XL VI
la morale qu'il ridiculisait d'abord sur la parole de Port-Royal, quand la mauvaise foi de ses ennemis l'a rendu personnellement victime des perfidies qu'autorise leur casuistique, alors il ne peut continuer sur ce ton railleur. Nous sentons, dans ses lettres, monter de plus en plus le grondement de sa colère intérieure, jusqu'à ce qu'enfin il éclate, et rejette désormais tout masque : « O mon Père, il n'v a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre! » (Dixième lettre.) C'est qu'entre cette dixième lettre et les précédentes, il s'était passé un événement capital dans sa vie : le miracle de la Sainte-Epine, qui eut lieu à Port-Royal, le 24 mars [656, pour la guérison de Marguerite Périer, sa nièce et sa filleule.
L'influence que ce miracle a exercée sur l'esprit de [Pascal, ne saurait être exagérée. Tout d'abord, il le persuada de la vérité de sa cause, et de la sainteté de la lutte qu'il soutenait. « Quelque temps auparavant, il avait eu un entretien avec un homme sans religion, qui concluait de ce qui se passait dans l'Eglise, qu'il
n'y avait point de Providence M. Pascal répondit sans hésiter qu'il croyait les
miracles nécessaires et qu'il ne doutait point que Dieu n'en fit incessamment '. » Et voici que dans ce couvent de Port-Royal, asile du jansénisme, que tant de « cruels et lâches persécuteurs » présentaient comme un séminaire de'l'hérésie, Dieu lui-même manifestait sa volonté d'une manière éclatante. Au milieu du siècle stupéfait, on l'entendait « cette voix sainte et terrible qui étonne la nature, et qui console l'Eglise 2 », et le Crucifié répondait pour les religieuses calomniées. Pour méconnaître un tel miracle, pour ne point voir la main de Dieu, ne fallait-il pas que les ennemis de Port-Royal fussent aveuglés ? et cet aveuglement n'était-il point inexplicable, si on ne recourait à la volonté divine et au dogme de la prédestination ? Oui, c'était bien là l'un de ces miracles faits non point pour éclairer les incrédules, mais pour perdre définitivement ceux que les décrets incompréhensibles de la Providence avaient condamnés à la damnation éternelle, ceux qu'elle voulait « empêcher de croire ». Qu'était-ce à dire sinon que combattre pour le jansénisme, c'était combattre pour Dieu même : tout le christianisme étak ramené au jansénisme et la véracité de l'Evangile confirmait celle de YAugustinus. « L'Eglise est sans preuves,, s'ils [les négateurs du miracle] ont raison. » Madame Périer nous atteste que ce fut cette occasion qui a fait naître en son esprit la première idée de Y Apologie de la Religion chrétienne : puisqu'il avait trouvé pour sa foi un fondement inébranlable, visible à tous ceux que n'égarait point la malédiction divine, il se serait cru coupable de ne point coopérer selon son pouvoir à l'œuvre de la grâce.
11 y a plus : Pascal était personnellement intéressé dans ce prodige. « Il paraissait, dit l'historien de Port-Royal, que Dieu avait accordé ce miracle non seulement aux prières et aux besoins de Port-Royal, mais encore à la foi de M. Pascal. » Dans sa discussion avec l'« homme sans religion ». il s'était en
1 Recueil d'Utrecht.
- Cf. Provinciale^ svi.