HOMME
Uans l'état eo sont désormais 4 lèf choses 9 un Homme abandonné- dèi sa naissance à lui-même parmi Jes autres , seroit le plus défiguré de tOus.'Be* préjugés , l'autorité , la nécessité , l'exemple , toutes les institution* sociales dans tfctquelles nous nous trouvons submergés f étoufferaient en lui la nature , et ne mettroient rien à fa place. Elle y seroit comme un arbrisseau que-le hasard fait naître au milieu d'un chemin * et qtfe lespassions font bientôt périr en le heurtant de toutes parts , et le pliant dans tous les sens,
On façonne les plantes par la culture , et les Hommes par l'éducation. Si l'homme soit grand et fort , sa taille et sa force lui seroient inutiles , jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir : elfes lui seroient préjudiciables , en empêchant les autres de songer à l'assister , et abandonné
dé J. J. Rousse a u* if
donne 9 lui-même » il mourroit de misère avant d'avoir connu, $ts besoins. On se plaint de l'état de J'enfance ; on ne Voit pas que la race humaine eût péri , si THomme n'eût commencé par être enfant.
Supposons qu'un enfant eût à sa naissance la stature et la force d'un homme hit , qu'il sortît , pour ainsi dire , du sein de, sa mère , comme Pallas du cerveau de Jupitef * cet homme enfant seroitun parfait imbécille, un automate »
une statue immobile et presque insensible. II. ne verroit rien , il n'entendroic Jfien,, U ne connqîrroit personne * il ne sauroit pas tourner les yeux vers ce qu'il allait besoin de voir. Non-seulement il n'ap- Rerce#rqit aucun objet hors de lui, il n'en rappotteroit mÇme aucun dans l'organe du sens^qui le lui feroit appercevoir ; les couleurs ne seroient point dans ses yeux, les sons ne seroient point dans ses oreilles , les corps qu'il toucheroitne seroient poipt sur le sien , il ne sauroit pas même qu'il en a, un : le contact de ses mains seroj; dans, son cerveau ; toutes ses sensatiqns se réuniroient dans un seul point, il o'existeroit que dans le commun sensorium | il n'auroit qu'une seule idée , sa-»
voir celle du moi , à laquelle il rappor- IL Partie. * C
i€ Les Pensées
teroit toutes ses sensations , et cet t idée » ou plutôt ce sentiment seroit la seule chose qu'il auroit 4e plus qu*ua enfant ordinaire.
Le sort de l'homme est de souffrit dans- tous les te m s ; le soin même de sa Conservation est attaché à la peine. Heureux de ne cpnnoître dans son enfance que des maux physiques ! maux biert moins cruels» bien moins douloureux que les autres t et qui bien plus rarement qu'eux nous font renoncer A la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte , il n'y a gueres que celles d* Famé qui produisent le désespoir» Nous plaignons le sort de l'enfance , et c'est le nôtre qu'il faudrait plaindre. Nos plat grands maux nous viennent de nous*
Tant que les Hommes se contente-* rent de leurs cabanes rustiques , tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arrêts 5 à se parer de plumes et de coquillages , à Se peindre le corps de diverses couleurs 9 à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches , à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs, OU quelques grossiers infstrumens demtt* Sique j en un mot , tant qu'ils ne s'appli*
querenr qu'à des ouviages qu'un seul pouvoir faire , et qu'à des arts qui n'avoient pas besoin du concours de plusieurs mains , ils vécurent libres , sains 9 bons et heureux , amant qu'ils pouvoient l'être par leur nature, et continuèrent k . jouir emr'eux des douceurs d'un commerce indépeadmt : mais dbt l'instant qu'un Homme eut besoin du secours d'un autre ; dès qu'où s'apperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour dttux » l'égalité disparut, U propriété s'introduisit , le travail devint nécessaire , et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes , qu'il fallut arroser de la sueur, des Hommes , et .dans lesquelles t)ri vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître arec les moissons.
La métallurgie et l'agriculture furent les deux, arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poëte t c'est l'or et l'argent \ mais pour le philosophe » ce sont le fer et Je bled qui ont civilisé les Hommes , et perdu le genre humain*
Les Hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières , mais épars sur les terrée qu'ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent , plus ils se corrosa-
tS Les Pensées
pent. Les infîrmirés du corps , ainsi que les vices de l'ame » sont l'infaillible effet de ce concours trop nombreux. L'Homme est de tous les animaux , celui qui peut vivre le moins en troupeaux. Des Hommes entassés comme des moutons périroient tous en très-peu de tems. L'haleine de l'Homme est mortelle à ses semblables : cela n'est pas moins vrai au propre qu'au figuré.
S'il ne s'agissoit que de montrer aux jeunes gens l'Homme par son masquje »
on n'auroit pas besoin de le leur montrer , ils le verroient toujours de reste ; mais puisque le masque n'est pas l'homme , et qu'il ne faut pas que son vernis les séduise , leur peignant les Hommes , peignez-les-leur tels qu'ils sont pion pas afin qu'ils les haïssent , mais afin qu'ils les plaignent, et ne leur veuillent, pas ressembler. C'est , à mon gré , le sentiment le mieux entendu , que l'Homme puisse avoir sur ion espèce.
L'Etre suprême a voulu faire en tout honneur à l'espèce humaine : en donnant à l'Homme des penchans sans mesure t Il lui donne tn même tems la loi qui les règle , afin qu'il soit libre et se commande k lui-même ; en le livrant à des
de J;J. Rousseau. i»
fassions immodérées , il joint à ces passions la raison pour les gouverner.; en livrant la femme à des désirs illimi- ,tés , il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît , il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ces facultés i savoir , le goût qu'on prend aux choses honnêtes lorsqu'on en fait la règle* de set actions.
Les Hommes disent que la vie est courte 9 et je vois qu'ils s'efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer* ils se plaignent de la rapidité du tems ; et je vois quHl coule trop lentementà leur gré^ Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent , ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare ; l'un voudrok être à demain ; l'autre au mois prochain j l'autre à dix ans de-lâ \ nul né veut vivre aujourd'hui ; nul n'est content de l'heure présente , tous la trouvent trop lente à passer.
Mortels * ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature ? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte , puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré \ S'il est un seul entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le
tern* s'écoule * celui-là ne «l'estimera pa* trop courte : vivre et "jouir seront pour lui la même chose ; et dûr-il mourir jeune , il ne mourra que rassasié de jours*