‹ Les pensées de J.J. Rousseau: citoyen de GenèveChapitre 62 sur 71 · L'HOMME COMPARÉ · texte numérisé non relu

L'HOMME COMPARÉ

JE ne vois dans tout Animal qu'une machine ingénieuse , à qui la nature a donné des sens pour se remonter ellemême y et pour se garantir , jusqu'à un certain point , de tout ce qui tend à la détruire , ou à la déranger. J'apperçois précisément les mêmes choses dans la* machine humaine , avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête , au lieu que l'Homme concourt aux siennes , en qualité d'agent libre. L'un choisît ou rt jette par instinct , et l'autre par un acte de liber- ^ xi , ce qui fait que la bête' ne peut s'écar-» ter de la règle qui lui est prescrite , même quand il lui seroit avantageux de le fai-

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*e » et que l'Homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourroît de faim près d'an bassin remolî de viandes, et un chat sur un tas de fruit»

ou de grains, quoique l'un et l'autre pût très- bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne , s'il s'étoit avisé d'en essayer :

c'est ainsi que les Hommes dissolus se livrent à des excès , qui Jeur causent la fièvre et la mort » parce que l'esprit déprave les sens , et que la volonté parle encore quand la nature se tait.

Tout animal a des idées y puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées »

jusqu'à un certain point , et l'Homme ne diffère à cet égard de la bête , que du plus au moins. Quelques philosophes ont mëmt avancé qu'il y a plus de différence de tel Homme à tel Homme , que de tel Homme à telle bête ; ce n'est donc pat tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'Homme , que sa qualité d'agent libre.

La nature commande à tout animal > et la bête obéit. L'Homme éprouve la même impression , mais il se reconnoit libre d'acquiescer ou de résister ; et c'est sur- tout dans la confiance de cette liberté que se montre la spiritualité de

Dp J. J. Rousseau. as son ame : car la physique explique en quelque manière le méchanisme des sens « et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir » ou plutôt de choisir , et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels» dont on n'expHqut rien par les lois de la méchanique.

Mais» quand les difficultés qui environnent toutes ces questions» laisseraient quelque Heu de disputer sur cette différence de l'Homme et de l'Animal » il y a une autre qualité très- spécifique qui les distingue , et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation » c'est la faculté de . se perfectionner ; faculté qui » à l'aide des circonstances , développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce , que dans l'individu » an lieu qu'un animal est » au bout de quelques mois » ce qu'il sera toute sa vie , et son espèce , au bout de mille ans, ce qu'elle étoit la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est sujet à devenir imbéctlle 1 N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif , et que , tandis que la bête , qui n'a * rien acquis et- qui n'a rien non plus à perdre » reste toujours avec son instinct ,^

Ton parloir le moins des Femmes ; et que la Femme la plus honnête éroir celle dont on parloir le moins* C'est sur ce prineipe qu'un Spartiate , enrendanr un érranger faire de magnifiques éloges d'une dame de sa connoissance , l'interrompit en colère : Ne cessera s- ru point , lui dit-il , de médire d'une femme de bien 3 De-là venoit encore que , dans leurs comédies , les rôles d'amoureuses et de filles à marier ne représentoient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils ayoient une telle idée de la modestie du sexe , qu'ils auroient cru manquer aux égards qu'ils lui dévoient , de mettre une honnête Bile sur la scène seulement en représentation. En un mot»

l'image du vice à découvert , les choquoit moins que celle de la pudeur offensée*

Chez nous , au, contraire » la femme la plus estimée est celle qui fait le plus de bruit ; de qui l'on parle le plus , qu'on voit le plus dans le monde v chez qui l'on dîne le plus souvent $ qui donne le plus impérieusement le ton ; qui juge * tranche , décide 9 prononce , assigne au* .-talens , au mérite » aux vertus , leurs degrés et lewcs places , et dout les hum-

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lies savans mendient le plus bassement la faveur. Sur la scène , c'est pis encore au fond ; dans le monde elles ne savent rien , quoiqu'elles jugent de tout j mais au théâtre , savantes du savoir des hommes , philosophes , grâce aux auteurs »

elles écrasent notre sexe de ses propres talens , et les imbécilles spectateurs vont bonnement apprendre des Femmes ce qu'ils ont pris soin de leur dicter.

Tout cela , dans le vrai , c'est se moquer d'elles , c'est les taxer d'une vanité puérile ; et je ne doute pas que les plus sages n'en soient indignées. Parcourez la plupart des pièces modernes : c'est toujours une Femme qui sait tout , qui ap- Î>rend tout aux hommes , c'est toujours a dame de cour qui fait dire le catéchisme au petit Jean de Saintré. Un enfant ne sauroit se nourrir de son pain , s'il n'est coupé par sa gouvernante.

Voila l'image de ce qui se passe aux nouvelles pièces. La bonne tst sur le théâtre , et les enfans sont dans le parterre.

La première et la plus importante qualité d'une Femme est la douceur ; faite pour obéir à un être aussi imparfait que l'homme , souvent si plein de IL Partit. E

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vices , et toujours si plein de défauts f elle doit apprendre de bonne heure a souffrir , même l'injustice , et à supporter les torts d'un mari sans se plaindre ; ce n'est pas pour lui , c'est pour elle qu'elle doit être douce : l'aigreur et l'opiniâtreté des femmes ne font jamais qu'augmenter leurs maux et les mauvais procédés des maris ; ils sentent que ce n'est pas avec ces armes-là qu'elles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes et persuasives , pour devenir acariâtres ; il ne les fit point foibles pour être impérieuses ; il ne leur donna point une voix si douce , pour dire des injures-; il ne leur fit point des traits si délicats , - pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent , elles s'oublient , elles ont souvent raison de se plaindre , mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendre une Femme impertinente ; mais , à moins qu'un homme ne soit un monstre , la douceur d'une Femme le/ ramené , et triomphe de lui tôt ou tard.

La Femme a tout contre elle , nos défauts , sa timidité , sa foiblesse , elle H*a pour efle que son art et sa beauté.

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N'est-il pas juste qu'elle cultive l'un et l'autre ? Mais la beauté n T est pas générale ; *lle périt par mille accidens ; elle passe avec les années, l'habitude en détruit l'effet. L'esprit seul est la véritable ressource du sexe ; non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde , et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse ; mais l'esprit de son état , l'art de tirer parti du notre , et de se prévaloir de nos propres avantages.

Les Femmes ont la langue flexible ; elles parlent plutôt * plus aisément et plus agréablement que les hommes ; on les accuse aussi de parler davantage ; cela doit être , et je changerois volontiers ce reproche eh éloge : la bouche et les yeux ont chez elles la même activité, et par la même raison. L'homme dit ce qu'il sait , la Femme dit ce qui plaît :

l'un pour parler a besoin de connoissance , et l'autre de goût ; l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles , l'autre les agréables* Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que . celles de la vérité.

Les Femmes ne sont pa*s faites pour courir ; quand elles fuient , c'est pour être atteintes. La course n'est pas la

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seule chose qu'elles fassent mal-adroite* ment , mais c'est la seule qu'elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leurs corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées »

les font paroître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter.

La recherche des vérités abstraites et Spéculatives , des principes , des axiomes dans les sciences , tout ce qui tend à généraliser -tes idées , n'est point du ressort des Femmes 9 leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c'est à elles à faire l'application des principes que l'homme a trouvés, et c'est à elles de faire les observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes les réflexions des Femmes , en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs , doivent tendre à l'étude dt$ hommes ou aux connoissances agréables qui n'ont que le goût pour objet : car quant aux ouvrages de génie , ils passent leur portée ; elles n'ont pas non plus assez de justesse et d'attention pour réussir aux sciences exactes y et quant aux connoissances physiques » c'est â celui dt$ deux qui est le

pHis agissant , Je plus allant , qui voit le plus d'objets ; c'est à celui qui a le plus de force , et qui l'exerce davantage , à juger des rapports des êtres sensibles et <les lois de la nature. La Femme qui est fotble et qui ne voit rien au- dehors , apprécie et juge les mobiles qu'elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa faiblesse , et ces mobiles wnt les passions de l'homme. Sa méchanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même et qui lui est nécessaire ou agréable ^jk faut qu'il ait l'art de nous le faire valoir ^ il faut donc qu'elle étudie à fond l'esprit de l'homme , non par abstraction l'esprit de l'homme en général , mais l'esprit des hommes qui l'entourent , l'esprit des hommes auxquels elle est assujettie , soit par la loi , soit par l'opinion. Il faut qu'elle apprenne à péuétrer leur sentiment par leurs discours 9 par leurs actions , par leurs regards , par leurs gestes. Il faut que , par ses discours, par ses actions , par ses regards, par ses gestes , elle sache leur donner les «entimens qu'il lui plaît, sans même paroître y songer. Ils philosopheront mieux

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qu'elle sur le cœur humain , mais, elle lira mieux qu'eux dans le coeur des hommes* C'est aux Femmes à trouver, pour ainsi dire , la morale expérimentale) à nous à la réduire en système. La femme a plus d'esprit , et Phomme plus de génie ; la femme observe , et l'homme raisonne ; de ce concours résultent la lumière la plus claire et la^science la plus complette que puisse acquérir de lui-même l'esprithumain, la plus sûre connoissance , en un mot , de soi et des autres qui soit à la portée de notre espèce.

Le monde est le livre des Femmes ; quand elles y lisent mal , c'est leur faute , ou quelque passion les aveugle.

La raison des Femmes est une raison pratique , qui leur fait trouver très-habilement les moyens d'arriver à une fin connue , mais qui ne leur fait pas trouver cette fin.

Les Femmes ont le jugement plutôt formé que les hommes -, étant sur la défensive presque dès leur enfance , et chargées d'un dépôt difficile â garder , le bien et le mal leur sont nécessairement plutôt connus*

' Si la raison d'ordinaire est plus foible et s'éteint plutôt chez les Femmes , elle

de J. J. Rousseau. $s est aussi plutôt formée , comme tin frêle tournesol croît et meurt avant un chêne*

La présence d'esprit, la pénétration , les observations fines sont la science des Femmes ; l'habileté de s'en prévaloir est leur talent.

Femmes ! Femmes ! objets chers et fouestes , que la nature orna pour notre supplice , qui punissez quand on vous brave , qui poursuivez quand on vous" craint , dont la haine et l'amour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher , ni fuir impunément î n beauté , charme , attrait , sympathie ! être ou chimère inconcevable , abyme de douleurs et de voluptés ! beauté, plus terribles aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître , malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! c'est toi qui pro-, Huis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.

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