FILLES
JLiEs Filles doivent être vigilantes et laborieuses; ce n'est pas tout , elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur , si c'en est un pour elles , est
f tf Les PemsIes
inséparable de leur sexe , et jamais elles ne s'en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur ▼ie asservies à la gêne la plus continuelleet la plus sévère , ^ui est celle des bienséances : il faut les exercer d'abord à la contrainte , afin qu'elle ne leur coûte jamais rien; â dompter toutes leurs fan*»
taisies , pour les soumettre aux volontés «Tautrui.
^ Une petite Fille qui aimera sa mere ou sa mie , travaillera tout le jour à ses côtés sans ennui : le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. Mais si celle qui la gouverne lui est insupportable, elle prendra dans le même dégoût tout ce qu'elle fera sous ses yeux. Il est trèsdifficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs mères, plus qu'avec personne au monde , puissent un jour tourner i bien : mais pour juger de leurs vrais sentimens , il faut les étudier , et non pas se fier à ce qu'elles disent ; car elles sont flatteuses , dissimulées , et savent de bonne heure se déguiser.
La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes , c'est que tous les agrémens de la parure ne leur suffisent point, si elles n'en ont qui
de J. J. Rousseau. $7 «oient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté , et l'on n'est pas sitôt en itat d'acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher à donner un tour . agréable à ses gestes, un accent flatteur à sa voix , à composer son maintien , à marcher avec légèreté , à prendre des attitudes gracieuses , et à choisir par-tout ses avantages. La voix s'étend , s'affermit et prend du timbre , les bras se développent , la démarche s'assure , et Ton s'apperçoit que , de quelque manière qu'on soit mise , il y a un art de se faire regarder. Dès-lors il ne s'agit plus seulement d'aiguille et d'industrie ; et de nouveaux talens se présentent , et font déjà sentir leur utilité.
En France, ks Filles vivoientdans des couveas ., et les fenrnnes courent le monde* Chez les anciens c'étoit tout le contraire : les Filles avoient beaucoup de jeux et de fêtes publiques : les femmes rivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable et maintenoit mieux les jnœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux Filles à marier, Vamuser -est leur grande affaire. Les Femmes ont d'autres soins chez elles , et n'ont pi os '4e maris it chercher ; mais elles ne trou*
veroient pas leur compte à cette réforme , et malheureusement elles donnent le ton.
Il est indigne d'un homme d'honneur d'abuser de la simplicité d'une jeune Fille , pour usurper en secret les mêmes libertés qu'elle peut souffrir devant tout îc monde. Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en public ; mais on ignore où s'arrête dans l'ombre du mystère 9 celui qui se fait seul juge de ses fantaisies.
Voulez- vous inspirer l'amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes 1 Sans leur dire incessamment , soyez sages , donnez-leur un grand intérêt à l'être ; faites-leur sentir tout le prix de la sagesse , et vous la leur ferez aimer. 11 ne suffit pas de prendre cet intérêt au loin dans l'avenir ; montrez-le-leur dans le moment même , dans les relations de leur âge , dans le caractère de leurs amans. Dépeignez-leur l'homme de bien , l'homme de mérite ; apprenez-leur à le reconnoître , a l'aimer , et à l'aimer pour elles ; prouvez-leur qu'amies , femmes ou maîtresses , cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison : faites-leur sentir que l'empire
de J. J. Rousseau. $9 de leur sexe et tous sts avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite , à ses mœurs , mais encore à celles des hommes ; qu'elles ont peu de prise sur âe% âmes viles et bisses , et qu'on ne sait servir sa maîtresse que comme on sait servir la vertu. Soyez sûrs qu'alors en leur dépeignant les mœurs de nos jours , vous leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant hs gens à la mode , vous les leur ferez mépriser» vous ae leur donnerez qu'éloignement pour leurs maximes , aversion pour leurs sentira ens , dédain pour leurs vaines galanteries ; vous leur ferez naître une ambition plus noble ; celle de régner sur des âmes grandes et fortes, celle des femmes de Sparte, qui étoit de commander à des hommes.
Les femmes ne cessent de crier que nous les élevons pour erre vaines et coquettes » que nous les amusons Sans cesse a dt$ puérilités pour rester plus facilement les maîtres , elles s'en prennent i nous àti défauts que nous leur reprpckons. Quelle folie ! et depuis quand sont- ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des Filles * Qui est-ce qui emf êche les mères de les élever comme il
<fo LesJPensées
leur plaît * Elles n'ont point de collèges : grand malheur ! eh ! plût-â-DÏeîl qu'il n'y en eût point pour les garçons , ils seroient plus sensément et plus honnêtement élevés ? Force-t-on vos Filles â perdre leur tems en niaiseries ? Leur fait -on malgré elles passer la moitié de leur vie à leur toilette à votre exemple î Vous empêche-t-on de les instruire et faire instruire à votre gré? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elle* sont belles , si leurs minauderies nous séduisent , si l'art qu'elles apprennent de vous , nous attire et nous flatte , si nous aimons à les voir mises avec goût , si nous leur laissons affiler à loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh ! prenez le parti de les élever comme des hommes ; ils y consentiront de bon coeur l plus elles voudront leur ressembler , moins elles les gouverneront , et c'est alors qu'ils seront vraiment les maîtres* A force d'interdire aux femmes le chant , la danse et tous les amusement du monde , on les rend maussades, grondeuses , insupportables dans leurs maisons. Pour moi , je voudrois qu'une jeune Angloise cultivât avec autant de soin les talens agréables pour plaire au mari
qu'elle
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qu'elle aura , qu'une jeune Albanoise les cultive pour les Harem d'Ispahan. Les maris , dira-t-on , ne se soucient point trop de tous ces talens : vraiment je le crois , quand ces talens , loin d'être employés à leur plaire , ne servent que d'amorce pour attirer chez eux de jeunes impudens qui les déshonorent.' Mais pensez-vous qu'une femme aimable et sage , ornée de pareils talens > et qui les consacreroit a l'amusement de son mari , n'ajouteroit pas au bonheur de sa vie 9 et ne l'empêcheroit pas , sortant de soa cabinet la tête épuisée , d'aller chercher des récréations hors de chez lui î Personse n'a-t-il vu d'heureuses familles ainsi réunies , où chacun sait fournir du siert aux amusemens communs î Qu'il dise si la confiance et la familiarité qui s'y joint , si Pirfnocence et la douceur des plaisirs qu'on y goûte , ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont et bruyant. •
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et Les Pensées