SOCIÉTÉ CONJUGALE
JL-J A relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte Une personne morale , dont la femme est l'oeil et l'homme le bras , mais avec une telle dépendance l'une de l'autre , que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir , et de la femme , que l'homme apprend ce qu'il faut faire. Si la femme pouvoit remonter aussi-bien que l'homme aux principes , et que l'homme eâc aussi-bien qu'elle l'esprit des détails * toujours indépendans l'un de l'autre , ils Vivroient dans une discorde éternelle , et leur société ne pourrait subsister Mais , dans l'harmonie qui règne entr'eux , tout tend à la fin c > minime , on he sait lequel met le plus du sien ; chacun suit l'impulsion de l'autre ; chacun obéit ; et tous deux sont les maîtres.
L'empire de la femme esr un empire de douceur , d'adresse et de cumplaisance ; ses ordres sont d^s caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans
de J. J. Rousseau. $j l'état» en se faisane commander ce qu'elle veut faire. En ce sens , il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d'autorité. Mais quand elle méconnoît la voix du chef» qu'elle veut usurper ses droits et commandé; elle-même , il ne résulte jamais de ce désordre que misère , scandale et déshoo- . neur.
Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées ; , Tune de gens qui pensent , l'autre de gens . qui ne pensent point , et cette différence vient presque uniquement de l'éducation.
Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre; car le plus grand charme de la société manque à la sienne , lorsqu'ayant une femme , il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie eiktiere à travailler pour vivre, n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt, et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux mœurs ; souvent même elle y sert , souvent on compose avec ses devoirs à force de réfléchir , et Ton finit par mettre un jargon à la place des choses. La con-
science est le plus éclairé des philosophes : on n'a pas besoin de savoir lés offices de Cicéron pour être homme de bien ; et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que
* c'est que l'honnêteté. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable ; et c'est une
» triste chose pour un père de famille- ,
qui se plaît dans sa maison , d'être forcé
de s'y reafermer en lui-même » et de ne
pouvoir s'y faire entendre à personne.
D'ailleurs , comment une femme qui
n'a nulle habitude de réfléchir , élevevera-t-eile ses enfans \ comment discernera- 1- elle ce qui leur convient ? comment les disposera-t-elle aux venus qu'elle ne connoît pas , au mérite dont elle n'a nulle idée ? Elle ne saura que les flatter ou les menacer , les rendre insolent ou craintifs ; elle en fera des singes maniérés ou d'étourdis poliçons , jamais de bons esprits , ni des enfans aimables* Il ne convient donc pas à un homme qui a *de l'éducation de prendre une femme qui n'en ait point» ni par conséquent dans un rang où l'on ne sauroic en avoir.
Mais j'aimerois encore cent fois mieux une fille simple et grossièrement élevé* >
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qu'une fille savante et bel-esprit qui viendrait établir dans ma maisonun tribunal de littérature dont elle seroit la présidente.
Une femme bel- esprit est le fléau de son mari , de ses enfans , de ses amis , 4e M valets , de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie» elle dédaigne tous ses devoirs de femme , et continence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de l'Enclos* Au-dehors elle est toujours ridicule et très- justement critiquée, parce qu'on ne peut manquer de l'être aussi-tôt qu'on sort de son état • qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talens n'en imposent jamais qu'aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent. On sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle auroir de. vrais talens , sa prétention les aviliroit. Sa dignité est d'être ignorée ; sa gloire est dans l'estime de son mari ; ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille.
La grande beauté me paroît plutôt à
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fuir qu'à rechercher dans le mariage. Li beauté s'use prompternent par la possession : au bout de six semaines elle n'est plus rien pour le possesseur ; mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange , son mari est le plus malheureux des hommes ; et quand elle seroit un ange , comment cmpêchera-r-elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'ennemis ? si l'extrême laideur n'étoit pas dégoûtante, je la préférerons à l'extrême beauté ; car en peu de tems l'une et l'autre étant nulles pour le mari , la be?uré devient un inconvénient et la laideur un avantage :
mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs ; ce sentiment , loin de s'erTacer , augmente sans cesse et se tourne en haine. C'est un enfer qu'un pareil mariage , il vaudroit mieux être mort qu'unis ainsi*
Desirez en tout la médiocrité , sans en excepter la beauté même. Une figure agréable et prévenante , qui n'inspire pas l'amour , mais la bienveillance , est ce qu'on doit préférer ; elle est sans préjudice pour le mati , et l'avantage en tourne au profit commun. Les grâces ne s'usent pas comme la beauté : elfes ont
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de la vie : elles se renouvellent suis cesse ; et au bout de trente ans de mariage , une honnête femme avec des grâces , plaît à son mari comme le premier jour.
La diversité de fortune et d'état s'éclipse et se confond dans le mariage, elle ne fait rien au bonheur; mais celle du caractère et d'humeur demeure , c'est par elle qu'on est heureux ou malheureux.
L'enfant qui n'a de règle que Pamqur , choisit mal ; le père qui n'a de règle que l'opinion , choisit plus mal encore.
Peut-on se faire un sort plus exclusif dans le mariage * Les biens , les maux n'y sont-ils pas communs malgré qu'on en ait , et les chagrins f qu'on se donne l'un à l'autre ne retombent- ils pas toujours sur celui qui les cause ?
Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant , aussi respectable que celui d'une mère de famille entourée de ses enfans , réglant les travaux de ses domestiques , procurant à son mari une vie heureuse et gouvernant sagement sa maison ! C'est-là qu'elle se montre dans toute la dignité d'une honnête femme , et c'est-là qu'elle inspire vraiment du respect , et que la beauté partage avec
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honneur les hommages rendus à la vertu* Une maison dQnt la maîtresse est absente est un corps sans ame qui bientôt tombe en corruption j une femme hofs de sa maison perd son plus grand lustre > et dépouillée de ses vrais ornemens , elle se montre avec indécence.
Ce n'est pas seulement l'intérêt des époux , mais la cause commune de tous les hommes , que la pureté du mariage ne soit point altérée. Chaque fois que deux époux s'unissent par un nœud solemnel , il intervient un engagement ta* cite de tout le genre humain , de respecter ce lien sacré , d'honorer en eux l'union conjugale ; et c'est , ce me semble , une raison très-forte contre h% mariages clandestins , qui , n'offrant nul signe de cette union , exposent des cœurs innocens à brûler d'une flamme adultère.
Le public est en quelque sorte garant d'une convention passée en sa présence 9 et Ton peut dire que l'honneur d'une femme pudique est sous la protection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi quiconque ose la corrompre , pèche premièrement 9 parce qu'il la fait pécher »
et qu'on partage toujours les crimes qu'on faic commettre > il pèche encore
de J. J. Rousseau^ tff directement lui-même , parce qu'il viole la foi publique et sacrée du mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légitime des choses humaines*
L'amour n'est pas toujours nécessaire pour former un heureux mariage. L'honnêteté • la vertu , de certaines convenances • moins de conditions et d'âge* que de caractères et d'humeurs » suffisent entre deux époux ^ ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement très-tendre , qui , pour n'être pas précisément de l'amour, .n'en est pas moins doux , et n'en est que plus dutrable. L'amour est accompagné d'une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation • peu convenable au mariage , qui est un état de jouissance et de paix.
On ne s'épouse pas pour penser uniquement l'un à l'autre , mais pour remplir conjointement les devoirs de 4a vie civile»»
gouverner prudemment sa maison , bien élever ses enfans. Les amans ne voient jamais qu'eux , ne s'occupent incessamment que d'eux v et la seule chose qu'ils sachent faire , est de s?aimer. Ce n'etf pas assez pour des époux qui ont tant d'autres soins â remplir.
Pourquoi les femmes dbivent»ellef vî»
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vre retirées et séparées des hommes 1 Ferons-nous cette injure au. sexe , de croire que ce soit par des raisons tirées de sa faiblesse , et seulement pour éviter le danger des tentations ? Non , ces indignes craintes ne conviennent point à unc x femme de bien , â une mère de famille sans cesse environnée d'objets qui nourrissent en elle àcs sentimens d'honneur y et livrée aux pkis respectables devoirs de la nature. Ce qui les sépare des hommes « c'est la nature elle-niéme qui leur prescrit des occupations différentes; c'est cette douce et timide modestie qui , sans songer précisément à la chasteté , en est la plus sûre gardienne \ c'est cette réserve attentive et piquante , qui , nourrissant à-la -fois dans les cœurs des hommes et les désirs et le respect , sert , "jf ou* ainsi dire , de coquetterie à la vertu. Vaiti pourquoi les épogx mêmes ne •«ont pas exceptés de la régie ; voilà % pourquoi les femmes les plus honnêtes conservent en général le pins d'ascendant sur leurs maris ; parce qu'à l'aide de cette sage et discrette réserve, sans caprice et sans reflux , elles savent au sein de l'union la plus tendre les maintenir jk une certaine distance , et les -empêchent de jamais se rassasier d'elles.
de J. J. Rousseau. 71 Par plusieurs raisons tire es de la nature àe la chose » le père doit commander dans la famille : premièrement , l'autorité ne doit pas être égale entre le père et la m ère ; mais il faut que le gouvernement soir un, et que <Jans les partages d'avis »
il y ait une voix prépondérante qui décide. 2 . Quelques légères qu'on veuille supposer les incommodités particulières à la femme , comme elles .font toujours pour elle un intervalle d'inaction , c'est une raison suffisante pour l'exclure de cette primauté : car , quand la balance est parfaitement égale , une paille suffit pour la- faire pencher. De plus, le mari doit avoir inspection sur la conduite de sa 'femme , parce qu'il lui importe de s'assurer que les enfans qu'il esc forcé de reconnoître et de nourrir »
n'appartiennent pas à d'autres qu'à lui.
-La femme qui n'a yen de semblable à craindre, n'a pas le même droit sur le -mari. )°. Les enfans doivent obéir au père, d'abord par nécessité, ensuite par tecorinoissance ; après avoir reçu de lui leurs besoins durant la moitié de leur vie , ils doivent consacrer l'autre à pourvoir aux siens. 4°- A l'égard des domestiques» ils lui doivent aussi leurs servi-
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cet en échange de l'entretien qu'il doime , sauf à rompre le marché dès qu'il cesse de leur convenir.