CHAPITRE VII. — LA PHILOSOPHIE POLITIQUE
doit être transmise par la bouche de leurs chefs et de leurs officiers. Si elle est favorablement accueillie, cet heureux résultat sera obtenu par leur intervention, et cette circonstance augmeniera le respect que l'on doit avoir pour eux. » Les grands personnages qui jouissent d'appointements considérables doivent « déployer un grand luxe dans leurs armes et dans tout ce (}ui sert à la guerre », plutôt que d'embellir leur mobilier et leurs demeures. Il faut surveiller de très près les veilleurs de nuit, portiers et sentinelles du palais ; il faut qu'on les connaisse tous et qu'on soit au fait de leur conduite publique et privée, car la plupart de ces hommes sont faibles de caractère « et l'or peut les séduire ». Il faut s'enquérir des étrangers qui seraient vus au milieu d'eux, et toutes les nuits, lorsqu'ils prennent leur garde, les faire défiler sous les yeux de leurs chefs.
Au milieu de ces sages conseils, on rencontre une idée un peu inattendue sur l'armée, idée toutefois exphcable par la constitution ethniquement très hétérogène de ces anciens empires asiatiques : « Il est très dangereux, dit Nizâm el-Moulk, d'avoir une armée composée d'hommes ayant tous la même origine ; toutes les races de l'empire doivent fournir des soldats. Voici, ajoute-t-il, quel était à ce sujet le système du sultan Mahmoud : il avait dans son armée des soldats de plusieurs
races différentes, des Turcs, des Khorasaniens, des Arabes, des Indiens, des Deïlémites et des gens du Ghour. Lorsqu'on était en campagne, on désignait dans chaque troupe les hommes qui, chaque nuit, devaient se livrer au repos. L'emplacement occupé par chaque nation était bien en vue, et aucun détachement n'aurait bougé jusqu'au jour, par crainte de celui qui l'avoisinait. Lorsque le combat était engagé, chaque race faisait preuve de vaillance et combattait avec plus de vigueur » pour conserver sa bonne renommée, afin que l'on ne pût pas dire : « pendant la bataille, telle race a agi mollement ).
Dans le même esprit l'auteur traite des différentes fonctions. Le devoir des gouverneurs est d'être bien informés, d'être modérés, justes, de ne pas faire de pression sur leurs peuples. Le livre est plein de citations et de faits illustrant différentes idées, et qui en font une sorte de traité de morale en action ; il est particulièrement intéressant par les renseignements qu'il donne sur l'état politique de l'empire, notamment sur le système des fiefs. C'est de l'histoire non moins que de la doctrine.
La science de l'administration apparaît avancée au temps de l'empereur Mongol Akbar,
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( 'est-à-dire dans l'Inde à la fin du xvi^ siècle. Abou'l-Fazl, l'ami et le ministre de ce monarque, a laissé sur ce sujet un ouvrage considérable, que nous avons déjà mentionné, le 'Aïn i- A kbari, ou gouvernement d'Akbar(l). L'organisation de la cour et des services militaires et i ivils, les bonnes pratiques suivies dans la perception des impôts, le souci du progrès en tous lires, l'emploi continuel de la statistique, la uugeur de vues qui permet de tenir uni un empire immense et hétérogène, l'esprit de douceur et de liberté qui circule dans toute l'œuvre, font de cet ouvrage un des plus beaux monuments de la science politique, toutes littératures comprises. L'époque en est, il est vrai, plus tardive que celle des œuvres dont nous avons parlé jusqu'ici ; mais le progrès réalisé est grand ; et si l'on veut rapprocher les idées contenues dans ce dernier ouvrage, de ce que l'Occident peitt offrir d'analogue, je ne vois guère que l'administration de Colbert en France et les doctrines politiques de Leibniz en Allemagne, qui puissent lui être comparées. Or, ces deux grands hommes sont postérieurs à l'époque d'Akbar de plus d'un siècle.
t. The Ain i AA-/)ari,by Abul Fazl 'AUami, translated froin the original persian, by H. Blochmann, M. A. Calcutta, 1873, vol. I ; continué par le colonel H. S. Jarrett, vol. II et III, Calcutta, 1891 et 1894.
Cheïkh Abou'1-Fazl naquit à Agra en 958 (1551) pendant le règne d'Islam Chah. Son père, Cheïkh Mubarak, était aussi un homme d'une intelligence éminente et un savant encyclopédiste renommé. Il avait même déjà, en politique et en religion, ces vues synthétiques qu'il passa à ses deux fils Abou'1-Faïz et Abou'l- Fazl, et qui les fit accuser par les mahométans orthodoxes d'être des athées ou des hindous ou des adorateurs du soleil. A cette époque, le millénaire de l'islam approchait. Les idées mahdistes se répandaient et divers mahdis parurent dans l'Inde musulmane. Cheïkh Mubarak pr^-^ part à ce mouvement. Il eut de ce fait à subir des persécutions de la part des docteurs officiels de l'islam, et ces épreuves contribuèrent à développer en lui et chez ses fils le sentiment de la tolérance. Cependant Abou'1-Fazl étudiait avec zèle. Comme beaucoup de jeunes Orientaux, il était précoce. Faïzi, qui était l'aîné, fut d'abord demandé par Akbar à la cour. Abou'1-Fazl fut présenté ensuite comme frère de Faïzi (981). L'état d'esprit où il était en entrant au service d' Akbar est tout à fait celui que devait adopter ce souverain : « Je passais les nuits, dit-il, dans les lieux solitaires, avec ceux qui cherchaient sincèrement la vérité, et je jouissais de la société de ceux qui ont les mains vides, mais dont l'esprit et le cœur sont riches ; ainsi mes yeu]