PORT-ROYAL. Edition de 1678. Chapitre (entre 1 et
BOS II, ix, 2 — FMI 11, 244 — iMOL 1. 254.
C'est une variante du premier début de la pensée 623 (note 1).
[i] Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes, que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent toute leur vie.
[2] L'âme est jetée dans le corps, pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passade à un voyage éternel et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui en reste que très peu dont elle puisse disposer. [3] Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort, et l'embarrasse si étrangement qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d'être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi, tout son soin est de s'oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant des choses qui l'empêchent d'y penser.
[4] C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a en effet pour but que d'y laisser passer le temps sans le sentir, ou plutôt, sans se sentir soi-même, et d'éviter en perdant cette partie de la vie, l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur soi-même durant ce tempslà. [5] L'âme ne trouve rien en elle qui la contente ; elle n'y voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors et de chercher, dans l'application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable Sa joie consiste dans cet oubli : et il suffit, pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être avec soi.
[ij C'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux.
Mais c'est une consolation bien misérable, puisqu'elle va non pas à guérir le mal. mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement. [2] Ainsi, par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa véritable guérison. et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigné plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux : [3] et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur, puisque l'homme ne s'ennuie de tout et ne cherche cette