CHAPITRE V. — HISTORIENS PERSANS ET MONGOLS
différentes parties du monde. La supériorité de son éloquence dans l'arrangement du discours est bien connue. Chaque lettre qui tombait de sa plume sur le frontispice d'un livre était comme une lentille sur la face du mérite ; chaque perle que le Dou'l-Karnéïn de son calam (1) tirait des ténèbres de l'encrier était un joyau pour le collier de la fortune. Toutes les fois que le sâhib Ibn Abbad voyait une ligne tracée par Qâbous, il disait : « Ceci est l'écriture de Qâbous ou l'aile d'un paon. »
Mais la sévérité de ce prince envers ses émirs et ses soldats lui attira des haines ; il dut abdiquer en faveur de son fils. Il fut décidé qu'il se rendrait dans un château pour s'y livrer aux pratiques de dévotion. Cependant après peu de temps, les émirs, préférant « se tranquilHser à son sujet » et éviter le retour de ses vengeances, le mirent à mort. Il fut enterré à la porte de Djordjân sous une belle coupole qui porte son nom.
Nous ajouterons à ceci une page tirée d'un chapitre qui se rapporte à un plus grand sujet. C'est l'article où Mirkhond raconte comment Djenghîz-Khân, près de mourir, institua ses
1. Métaphore bien cherchée ; Dou'l-Karnéïn est le conquérant «aux deux cornes »j soit Alexandre le Grand j le Kalam est la plume.
héritiers (1). Il forme l'épilogue de la vie de ce conquérant. Le talent de l'écrivain, soutenu par la majesté de la scène qu'il a à retracer, acquiert une ampleur et une simplicité noble qui ne lui appartiennent pas toujours.
« Djenghîz, au cours de l'expédition de Chine, eut un songe funeste qui l'avertit de l'approche de la mort. Emu par ce présage, il donna ordre de faire venir ses enfants et petits-enfants. Comme Djoudji n'existait plus, Djagataï, Oktaï, Touli et les enfants de Djoudji se présentèrent. Il leur dit alors : « La vigueur de ma vie a été changée par l'âge en faiblesse et en impuissance ; la tenue droite de la jeunesse a fait place à la ruine et à la caducité ; et le voyage de l'autre monde, qu'on ne peut éviter, est proche. Par la vertu de Dieu et avec l'aide du ciel, j'ai conquis et subjugué pour vous un royaume si étendu, que du milieu à chacune de ses extrémités, il y a un an de route. Maintenant, je vous recommande d'écarter d'entre vous l'inimitié, de cultiver l'amitié, de n'être qu'un cœur et qu'une langue afin
1. La Vie de Djenghiz-Khân par Mirkhond (texte persan) a été éditée dans la série des Chrestomathies orientales à l'usage des élèves de l'Ecole des Langues orientales, Paris, 1841. — Citons encore comme ayant été éditée séparément l'importante histoire des Seldjoukides : Mirchondi historia Seldschukidarum persice, éd. J. A. Vullers, Gissae, 1838.