‹ Les Pensées de Pascal, disposées suivant l'ordre du cahier autographeChapitre 3 sur 299 · Tome 111, livre ix · texte numérisé non relu

Tome 111, livre ix

Lettres, opuscules, etc.. p. 470.

1 Lettre sur différents sujets de morale et de piété. Paris 1737. Tome 1, p. 206. 5 « Qu'on ne se tasse pas de répéter, que. depuis l'accident de Neuilly. le cerveau de Pascal était dérangé. >■> {Lettre à Condorcet.,1

Faut-il attribuer sa conversion à l'état chancelant de sa santé, et au désespoir qu'il a pu éprouver de se voir privé par la maladie des joies de ce monde ? Nous savons en effet qu*à ce moment le mal dont avait déjà souffert Pascal lui était revenu. Quand Jacqueline annonce à M"' Périer le retour édifiant de son frère, elle ajoute : « quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise » : et dans la lettre suivante, elle rappelle que les médecins lui avaient défendu de veiller et de jeûner, et rapporte que, maintenant, il ne peut même plus souper '. D'autre part, à lire les pensées de Pascal sur la mort, il semble que l'idée en ait étrangement occupé son esprit. Dans le Mystère de Jésus, il entend le Rédempteur lui-même, qui lui dit : <<. Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. » Il semble qu'il éprouve de l'horreur quand il pense qu'on « mourra seul » et comme un tremblement physique quand il s'écrie : « C'est une chose-horrible de sentir s'érnnlrr tout ce qu'on possède '-'. » Si la pensée de la mort — et plus encore, du jugement qui la suit — produisait sur lui cette impression de trouble profond, n'est-il pas naturel qu'il ait regardé la maladie comme un avertissement d'en haut, et qu'il ait cherché dans la foi l'assurance d'une vie éternelle ?

D'ailleurs, ïë~désenchantement amené par la maladie peut avoir été accru encore par les déceptions qu'il aura trouvées dans cette vie où il s'était jeté avec tant d'ardeur, « dans ce bourbier du monde » qu'il avait « embrassé avec tant d'empressement :1 ». Les esprits ardents comme était le sien vont vite au bout des chjasps, Son imagination s'était forgé des chimères sur le monde où il pénétrait: ^ajréalité le désabusaNJl y vivait avec de jeunes gens dont le rang et la fortune étaient supérieurs aux siens ; et~quelque effort qu'il fît pour les égaler, il ne pou vait.jnTse donner la noblesse de race, ni augmenter ses revenus insuffisants. L'amitié même du duc de Roannez ne parvenait pas à dissimuler la différence des situations et des fortunes, et Pascal devait ressentir une certaine humiliation à jouir d'un luxe qui n'était pas à lui. N'y a-t-il pas un souvenir personnel4 dans cette pensée : « Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n'est souvent presque rien./XTest un néant que notre imagination grossit en montagne. »} Et n'y a-t-il pas une trace de ces mortifications d'amourpropre dans le ton amer dont il parle de la noblesse, qui « dès dix-huit ans met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérite à cinquante» et lui fait «gagner trente ans, sans peine». Il avait cru trouver le bonheur, et n'avait trouvé que désappointement et désenchantement.

Ajoutons-y surtout l'influence de Jacqueline, devenue sœur Euphémie. C'était la personne qu'il aimait le plus, nous dit l'historien de Port-Royal; « car

1 Lettres du 8 décembre 1654 et du 25 janvier [655. (Lettres, opuscules, etc. pp. 352. 356. 1

- Pensées , 492.

'■' Lettres de Jacqueline à Pascal du 19 janvier 1 65 5 . (Lettres, opuscules, etc.. p. 353.)

4 Pensées, 356 (et la I" rédaction, cacher sa naissance) et 627.

xu

il v avait une telle correspondance entre leurs sentiments, qu'ils convenaient de tout; les deux c<jeurs__n'étaicnt qu'un cœur, et ils trouvaient l'un da.nsj!âiiire des consolations qui ne se peuvent comprendre que par ceux qui y ont passé. » Ils avaient tous deux même nature d'esprit et même caractère: c'était avec elle que Pascal avait le plus vécu: il l'avait convertie, puis poussée au couvent: il lui devait les émotions religieuses les plus profondes : c'était l'enfant de son âme, et elle aimait à s'appeler sa fille. D'autant plus passionnée qu'elle s'appliquait à mieux réprimer les mouvements de son cœur, douée d'une persévérance inébranlable qu'elle montra plus tard dans sa lutte avec Rome, enfoncée dans son jansénisme par la persécution qu'elle voyait approcher, Jacqueline se sentait attachée à lui non seulement par les liens de la parenté naturelle, mais encore par les liens bien plus forts d'une parenté mystique. Elle ne pouvait se décider à laisser Pascal perdre son âme, et, « gémissant de voir celui qui lui avait fait connaître le néant des choses du monde, s'y plonger lui-même de plus en plus, elle lui en parlait avec autant de douceur que de force. ' » Accueilli à toutes ses visites par des prières et des exhortations pressantes, gagné par la ferveur qu'il sentait dans les paroles de sa sœur, comment Pascal aurait-il pu se défendre, lui qui déjà chancelait, et se trouvait en lutte avec lui-même ?

lui effet, si toutes ces causes ont favorisé la seconde conversion de Pascal, elles ne suffisent point à l'expliquer. Des incrédules ont pu souffrir de pareilles déceptions, supporter de pareilles douleurs physiques, être en butte aux mêmes supplications pieuses, sans en être ébranlés. Pour lui. il était dans cet état que les mystiques de tous les temps appellent l'état de sécheresse, où |p rrnyppt voit siipj2rirnée la •communication entre Dien__et Jni. où son àj]T£^st jm pjjis santé à éprouver les seruimenj^ d'amour divin dont elle était auparavant inondée : mais la foi n'était point complètement étouffée en lui : alïaisseè^pôTrr "ainsi dire sur elle-même, elle commençait dès lors à se réveiller. Sa conversion a été amenée, préparée de loin par le sourd et lent travail de sa pensée intérieure. Ce n'a pas été un brusque retour à la vérité, le coup de foudre du chemin de Damas, une de ces révolutions morales qui, du jour au lendemain, bouleversent une âme: c'a été une , lente évolution travprsép nV roniradi[-iions m rje luttes, l'accroissement progressif du germe de foi qui subsistait en lui. Pour un incrédule qui se convertit, il y a, semble-t-il, un moment précis où il cesse d'être incrédule : il y a y rie rupuire

Hans sj pensée. Une preuve nouvelle que Pascal n'a pas été incrédule, ce serait donc que sa conversion s'est faite insensiblement. En effet, vers la fin de septembre, il s'ouvrit à sa sœur « d'une manière qui lui fit pitié » : il lui avoua 3. que, « parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et pa>- le reproche continuel que lui faisait

1 Histoire générale de Port-Royal. Tome 111.

- Lettre de Jacqueline du 25 janvier [855. 'Lettres, opuscules, etc., p. 356.)

sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses, d'une tei.e manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni rien d'approchant ». Et, depuis ce jour, il lui fit des visites « si fréquentes et si longues qu'il semblait qu'elle n'avait plus d'autre ouvrage à taire que de l'entretenir ». Mais, malgré ces bonnes dispositions, tout n'était point fini; son esprit combattu ne pouvait se détacher du monde : « il était, disait-il. dans un si grand abandonnement du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté là ». et il se plaignait de ne point sentir en lui « le mouvement de l'esprit de Dieu ». Dans cet état pénible, il ne pouvait trouver le bonheur ni dans le monde ni dans la religion : l'un le fatiguait et inquiétait sa conscience tourmentée, l'autre n'avait encore point de charme pour lui, et lui laissait toute sa sécheresse de cœur. Pour nous servir des termes dont il use dans son opuscule Sur la conversion du pécheur : « Un scrupule continuel

combattait son àme dans la jouissance des choses où elle s'abandonnait

auparavant avec une pleine effusion de cœur; mais elle trouvait encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. » C'est apparemment le souvenir de ces luttes qui lui faisait dire plus tard : « Il est

vrai qu'il y a bien de la peine en entrant dans la piété Notre cœur se sent

déchiré entre des efforts contraires, etc. l. »

Ces troubles continuels trouvèrent enfin leur terme, le 23 novembre 1654. dansfFextaseJqu'il eut, le soir, entre dix heures et demie et minuit. Cette extase n'a donc pas été la cause mais bien plutôt le couronnement de sa conversion. Elle fait connaître la date où cessèrent définitivement ses incertitudes, où furent rompues sans retour les dernières de ces « horribles attaches » qui le retenaient au monde : à partir de ce jour, il vit clairement le but fuyant qu'il cherchait en vain jusqu'alors. Mais, si le sens et la portée de cet événement ne sauraient être douteux, il n'en est pas ainsi de sa nature même. L' « Amulette » est-elle simplement la formule écrite des fermes résolutions que Pascal aurait prises après une méditation nocturne, et qu'il tenait à conserver toujours sous ses yeux ? V^a^il quelque chose de plus, et serait-ce le pieux monument H'nnp grâce tome spéciale qu'il aurait tenue de la bonté de Dieu, d'un ravissement ? La vue seule du fac-similé du papier trouvé dans les habits de Pascal suffit à prouver qu'il ne s'agit point simplement d'un acte de bon propos. Ce mot Feu détaché au début, cette croix radiée qui domine, ces cris «joie, joie, pleurs de joie! », cet appel « mon Dieu me quitterez-vous ? ». tout cela ne peut s'expliquer si l'on n'admet qu'après une méditation intense et une oraison passionnée, il se sentit en quelque sorte en présence a de Dieu. Et, dans le Mystère de Jésus, ce dialogue que Pascal engage avec son Sauveur n'est-il point un souvenir de cette première entrevue, où il se serait directement entretenu avec le Dieu vivant « d'Abraham, d'Isaac et de Jacob?» C'est ce ravissement qui a fait cesser en lui la sécheresse de l'âme dont

1 Pensées, 25g.

'-' Je ne vois rien là, quoi qu'en ait pu dire M. Lelut, qui ressemble à une * hallucination.

xi. ni

il se plaignait à sa sœur, et qui aura mis enfin d'accord son cœur touché et sa raison convaincue. Il est vrai qu'entre la nuit du 23 novembre et la résolution définitive qu'il a prise de se retirer du monde il s'est écoulé quinze jours (car c'est le sermon de Singlin (8 décembre) qui l'y a déterminé). Mais, tout éclairé qu'il fût sur le but qu'il devait poursuivre, il pouvait hésiter sur les voies à prendre, se demander s'il lui fallait édifier le monde par son exemple, ou se sanctifier luimême dans la solitude. Ce sermon, où il vit une application providentielle à son propre état, lui parut un avertissement d'en haut auquel il devait se soumettre. Ces quinze jours d'indécision ne prouvent donc point qu'il ne fût pas alors entièrement converti, et ne doivent rien ôter de son importance extrême à la ^

nuit de l'extase. /%&3% •

Cependant, tout en renonçant au monde, il n'avait pas encore, semble-t-il, >y

abjuré les vanités âo l'pspnt - « 11 était revenu au vain amour des sciences », dit . r*&3 l'historien de Port-Royal1. Singlin, après avoir accepté de diriger sa conscience ^-//W .» sur les instances de sœur Euphémie, « l'avait exhorté à faire un voyage à la ^ ~. \ campagne, pour être plus à soi qu'à Paris, où le duc de Roannez. son intime ami. <^Cnp

l'occupait beaucoup ». Pascal s'était retiré dans une des maisons de M. de Luynes : puis, ne se trouvant pas assez seul, il avait demandé une cellule à Port-Royal. Or Port-Royal, à cette époque, était tout cartésien, et M. de Liancourt, Arnauld. Nicole, qui s'occupaient de science, appliquaient dans leurs discussions de logique, de géométrie, de physique, les principes tout cartésiens que ces derniers ont exposés plus tard dans la Logique de Port-Royal. Peut-être Pascal se crut-il autorisé par l'exemple de chrétiens si austères et de jansénistes si éclairés à s'occuper encore des sciences; car il semble que ce soit à cette époque, qu'il écrivit les deux fragments De l'esprit géométrique. Il y fait assez ouvertement ses réserves sur la doctrine de Descartes : il y amoindrit le pouvoir de la raison, — dans les choses humaines, puisque « tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire, non par la preuve, mais par l'agrément », — dans les choses divines, puisque [j< Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté, par une douceur toute céleste qui la charme et quj l'entraîne ». Et pourtant, il y professe encore une haute estime pour la géométrie, et lui fait la part assez belle.

Il ne renonçait point non plus à la philosophie: et même il y était ramené par ses conversations avec MM. de Port-Royal. « M. de Saci. dit Fontaine, dans ses Mémoires, crut devoir mettre M. Pascal sur son fond et lui parler des lectures

de philosophie dont il s'occupait le plus M. Pascal lui dit que ses deux livres

les plus ordinaires avaient été Epictète et Montaigne, et lui fit de grands éloges de ces deux esprits. » Dans cet Entretien que nous a conservé Fontaine, Pascal semble encore faire cas de ces « études philosophiques dont les chrétiens retirent si peu d'utilité ». Assurément, il met en pleine lumière la contradiction de ces deux systèmes, qui ne voient l'un que la grandeur, l'autre que la bassesse de

1 l'orne 111.

Jf

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