‹ Les pensées d'Eugène SmitsChapitre 3 sur 5 · IL FAUT, POUR QU’UNE ŒUVRE SOIT · texte numérisé non relu

IL FAUT, POUR QU’UNE ŒUVRE SOIT

très belJc, qu'elle touche au rêve par un côté.

SU Pourquoi ne mettent-ils pas toutes les feuilles, et aussi les mouches et les insectes qu'il y a dessus... Comparée à la nature, la peinture est grossière, mais la peinture a un autre charme : l'âme humaine, l'âme de l'artiste y est visible.

ÉS3 11 est bizarre que le Musée de Bruxelles, si pauvre en italiens qu’il avait attribué dans le temps les deux beaux portraits de Tintoret au Titien et une esquisse des noces de Cana, très belle de couleur d'ailleurs, au Véronèse, possède probablement le plus beau spécimen de deux peintres italiens célèbres : Y Adam et 'Eve de l'Albane et le superbe Calabrèse.

IÜ Sans l'art en général, la vie serait plate et insupportable...

ÉD La finesse sans force est de la fadeur; il faut donner la force d’abord.

Qui ne sait intéresser par la peinture d’une pomme et d’un couteau, peut être un grand artiste, non un grand peintre. La nature est la nature et la peinture est la peinture, cela n’est pas une sentence de Joseph Prud’homme. On ne peut rendre la nature que par interprétation, et art et artifice ont la même origine comme mot; on ne peut tout rendre et il faut choisir ce qu’on aime le mieux, et c’est dans ce choix que se révèlent les grands artistes, tous différents, mais tous semblables par les grands côtés de l’art : élévation de l’esprit, science et délicatesse de l’œil.

® Quand on travaille avec méthode, on arrive à vaincre les plus grandes difficultés.

® Je tiens plus à mes convictions qu’à mes tableaux; si ceux-ci sont mauvais, je puis toujours espérer en faire de meilleurs, mais si mes idées en fait d’art sont fausses, mon talent est empoisonné dans sa source. ÊÜ On ne saurait faire assez simple, mais c’est là

la difficulté, il faut la science; il y a des peintres qui ne savent faire comprendre un ongle qu'en mettant le noir au bout.

6Ü) Durand, ne s'appelle pas Durand ou Dubois en France, mais Carolus Duran, on aime les Carolus, et Duran sonne bien et les deux vous mettent tout de suite hors du rang. Bon garçon et bon peintre, a fait un élève plus fort que lui étant plus distingué, John S argent.

® L'aristocratie, parmi les artistes, se compose, non de ceux trop récompensés, mais de ceux qui ne le sont pas assez... (G. Ricard.) Mon ami Octave Pirmez est mort sans être décoré, et à mes yeux, il n'en est que plus grand. Deux ans avant sa mort, — et il est mort depuis quatre ou cinq ans, — Rousseau m'a dit, comme je me plaignais : « Cela ne vous a pas empêché de faire votre oeuvre. » J'étais stupéfait, il me semblait que je n'avais rien fait...

® Verdi, grandiose quoiqu’il ne soit pas espagnol. On le connaît mal ici, non pas parce qu’on ne connaît pas beaucoup de ses ouvrages, mais parce que ceux qu’on connaît ont été le plus souvent mal représentés: la Traviata , un de ses chefs-d’œuvre, l’a toujours été d’une façon lamentable...

ÉÜ Loti... : Depuis lors, j’ai vu son portrait en habit d’académicien, le corps trop petit, effet de l'objectif photographique, tenant son chapeau d’une façon maniérée et maladroite ; l’expression de la figure d’une suffisance rare, et j’ai dit : « Mon Dieu ! mon Dieu! » malgré mon admiration pour l’écrivain. IÜ)Je ne devrais pas parler de Wagner, que je connais insuffisamment, mais encouragé par l’exemple de tant de gens qui parlent de choses dont ils ne connaissent rien, je me hasarde à dire que je ne crois pas qu’il occupera dans l’avenir le poste suprême et surtout exclusif qu’il occupe aujourd’hui.

ELLE N’ÉTAIT PAS TRÈS BELLE ET cependant adorable : la prunelle très noire semblait remplir tout l'espace de l'œil entre ses paupières frangées de longs cils ; sa bouche, aux lèvres rouges et fermes, respirait la bonté et le bonheur de vivre et s’harmonisait admirablement au menton un peu gras ; son oreille, grande pour une femme, était charmante, rosée et nerveuse comme un coquillage sous ses cheveux bruns crépelus. Très longue, mais de formes

pleines, elle faisait penser à Diane reposée

(Ü Dans mes lectures, j’ai lu quelque part, entre autres, que Henri ]]] avait une chevrette familière qui venait manger dans ses mains. Un jour, il prit la fantaisie de l’arquebuser ; un premier coup blessa le doux animal qui, ne pouvant croire à cette cruauté, s’avança vers son maître, mais celui-ci l’abattit à ses pieds. J’avais jusque-là une certaine sympathie pour ce monarque à cause de son costume et comme frère de Marguerite de

Valois, qui joue un beau rôle dans les Huguenots de Meyerbeer. Meurtrier, va! plus coupable qu'un bandit; que Dieu ait pitié de son âme, cependant, et qu’elle aille rejoindre celle de ses mignons. Lui-même a dit, par la bouche d’Alexandre Dumas :

Dieu veuille avoir en son giron,

Québus, Schomberg et Maugiron.

ON NE SAIT PAS LES TRÉSORS DE tendresse qu’auraient les animaux si on les traitait bien, si on les aimait.

Un bon campagnard avait un chevreuil qui le suivait partout, jusqu’au cabaret, où son maître « faisait sa partie» le soir. Un jour, un richard, émerveillé, offrit une bonne somme pour l’animal; le paysan refusa d’abord, mais se laissa séduire par la somme plus forte; on emmène la pauvre bête qui, malheureuse, parvint à s’échapper et à rejoindre son premier maître; elle avait eu du pays et un canal à traverser. Le nouveau propriétaire vint réclamer son bien et, malgré les supplications du bon paysan, ramena la bête affolée. Celle-ci fut mise dans une cour où sa fuite devenait impossible; elle dépérit rapidement, ne voulut plus prendre aucune nourriture et ne tarda pas à mourir de chagrin.

JÜ 11 ne faut pas avoir une âme soi-même pour croire que les animaux n’en ont pas.

® Les yeux du chien, du cheval, de l’âne, des oiseaux, surtout quand ils vont disparaître !...

(Ül La façon dont on traite les animaux, et plutôt dont on les maltraite, a été une des misères de ma vie...

EU Aux uns on coupe les oreilles, aux autres la queue qui leur sert de gouvernail, il faut voir comme on arrange les pauvres caniches, on les rase quand il commence à faire froid et on les accommode comme certains arbres avec des petites houpettes ridicules.

Et les chevaux, on leur coupe aussi la queue, et on les voit, l’été, agiter fiévreusement les pauvres crins qu’on leur laisse, croyant chasser les mouches qui font rage sur leur dos, pendant que le cocher, impassible, cuve son verre de lambic sur son...

Ül J’espère qu’il arrivera un temps où l’on trouvera qu'il est aussi abominable de manger ses frères inférieurs qu’on trouve abominable à présent de manger de la chair humaine.

fü L'empereur Guillaume, d’autres disent son fils Frédéric, en voyant partir les cuirassiers de Gallifet pour une charge où ils ne pouvaient trouver que la mort, s’écria : oh! les braves gens; les jours sont nombreux où je me dis en voyant des chevaux et des chiens, faisant des efforts, j’allais dire surhumains, pour tirer une charge impossible pour leurs forces : ah! les braves bêtes !

Ü) Les animaux ont une âme, je l’ai vu clairement dans les yeux des chiens, des ânes, des chevaux. Étant allé ramasser un oiseau qu’un jeune parent avait abattu d’un coup de fusil à ma grande colère, il me regarda d’un air de reproche et si triste que j’en fus bouleversé. T out ce qui vit a une âme, les animaux, les plantes, tout, une âme plus ou moins parfaite...

LES GENS BIEN PENSANTS SONT généralement les gens qui ne pensent pas et qui trouvent commode d’accepter toutes les idées des gens qui sont déjà notés comme bien pensants.

Une personne jeune ne peut se mettre à la place de quelqu’un qui a mon âge, où le souvenir est presque tout, le présent peu de chose et l’avenir, la tombe avec son au-delà mystérieux.

fÜ Les jeunes chats, les jeunes chiens sont heureux, non les enfants... on les confie à des bonnes souvent stupides, quelquefois méchantes qui les empêchent de prendre leurs ébats; avec les parents même ils ne peuvent se rouler sur l’herbe, crainte d’abîmer leurs vêtements; puis c’est le tour des magisters...

ÉÜ Comme je fréquente peu les vivants, je pense beaucoup aux morts, à mes amis disparus, je rêve souvent qu’ils trouvent que je m’attarde ici.

6Ü Je vais aux petits enterrements, non aux grands.

Mes jours les plus heureux sont ceux où, secouant toute crainte, j'allais chasser aux papillons avec mon frère. Oh! les belles journées ensoleillées; malgré toutes les transformations, je reconnais encore les zones fréquentées par les tabacs d’Espagne, les sybilles...; aujourd’hui tout a disparu pour faire place à des cochers gourmés.

IÜ) Mais la plus typique de ces réponses est celle de Maeterlinck qui déclare froidement que la rupture des relations intellectuelles entre la France et la Belgique ferait promptement descendre la Belgique au niveau de la Patagonie et de la Terre de Feu.

C’est une petite lâcheté d’un homme de génie, si la chose est vraie.

TE RAPPELLES-TU, LORSQUE APRÈS de longues heures passées ensemble, nous nous étions enfin dit adieu; tu partais, mais c'était pour réapparaître soudain et nous serrer une nouvelle fois dans nos bras.

Aujourd'hui, tu ne viens que pour me dire au revoir et je vois dans tes yeux l'ennui que te cause ce cruel moment.

Pars donc, qu'une vaine pitié ne t’arrête pas ; je peuplerai ma solitude de ton souvenir, et je pourrai encore te voir me sourire comme tu me souriais autrefois.

Je t’ai revue cette nuit en rêve; tu venais me dire adieu et je me suis réveillé en larmes; je marchai vers la fenêtre, péniblement, comme si je sortais d'une longue maladie et je jetai un regard douloureux sur la ville que tu allais quitter.

Les rires joyeux qui montaient de la rue jusque

moi résonnaient étrangement à mon oreille; la joie des passants me semblait cruelle et leurs voix inhumaines.

Depuis longtemps le doute affreux a fait fuir la joie, et l’espérance m’abandonne; toi seule, nature! tu me restes fidèle et tu ne me troubleras pas quand j’évoquerai son image dans tes solitudes.

La grande ville me semble déserte à présent, mais les fleurs des buissons me regarderont comme tes grands yeux me regardaient et à chacun des sentiers, je croirai voir ta robe blanche m’apparaître au détour du chemin.

JE M’ÉTAIS ASSIS ET JE MÉDITAIS depuis quelque temps déjà, lorsque le facteur de la poste sonna. Je descendis et j'ouvris la porte: une levrette blanche passa à côté de moi avec la rapidité de l'éclair.

— La levrette est-elle à vous. Monsieur, me dit le facteur en me tendant une lettre.

— Non, lui dis-je.

— Une bande d’enfants lui jetait des pierres, reprit-il, et elle s’était blottie là, ne sachant où se sauver.

Irrité, je remontai les escaliers; j'appelai en vain la levrette et je la cherchai inutilement partout ; aucune issue cependant qui aurait pu lui permettre de s'enfuir. — C'est étrange, pensai-je, bien étrange, lorsque j'entendis un faible soupir derrière un rideau que j'avais déjà dérangé plusieurs fois dans mes recherches ; je l’écartai de nouveau et je vis une

belle jeune fille toute effarée ; elle était vêtue d’une longue robe blanche, les bras et les pieds nus.

— Qui es-tu? lui dis-je.

— Je suis la fiancée de l’amour, me dit-elle, des enfants m’ont rencontrée et ne m’ayant pas reconnue, m’ont poursuivie à coups de pierre. — Son visage était si doux que je lui ouvris les bras comme on fait en rêve à la rencontre d’un être faible et sympathique.

Elle n’essaya point de se défendre.

— Hâte-toi, dit-elle, car bientôt les années blanchiront tes cheveux.

Depuis, ils ont blanchi, mais le souvenir de ses lèvres roses et de son œil profond ne me quitte jamais.

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