H 8 LES PELERINS
miné par ses domestiques et ses religieux, je me sentais comme dans une prison. Un petit sacristain surtout, qui, grâce à quelques mots russes qu'il estropiait, m'avait été délégué comme guide et peut-être comme espion, était mon cauchemar et ma béte noire. Je ne pouvais faire un pas sans le voir accourir, et non-seulement il avait la prétention de diriger toutes mes promenades, mais, par ses absurdes légendes et ses ridicules superstitions, débitées dans son baragoin, il me gâta mes meilleures impressions. Leur grande crainte à tous était que je ne me laissasse entraîner vers le parti latin, comme ils appelaient les catholiques. Dieu sait que je n'y pensais pas. Ce n'était ni des partis, ni des formes de religion, que je venais chercher à Jérusalem. J'ai même fort peu vu de catholiques romains pendant mon séjour à Jérusalem. La plus grande partie de leur communauté était composée d'Espagnols, qui ne parlaient que leur langue et passaient pour très -fanatiques et trèspeu communicatifs. Je ne fis proprement connaissance qu'avec deux moines franciscains qui arrivaient d'Europe et commençaient leur carrière religieuse orientale par une retraite de six semaines dans l'intérieur même de l'église du Saint-Sépulcre. Celte prison, avec son demi-jour, son silence qui n'était interrompu que par des chants solennels ou le son de leur orgue , les impressionnait péniblement. Ils étaient tous deux encore jeunes, l'un Tyrolien, l'autre Hongrois, simples et pacifiques, et liés par la plus tendre affection mutuelle. Dès qu'ils me voyaient entrer, ils venaient timidement se placer sur mon passage, pour causer quelques moments dans leur langue avec une personne qui connaissait leur patrie. L'un, le Tyrolien, était atteint de ce singulier mal qu'on appelle mai du pays (en allemand Heimweh), et chaque fois que je le voyais , je le trouvais un peu plus pâle et un peu plus faible. A ma dernière visite il m'attendait encore, appuyé sur l'épaule de son compagnon. Deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues décolorées