HOMME CIVIL
X-jE passage de l'état de nature à Tétât civil a produit dans l'homme un changement très-remarquable , en substituant dans sa^conduite la justice à l'instinct , et donnant à ses actions la moralité qui leur manquoit auparavant.
C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique »
et le droit a.l'appétit ; l'Homme , qui »
jusques là, n'avoit regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes 9 et de consulter sa raison ayant d'écouter ses penchant Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature , , il en regagne de si grands , ses facultés s*exer-< cent et se développent , ses idées s'étendent , ses sentimens s'ennoblissent , son ame toute entière s'élève à tel point, <rae si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradoient souvent au-dessus N de celle dont il est sorti > il devroir bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais , et qui d'un animal stupide et borné , fit un être intelligent et un homme. D t
4<v Les Pensée»
Où est l'homme de bien qui ne doit, rien à son pays ? Quel qu'il soir , il lui' doit ce qu'il y a de plus précieux pour l'Homme , la moralité de ses actions et l'amour de la vertu. Né dans te fond d'un bois , il eût vécu plus heureux et plus libre j mais n'ayant rien à combattre pour suivre ses penchans , il eût été bon sans mérite , il n'eût point été vertueux » et maintenant il sait l'être malgré ses passions. La seule apparence de l'ordre le porte à le connoîrre, à l'aimer.
Le bien public, qui ne sert que de prétexte eux autres > est pour lui seul un motif réel. 11 apprend à se combattre , à se vaincre , à sacrifier son intérêt à l'intérêt commun.
11 n'est pas vrai qu'ilne tire aucun profit des lois ; elles lui donnent le courage d'être juste. , même parmi les méchans.
Il n'est pas vrai qu'elles ne l'ont pat rendu libre , elles lui ont appris â régner sur lui.
Différence de l'Homme Policé et de l'Hom* me Sauvage»
JLrHoMMg Sauvage tt J'Homme Policé » différent tellement par le fond dff
DÉ J. J.- R O U S S E A tr. 41K cœur «t ( des inclinations , que ce qui fait le bonheur suprême de l'un 9 réduiroit l'autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté , il ne veut que vivre et rester oisif, et l'ataraxie même du stoïcien n'approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen toujours actif, sue, s'agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses : il travaille jusqu'à la mort , il y court même pour se mettre en état de vivre • ou renonce à la vie pour acquérir ^immortalité. Il fait sa cour aux grands qu'il hait , et aux riches qu'il méprise ; il n'épargne rien pour obtenir l'honneur de.
les servir -, il se vante orgueilleusement dt sa bassesse et de leur protection; et fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre Européen ! Combien de morts cruelles ne préféreroit pas cet inliolent Sauvage à l'horreur d'une pareille vie , qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire.
Le Sauvage vit en lui-même , l'homme Dj
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sociable toujours hors de lui , ne sait vivre que dans l'opinion des autres ; et c'est, pour ainsi dire , de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence.
L'homme sauvage , quand il a dîné , est en paix » avec toute la nature , et l'ami de tous ses semblables. S'agit-il quelquefois de disputer son repas , iL n'en vient jamais aux coups-sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance , et comme l'orgueil ne se mêle pas/ du combat , il le termine par quelques coups de poing , le vainqueur mange , le vaincu va chercher fortune , et tout est pacifié. Mais chez l'Homme en société , ce sont bien d'autres affaires f il s'agit premièrement de pourvoir au nécessaire et puis au superflu , ensuite viennent les délices , et puis les immenses richesses , et puis des sujets , et puis des esclaves ; il n'y a pas un moment de relâche : ce qu'il y a de plus singulier , c'est que moins les besoins sont naturels et pressans , plus les passions augmentent , et qui pis est , le pouvoir de les satisfaire, de sorte qu'après de longues prospérités, après avoir englouti bien
deJ. J. RotJSSE jro. 4t des trésors et désolé bien des hommes ,1 mon héros finira par tout égorger, Jusqu'à ce qu'il soit l'unique maître de l'univers.
Tel est en abrégé le tableau moral, $i> non de la vie humaine , au moins des prétentions secrettes du cœur de tout homme civilisé.