MORALITÉ DE NOS ACTIONS
XOUTE la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S'il est vrai que le biensorç bien , il doit l'être au fond de nos cœurs comme dans nos oeuvres ; et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique* Si la bonté morale est conforme à notre nature , l'homme ne sanroit $tre sain d'esprit ni bien constitué* qu'au* tant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas , et que l'homme soir méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se cor-»
rompre , et la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à se< semblables , comme le loup pour égor-r ger sa proie , un homme humain seroit un animal aussi dépravé qu'un loup pi T toyabie , et la vertu seule nous laisserait des remords.
Rentrons en nous-mêmes : exami* nons , tout intérêt personnel à part , à qui nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus , celui des tourmens ou du bonheur d'autrui ?
Qu'est-ce qui nous est le plus doux à
de J. J. RouhtAu. Il faire , et nous laisse une impression plut agréable après l'avoir fait , d'un acné de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez-vous sur vos Théâtres % Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? Est-ce à leurs auteur* punis que vous donnez des larmes ! Tout nous est indifférent , disent-ils , hors notre intérêt ; et tout au contraire , le* douceurs de l'amitié , de l'humanité nous consolent dans nos peines 9 et même dans nos plaisirs ; nous serions trop seuls , trop misérables , si nous n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme , d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les grandes âmes % Cet enthousiasme de la vertu , quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé \ Pourquoi voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles , plutôt que César triomphant S Otez de nos coeurs cet amour du beau , vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son ame étroite ces sentimens délicieux ; celui qui 9 à force de se concentrer audedans de lui , vient à bout de n'aimer que lui-même 9 n'a plus de transport , son cœur glacé ne palpite plus de }oié ,
M Les Ptushs
un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux ; il ne jouit pas de rien ; lf malheureux ne sent point* ne vit plus; il est déjà mort.
Jetez les yé\ix £ur toutes les Nations du monde , parcourez toutes les Histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres , parmi cette prodigieuse diversité de moeurs et de caractères 9 vous trouverez par-tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté « par-tout les mêmes notions du bien et du mal* L'ancien Paganisme enfanta des Dieux abominables qu'on eût punis ici- bas comme des scélérats , et qui n'offroient pour tableau du bonheur suprême , que des forfaits à .commettre ,«t des passions à contenter»
Mais le vice , armé d'une autorité sacrée , jdescendoit en vain du séjour éternel , l'instinct moral le repoussoir du cceur des humains* En célébrant les débauches de Jupiter, on admiroit la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adoroit l'impudique Vénus ; l'intrépide Romain sacrifioit à la Peur * il invoquoit le Dieu qui mutila son Père , et mouroit sans murmure de la main du sien : les plus méprisables Divinités furent servies par les plusf rands hommes, La sainte voix de
la
de J. J. Rousseau. %$ la Nature, plus forte que celle des Dieux, se faisoit respecter sur la terre et semblent reléguer dans le Ciel le cripe avec les coupables.
Il est donc au fond de nos âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel , malgré nos propres maximes , nous jugeons nos actions et celles d'autrui , comme bonnes ou mauvaises.