CHAPITRE VIII. - LES PROVERBES ET LES CONTES
sont plus doux que le miel ; dissipe tes chagrins ce soir, tu ne sais pas ce qui t’arrivera demain. » Enfin, on peut relever de jolis mots sur des sujets divers : « Il enferme du vent dans des mailles de fer », image s’appliquant à un homme qui se livre à des occupations futiles. « Il tombe de la neige à habiller les pauvres », image d’une très heureuse fantaisie ; et cette belle pensée sur le goût de la science : « Il y a sur cette terre deux créatures insatiables : l’homme de science et l’homme d’argent. »
Le comte Henry de Castries a fort bien présenté un recueil de vers proverbes, dus au moraliste populaire Sidi Abd er-Rahmân el-Medjdoub (1). Le « Medjdoub », c’est le demi-fou, « celui qui branle la tête comme un derviche. Tout l’Orient connaît, dit l’éditeur, ces êtres bizarres, moitié fous, moitié sensés, se plaisant à déconcerter ceux qui cherchent à les analyser, exagérant leur folie quand on serait tenté de les prendre pour sages », redevenant lucides quand on raille leur démence, indifférents en apparence au monde extérieur, impudents et cyniques. Le Medjdoub allait, vêtu de quelques haillons, dans les villes et les douars, à la fois
1. Les Gnomes de Sidi Abd er-Rahman el-Medjedoub , éd., trad. et commentaire par le Comte Henry de Cas tries, Paris, 1896.
LES PENSEURS DE L’iSLAM
raillé, honoré et craint. L’islam a comme de la dévotion pour les pauvres d’esprit ; il était lui, l’hôte envoyé par Dieu, auquel on ne refuse ni le souper, ni le gîte. Il avait même accès auprès des femmes, et il aimait leur compagnie, bien que sa satire ne les ménageât pas. Parfois il se rendait dans les monastères, ou bien, étendu à la porte des mosquées, il y restait des semaines durant, dans un état apparent d’hébétude, poussant seulement quelques cris plaintifs pour demander l’aumône aux passants. Il mourut en 1085 H. à Méquinez où l’on voit son tombeau.
Ses proverbes ont la forme de distiques. Ils sont à la fois sentimentaux et mordants, et l’expression poétique y est souvent heureuse : « De mes yeux je l’ai vue, la dévote en prières, son rosaire sur la natte ; elle, elle trompait son mari ; lui, il disait : que ma femme est pieuse ! » « O fdles qui passez, ô vous, élancées comme les palmiers de mon jardin, vous êtes toutes des belles, et moi, je n’aime point d’autres créatures que vous ! » Voilà pour le sentiment ; mais la satire reprend le dessus : « Pas de rivière sur les montagnes, pas de nuit chaude en hiver ; pas de femme faisant le bien ; pas d’ennemi au cœur généreux. » Le distique suivant est-il une prédiction, est-il une interpolation ? Le Medjdoub y décrit d’un trait l’état de l’islam à notre époque : « O vous, qui m’interrogez sur