‹ Les pensées de J.J. Rousseau: citoyen de GenèveChapitre 15 sur 71 · PITIÉ · texte numérisé non relu

PITIÉ

jLiA Pitié est une vertu d'autant plus universelle , et d'autant plus utile à l'homme , qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion , et si naturelle , que les bêtes mêmes en donnent quelquefois de signes sensibles.

On voit avec plaisir l'Auteur de la Fable des abeilles y forcé de reconnoître l'homme comme un Etre compatissant ft sensible , sortir de son style froid et subtil , pour nous offrir la pathétique, image d'un, homme enfermé qui apper* f oit au-dehots une b£te féroce , arra* chant un enfant du sein de sa mère 9 brisant sous sa dent meurtrière ses foi* blés membres , et déchirant de s^s on* gies les entrailles palpitantes de cet en* tant. Quelle affreuse agitation n'éprouvf pas ce témoin d'un événement auquel u ne prend aucun intérêt personnel ! QueU les angoisses ne souffre-t-îl pas ycettf vue, de ne pouvoir porter aucun secours ii la mèrf évanouiç f ni à l'enfant expif jant !

leur morale , les hommes n'eussent jamais été que des monstres , si la nature ne leut eût donné la Pitié à l'appui de la raison : mais il n'a pas vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales qu'il veut disputer aux hommes.

En effet , qu'est-ce que la générosité , la clémence , l'humanité , sinon la Pitié appliquée aux foibles , aux coupables , ou à l'espèce humaine en général ? La bienveillance et l'amitié môme sont , à le bien prendre , des productions d'une Pitié constante , fixée sur un objet particulier ; car désirer que quelqu'un ne souffre point , qu'est-ce autre chose que désirer qu'il soit heureux.

La Pitié qu'on'a du mal d'autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal , mais sur le sentiment qu'on prête à cekx qui le souffrent.

On ne plaint un malheureux qu'autant qu'on croit qu'il se trouve à plaindro. , Pour empêcher la Pitié de dégénérer en foiblé'sse , il faut la généraliser, et l'étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s'y livre qu'autant qu'elle est d'accord avec la justice, parce que de toutes les vertus 9 la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des

hommes.

D fi J. j'. R O U S S E A V. 4P

hommes. Il faut par raison , par amour pour nous , avoir pitié de notre espèce , encore plus de notre prochain , et c'est une très-grande cruauté envers les hommes que la Pitié pour les méchans.

Pour plaindre lé mal d'autrui , sans doute il faut le connoître ; mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert , ou qu'on craint de souffrir , on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu'on souffre , on ne plaint que soi. Or , si tous étant assujétis aux misères de la vie , nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n'a pas actuellement besoin pour luj-même , il s'ensuit que la commisération doit être un sentiment très-doux ; puisqu'elle dépose en notre faveur , et qu'au contraire un homme clur est toujours malheureux , puisque Pétat de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu'il puisse accorder aux peines d'autrui.

Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; les longs et sourds gémissemens .d'un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais l'aspect d'une contenance abattue , d'un visage hâve et pletnbé , d'un ceU éteint qui ne peut phis

Page 1