‹ Les penseurs de l'Islam (volume 3)Chapitre 30 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES SOUVERAINS

Ce monarque, malgré la gravité de son caractère et sa piété, a laissé la réputation d’un grand massacreur. C’est peut-être le conquérant qui a fait couler le plus de sang humain. Toutefois la légende a ici quelque peu renchéri sur l’ histoire. Que de fois, par exemple, n’a-t-on pas raconté que Tamerlan avait fait voyager Bajézid enfermé dans une cage de fer. C’est une légende provenant du double sens du mot Kefes qui signifie à la fois « cage » et « litière grillagée ». L’historien turc Sa‘d ud-Dîn a autrefois démenti ce récit qu’il traite de « pure invention. Comme la vue odieuse des Tartares, ajoute-til, excitait la colère du Sultan, il désira être porté dans une litière. Ceux qui voudront se mettre à sa place comprendront qu’il préférât voyager de cette manière, et qu’il lui était impossible, vu son caractère impétueux, de supporter la vue de ses ennemis ». Et cependant Sa‘d ud-Dîn juge durement Tamerlan : « La

miséricorde, écrit-il, et la compassion étaient effacées de la page de son cœur. C’était un homme brutal, au cœur dur, qui regardait le pillage et le meurtre des enfants comme de bonnes actions. Il avait un courage sans limite pour la rapine et la destruction, et dans tous les lieux où se posa son pied cruel, il fut détesté. Il était semblable à une bête fauve. Partout où paraissaient ses soldats, pareils à des goules ,

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ils pillaient et détruisaient les maisons, les cultures, les racines et les branches, et tous les biens de Dieu. »

On raconte aussi qu’un bourg ayant fait sortir les enfants à la rencontre des Tartares pour les apitoyer, Tamerlan les aurait fait écraser sous les pieds des chevaux. D’après une version, les enfants auraient élevé dans leurs mains des exemplaires du Coran ; il leur aurait d’abord fait retirer le saint livre, puis les aurait écrasés. Ce récit exprime bien le contraste qui existait dans le caractère du conquérant entre le respect de la loi religieuse et le mépris de la vie humaine ; mais il est probable que cette histoire que l’on applique soit à Isfahan, soit à un bourg des environs d’Ephèse, est légendaire.

Quant aux pyramides formées de crânes humains, et à l’intercalation dans des monuments de têtes humaines, on ne saurait les nier. En général on tient pour systématique et exagéré le récit d’Ibn ‘Arab Chah (1).

Au milieu du pillage et des meurtres, Tamerlan conserva le souci des arts. Il n’épargna à

1. Ibn ‘Arabschâh, célèbre biographe de Tamerlan, naquit à Damas, fut emmené par le conquérant à Samarcande lors de la prise de cette ville, voyagea en Asie Centrale et en Crimée, passa au service du Sultan Mohammed Ier, mourut au Caire en 854 (1450). — Histoire du grand Tamerlan , trad. P. Yattier, Paris, 1658.

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