CHAPITRE V. HISTORIENS PERSANS ET MONGOLS
Réchîd ed-Dîn travaillait à son histoire au point du jour, après avoir fait la prière, tout le reste de sa journée étant consacré aux affaires de l'Etat. L'œuvre était à peu près finie sous Ghazan Khân. Oldjaïtou lui demanda d'y ajouter un tableau de l'histoire des autres peuples et une description des contrées connues des Mongols. Le tout fut achevé en 710, sous le titre de Djâmi 'ei-iawârîkh, la somme des histoires, et le manuscrit fut déposé dans la bibliothèque de la mosquée de Réchîd ed-Dîn à Tébrîz. Le premier volume, considéré comme une œuvre à part, porte spécialement le titre de Tankhi-Gazâni, histoire [dédiée] à Ghazan. Il comprend l'histoire de l'origine des tribus tiiiques, celle des ancêtres de Djenghîz- Khân, celle de ce conquérant lui-même, de ses enfants et de ses descendants jusqu'au règne d'Oldjaïtou exclusivement. Le règne d'Oldjaïtou est raconté dans le second volume. La division adoptée par l'auteur comporte quatre volumes pour toute l'œuvre.
Réchîd ed-Dîn est un écrivain de bonne école, au style serré, et assez sobre, riche en renseignements, exempt de l'afféterie qui nuit à d'autres historiens de la même langue. Voici un passage curieux sur les goûts scientifiques du sultan Houlâgou, où l'on verra que l'auteur fait preuve d'un esprit critique dont l'applica-
tion, en l'espèce, n'est d'ailleurs pas tout à fait juste, car on sait que les recherches des alchimistes ont en somme élé profitables à la science :
« Houlâgou Khân aimait prodigieusement à faire bâtir. Les édifices élevés par ses ordres subsistent encore aujourd'hui pour la plupart. Il avait fait construire un palais dans la ville d'Alatag et des temples d'idoles dans celle de Khoï. Cette année le monarque partagea son temps entre ses travaux d'architecture, l'administration des affaires du royaume, les soins que réclamaient l'armée et la population. A l'automne, il se dirigea vers son campement d'hiver de Zerineh-Roud (la rivière d'or) qui, chez les Mongols, porte le nom de Tchagatou- Nagatou. Etant arrivé à Marâgah, il montra un vif empressement pour voir terminer la construction de l'observatoire. Ce prince était grand amateur de philosophie ; il excitait les hommes instruits à des discussions sur les sciences de l'antiquité ; il assignait à tous ces personnages des pensions et des gratifications. Il aimait à voir sa demeure royale embellie par la présence des savants et des philosophes. Il était surtout adonné à l'alchimie, et protégeait constamment les hommes voués à ce genre de recherches. Aussi dans leur vaine imagination, par suite de leurs suggestions mensongères,
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ils allumaient partout des feux, consumaient une masse énorme de substances diverses, mettaient en mouvement sans aucune utilité des soufflets grands et petits, fabriquaient des chaudières d'une terre composée suivant les principes de la science ; mais toutes leurs opérations ne produisaient d'autre avantage que de fournir à leurs repas du matin et du soir. Du reste, ils ne réalisèrent aucune transformation. Tout se réduisait de leur part à de la fourberie, à de la charlatanerie ; ils ne pouvaient montrer une seule pièce d'or ou d'argent sortie de leurs ateliers. »
La géographie persane compte parmi ses représentants un personnage d'un caractère original, poète, voyageur et érudit, Nasiri Khos- RAU (1). Sa vie, racontée par divers auteurs, est devenue quelque peu légendaire. Il était descendant d'Ali. Il naquit vraisemblablement en 394 (1003). Des biographes le font naître 30 ou 40 ans plus tôt et mourir plus que centenaire. Il raconte lui-même d'une façon poétique et philosophique son enfance et son éducation :
1. Sefer Nameh, Relation du {>oyage de Nassiri Khosrau, 437-444 H., éd. et trad. Ch. Schefer, Paris, 1881 ; Publications de l'École des Lan 'es orientales vii^antes^
« Il s'était écoulé 394 ans depuis l'hégire, ditil, quand ma mère me déposa dans cette demeure poudreuse. Je poussai, ignorant de tout et semblable à une plante qui naît de la terre noire et de l'eau tombant goutte à goutte... Je passai de l'état végétatif à l'état animal, et je fus pendant quelque temps comme un petit oiseau qui n'a point encore ses plumes. C'est à la quatrième période que je sentis que j'appartenais à l'humanité, lorsque mon être, voué à la tristesse, put articuler des paroles. »
Il décrit ensuite le cycle de ses études en un morceau dont l'abondance prête un peu à sourire et qui rappelle certain programme d'éducation rabelaisienne, mais qui cependant constitue un document assez curieux sur la question souvent agitée au Moyen Age de la classification des sciences : « Lorsque je pus distinguer ma main gauche de ma main droite, j'éprouvai le désir d'acquérir toutes sortes de connaissances. J'eus le bonheur d'apprendre, à l'âge de 9 ans, le Coran par cœur... Je passai ensuite 5 années à m'occuper de la lexicographie, de la grammaire et de la syntaxe, de la prosodie et de la poétique, des étymologies et des traités relatifs au calcul et aux comptes. A l'âge de 14 ans, j'abordai l'étude de l'astrologie, de l'astronomie, de la divination par le sable, de la géométrie d'Euclide, de l'Amageste d'après les