CHAPITRE VII. LA PHILOSOPHIE POLITIQUE
Je ne crois pas qu'on puisse tirer de Djâhiz une philosophie ou un système ; mais on trouve chez lui au plus haut point l'esprit philosophique et le goût le plus intense de la vie intellectuelle. Dans plusieurs des premiers chapitres de son traité des animaux, il parle, on ne sait pourquoi, de l'éloge des Hvres et de l'histoire de l'écriture, et d'ailleurs les titres de ces premiers chapitres sont très amusants par leurs sujets et leur incohérence ; mais parcourons seulement un peu ceux qui concernent l'écriture et le goût des livres.
Il y a plusieurs passages dans les littératures orientales sur les bibliothèques et les bibliophiles; nous en avons déjà extrait un du Fakhri ; on pourrait en noter quelques-uns dans Jâkout,dans lescontes (1). Djâhiz, qui est plus ancien que ces auteurs et traite le sujet longuement, peut avoir à cet égard plus d'intérêt. Sur l'amour des gros livres (beaucoup de bibliophiles de nos jours préfèrent les petits), il cite ces mots qui témoignent, sinon d'un goût parfait, au moins d'un grand zèle littéraire : « Quand un livre m'a plu, dit Ibn el-Djahm, que j'ai commencé à le trouver beau et que j'espère en retirer du fruit, vous me verriez d'heure en heure regarder combien il
1. Par exemple la description d'un beau manuscrit dans les Mille et un Jours (Paris, 1844, p. 183), Histoire d'Hassan Abd-allah ou les Clefs de la Destinée.
reste de folios, de crainte que la matière ne s'épuise et que son cœur ne se vide ; tandis que, si le volume est épais, s'il y a beaucoup de pages et beaucoup de lignes à la page, alors je sens ma subsistance assurée, et ma joie est complète.» Le même Ibn el-Djahm dit: « Je n'ai jamais lu de gros livres sans en tirer quelque fruit ; mais je ne saurais dire combien j'en ai lu de petits, dont je suis sorti tel que j'y étais entré. »
Et à côté de ces mots vient cette amusante annecdote : El-*Otbi dit un jour à Ibn el-Djahm : « N'est-ce pas merveilleux ? Un tel lisait Euclide avec la jeune esclave de Selmawéïh, le même jour qu'elle, à la même heure ; et la servante avait déjà fini le livre, quand lui n'avait pu encore dépasser le premier chapitre. Cependant c'était un homme libre, et elle n'était qu'une servante ; et il avait plus de désir de lire le livre, que Selmawéïh n'en avait d'instruire son esclave. »
Puis Djâhiz se met à parler des livres d'une certaine secte manichéenne assez mal connue, les Zendîq; et, cherchant d'où leur vient le goût des livres, il soulève tout de suite des questions délicates de psychologie religieuse, et donne des détails d'érudition fort curieux. « Ibrahim es-i Sanadi me dit un jour : J'envie le goût des! Zendîq pour les feuillets d'un blanc pur, pour l'encre bien noire dissoute avec du borax, eti