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CHAPITRE VIII. — LES PROVERBES ET LES CONTES

littérature a un certain cachet populaire ; c’est un enseignement philosophique à l’usage des foules. Probablement, il se transmettait surtout par voie orale ; mais il est possible aussi qu’il ait été consigné par écrit : Firdousi fait allusion à un livre qui aurait été ainsi écrit en pehlvi au nom de Bozourdjmihr, et on a signalé une « sagesse d’Anochirwân » en arménien.

A quelle école philosophique appartenait cette morale ? Il paraît bien, d’après sa teneur et d’après certains indices, qu’il faille la rattacher à l’école néo-platonicienne. Nous en dirons quelque chose de plus tout à l’heure. Pour le moment, remarquons que Masoudi rapporte d’Ardéchîr qu’il connut, au début de son règne, «un personnage de sang royal nommé Bicher, lequel était un philosophe de l’école de Socrate et de Platon. » En un autre endroit, Masoudi, parlant de cette philosophie politique des anciens perses, la rapproche de celle de Platon ; et Firdousi, au règne de Bahram Gour, rapporte des questions posées par un sage roumi (byzantin) à un mobed persan ; celui-ci y répond d’une façon qui satisfait le Grec, par des sentences toujours analogues à celles que nous avons citées ; or, le poète dit expressément que le roumi était de l’école de Platon.

Parions maintenant du Kalilah.

LES PENSEURS DE L’iSLAM

Le recueil des fables de Bidpaï, autrement appelé Kalîlah et Dimnah, du nom de deux chacals qui y jouent un rôle important, a été traduit en arabe au second siècle de l’hégire, par Ibn el-Mokafïa' (1). Cette version a été faite d’après un texte pehlvi, et a servi elle-même de base à une quantité de traductions faites dans toutes les langues. L’opinion générale est que ce recueil est d’origine indienne. Il est en relations étroites avec l’ouvrage sanscrit Pantchatantra et l’on admet qu’il en provient par l’intermédiaire du pehlvi. J’avoue pourtant être étonné que cette opinion n’ait pas soulevé plus de doutes, qu’on ait trouvé le cachet indien à un ouvrage qui paraît tout imbu d’esprit grec, et qu’on fasse quelque fonds sur l’histoire du traducteur persan, laquelle est rédigée d une façon tout à fait romanesque.

Les fables de Bidpaï sont en effet précédées de quatre chapitres qui forment ensemble une vaste préface. Le premier rapporte qu’après le passage d’Alexandre le Grand dans l’Inde et

1. ‘Abdallah ibn el-Mokafïa‘ était perse de naissance et s’appelait Rôzbih ; converti extérieurement à l’islam, il resta en son cœur attaché à la foi de ses pères. Il vécut à Basra. En l’an 140 (757), comme il s’était montré favorable à la famille des Alides, le Khalife Mansour le fit mettre à mort. Il avait écrit d’autres ouvrages sur la morale politique que la traduction du Kalîlah. Y. Brockelmann, Gesch. d. ar. Litt., I, 151.

la défaite de Porus, le peuple secoua le joug de son lieutenant et mit à sa place un certain Dabchelim, descendant des anciens rois. Ce Dabchelim se trouva être un prince désordonné et cruel. Un brahmane de ce temps, le philosophe Bidpaï, entreprit de le ramener à son devoir, et après des discours bien composés, mais qui faillirent lui coûter la vie, il obtint du roi la commande d’un livre sur l’art de gouverner et sur la morale en général. Cette première partie du récit est purement littéraire et philosophique, dépourvue de tout sentiment historique, de toute couleur locale, et ne témoigne d’aucune connaissance ni des systèmes philosophiques, ni des religions de l’Inde.

Dans le second chapitre, Anochirwân a entendu parler du livre existant aux Indes et demande à son vizir Bozourdjmihr d’envoyer un savant pour en prendre copie. Le vizir envoie Barzouwéïh, un médecin. Il est tout à fait invraisemblable qu’un roi ait donné une mission ayant pour objectif un simple recueil de fables ; d’autant que cette mission coûta cher, car il est dit que Barzouvéïh emporta pour son voyage 20.000 bourses contenant chacune 10.000 dinars. D’après l’historien Ta âlibi (1), comme d’après

1. U Histoire des Perses de Ta'âlibi, trad. Zotenberg, Paris, 1900, p. 629-633.

LES PENSEURS DE L’iSLAM

Firdousi, ce médecin ne serait pas allé aux Indes dans le but de chercher le livre, mais pour y découvrir une plante merveilleuse, capable de rendre la vie aux morts. Il ne trouve pas la plante ; mais à la fin il rencontre un vieillard qui lui explique que cette panacée n’est autre que le livre de Kalîlah et Dimnah. Il est bien évident qu’il n’y a là, de la part de l’auteur ou du recenseur, qu’un procédé de réclame (1).

Un troisième chapitre, qui contient les mêmes idées et est écrit dans le même style que les précédents, est attribué sans vraisemblance au traducteur Ibn Mokafïa'. Enfin, la quatrième partie de cette préface consiste dans une vie, une autobiographie de Barzouwéïh. Ce prétendu missionnaire ne parle pas du tout à la manière d’un voyageur ; il se contente d’exposer, en l’entremêlant de quelques fables, un système qui rappelle tout à fait celui des sectes pythagoriciennes, ou, si l’on veut, néo-platoniciennes.

On remarquera dans tout ce préambule l’emploi des nombres en morale, caractéristique de l’école de Pythagore, la grande place donnée,

1. V. encore une courte mais intéressante note de Noeldeke sur Buzurdjmihr, que ce savant appelle «une personnalité qui n’apparaît pas dans des récits purement historiques, mais bien plutôt dans la littérature rhétorico-morale, rhetorisch-paraenetischen », et où il résume d’après Masoudi douze maximes de gouvernement caractéristiques.

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