CHAPITRE III. — LES HISTORIENS ARABES
Tiktaka dit s'être servi d'un ouvrage ancien d'es-Souli (1).
Les dernières pages du livre, qui ont trait au dernier Khalife abbasside et à la chute de Bagdad, sont un document d'un grand prix. L'auteur a connu les témoins de ces événements et rapporte leurs récits avec beaucoup de précision et de vérité. Le portrait qu'il trace du Khalife est fort curieux. Il le montre studieux et d'une grande bonté dans la vie intime. Il tient du musicien Safi ed-Dîn, qui était un des familiers du prince, cette gracieuse anecdote :
Le Khahfe à la fin de son règne avait créé une nouvelle bibliothèque où il avait transporté des livres précieux, et en avait donné la clef à Safi ed-Dîn. Celui-ci se tenait à la porte et copiait pour lui des manuscrits. Le Khalife y venait souvent ; il avait un siège réservé recouvert d'un tapis pour le garder de la poussière. Un jour Safi ed-Dîn vit en ce lieu un jeune page endormi. Dans son sommeil le page avait mis les pieds sur le siège du Khalife et fait tomber la couverture. A ce moment des pas légers se firent entendre : c'était le Khalife. Il fit signe au bibliothécaire et lui dit : Si je
1. 11 existe d'autres livres sur les vizirs, notamment Wuzara, de Hilâl es-Sâbi, éd. H. F. Amedroz, Leyde,
réveille ce page, en s'apercevant que je l'ai vu dans cet état, il sera effrayé. Éveille-le, toi, pendant que je vais faire un tour dans le jardin. On éveilla le page, on remit le tapis en ordre et le Khalife revint peu après.
Un autre bibliothécaire raconte qu'il vint un jour à son poste ayant dans sa manche une serviette pleine de billets écrits par des solliciteurs. Il jeta la serviette à sa place et s'en alla. Une heure après il revint et se mit en devoir d'examiner les requêtes ; mais elles portaient déjà toutes des réponses : le Khalife était entré pendant l'absence du bibhothécaire, avait lu les demandes et indiqué les décisions.
Cependant et-Tiktaka reconnaît que Mousta'sim était dénué de toute clairvoyance politique et étrangement apathique : « A la fin de son règne de grands troubles s'élevèrent à l'approche des Mongols sous la conduite d'Houlâgou; mais cela ne le porta à aucune décision, n'éveilla en lui aucune réflexion, ne lui causa aucun souci. Toutes les fois qu'on entendait parler des préparatifs du Sultan, on constatait chez le Khahfe le même indifférence et la même inertie. Il ne se rendait aucun compte de la gravité de la situation. »
Le vizir Ibn el-*Alkami était au contraire un homme habile. Il semble bien qu'il se soit entendu avec Houlâgou, quoique l'auteur le nie.