon les traditions des Mahométans et des Juifs, est le lieu où doivent se rassembler tous les morts au jour du jugement dernier. Les Mahométans et les Israélites croient que des privilèges particuliers sont le partage de ceux qui sont ensevelis dans cette étroite enceinte. Aussi ai-je vu des vieillards des deux croyances assis sur quelque pierre près du chemin réchaufi'er leurs membres engourdis par l'âge , en attendant qu'ils puissent les étendre dans le repos d'une tombe creusée dans cette vallée.
La vallée de Tophet ou de l'Enfer est une continuation de
celle da Cédron. Je ne sais pas pourquoi elle porte ce nom, si ce n'est à cause de sa profondeur; car elle est la plus riante de toutes celles des enirîrons. Quelques arbres et quelques petits jardins en'Tont on véritable paradis, gnice surtout à l'aridité de tout ce qui l'entoure. C'est de ce côté que se trouvaient les jardins de David. Quelques Jardins potagers, qui, grâce à un peu d'humidité que la profondeur de la vallée conserve , fournissent un peu de légumes à cette ville d'ailleurs si mal alimentée.
L'enfer était une idée vague chez les anciens Hébreux. Kle parait tantôt quelquefois confondue avec celle de la mort, tantôt avec le ténébreux chaos qui précédait dans leur opinion la création des êtres humains, ces ténèbres dans lesquelles, selon le roi-prophète , les membres de Vhomme étaient façonnés avant qu'il vit le jour, Ils))araissent n'avoir attaché que beaucoup plus tard une idée déterminée aux tourments de cet état, et ne le considéraient que comme un purgatoire intermédiaire précédant l'arrêt final que la miséricorde et la justice de Dieu leur réservaient. Ce n'eât que depuis la captivité, quand ceux des enfants d'Israël qui étaient capables d'instruction l'eurent reçue dans les écoles des mages et des hommes sages de l'Orient, que des idées plus précises sur le grand mystère de la chute des anges, antérieure à celle de l'homme, se sont introduites dans leur croyance intime. Un système de châtiments et de récompenses, par conséquent un enfer et un paradis, dut nécessairement compléter ces doctrines. En effet, nous le trouvons déjà établi , discuté et disputé du temps de Notre- Seigneur. C'est ainsi que Dieu complète les religions et leurs dogmes les uns par les autres; Ruth la Moabite épousa Boaz le pieux Israélite , et devint , elle l'étrangère, une aïeule de David le roi-prophète. De la lignée de ce roiprophète devait naitre plus tard le Christ, rédempteur des nations et sauveur du monde.
De la montagne des Oliviers ou de TAscension le panorama
JOO LES PÈLERINS.
de Jérusalem est fort beau. Cest de là que se voit surtout la fameuse mosquée d'Omar, bâtie sur les fondements mêmes du temple de Salomon. L'emplacement est supérieurement choisi. Le temple, avec ses piliersHet son toit reluisant d'or, ses pylônes et ses colonnades , tel qu'il est décrit dans les livres des Rois, devait frapper d'admiration les tribus qui arrivaient par cette route pour faire acte d'adoration à leur Dieu et de soumission à leur roi. La montagne des Oliviers domine la ville; elle est assez peu garnie d'arbres, et le jardin de Génézareth, qui se trouve à sa première montée, parait bien être ce jardin où Notre-Seigneur se rendait pour prier et pour pleurer sur cette Jérusalem ingrate qu'il voulait sauver au prix de son sang. Les oliviers sont excessivement vieux et vraisemblablement les rejetons de ceux sous lesquels le Sauveur a subi son agonie de sang , sous lesquels ses trois disciples les plus chéris ont dormi le lourd sommeil de leur torpeur spirituelle, où enfin, dans la personne du traître Judas, le prince de ce monde a joui de son court triomphe.
Est-il bien avéré que ces endroits sont ceux de l'Écriture? me demandera-t-on ; les traditions peuvent-elles , à travers les sièges et le sac de cette ville , détruite et rebâtie à tant de reprises , suivre et désigner l'exacte situation des lieux où les personnages de ce passé si reculé ont vécu, et où se sont accomplis les événements que l'histoire nous a transmis ? Je n'en sais rien , chers lecteurs. Je ne suis pas asse£ instruite pour entrer dans les discussions des savants à ce sujet , et puisque nous savons que ces scènes touchantes , instructives ou terribles se sont passées à Jérusalem, sous ce ciel et dans cet horizon, qu'importe que ce soit exactement ici ou là qu'elles ont eu lieu? Si nous admettons que l'imagî* nation humaine a besoin d'être fixée par des objets réels, qu'importe le plus ou moins d'exactitude de leur emplacement ? Tous ces examens ne font que nuire au repos extérieur dont l'âme a besoin pour se livrer tout entière à ses
émotions intérieures. J'aTooe donc simplement qu'à Jérusalem j'ai cru tout simplement à tout ce que le vulgaire disait des endroits où mes pas se portaient ; que j'ai même écarté à dessein les doutes qu*6n voulait éveiller en moi, les preuves qu'on voulait me suggérer pour ébranler ma foi , et si je rejetais quelques-unes des légendes courantes, ce n'étaient que celles qui étaient trop absurdes même pour la crédulité que j'apportais si volontiers à leur examen.
Rien n'est comparable à la magie des lieux. L'imagination a beau faire, elle ne sait évoquer que des fantômes. Les liçux où se sont passés les faits mémorables de l'histoire, ceux où les hommes célèbres que nous admirons , où les amis que nous chérissons, ont vécu et agi, ont seuls le pouvoir de la réalité , et malgré tous ses enchantements elle ne saurait y suppléer. En Orient surtout, où tout parait immuable, cette magie est encore plus puissante. Il seoible que toutes les pensées, toutes les aspirations que les intelligences sublimes, les âmes pures ou saintes ont élevées vers le ciel, dont la limpidité rappelle celle du saphir, se soient gravées en traits ineffaçables sur cette coupole ferme et transparente. Car ce ciel n'est pas comme le nôtre ; ce n'est ni un amas de vapeurs plus ou moins bleues, ce n'est pas une masse d'eau condensée et sur laquelle, comme sur un Océan, voguent la lune, les étoiles et les nuages : c'est le firmament de la Genèse , le trône du Dieu des prophètes , dans lequel les étoiles sont enchâssées, que les nuages parcourent sans l'effleurer, que le soleil traverse comme une plaine et que la lune argenté sans lui ôter l'intensité de son azur. Que les nuits sont belles sous cette voûte sombre et lumineuse à la fois ! Comme on comprend bien comment l'astronomie et sa fille l'astrologie ont dû naître dans ce pays, à la vue de ces myriades d'étoiles qui, à travers la pureté sereine de l'atmosphère, brillent silencieuses comme des caractères enflammés ! Aux esprits rêveurs et enthousiastes des Arabes^ ces caractères devaient nécessairement i 9
devenir de mystérieax enseignements dévoilant à ceux qui savaient les déchiffrer le secret des destinées de rhomme. Est-il étonnant que le pâtre isolé ou le Bédouin en vigie se soient choisi parmi tous ces hôtes du ciel quelque astre dont les scintillations paraissaient lui être plus particulièrement adressées? Est-il étonnant que, dans sa solitaire et monotone existence , il attendit son lever comme on attend l'arrivée d'une amante, qu'il ait interprété ses rayons comme des oracles du sort?
Dans ce pays merveilleux, une atmosphère biblique vous enveloppe; partout Tair que vous respirez semble vous déborder de souvenirs ; lés scènes si simples, si grandes et si touchantes des premiers âges paraissent surgir naturellement autour de vous. Les mœurs des habitants, leurs usages et jusqu'à leur costume, tout prête à l'illusion ; les siècles disparaissent, avec leurs histoires et leurs événc ments intermédiaires, pour ne pas vous troubler an milieu des personnages qui ont peuplé les rêves de votre enfance. Vous les retl^uvez comme d'anciennes connaissances que vous allez aborder pour leur demander quelque détail négligé par l'histoire, quelque trait de leur existence qui voiis semble mal transmis. La pureté de l'air et la vivacité deS sensations qu'il fait naître vous donnent un tel sentiment d'actualité que vous ne pouvez croire que ce qui a été une fois puisse, sous ce ciel préservateur, ne plus être. Si dans ces lieux, si pleins d'eux, vous ne retrouvez ni patriarches, ni rois, ni apôtres, ni les saintes femmes que vous espérez y rencontrer, c'est que par hasard ils se sont éloignés* Attendez un instant, ils vont revenir.
Sur cet horizon bleu et pur chaque objet se dessine si distinctement, avec des contours si arrêtés, que la réalité s'empare même de l'allégorie pour lui imprimer son ca-' ehet ^ On ne comprend le caractère des écrivains sacrés
* Voilà peut-être pourquoi on vous indique avee une assurance imp^
dans toutes lem
métaphores et de 1ms syfcilw
£ette terre, sous ee cid, 4iat» ccœ
Malgré Veuxie fa*oft auaîl daller
montagoe de l'AseeasiM, ^
¥eiiirs divers, el qee 9
d'admirer lea mènes pajd
d'eux surtout, co payt^e pilloffgqt et
Morte qui ¥Oi|s rappelle Sodme ci
péckeressea eugloufirs daus ses
exemple de la Teafeauce cékHe; maicié b
triste et solennelle de cette vue , et de cefle dn Jwaréit».
dont on yoH le lil argenté srrpcsier le law et b i9£^
que termine eette mer sans îsene, anx cnn pcfanio <c
bitumineuses, roulant des fols dont nnl Btfîd ne «^«
boîre; malgré tant (TMnits, b fonte qui mcse â tmm «es
endroits mémorables est d'une dîScailé m reftcftin^ ^m
la fatigue surmonte vos forces et lou» «Se le PK*»it&^swsj:
dont TOtre âme est aTÎde. Ccst une lutle rawlinis IL«* rwÊHs^
la faiblesse de votre corps et raetiiité et vM» ^*wr»
Jérusalem et ses environs ne sont que des m^.niir«am 4^
pierres qui roulent sous les pieds de votre cbnal H w^m^
cent constamment de le faire trébncber. Vow frinks«^ 4^
montagnes comme des escalier» ; les dc^cmtes ««r%Mii ma*.
^u leur pente,' d'une difficulté san« éç»i(. M*^ iunr^ di
moins succombaient complètement, et apr» une ^nurt-^
aux environs, j'étais toujours obl^ée de patKcr de lionys #n
heures étendue sur mon divan.
L'éf^e du Saint-Sépalcre ne peut être décrite mom pbn. Aussi renoncerai- je à le faire. J'avoue en iMite kusHii^ n'avoir aucune connaissance en architecture. Je ien.^ %n«^'
lorbalHe la maison du riche gkwloa. la ^l»*t<, «Lh*-^î*. «« m v paovre Lazare, Teodroit oà le boa SaMarîtaia trM«a > wn^ç^nrr i'.^-bMt et jusqu^à rUôlellerie oà il le fit soifiMr. ZmSim Xfj^'atst ¥tsk yikriM'Àft* «e rÉvaogile soal iodi? idualîsécf iTee «ae préeÛMs <f«i — hiiniif É réivHr.
lOi LES PÈLERINS.
ment les beautés d'un monument, mais je ne sais ni le dépeindre, ni même m'en rappeler les détails.
Ce fut la princesse Hélène, mère de Constantin le Grand, qui eut le bonheur de découvrir, à force de recherches et de soins, l'endroit où gisait la sainte croix. Ce fut elle qui engagea son fils à faire ériger sur l'emplacement même du Golgotha , en y comprenant le Sarint-Sépulcre et tous les lieux remarquables d'alentour, la Basilique colossale, que depuis des siècles des millions d'hommes sont venus visi^ ter de toutes les parties de la terre. Ce nom dHmpératrice grecque, que les Grecs se plaisent à donner à cette pieuse princesse , aussi peu Grecque d'origine que son grand fils lui-même, a occasionné de nos jours bien des disputes et bien des controverses. Les couvents grecs s'en font un titre de propriété, et l'opposent à celui de Godefroid de Bouillon que les Latins invoquent de leur côté. Pauvre humanité, qui ne sait baser ses prétentions que sur un passé qu'elle ignore ou sur un avenir qui ne lui appartient pas! Ce temple magnifique a été élevé au temps heureux où la chrétienté n'avait qu'une Église; au temps heureux où, suivant le précepte de saint Paul S les fidèles n^avaient qu'un seul nom, celui de leur maître et de leur sauveur Jésus-Christ; où ils n'étaient ni Latins, ni Grecs; ni de l'Église d'Orient, ni de celle de l'Occident ; où, simplement chrétiens et sous une même bannière , réunissant dans un même faisceau les lumières de leurs saints , qui en même temps étaient leurs chefs et leurs docteurs, ils combattaient victorieusement les hérésies qui menaçaient la santé et l'existence de l'Église, leur mère à eux tous. Hélas i que les temps sont changés depuis ces heureux temps ! Dans ce même temple , dans cette chapelle du Golgotha , où s'est accompli le grand et terrible mystère de notre rédemption, plus d'une fois le sang a coulé. Et quel sang! Le sang des
< 1. Corinth. 1, 10-13.
LES PELERL^S. 105
chrétiens, yersé par des chrétiens pour de misérables questions de préséance ! Et à quelle époque, grand Dieu ! le jour anniversaire même du martyre du Fils de Thomme et de la commémoration de sa mort. Serviteurs de ce Dieu crucifié , quelle réponse ferez-vous à votre juge quand, au dernier jour, il vous demandera compte de ce sang précieux? quand il vous demandera, à vous qui devez représenter ses apôtres sur la terre, ce que vous avez fait de l'héritage qu'il leur a laissé, ce que vous avez fait de cette paix ', cette paix suprême, sa paix à lui, surpassant toutes les paix de ce monde, et qu'il vous était enjoint de conserver dans le saint des saints de son tabernacle? Et ce dernier commandement communiqué après l'accomplissement de cet acte d'humilité ^ que vous deviez imiter et que vous imitez en effet des lèvres , donné après l'institution de cette sainte cène à laquelle personne ne devrait participer avec une pensée haineuse dans le cœur; ce dernier commandement, dis-je, de vous aimer les uns les autres ', de vous entr'aimer comme lui, votre sauveur, vous a aimés, comment vous en étes-vous acquitté ? Répondrez-vous à cette interrogation du souverain juge par les subtilités de votre raison humaine? A quoi ces réponses vous serviront -elles quand il vous a été enjoint clairement, nettement, sans subterfuge possible de préférer les dernières places aux premières *, de vous accorder avec vos adversaires à tout prix ^, de ne pas résister au mal qu'on veut vous faire *, d'aimer vos ennemis et de prier pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient '. Mais la religion peut avoir besoin du soutien
* Sainl Jean, XIV, 27.
« Sainl Jean, XIII, 12-17.
3 Saint Jean, Xlll, 3i.
« Saint Marc, X, i2-i5.
s Saint Matth., VI, 25.
6 Saint JMallh., VI, 39.
7 Saint Mallh., VI, 45.
tOG LES PELERINS.
dos armes , direz-\ous. C est aux souverains, à qui. k( CQib duite des armtWs e^t confiée, à la défendre contre se^ eniHh mis. Votre mission, à vous, est de prêcher Tunioa eit U p^ixV d*en donner Texemple ^ et de la maintenir entre tou^ cfii«3^ qui portent le nom de chrétien sans distinction de caste ^ ni d opinion ; car Dieu permet à son soleil de luire si^r les justes et les injustes ', et ce^ix entre vous qui tireront l'épée périront par Tépée '. Quand toutes les vertus pacifiques, patience, miséricorde, charité et pardon des injures auraient déserté le reste de la terre, c'est diaos le seÎA de vos saintes communautés quVUes auraient dû trouve^ un refuge^ Au lieu de cela, quel scandale et quel exemple nous offres^vous, À nous, qui venons de si loin chercher ua peu de paix, ua peu de repos pour nos âmes tourmentées et nos consciences inquiètes 1 Quel scandale et quel sujet de moquerie et de mépris ne donnei-vous pas à ces ennenjàis do n^lre foi, qui« le Coran à la main , sont obligés de vous garder les uns contre les attaques des autres! Jérusalen^l Jérusalem! estu tom^bée assez bas ? Et k coupe amère de ton expiation n*est-elle (>as encore pleine?
Tout le monde sait que Téglise du Saint-Sépulcre appartient de fuit aux Midiométans, que les chrétiens n'y sont que tolérés et que c\'st du bon plaisir des Turcs que dépendent les heures où ils est permis aux chrétiens d'y accomplir leurs exercices de piété. Les trois grandes communautés, grecque, latiue et arménienne, payent une redevance assea forte pour ces admissions. Il faut dire que c'est avec le dé^ corum qui caractérise toutes les actions de3 Orientaux que les Mahométans gardent ce temple, qu'ils vénèrent d'ailleurs i\ régal d'une mosquée; car pour eux aussi la tombe de Notre-Seigneur est un objet de pieux respect. Us considèrent Jésus comme un des plus grands prophètes, le placent
« Matth., V, 45.
s .MuUb., XXVI, 5i.
LES PÈLERINS. f07
même sous certains rapporta pl^ haut que Mahomel luU mêBDie^ en tant que c'est k lui qu'Allab doit confier le juge* ment du inonde au dernier jour. Ce sont eux qui gardent rentrée du temple, ^ relevant dans ce poste à certaines heures, du jour^ et le fermant et emportant la def avec eux pendant la nuit^
Ces gardiens, qui sont assis , les jambes croisés, sur un divan placé à la porte d'entrée , ont devant eux un petit fourneau , dans lequel se trouve la braise nécessaire pour faire leur café et les charbons pour allumer leurs longues chibouques. Us saluent familièrement» et avec un certain air de protection et de bienveillance, les fidèles qui entrent el qui sortent, en leur adressant quelques mots d'uae langue européenne quelconque, de préférence en russe , qui est généndement coui^is et bien ou mal parlé par les Arabes de la Pales;tUie. Là, jouissant de l'ombre et (te ia fraîcheur, entourés des objieta nécessaires à leur comfort, ils savourent uonchakm^ent leur keif ^. Les éléments indispensabks pour consei?ver ce keif soat le café de Moka , le tabac de Syrie, quelques pîtlaffs et kéhabs de moutons que les communacUtés chrétiennes ne manquent pas de leur fournir en abondaxLce. Les pèlerins leur payent en outre, sous le titre de bakshish ou cadeau , une redevance assez considérable.
* Ce bmA kêif résume ea uns seule syllabe tout ce que l^Oriettel comprend en ^t de bonheur et de bieD-étre^ : sérénité , jouissance sans fatigues ni efforts, santé parfaite, rêves et tranquilles distractions, compatibles avec la paresseuse indolence que son climat réclame. Aussi au lieu de vons demiimler comment vous vous portez , rOriental , en entrant chez vous , s'informe de l'^at de votre keif. Faib^ lui diles>vou8 en arabe; pécké^ en tor4;; Te^l^vw em le siQrviti^air lui apporte uQ«^ibouque, y dépose un «barbon, e^ as^s.^ côté de vous, il fume en silence la pipe de Tamitié. Puis après deux ou trois cbibou(^ues (cela dépend de la qualité de votre tabac ou du temps qu^il veut bien vous consacrer), i( se lève, porte sa main à son front et à son cœur, vous recommande à Allah et s'en va. Souvent toute la conversation se borne à quelques mashallah on bismillahf tout au plus i^ quelques questions décousues et sans cohérence.
108 LES PÊLEftUS.
L'année où je me trouTais à Jérusalem, les reTenns perçus par les Mahométans de la seule église da Saint-Sépulcre, sans compter les sommes exigées par le pacha sous différents prétextes, se montaieni à vingt mille piastres. (Test à ces gardiens, pour qui les chrétiens, à quelque dénomination religieuse qulls appartienneni, ne sont que des giaoun impurs et maudits, que nous devons la tranquillité dont on jouit ordinairement dans lenceinte de ce vaste et silencieux édifice. Il est si vaste et construit avec tant d'art que les trois communautés peuvent y célébrer leur messe sans s'interrompre. Placé au centre, on n'entend qu'un faible murmure qui ressemble à un écho répondu dans l'espace. Il n'y a qu'à certaines journées de Tannée et à certaines heures de ces journées, que ces communautés peuvent se gêner mutuellement, s'ils y mettent delà mauvaise volonté: c'est quand les grandes fêtes de la semaine sainte et de la résurrection viennent à coïncider. C'est alors que se passent ces rixes sanglantes qui nous déshonorent tant aux yeux des Turcs. De mon temps on en avait appelé à Achmet, pacha de Jérusalem, pour maintenir l'ordre et la paix. Aussi avait- il fait les choses grandement. 11 avait fait cerner et remplir Téglise de huit cents soldats mahométans, qui avaient Tordre de fouiller tous les entrants, de quelque religion qu'ils fussent, et de leur ôter leurs armes. Je ne puis exprimer la sensation que nous éprouvâmes en voyant, le vendredi saint, celte milice mahométane rangée en haie le long du parvis, dans toutes les avenues, sur les degrés du calvaire et dans Tenceinte même de sa chapelle sacrée. Pour moi, ne pouvant supporter cet humiliant spectacle, je m'enfuis épouvantée et^mi'enfermai dans ma chambre, ou je passai le vendredi et le samedi saints dans la prière et dans les larmes. C'était plus fort que moi, et j'aurais cru me rendre complice de la crucifixion de Notre-Seigneur et me joindre à ses bourreaux et à ses persécuteurs, si j'avais assisté ù une telle profanation du lieu de son martyre. On
avait beau me parler de la nécessité d'une telle mesure , c'était précisément cette nécessité qui me révoltait et mettait le comble à ma douleur. Au dire des témoins de toute cette affaire, que je nommerais volontiers une catastrophe, tout se passa le mieux du monde, avec le plus grand décorum de la part des Turcs; de la part des chrétiens, avec une colère concentrée et des regards fulminants.
L'année de mon pèlerinage était particulièrement abondante en pèlerins. La plus grande partie d'entre eux étaient Russes. Deux fois par an, à Noël et à Pâques, mais surtout à Pâques, de véritables <^ravanes de mes compatriotes arriyent de toutes les parties de la Russie , saluer les lieux de la naissance et de la passion de Notre-Seigneur. Le gouvernement russe a fait quelques sages règlements à cet effet* L'individu, homme ou femme, qui veut faire le pèlerinage aux saints lieux , doit être pourvu d'une somme d'argent jugée suffisante pour son voyage et son retour. Cette somme est fixée à cinq cents francs à peu près. Ce n'est qu'après l'avoir exhibée aux autorités d'Odessa, qui est la ville d'où l'on s'embarque pour l'Orienl , qu'on peut obtenir son passe-port. La persévérance de ces pauvres gens à mettre de côté sou par sou, pendant de longues années, pour réaliser une somme aussi considérable, est vraiment incroyable. Il faut dire que les riches leur viennent en aide, et le mendiant dévot qui se met à quêter pour faire un pèlerinage à Jérusalem est sûr de réunir en fort peu de temps la somme nécessaire. Beaucoup cependant dédaignent ce procédé facile, et se soumettent aux privations les plus dures pour augmenter par ces sacrifices le mérite de leurs fatigues et de leur zèle.
Arrivés à Beirouth , ou tout autre port de la Syrie , le pèlerin doit déposer une partie de son trésor suffisante pour assurer son retour. Cette précaution est sa planche de salut. Sans elle la rapacité et l'avarice du clergé grec , aux inains duquel ces pauvres gens sont nécessairement livrés^
ilO LES PELERINS.
les chasseraient impitoyablement de Jérasalem après lei avoir dépouillés de leur dernière obole. Ils se trouYoraient, sans cette sage mesure, mourants de faim et de fatigue sur les grands chemins. Et certes ce ne seraient pas leurs corer ligionnaires qui leur Tiendraient en aide. Ceux-ci le pourraient cependant; les revenus que le cfergfa noir grec (c'est ainsi que le Russe appelle tous les ordres réguliers) tire rien que des cierges que mes compatriotes ont l'habitude d'allumer devant toutes les images et tous les autels, y suffiraient facilement. Et Dieu sait si le clergé noir épargne au? tels, images ou colonnes dans tous les recoins de leur église pour augmenter les revenus, dont ils ont fait un monopole, comme de tout le reste. Nos pauvres gens n'obtiennent ni un gîte, ni un verre d'eau, ni même la permission de se coucher à la belle étoile à l'ombre des couvents grecs, sans payer ces chétifs privilèges au prix de l'or. L'empereur Alexandre, dans les dernières années de son règne , avait ordonné des quêtes régulières dans toutes les églises ds son empire en faveur du Saint-Sépulcre. Ces quêtes coati* nuent jusqu'aujourd'hui, et, quoique moins abondantes que dans les premières années , elles rapportent annuellement quarante à cinquante mille francs. Ces sommes sont livrées sans condition aux couvents grecs, et on aurait lieu d'espé^ rer que les pauvres pèlerins en recevraient au moins l'aumône d'un morceau de pain et d'un toit pour les abriter pour prix de la munificence de leur pays. Cette avarice choque et afflige d'autant plus ceux qui sont dévoués à leur Église, qu'elle est en contraste direct avec la libéralité des Latins, qui hébergent et nourrissent gratuitement pendant un certain nombre de jours non-seulement leurs propres pèlerins, mais tous les chrétiens de quelque religion qn'ils soient. Et cela non-seulement à Jérusalem, mais dans toute la Palestine; partout où se trouvent les couvents de la Jerro Santa le voyageur européen est abrité et nourri. Sans doute les riches payent pour les pauvres, car les moi-
nés franciscains qui desservent cette pieuse institution sont Traiment pauvres; ils ne vivent eux-mèaes que d'aumônes, et il n'est que juste que ceux qui le peuvent viennent en aide h cent qui ne le peuvent pas. Les Grées, au contraire, regorgent d'argeat ; ils ont des terres , des maisons et des manufactures. On évaluait, de mon temps, à un million de francs la fortune d'un seul de leurs moines; et encore je suis persuadée qu'en établissant des hospices à l'instar des Latins ils me seraiait pas en perte. Ce moine si riche était l'évèqile in partibuê de l'Arabie Pétrée , que nos Russes avaient surnommé saint Pierre, à cause de l'analogie de ce nom de Pétréa avec celui de Peter, dont le cas du génitif en russe est Pétra. Il avait de plus le monopole de la confession de tous les pèlerins russes.-^ Pendant la vie de son prédécesseur qui avait été, dit-on, un saint homme, connais* saot k langue russe qu'il avait apprise pendant un long séjour à Moscou , personne ne protestait contre cet abus. Pour eeitti-ci c'était différent, et mes pauvres pèlerins disaient hautement que partout ailleurs on était libre de se choisir son confesseur ; qu'ils ne savaient pas pourquoi à Jérusalem le couvent grec leur imposait despotiquement un prêtre qui ne leur plaisait pas. Cet abus était d'autant plus choquant que plusieurs prêtres et religieux russes se trouvaient parmi les pèlerins. Nous demandâmes donc la grâce de pouvoir nous confesser dans notre propre langue à des hommes qui, connaissant nos usages et nos besoins, auraient pu lafieux nous guider dans nos exercices de piété. Refus implacable. Je suppliai qu'à défaut d'un prêtre russe, on me permit de me confesser au père Athanase^ moine du couvent grec qui avait passé des années à Moscou 7 qui parlait bien ma tangue , et dont la sincère piété, la tolérance et la mansuétude m'inspiraient une entière confiance. Refusé! Il fallut, sous peine de renoncera la consolation de recevoir les sacrements sur le saint sépulcre de Celui qui les avait institués, passer par la confession
de ce saint Pierre de malheur. On peut juger combien ma confession était édifiante : lui ne comprenant que le dixième mot de ce que je lui disais et ne me répondant qu'argent; moi révoltée, dégoûtée, repoussée par sa grossière cafardise et sa manifeste rapacité. Que Dieu me pardonne, et à lui aussi , cette mauvaise confession dans un pareil lieu.
C'est ce personnage, très-rusé et très-adroit, malgré son ignorance et son manque de formes , qui a émis le beau projet de bâtir une église dans son diocèse, dans cette Arabie Pétrée où lui-même se gardera bien de mettre jamais le pied ; où, grâce aux Bédouins les plus bandits de l'Orient, aucune caravane ne peut passer sans une forte escorte et, même alors, non sans avoir fait de véritables traités avec les tribus qui se croient , et avec raison , les maîtres du sol. Ce sol lui-même et son climat ne peut être traversé que par les vaisseaux du désert ^ et leur équipage de pirates. Cette flotte même, qui flaire de loin les caravanes comme Toiseaa de proie sa pâture, se hâte, dès qu'elle les a rançonnés, de s'éloigner au plus vite pour gagner les bords de la mer Rouge, où elle trouve quelque fraîcheur et quelque verdure. Voilà l'endroit où cet évéque veut nous persuader à lui construire une église.
Le plus extraordinaire de l'affaire est qu'il était parvenu â faire des prosélytes. Quelques fervents coreligionnaires russes lui promirent aide et secours, et il reçut en effet de leur patrie des sommes considérables, qui se trouvent maintenant déposées , à côté de leurs compagnes, dans son coffre fort. Dans une visite d'adieu que je croyais de mon devoir de lai faire malgré ma répugnance, il m'entreprit sur ce sujet qu'il avait déjà entamé pendant ma confession. Il commença sans préambule en m'engageant, sur mon salut, de coopérer à cette belle œuvre.
' Les chameaux.
LES KLEIIIIS. ti;
c — Je ne demanile pas mieai qae (faHlrr à eriU 'fdifiante entreprise, mon père, > l«i répondis^: € «rmlrsest. ma fortune ne me permeltont pas des dépenses invtîk^s. je voudrais connaître le site que tous a\ez choisi po«r io(r^ future église. Vous y avez été sans do«te «oo>-flir«i* et vous vous êtes assuré qull est à l'abri des inevr^iotts des Bédouins?
« — Dieu fera un miracle en notre favenr. Ma fille ; ce serait péché d'en douter , > fat sa réponse é^asive.
« — Je n*en doute pas, mon père ; mais cepen«lant Ca«drait-il encore connaître remplacement oà ce mirade doit avoir lieu.
c — L'église sera bâtie dans mon diocèse : dans TArabie Pétrée, ma fille.
« — L'Arabie Pétrée est grande, mon père. Puisque ct<t votre diocèse, vous l'avez sans donte parcouru ?
€ — Pas encore, ma fille ; vous savez qu'il est inf^té par ces bandits de mécréants arabes. « Et là-dessus un grand signe de croix.
€ — Et quelle sera la congrégation de cette égli>^ . mon père, dont l'emplacement est encore dans la nuit de l'avenir, et à la merci de ces enfants d'Ismaèl que vous-même qualifiez de bandits mécréants ?
c — Nous avons eu des exemples de poissons convertis par les paroles puissantes des serviteurs de Dieu. Pourquoi douter, ma fille, qu'il se trouve des fidèles pour remplir une église édifiée par mes soins et les contributions des chrétiens dans le désert?
c — Hélas î mon père , j'ai ouï dire que votre Arabie Pétrée ne contenait en fait d'eau que celle renfermée dans les outres des voyageurs ; il n'est donc pas vraisemblable que les poissons y abondent. Et d'ailleurs ces poissons, dont je me rappelle parfaitement l'histoire, en se convertissant, ne risquaient pas leurs tètes comme le feraient infailliblei 10
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ment les Bédouins ^, si toutefois votre charité \a assez loin pour les croire capables de conversion. Il ne vous resterait qu'à tenter de transformer les pierres du sol en fervents diocésains.
« — Ma fille , vous êtes trop savante pour une fille de l'Église. Je voudrais, pour le salut de votre âme, vous voir plus de générosité pour ses besoins et moins de l'esprit du siècle. Admettons que, pour le moment du moins, cette église ne puisse être bâtie; vous pourriez toujours placer entre les mains d'un serviteur de Dieu une somme quelconque à cet effet. Les bénédictions que vous en auriez retirées seraient les mêmes, et votre confiance soumise aurait été un pas de plus vers ce salut dont , avec vos opinions, je suis fort en peine.
« — Je vous remercie, mon père ; votre sollicitude pour mon salut me louche infiniment. Mais je crois y travailler plus elBcacement en soulageant de mon peu de superflu les besoins de ceux de mes compatriotes que la cherté de la \ie à Jérusalem a presque réduits à la misère. Vous qui êtes leur confesseur, vous devez mieux qu'un autre juger s'il ne serait pas plus sage et plus charitable de faire servir les sommes que vous retirez de leur patrie à l'existence de ceux qui contribuent si largement à l'embellissement, à l'entretien même de vos églises et de vos couvents en Palestine, que de songer à construire une église impossible dans un évêché imaginaire, traversé par ces enfants d'Esaû que même le patriarche Jacob n'osait affronter qu'en leur offrant une grande partie de ses richesses. »
Là-dessus je lui demandai sa bénédiction et me retirai. Mon dragoman grec, un habitant de l'île de Chio, mit le plus grand sérieux à interpréter toute cette édifiante conversation. Je voyais, au sourire qui relevait imperceptiblement
' Toul maliomélan converti l\ une autre religion csl immdtlialemenl décapité.
les coins de sa bouche, que, spirituel et malicieux comme tous ses compatriotes, ce colloque Tamusait infiniment. Il m'avoua ensuite que lorsqu'il était venu, la veille, demander à Tévéque in partibus Theure où il pourrait me recevoir, celui-ci l'avait régalé magnifiquement avec du café, une chibouque et des confitures. En revanche, il le questionna le plus minutieusement possible sur ma position et ma forfune, et même il lui avait promis un beau hackshish, s'il réussissait à soutirer quelque argent de ma bourse. « J'aime mieux cette conversation que tous les backshish du monde,» ajouta Yitalis en portant sa main à sa tête et à son cœur en signe de salut.
Ne serait-il pas d'une utilité plus générale que les quêtes faites dans les églises russes fussent employées à fonder, à l'instar des couvents de la Terra Santa , un hospice pour les pèlerins russes, qui leur fournirait la nourriture frugale qui leur sufiit , et qui entretiendrait un prêtre russe pour les confesser et les guider dans leurs dévotions? Alors ces pèlerins si pieux et si fervents auraient retiré de leurs sacrifices et de leurs fatigues un fruit réel pour leur esprit et leur âme. Ils retourneraient véritablement édifiés , consolés et instruits, tandis que la plupart ne rapportent maintenant que le désappointement, quelques superstitions de plus, des idées fausses et fanatiques sur leurs devoirs et l'esprit de leur religion, ou des scrupules et des doutes dangereux pour leur conscience et leur salut. Le nom russe aurait gagné en considération et en importance, et la religion grecque orthodoxe aurait à opposer aux Latins charité pour charité. Je vais plus loin : je suis de l'avis de mes compatriotes qui ont trouvé injuste et humiliant pour la nation de voir le clergé russe , le plus humain et le plus éclairé sans contredit de toute l'Église orientale, subordonné ainsi à celui de Jérusalem, dont la réputation de rapacité et d'ignorance est reconnue partout. « Pourquoi donc le czar blanc ne met-il pas bon ordre à tout cela? » me deman-
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doiciit quelques-uns de ces pauvres gens, «et pourquoi l'Église grecque de ces lieux n'a- 1- elle pas les mêmes lois que celle de la Russie? Elle est pourtant la même, n'est-ce pas ?» — « Sans doute, » leur répondais-je. « Il faut croire que notre père, le czar, a des raisons pour faire ce qu'il fait. Il ne vous appartient pas de connaître ni de scruter ses jugements. »
Bien des fois, assise à ma fenêtre, d'où j'avais une vue sur la montague de TAscension , je ruminais ces idées dans ma tête. £n imagination, je voyais déjà s'élever une église avec un hospice pour les hommes d'un côté, et pour les femmes de l'aulro. L'église serait di sservie par des religieux russes avec toute la pompe et la dignité qui caractérisent nos offices. Nos cantiques, d'une mélodie si émouvante et si pleine de mélancolie, s'élèveraient vers ces mêmes cieux qui avaient dérobé dans leur limpide azur le Sauveur du monde aux yeux de ses disciples. Je voyais les religieux établis dans cet asile venir au-devant de nos pauvres pèlerins abattus de fatigue, les recevoir avec l'aménité propre à leur nation, et non-seulem« nt eux, mais tous les chrétiens grecs et latins, arméniens, coptes ou protoslants, les fils d'Ismaël comme ceux de Jacob, tous ceux qui le demanderaient, trouveraient secours et protection à l'abri de ses murs, où flotterait comme bannière la croix resplendissante de saint Constantin sur les couleurs de la Russie *. J'entendais les populations attenlives bénir ce grand nom de la Russie, que jusqu'à présent elles n'ont appris qu'à craindre, et le citer comme un exemple de charité, d'hospitalité et de piété véritable et conciliante. J'allais plus loin dans mes rêves patriotiques et chrétiens. Je me disais que pourvu que cette jeune institution put être préservée de toute présomption
* Ainsi que loul ce premier volume, ces pnges oui élé éerifes en l'aQuéc IS52, au font! d'une vallôe «les Karpalhes, quiînd riin encore ne p^(?^ageail les événemenis puli(i({ucs qui inquiètent le monde en ce moment.
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et de tout esprit de parti, les habitudes tolérantes, les mœurs douces et les vertus simples et sociales de ses habitants pourraient exercer une influence salutaire et bienfaisante sur la chrétienté entière. Et quelque chose de plus fort que ma raison me disait que les temps étaient venus où un pareil projet était réalisable ; qu'il était même attendu et désiré par tous ceux qui \ivent sous la loi véritable du Christ, et que si le puissant souverain de la puissante Russie daignait le vouloir avec énergie, ces rêves d'une pauvre pèlerine s'accompliraient et deviendraient une glorieuse réalité ; non sans obstacles ni entraves , sans doute ; ces obstacles, ces entraves seraient même d'autant plus difficiles à vaincre qu'ils seraient occultes et que la Porte pourrait en porter la responsabilité idevant l'Europe, quoique ce ne serait pas elle qui en serait le véritable auteur. Les dangers et les embarras que susciteraient à la nouvelle communauté la malveillance et l'envie seraient sans aucun doute considérables au commencement; mais, avec l'esprit de modération qui ne manque jamais au Russe quand il veut bien se donner la peine de le suivre, le jeune établissement consoliderait son existence et viendrait à prospérer. Il faudrait pour cela posséder celte prudence du serpent et cette simplicité de la colombe que Notre -Seigneur recommandait aux apôtres, quand il les envoyait pour ramener au bercail les brebis égarées de la maison d'Israël ^ Les recommandations dont j'étais munie firent que le patriarche de Jérusalem insista pour nous loger dans son palais. C'était un très-grand honneur, j'en conviens, mais j'eusse mieux fait d'y renoncer et de m'arrèter modestement à l'auberge, qui n'est pas mauvaise, et où j'aurais été libre de mes actes et de mes mouvements. Chez cet excellent patriarche, bon et bienveillant du reste, mais peu instruit, comme tous les moines grecs, et complètement do-
« Mallh ,X, 5-16.