‹ Les pensées de J.J. Rousseau: citoyen de GenèveChapitre 11 sur 71 · PASSIONS · texte numérisé non relu

PASSIONS

L'entendement humain doit beaucoup aux Passions ; qui d'un commun aveu lui doivent beaucoup aussi. C'est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connoître que parce que nous désirons de jouir; et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'auroit ni désirs , ni craintes , se donneroit la peine de raisonner. Les Passions , à leur tour 9 tirent leur origine de nos besoins , et leur progrès de nos connoissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses , que aur les idées qu'on en peut avoir , ou par la simple impulsion dé la Nature.

C'est une erreur de distinguer les Pas* 4ions et permises et défendues » pour te J. Pâme • C

livrer aux premières , et se refùger auk autres. Toutes sont bonnes quand on est le maître , toutes sont mauvaises quand on s'y laisse assujettir*

Les grandes Passions usées dégoûtent des autres ; la paix de l'a me qui leur sucfc cède est le seul sentiment qui s'accroît par la jouissance* <

Le spectacle des Passions violentes de toute espèce est un des plus dangereux qu'on puisse offrir aux enfans. Ces Passions ont toujours dans leur excès quelque chose de puérile qui les amuse , qui les séduit , et leur fait aimer ce qu'ils devroient craindre. Voilà pourquoi nous aimons tous le Théâtre , et plusieurs d'entre nous les Romans.

Toutes les grandes Passions se forment dans la sollitude ; on n'en a point de semblables dans le monde , où nul objet n'a le temps de faire une profonde impression , et où la multitude des goûts énerve la force des sentimens.

Les petites Passions ne prennent jamais le change et vont toujours à leur fin, mais on peut armer les grandes contre elles-mêmes.

Dans la retraite on a d'autres manières de voir et de sentir, que dànYfe

de J J. Rousseau. 27 commerce du monde , les Passions autrement modifiées ont aussi d'autres expressions ; l'imagination toujours frappée des mêmes objets , s'en affecte plus vivement. Ce petit nombre d'images revient toujours, se mêle à toutes les idées, e^t leur donne ce tour bizarre et peu varié qu'on remarque dans les discours des solitaires. S'ensuit-il de-là que leur langage soit fort énergique 1 point de tout; il n'est qu'extraordinaire. Ce n'est que.

dans le monde que l'on apprend à parler avec énergie. Premièrement parce qu'il faut toujours due autrement et mieux, ejue lejs autres , et puis , que forcé d'af- $rmer à chaque instant ce qu'on ne croit pas , d'exprimer des sentimens qu'on n'a point » on cherche à donner, à ce qu'on dit , un tour persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez-vous que les gens vraiment passionnés ayent ces manières de parler vives , fortes , coloriées que l'on admire dans les Drames et dans les Romans 'français ? Non : la Passion pleine d'elle-même , s'exprime avec plus d'abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader 3 elle ne soupçonne pas qu'on puisse douter d'elle : quand elle dit ce qu'elle sent^

i! Les Pensées

c'est moins pour l'exposer aux autre* que pour se soulager. On peint plus vivement l'amour dans les grandes villes , l'y sent-on mieux que dans les hameaux?

Lisez une lettre d'amour faite par un Auteur dans, son cabinet , par un bel esprit qui veut briller* Pour peu qu'il ait du feu dans la tête , sa lettre va , comme on dit , brûler le papier : la chaleur n'ira pas plus loin. Vous serez enchanté, même agité peut-être 9 mais d'une agitation passagère et sèche qui ne vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire , une lettre que l'amour a réellement dictée , une lettre d'un amant vraiment passionné , sera lâche , diffuse , toute en longueurs , en désordre , en répétitions. Son cœur y plein d'un sentiment qui déborde , redit toujours la* même chose , et n'a jamais achevé de dire ; comme une source vive qui coule sans cesse et ne s'épuise jamais. Rien de saillant , rien de remarquable : on ne refient , ni mots y ni tours 9 ni phrases : on n'admire rien , l'on est frappé de rien. Cependant on se sent l'ame attendrie : on se sent ému tans savoir pourquoi. Si la force dû sentiment ne nous frappe pas , sa vérité

»x J. J. Roussi a u. s* aous touche , et c'est ainsi que ié cœur sait parler au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien 9 ceux qui n'ont que le Jargon paré des passions , ne connoissent point ces sortes de beautés , et les méprisent.

L'enthousiasme est le dernier degré de la Passion. Quand elfe est à son comble 9 elle voit son objet parfait , elle en sait alors son idole % elle le place dansle Ciel. En écrivant à ce qu'on aime , ee.

ne sont plus des lettres que Ton écrit * ce sont des hymnes.

Les grandes Passions ne germent guère ches les hommes feibles.

La grande Passion , l'origine et le principe de toutes, les autres , la seule qui naît avec l'homme , et ne le quitte jamais , tant qu'il vit , est l'amour de soi : Passion primitive , innée , antérieure à toute autre , et dont toutes les autres ne sont , en un mot , que des modifications.

Dans le règne des Passions 9 elles aident à supporter les tourmens qu'elles donnent, elles tiennent l'espérance a côté du désir* Tant qu'on désire , on peut se passer d'être heureux : on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient

DiçJîtizedbyG )OgIe

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point , l'espoir se prolonge , et le char* me de l'illusion dore autant que la Pas* «on qui le cause. Aktti cet état se suffit à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne} est une seree <ic jouissance qui supplée à la réalité.

On étouffe de gfandt* Passions^ rare, ment en les épure.

On n'a de pris** sur les Passions que par les Passiotos* c'est pat leur empiré 4n'il faut combattre leur tyrannie t et c'est toujours, delà ISJatuœ elle*ffiéme qu'il faut tirer les instrument propres i fa régler.

Que les Passions nous rendent crédu> les ! et qu'un cœur vivement touché se détache avec peine des erreurs mêmes Çu'il apperçoit !

On peut vivre beaucoup en peu d'années , et aequérk une grande expérience à ses dépens ; c'est alors le chemin des Passions qui conduit à la Philosophie. .

La source de toutes les Passions est la sensibilité ; l'imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports , doit être affecté quand ces rap* ports s'altèrent , et qu'il en imagine, ou qu'il en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce softt les trrciws àt

l'imagination qui transforment en vices les Passions de tous les êtres bornés* même Aet anges s'ils en ont ; car il fau* efoek qu'ils connussent la nature de tous les êtres , pour savoir quels rapports conviennent le mjevx à la leur.

: Voici le sommaire de toute la sagesse humaine dans l'usage des Passions. i°« Sentir les vrais rapports de l'homme <, Xwat dans l'espèce que dans l'individu.

i°. Ordonner toutes les affections de l'ame selon ces rapports.

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