CHAPITRE V. — ■ HISTORIENS PERSANS ET MONGOLS
traversait la montagne de Surkhab. Ces vastes fondations étaient payées sur sa fortune personnelle qui était immense.
Réchîd ed-Dîn était grand bibliophile. Il dépensa, dit Mirkhond, 60.000 dinars (que Quatremère évalue en 1836 à 900.000 francs de notre monnaie), pour la copie, la reliure, l'enluminure et les cartes de ses propres ouvrages.
Une si éclatante fortune devait lui attirer des envieux. Il en eut sous le règne d'Oldjaïtou dont il réussit à déjouer les manœuvres. Mais sous Abou Saïd, successeur d'Oldjaïtou, la haine contre lui grandit, et l'envie eut enfin raison de son bonheur et de la confiance du monarque. Il fut destitué. On le rappela à la cour ; mais ce fut pour l'accuser, bientôt après, d'avoir empoisonné Oldjaïtou. Il se défendit avec énergie contre cette accusation dénuée de toute vraisemblance. Un médecin qui avait soigné le Sultan défunt le chargea, en racontant que, tandis qu' Oldjaïtou était déjà gravement malade, Réchîd ed-Dîn avait conseillé un remède qui avait augmenté la diarrhée et causé sa mort. Le vizir fut donc condamné. On l'exécuta en même temps qu'un de ses fils âgé de seize ans, l'an 718. Sa tête fut promenée dans les rues, son corps dépecé, envoyé par morceaux dans les provinces. Des hérauts criaient : « Voici la tête de ce juif maudit qui
a dénaturé la parole de Dieu. » Le, propriétés de la victime furent confisquées ; et le quartier qu'il avait fait construire à Tébrîz fut livré au pillage.
On doit croire que la haine fut tenace ; car, sous Tamerlan, Miran Chah, fils de ce conquérant, gouverneur de Tébrîz, fit exhumer les restes de Réchîd ed-Dîn du monument où ils avaient été finalement placés et les fit enterrer dans le cimetière des juifs.
Ce grand écrivain avait des talents universels : il savait plusieurs langues, le persan, l'arabe, le mongol, le turc, l'hébreu et peut-être le chinois ; il avait cultivé l'agriculture, l'architecture, la philosophie. C'est Ghazan Khan qui le chargea de composer une histoire des Mongols. Il n'existait alors sur ce sujet que des œuvres fort incomplètes : certains morceaux du Kâmil d'Ibn el-Athîr ; la « série des histoires », Nizâm et-tawârikh d'Abd Allah Beïdawi, l'ouvrage d'Atâ Méhk Djouwaïni ; mais des annales en langue mongole étaient conservées dans les archives de l'empire ; elles formaient de nombreux cahiers rangés sans beaucoup d'ordre, mais contenant des renseignements abondants. De plus, les grandes familles mongoles conservaient des généalogies et des souvenirs de leurs histoires particuhères, qui constituaient des documents précieux.