BONHEUR
Ne
' ous ne savons ce que ctest que Bo*»
-heur ou Malheur absolu. Tout est mêaé dans cette vie , on n'y goûte aucun *et* -riment pur 9 on n*y reste pas deux mo> meat dans le même état. Les affections de nos âmes , ainsi que les modifications de nos corps , sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont continu ns en tous , mois en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus 4e souffrances
It Les Pensées
que dt jouissances ; voilà la différence commune à tous. La félicité de l'homme ici- bas n'est donc qu'un état négatif 9 on doit la mesurer par la moindre quantité de maux qu'il souffre*
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer i toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en Jouir : tout désir suppose privation, et toutes les privation^ qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés , que consiste notre misère. Un être sensible 9 dont les facultés égaleroient les désirs »
seroit un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse huitaine ou la route du vrai bonheur ! Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs ; carjs'ils étoient au-dessous de notre puisssance , une partie de nos facultés resteroit oisive , et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facnltés ; car si nos désirs s'étendoient à la fois en plus grand rapport y nous n'en viendrions que plus misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés , et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que toutes
Digfcedb
de J. J. Rousse au. h et forces étant en action , Pamc cependant restera paisible ; et que rhomme te trouvera bien ordonné.
Le monde réel a ses bornes , le monde imaginaire est infini : ne pouvant élargir Tua , rétrécissons l'autre ; car c'est de leur seule dUEhreaee que aaàsserit toutes les peines qui nous reasWet ftensnt malheureux. Otez la foret 9 la samét 1# bon témoignage de soi , tous les biens de cette vie sont dans l'opinion ; ôtes les douleurs du corps et les remords de la conscience , tous nos maux sont imaginaires.
. Tous les animaux ont exactement les (acuités nécessaires pour se conserver».
L'homme en a de superflues* N'est- ces»
pas bien étrange que ce superflu soitf nnstrument de sa misère \ Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa substance. S'il étoit assez sage pour compter ce superflu pour rien 9 il aurott toujours le nécessaire , parce qu'il n'auroit jamais rien de trop. Les grands besoins , disoit Favorin , naissent des grands biens , et souvent le meilleur moyen de se donner lés choses dent on manque est de s'oter celles cjufa* «| c'est à force de nous travailler pour
augmenter notre bonheur , que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre , vivroit heureux ; par conséquent il vivroit bon y car où seroit pour lui l'avantage d'être méchant. .....*.
» Nous jugions trop du Bonheur sur les apparences flrimwle supposons où il est It moins, nous le cherchons où il ne matêit être ; la gaieté n'en est qu'un signe très -équivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné qui cherche à donner le change aux autres , et à Vétourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts , si sérieux dans uii cercle , sont presque tous tristes et grondeur* <hez eux , et leurs domestiques portent là peine de l'amusement qu'ils donnent à leurs, sociétés. Le vrai contentement n'est ni gai , ni folâtre , jaloux d'un senliment si doux , en le goûtant on y pense , on le savoure , on craint de l'évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère , et ne rit guère ; il resserre, pour ainsi dire , le Bonheur autour de son coeur. Le* jeux bruyans , la turbulente joie *vottém les dégoûts et l'ennui* Miifcïâ mélancolie est amie de la volup* ta i l'attendrissement et les larmes ac-
de J. J. Rousseau. 35 «ompagnent les plus douces jouissances, •t l'excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des ris.
Si d'abord la multitude r et la 1 variée «les amusement paroissent contribuer au Bonheur* si l'uniformité d'une vie égale paroît d'abord ennuyeuse , «a y regardant mieux t on trouve, au contraire f -que la plus douce habitude de l'agi?' «9- «isre dans une modéra*^ de jouissance , qui laisse peu de pri*e.au4é«i/s •* **» dégoût. L/inquééttide dfj* déflks produit (a curiosité, l'iocQASftince« le vuide des turbiflens plaisir» produit l'ennui.
On a du plaisir quand- on en veut avoir, c'est l'opinion seule qui rend tout difficile , qui chasse le Bonheur devant nous 5 et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paroître.
Il n'est point de route plus sûre pour aller au Bonheur , que celle de la vertu.
Si l'on y parvient 9 il est plus pur , plus solide et plus doux» par elle ; si on le manque, elle seule peut en dédommager.
Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés ? Ils anéantissent , pour ainsi dire , leur existence à force de l'étendre aux h terre \ 4s aggra-
]6 Les P c n s £ e s
vent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attache mens ; ils n'ont point de jouissances -qui ne leur préparent mille aœèrcs privations : plus ils tentent et plus ils souffrent : plus ils s'enfoncent dans la vie , et plus ils sont
-malheureux.
' Tout ce qui tient aux sens et n'est pas nécessaire à la vie , change de nature aussitôt qu'il tourne en habitude»
Il cessa d'être un plaisir en devenant un , besoin ; c'est à la fois une chaîne qu'on se donne et «ne fouissance dont on se { prive 9 et prévenit toujours les désirs , ; n'est pas l'art de les contenter , mais de -, les éteindre. Un objet plus noble qu'on : ; doit se proposer en cela , est de rester maître de soi-même , d'accoutumer les , passions à l'obéissance , et de plier tous : : ses désirs à la règle. C'est un nouveau :• moyen d'être heureux , car on ne jouit !
sans inquiétude que de ce qu'on peut m perdre sans peine ; et si le vrai Bonheur i t appartient au Sage , c'est parce qu'il est k de tous les hommes celui à qui la fortune ^ peut le moins ôter» te
Tous les Conque rans n'ont pas été & s tués : tous les usurpateurs n'ont pas ï échoué dans leurs entreprises » plusieurs in
paraîtront
paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires ; mais celui qui , sans s'arrêter aux apparences , ne juge du Bonheur des hommes que par l'état de leurs coeurs , verra leur misère dans leurs succès mêmes , il verra leurs désirs et leurs soucis rongeans s'étendre et s'accroître avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avançant , sans jamais parvenir à leurs'termes. Il les verra semblables à ces voyageurs rnexpérhnenrés , qui 9 s'engageant pour la première fois dans les Alpes , pensent les franchir à chaque montagne , .et quand ils sont an sommet , trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d'eux*
Celui qui pourroit tout sans être Dieu seroit une misérable créature : il seroit privé du plaisir de désirer ; tout autre privation seroit plus supportable. D'où il suit que tout Prince qui aspire au despotisme , aspire à l'honneur de mourir d'ennui. Dans tous les royaumes du monde , cherchez-vous l'homme le plus ennuyé du p*ays ? Allez toujours directe* ment au Souverain , sur-tout s'il est trèsabsolu. C'est bien la peine de faire tant de misérables î Ne sauroit-it s'ennuyer à moindre frais 1
J. Partie. D
|8 Lf s Pensées
Les gueux sont malheureux f parct .qu'ils sont toujours gueux : les Roij jont malheureux parce qu'ils sont toujours Rois* htt états moyens dont 09 sort plus aisément f offrent des plaisirs ^«dessus et au-dessous de toi , ils étendent les lumières de ceux qui \es rem* plissent en leur donnant plus de préjugés, i connoître 9 et plus de degrés à comparer. Voilà » ce me semble , la principale raison pourquoi c'est généralement dans les conditions médiocres qu'on trouve les hommes les plus heureux et de meilleur sens.
Le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique , et J'on peut croire que ceux qui vont sans cesse chercher leur Bonheur che« autrui ne l'ont point chez ^jux-memest