VOYAGES
XL y a bien de la différence eorrq voyager pour voir du pay* , ou pour voir dct peuples* Le premier objet est toujours celui des curieux > l'autre n'est pour eux qu'accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher* L'enfant observe les choses en attendant qu'il puisse observer Ici hommes. L'homme doit commencer par observer set.
semblables , et puis il observe les choses , s'il en a le tems.
Quiconque n'a vu qu'un peuple 9 ait lieu de connoître les hommes* neçonnolc que les gens avec lesquels il a vécu.
Pour étudier les hommes faut-il par*»
courir la terre entière? Faut-il aller au Japon observer les Européens 1 Pour connoître l'espèce , faut-il connoître tous les individus ? Non ,ilva des hommes qui se ressemblent si fort • que ce n'est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix Français les a tous vus ; quoiqu'on n'en puisse pas dire autant des Anglais et de quelques autres peu- ' pies » il est pourtant certain que chaque
cation a son caractère propre et spécifique qui $c rire par induction , non de i observation d'un seul de ses membres * J»ais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connoîc les hommes , comme celui qui a vu dix Français.
De tous les peuples du monde le Français est celui qui voyage le plus : mais plein de ses usages , il confond tout ce qui n'y ressemble pas. Il y a des Français dans tous les coins du monde. Il n'y a pas de pays où l'on trouve plus àt gens qui aient voyagé qu'on en trouve en France. Avec cela pourtant , de tous les peuples de l'Europe , celui qui en voir le plus connoît le moins. L'Anglais voyage aussi , mais d'une autre manière ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse anglaise voyage , la noblesse française ne voyage point ; le peuple français voyage , le peuple anglais ne voyage point. Cette différence me paroît honorable au dernier. Les Français ont presque toujours quelque vue d'intérêt dans leurs voyages: mais les Anglais ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n'est par le commerce , et les mains pleines ; quand ils y voyagent * c'est
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j»our y verser leur argent , non pour vivre d'industrie 5 ils sont trop fiers pour «lier ramper hors de chez eux. Cela foie aussi qu'ils s'instruisent mieux chez l'étranger que ne font les Français ♦ qui ont un tout antre objet en tête. Les An- . glais ont pourtant- aussi les préjugés nationaux , ils en ont même plus que personne ; mais ces préjugés tiennent moins à - l'ignorance qu'à la passion»
L'Anglais a ses préjugés de ^orgueil , et le Français ceux de la vanité*
Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages i ceux qui voyagent le moins , voyagent le mieux ; parce qu'étant moins avancés 'que nous dans nos recherches frivoles , et moins occupés des objets de notre vaine curiosité , ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connois guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière* Tandis qu'un Français court chez les arti$tes du pays , qu'un Anglais en fait dessiner quelque antique , et qu'un Allemand porte son album chez tous les savans , l'Espagnol étudie en silence le gouvernement » les mœurs , la police , et il est le seul des quatre , qui de re-
tour chez lui , rapporte de ce qu'il k vu y quelque remarque utile à son pays.
Le* anciens voyageoient peu $ lisoient peu , fa i soient peu de livres , et pourtant on voit dans ceux qui nous restent d'eux , qu'ils s'ohservoient mieux Igs lins les autres que nous n'observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d'Hornere , le seul poète qui nous transporte dans le pays qu'il décrit , on ne peut réfuser à Hérodote l'honneur d'à* voir peint les mœurs dans son histoire» quoiqu'elle soit plus en narrations qu'en réflexions , mieux que ne font, tous nos historiens , en chargeant leurs livres de portraits et de caractères» Tacite a mieux décrit les Germains de son teros , qu'aucun écrivain n'a décrit les Aile»
rnands d'aujourd'hui. Incontestablement ceux qui . sont versés dans l'histoire ancienne i connoissent mieux les Grecs , les Carthaginois , les Romains * les Gaulois , les Perses, qu'aucun peuple de aos jours ne coonoît ses voisins.
Il faut avouer aussi, que les caractères originaux des peuples s' effaçant de jour en jour y deviennent en même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races
f Les Pensées
se mêlent, et que les peuples se confort^ dent , on voit peu-â-peu disparoître ces ' différences nationales qui frappoient jadis au premier eoup-d'œil. Autrefois chaque nation restoir plus renfermée en elle-même ; il y avoit moins de communication , moins de voyages , moins d'intérêts communs ou contraires , moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple ; point tant de ces tracasseries royales appellées négociations , point d'ambassadeurs ordinaires ou résidens continuellement ; les grandes navigations étoient rares , il y avdit peu de commerce éloigné , et le peu qu'il y en avoit étoit fait par le prince même qui s'y servoit d'étrangers , ou par des gens «éprises qui ne donnoient le ton à personne , et ne rapprochoient point les mations. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre l'Europe et l'Asie , qu'il n'y en avoit jadis entre la Gaule et l'Espagne : l'Europe seule étoit plus ^parse que la terre entière l'est aujourd'hui.
Ajoutez à cela , que les anciens peuples se regardant la plupart comme autocthones , ou originaires de leur propre p«*ys, l'occupoient depuis assez long~
de J. J. Rousseau. ii
tems , pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s'y étoient établis , et pour avoir laissé le tems au climat de faire sur eux des impressions durables ; au lieu que parmi nous , après les invasions des Romains , les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé »
tout confondu. Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèles à l'art : la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère , ainsi que leur naturel : les Persans originaires de Tartarie perdent chaque jour de leur laideur primitive , par le mélange du sang circassien. Les Européens ne -sont plus Gaulois , Germains , Ibériens , Allobroges ; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure » et encore plus quant aux mœurs.
Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l'air et du terroir , marquoient plus fortement de peuples à peuples les tempéramens , les figures , les moeurs , les caractères , que tout cela ne peut se marquer de nos jours t où l'inconstance européenne
ai Les Pensai
ne laisse à nulle cause naturelle le t«K|l de faire ses impressions , et où les for Vêts abattues , les marais desséchés « la terre plus uniformément * quoique pins mal cultivée , ne laissent plus même au physique ♦ la même différence de terre à terre , et de pays à pays.
Peut-être avec de semblables ré Jexipnjl •e presseroit*on mieux de tourne* en ridicule Hérodote , Crésias, Pline v ponr avoir représenté les habitais de diveif pays , avec des traits originaux et de* différences marquées que nous ne leur voyons plus* Il faudroit retrouver les mêmes hommes f pour reeonnoître en eux les mêmes figures ; il faudroit que rien ne les eût changés , pour qu'ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à- la-fois tous les homme* qui ont été , peut -on douter que nous les trouvassions plus variés de siècle à siècle , qu'on ne les trouve aujourd'hui de nation à nation ? .
En même tems que les observations deviennent plus difficiles , elles se font plus négligemment et plus mal ; c'est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturelle du genre humain* L/iimxucjioa guta
DÉ Jw J. Ro VS SEAU. 1*
fÉttre des voyages se rapporte à l'objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet eit un système de philosophie , le voyageur ne voit jamais que ce qu'il veut voir : quand cet objet est l'intérêt , il absorbe toute l'attention de ceux qui s'y livrent. Le commerce et les arts , qui mêlent et confondent les peuples 9 les empêchent aussi de s'étudier. Quand ib savent le profit qu'ils peuvent faire l'un avec l'autre , qu'ont-ils de plus à •«voir 1
. Pour parvenir à la connoissance Aet peuples , il Faut commencer par tout observer dans le premier où l'on se trouve , assigner ensuite les différences à mesure que l'on parcourt les autres pays , comparer , par exemple , la France à chacun d'eux i comme on décrit l'olivier sur un saule , ou le palmier sur le sapin , et attendre a juger du premier peuple observé > qu'on ait observé tous les autres»
Les voyages ne conviennent qu'à trèspeu de gens : ils ne conviennent qu'aux hommes assez fermes sur eux-mêmes , pour écouter les leçons de l'erreur sans te laisser séduire , et pour voir l'exemple Ai vite sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa ptn-
te 9 et achèvent de rendre l'homine boa ou mauvais* Quiconque revient de courir le inonde , est» a sonreteurvecqn'îHera toute sa vie»
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