‹ Les pèlerins russes à JérusalemChapitre 8 sur 13 · LES PÈLERINS. H · texte numérisé non relu

LES PÈLERINS. H

quand il prit congé de moi. « Si vous revoyez mon beau Tyrol , » me dit-il en me remettant un rosaire en noyaux d'olives qu'il avait sculpté pour moi , c dites ce rosaire à mon intention, en fixant une de ses montagnes. » — c Soyez tranquille, je dirai ce rosaire à votre intention, » lui répondis-je ; mais vous-même, une fois les années de voire séjour ici écoulées, vous reverrez vos belles montagnes et vos riants vallons. > Il secoua la tète, c La patrie du moine est dans le ciel, madame ; c'est un péché et une folie que d'être attaché à celle de la terre. >Son compagnon l'assit sur un banc et me reconduisit vers la porte. Lui aussi me remit sa petite offrande, c Je vais bientôt être seul ici, » me dit-il slh moment où j'allais m'éloigner. c Ne m'oubliez pas, madame, dans vos prières ! » J'appris en effet, plus tard, que le pauvre enfant du Tyrol était entré dans sa véritable patrie bientôt après mon départ. On s'imagine bien qu'avec ces deux enfants, car ils l'étaient par leur candeur et leur simplicité, il ne s'agissait jamais dans nos conversations de points de doctrine. Leurs âmes pures et sincères ne comprenaient pas les dissensions, les intrigues et les haines qui les environnaient, et ils en étaient tout stupéfaits et terrifiés. Comme à eux, ces querelles m'inspiraient une aversion et un dégoût insurmontables ; je les trouvais humiliantes pour l'humanité, déshonorantes pour la chrélienlé, et ne voulais pas en entendre parler. Comme si f eusse èlè sourde^ je n écoulais pas; et semblable à une muette, je n ouvrais pas la bottche '. Navrée, désolée et honteuse, je rougissais de voir des chrétiens se donner ainsi en spectacle devant des Musulmans, et ne pas savoir garder au moins les apparences de la concorde sur cette montagne consacrée à la paix dès les premiers jours de son histoire.

Du reste, comme j'étais la première dame russe qui eût visité Jérusalem, ces bons moines étaient véritablement

' Psaame XXXVll, 13.

embarrassés de ma personne. C'est sur moi donc qu'ils ont fait leur apprentissage dans ce genre. D'autres, depuis, ont suivi mon exemple, et les Anglaises maintenant ne sont plus les seules à se vanter de leurs exploits en Syrie.

C'est au couvent de Sainte-Catherine que j'allais habituellement entendre la messe et les offices , dits et chantés en slavon. On ne peut se figurer combien mes oreilles et mon cœur furent dilatés quand, après ce chant nasal et criard des Grecs, j'entendis, pour la première fois depuis longtemps, les accents si doux et si suaves de notre grand Bartliansky *! Les voix fraîches et émues de quelques pèlerines russes, soutenues par les intonations maies et précises de quelques hommes, dans ce pays de discorde et de désharmonie, m'enchantaient bien plus que ne l'avaient fait les plus grands talents de ce siècle dans mes années d'opéra et de concert. Mais ce qui surtout captivait mon attention, ce qui élevait mon ame, c'était la manière dont un moine du mont Athos disait la messe pour les pèlerins. Jamais messe ne fut récitée avec plus de recueillement, avec plus d'expression, avec plus de ferveur. Jamais cette magnifique œuvre de saint Jean Chrysostome ne trouva de plus digne interprète. La figure pale de ce religieux et ses traits réguliers avaient

* Célèl)rc coniposilcur russe qui, sur le canevas de rancion clianl orifioiloxc, a fail une quanlitc d'hymnes à l'usage «le noire Église. Rirn n'est plus suave, plus mélancolique que ses mélodies, toutes empreintes du génie national. L'Église grecque ne permettant l'accompagnement d'aucun inslrament, c'est un vrai tour de force que de manier toutes ces voix de manière ù leur imprimer la justesse, la précision et la gravité nécessaires ù la musique sacrée, sans leur ôler la grùce, l'ampleur et la (lexibiiilé qui donneot ù la voix humaine un pouvoir que nul instrument ne peut posséder ao même degré. Ce problème, il Ta parfailcmenl résolu, et quelques-uns de ses morceaux sont de vrais chefs-d'œuvre'. Il est le compositeur russe par excellence, et il a si bien su faire vibrer la corde musicale de ses auditeurs que sa musique est chantée par toutes les classes et dans toutes les églises de la Russie. Le peuple l'apprend comme par intuition, et la répète avec les mélodies de ses chants |iopulaires, que d'ailleurs elle rappelle parfaitement.

une expression de mélancolie et une tendresse presque féminines. Sur son beau front blanc et élevé on voyait les traces ineffaçables de la pensée et de la douleur. Des cheveux châtains longs et ondoyants, si fins que le moindre souffle les soulevait , encadraient comme d'une auréole sa figure touchante. Sa voix vibrante tremblait d'émotion dans le récitatif solennel de notre Église. Son œil d'un bleu foncé ne s'inspirait qu'en s'élevant vers le ciel ; baissé ordinairement vers la terre, son orbite creusée et ses paupières fatiguées témoignaient des veilles, des larmes et des fiévreuses insomnies d'un long martyre. Sa taille était élancée et flexible ; ses mains, blanches, fines et transparentes de maigreur, avaient des ongles roses et la forme déliée qui dénote les classes supérieures. Sa démarche lente, mais assurée et régulière, appartenait à une autre existence qu'à celle du cloître. Le jeûne et des austérités de tout genre l'avaient presque dépouillé de toute chair. Il y avait de l'exaltation dans chacun de ses gestes, mais c'était une exaltation naturelle, l'expression du feu divin qui le dévorait, et qui peutêtre avait eu quelque peine à éteindre la flamme moins pure d'un autre amour. On ne pouvait fixer sans un serrement de cœur tout cet ensemble exténué, et qui cependant avait un air triomphant. Les luttes, les combats et les \ictoircs de la vertu et de la grâce divine sur les passions et les afl*ections terrestres étaient comme burines par le poinçon d'une volonté surhumaine sur tout cet extérieur macéré.

Ce qui m'obsédait surtout dans celte apparition, déjà par elle-même si remarquable, c'était une ressemblance que je ne pouvais définir. En sorlant de la messe , je l'entendis adresser quelques mots à la sœur Séraphine, excellente religieuse dont j'avais l'ail la connaissance dans ce même coûtent. Sa voix me fit tressaillir, car c'était celle que j'avais entendue pendant des années dans l'inlérieur d'une taniille, dans l'intimité d'un salon. En me retournant, je ne vis plus que le moine humble et obscur dont la coifl'ure

enveloppée de crêpes noirs et flottants cachaient ce front qui m'avait tant frappée pendant la messe. Involontairement, mon imagination remplit ces joues creuses, fit sourire cette bouche délicate , à moitié cachée par les flots d'une barbe châtaine comme sa chevelure , et laissa nager ses beaux yeux dans une humidité de jeunesse et de bonheur. Épouvantée alors de l'image que j'évoquais , je m'écriai : C'est impossible ! Un jour, même, je surpris son regard qui me suivait quand, causant avec un autre religieux russe, je m'arrêtai dans la cour de l'église du Saint-Sépulcre. Ce regard était plein de souvenir ; une expression d'une affectueuse mélancolie s'était répandue sur ses traits; il fit même un pas vers moi comme entraîné irrésistiblement. Puis, s'arrêtant tout à coup, il courba la tête, passa sa main sur son front et s'éloigna de son pas lent et mesuré.

La sœur Séraphine ne fit qu'augmenter ma curiosité, si on peut encore appeler de ce nom la véritable anxiété qui s'était emparée de moi.

« — En efl*et, » me dit-elle un jour, « le mont Athos est devenu un refuge pour cet homme si mystérieux et si attachant , contre les déceptions du cœur et les trahisons du siècle.

c — Mais son nom , quel est-il donc , chère sœur ? lui demandai-je avec instance.

« — Il s'appelle le père Hilarion, et a prononcé ses vœux dans un couvent du mont Athos.

c — Le nom qu'il portait dans le monde , bonne sœur en Dion ? voilà ce qu'il m'importe avant tout de savoir.

« — Ah ! il vous importe de savoir son nom? Eh bien, vous ne le saurez pas , car il m'a défendu de vous le dire.

€ — Et qu'est-ce qui vous a valu cet avantage sur fnoi?

€ — Parce que je suis plus vieille , que peut-être je suis plus mêlée que vous ne pensez à son histoire, et que surtout il peut confier à mon habit de bure et à ma coiffe de

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nonne ce qu'il ne pourrait raconter à votre habit à la mode et à \otre chapeau parisien.

« — Qu'à cela ne tienne ; pour pouvoir me vanter d'avoir eu une conversation intime avec un moine du mont Athos , et un moine aussi intéressant que celui-là , je renoncerais volontiers à mon costume mondain pour endosser le vôtre. »

Elle me regarda sévèrement.

« — Et vous croyez que ce n'est que le costume qui nous dislingue, nous autres humbles épouses de Jésus-Christ, de vous autres femmes ou veuves des vanités du siècle !

« — Pardon, pardon, chère sœur Séraphine; c'était une mauvaise plaisanterie, ne m'en veuillez pas, et croyez que je sens tout le mérite de votre sainte vocation , lorsque , comme chez vous, elle est sincère et véritable. Mais si vous saviez combien la ressemblance frappante de ce beau moine avec quelqu'un de non moins beau que lui, et dont la triste histoire n'est parvenue que vaguement jusqu'à moi, m'obsède et me tourmente!

« — Eh bien, tenez votre âme en repos, pauvre victime de la curiosité et des anxiétés de ce mauvais monde. Ce beau moine, que vous avez en effet fort bien reconnu, m'a permis de vous faire part d'un manuscrit qu'il m'a remis en arrivant ici. Pour vous expliquer nos rapports, je vous dirai que sa mère était ma sœur et que par conséquent j -ai tout droit à sa confiance. Cette confiance, je vais la partager avec vous, et vous donne en toute propriété ce cahier, qui contient sa triste histoire. Faites-en ce que vous voudrez. Les dates et les noms ne s'y trouvent pas; elle ne peut compromettre personne, et servira peut-être à réveiller quelques consciences endormies. »

Je la remerciai avec effusion.

« — Quelques conditions encore , » me dit-elle. « Vous ne chercherez pas ii renouer connaissance avec ce pauvre cœur à peine guéri; vous ne lirez le manuscrit qu'après

votre rentrée en Europe et vous n'en ferez part à personne avant cinq ans. »

Je consentis à ces conditions de la bonne sœur et les tins religieusement. Je ne revis plus le beau moine; je ne lus le manuscrit qu'à mon arrivée en Europe, etlegaixlai pendant sept ans sans en avoir fait part à qui que ce soit. C'est à mes lecteurs à juger si je n'aurais pas mieux fait de le laisser dans mon portefeuille.

Cette excellente sœur Séraphine excitait elle-même toute ma curiosité. Bonne, pieuse et charitable, elle ff avait qu'an seul défaut, celui de l'emportement. C'était cofhme de la poudre à canon ; si on la contredisait le moins du monde , si on touchait à ses opinions et à ses principes, d'ailleurs parfaitement sains et orthodoxes, elle bouillonnait comme l'eau dans un vase , menaçant de soulever le couvercle qui la retient. Alors sentant les paroles de colère qui allaient déborder de sa bouche , elle faisait une demi-douzaine de signes de croix sur ses lèvres pour les sceller, et si c'était chez elle que ces fougues lui prenaient , elle s'enfuyait à toutes jambes pour se réfugier au pied de son crucifix. € J'offre à Dieu mes emportements, » me disait-elle, t et il les accepte comme un sacrifice. » C'était surtout une certaine baronne de R*** qui l'exaspérait beaucoup et rendait ses sacrifices fréquemment nécessaires. C'étaient des scènes A mourir de rire et qui désespéraient l'abbesse du couvent de Sainte-Catherine , où ces deux dames avaient chacune une cellule. Elle se plaignait, cette bonne abbesse de l'air le plus dolent, et traînant une à une ses paroles, qu'elle en maigrissait visiblement, et que si la saison des pèlerinages ne finissait bientôt, elle perdrait entièrement son embonpoint; et en disant cela elle se regardait et s'examinait avec une compassion véritable; car elle était fière de sa corpulence et rentrelcnait d'ordinaire à grands frais de sommeil et d'Ifalva.

Quant à cette baronne de R***, elle était franchement et

vraiment folle. L'extraordinaire de sa folie était une espèce de contraste singulier. Dans sa langue maternelle (elle appartenait d'origine à une de nos provinces allemandes) qu'elle parlait avec une pureté et une élégance remarquables , elle paraissait une femme du monde avec toutes les recherches et les raffinements de son langage. Tant qu'on pouvait l'entretenir dans ce beau dialecte livonien , ses gestes étaient convenables , ses expressions et même les sujets de la conversation, ceux d'une personne bien élevée. Ses idées avaient une certaine suite, et son esprit, sans être ni élevé nî distingué , dénotait cependant quelque culture. Mais sitôt qu'un mot de russe frappait ses oreilles , c'était fini; elle redevenait non-seulement une folle ordinaire, mais la plus vulgaire des poissardes. En un clin d'œil toutt; habitude de bonne éducation disparaissait, elle se mettait à débiter une foule de sornettes absurdes dans le russe qui se parle dans les rues, et avec un accent allemand, qui rendait ses expressions triviales et souvent même grossières. Ses idées surtout changeaient complètement et devenaient décousues et sauvagement exaltées. Sa figure insignifiante et assez laide prenait une expression de dureté et de hardiesse , et toute trace de bonne société et même d'aménité ou de politesse ordinaire s'évanouissait comme sous la baguette de quelque fée malfaisante. Elle racontait des histoires de visions et de miracles aussi incroyables qu'absurdes. On ne comprend pas comment la famille de cette malheureuse folle a pu la laisser échapper pour promener ainsi sa démence à la face du monde ! C'était un désespoir et un scandale pour toutes ses compagnes ; et cependant, avec le respect que le Russe a pour toute maladie mentale, ces bonnes gens, hommes et femmes, avaient des procédés pleins de délicatesse envers elle, bien qu'elle mit fort souvent leur bienveillance naturelle à de rudes épreuves.

Une autre de mes compatriotes n'était pas moins remarquable. Elle était percluse depuis sa naissance, ou plutôt, I ii

par un singulier jeu de la nature, elle était née sans jambes, n'ayant que des tronçons qui ne descendaient que jusqu'aux genoux. L'articulation du genou lui-même manquait. C'est sur ces tronçons qu'elle avait parcouru en pèlerinage la Russie entière, qu'elle avait été saluer les reliques de saint Nicolas dans le royaume de Naples, et qu'enfin elle était arrivée à Jérusalem. C'était une petite femme toute ronde, toute fraîche, avec de petits yeux noirs vifs et brillants, des lèvres souriantes et qui montraient à chaque sourire une denture éclatante comme trente-deux perles; et elle les montrait souvent ces belles perles, car elle souriait, riait et jasait tout le long du jour. Son pèlerinage à Bary, dans la Pouillc, était surtout un sujet sur lequel elle ne tarissait pas.

Un jour, après vêpres, je la trouvai dans la galerie qui sert de péristyle à l'église du couvent de Sainte -Catherine. Quelques pèlerins continuaient leurs prières dans l'église même dont les portes restaient ouvertes, et, m'asseyant sur une des marches qui menaient de la galerie à la cour, je lui demandai de me conter ses pieuses aventures.

« Je suis de Novvogorod, » me dit-elle sans se faire prier longtemps ; « mes parents étaient de bons bourgeois, possédant une petite maison à l'entrée de la ville. Vous comprenez que ma naissance n'a pas dû grandement les réjouir, et ils étaient longtemps à se demander ce qu'ils feraient d'une estropiée telle que moi. Ma mère espérait toujours que le bon Dieu ferait pousser mes jambes, comme les pinces des écrevisscs, quand elles les perdent par quelque accident. Elle me traînait donc dans une petite charrette à toutes les églises de la ville et des environs. Elle consultait devins et magiciennes, charlatans et bohémiennes, et même des médecins allemands qui se moquaient d'elle. Rien n'y faisait ; mes jambes ne poussaient pas, et enfin le bon Dieu ayant pris pitié de sa peine et lui ayant donné des enfants ingambes et bien portants, elle se résigna à me laisser ramper dans mon coin et essayer de me soutenir sur ces deux

poteaux tronqués que vous voyez. Cependant, à force d*avoir été menée à toutes les églises et à tous les couvents, je pris le goût des pèlerinages, et dès que je pus marcher tant bien que mal, je n'eus pas de plus grand bonheur que de visiter les images des saints et leurs autels. J'avais une bonne mémoire, et je retenais tout ce que j'entendais en légendes de saints dans les églises et les couvents où je passais la plus grande partie de mon temps. J'avais la voix fraîche et l'oreille juste, et bientôt je sus chanter par cœur tou^ les offices de notre religion. A la maison on me laissait faire ; ne pouvant ks aider dans leurs travaux , mes parents m'employaient à avancer leur salut, et c'était moi qui étais chargée de leur chanter des hymnes, de leur réciter des litanies et des prières, de fréquenter pour eux les églises et saints lieux quand ils ne pouvaient s'y rendre eux-mêmes. Je pris de plus en plus goût à ces occupations, comme si le Seigneur eût voulu compenser mon inflrmité en m'inspirant le désir, en me procurant les moyens, de me vouer corps et âme à son service. Bientôt ces pratiques de dévotion me firent une réputation, et je devins une autorité dans le quartier. Les voisines venaient m'emprunter à ma mère pour faire tel ou tel pèlerinage , comme on emprunterait un seau pour porter de l'eau ou une cuiller pour manger les tchis '. Aux couvents de femmes surtout je fus choyée , gâtée et regardée comme une petite merveille de Dieu envers les perclus. J'aurais pu devenir religieuse même sans dot ; mais je n'ai jamais eu de vocation pour le cloitrc. Il me faut le grand air et la liberté d'aller et de venir à ma guise. Ah ! vous riez, madame, de m'enlendre parler de mes allées et venues ! C'est vrai ; j'air l'air d'un tronc d'arbre sur lequel on aurait placé une citrouille. Cependant dans cette citrouille se trouve une volonté très-décidée, un grand désir de

* Soupe aux choux qu'on trouve dans toutes les cuisines , pauvres ou riches, de la Russie.

servir Dieu et une admiration sans bornes pour toute ^ création. Si les jambes m'ont été refusées pour courir, les ailes de l'esprit m'ont été données pour Yolcr. Je n'ai pas voulu briser ces ailes contre les murs étroits d'une cellule.

c Un beau soir du printemps que je m'étais arrêtée sur le pont qui traverse le Wolchow, je regardais les flots rapides qui reflétaient les rayons du soleil couchant. Les eaux bouillonnaient dessous moi; le ciel était pur au-dessus de ma tête, et beaucoup d'idées traversaient mon esprit* Je me demandais pourquoi ses flots bouillonnaient si fort que même l'hiver, à moins d'une rigueur extrême, ne pouvait les saisir et les apaiser. Était-ce, en efi^et, comme le prétendait le peuple , parce que les idoles des anciens païens y avaient été précipitées à ce même endroit, et que les mauvais esprits qui les animaient , ne pouvant plus tourmenter le genre humain , tourmentaient ainsi sans relâche les eaux de la rivière? £t après avoir tourbillonné ainsi sous le pont, où allaient-elles, ces eaux devenues tranquilles à peu de pas d'ici ? Ne pourrais-je pas m'enfuir comme elles, et aller servir Dieu et ses saints plus loin que Nowogorod et ses environs?

c — Tiens, dis-je ù la compagne qui s'était associée à ma vie de pèlerinage et de dévotion ; pourquoi n'irions-nous pas visiter les reliques d'un grand saint qui se trouve hors de la Russie? Ce serait bien plus méritoire que de tournoyer dans nos environs comme des écureuils dans une cage.

« — Quel saint voudrais-tu aller visiter ?» me demandât-elle.

« — Mais le grand saint Nicolas. .

« — Et où se trouvent les reliques de ce grand saint?

« — A Bari, dans la Fouille, m'a-t-on dit, » répondis-je.

« — Est-ce loin d'ici ?» me demanda-t-elle.

« — Je n'en sais rien ; mais l'idée que le cours rapide de cette rivière a fait naître dans ma tête s'y est arrêtée comme

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la pierre de saint Antoine ^ Cette pierre sur laquelle il a remonté le Wolga et le Wolchow, et qui n'a jamais toqIu bouger plus loin que Tendroit où se trouve maintenant le monastère de Saint-Warlaam et où reposent ses reliques. C'est décidé , j'irai visiter la tombe du grand saint Nicolas, et j'en fais le Tœu ici sur-le-champ.

c — Je le veux bien aussi, » reprit ma compagne ; t mais tu dis qu'ils ne sont pas en Russie. Alors comment faire pour les trouver?

« — Voici comment. Le proverbe russe dit : Avec ta langue on arrive jusqu'à Kieff. Allons donc d'abord jusqu'à Kieff , et là Dieu et le grand saint Nicolas trouveront bien le moyen de nous faire parvenir à notre but.

« Ce qui fut dit fut fait. Je dis, à la maison, que je m'en allais à Kieff et de là chercher les reliques de saint Nicolas. Ma mère, qui berçait sur les bras son troisième petit fils, me fit un signe de tête amical; mon père me donna sa bénédiction et une pièce blanche, et le lendemain ma compagne et moi nous nous mimes en route. Malheureusement, ou plutôt très - heureusement , je tombai malade avant d'arriver à Kieff. C'était dans le village d'une bonne dame très-charitable. Elle me fit mettre dans un bon lit, dans un si bon lit, madame, que la pensée seule de ce lit me délasse quand je suis couchée, comme ici, sur les pierres de la cour du couvent; elle me soigna, me nourrit, et quand je fus remise, me demanda mes projets. Je lui dis que nous allions visiter le grand saint Nicolas.

« — Mais, mes enfants, vous avez perdu l'esprit, je pense !

i La ville de Nowogorod est entourée de monastères. Le plus ancien et le plus renommé est celui de Saint-Warluam , situé sur le Wolchuw. Le plus riche et celui qui fut pendant quelque temps le plus à la mode est le couvent de Saint-Joury (Saint -George). Cétuit la résidence du fameux archimandrite Pholius , si puissant par Tinfluence qu'il exerçait sur le comte Ârackchéeff, de sombre mémoire, et par conséquent sur les dernières années de l'om^retu-* AJexundre.

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