CHAPITRE II. - LES SOUVERAINS
tion auprès des Hindous et dont les auteurs musulmans ont souvent parlé (1), Mahmoud prit le sanctuaire après un assaut de trois jours, détruisit la grande statue du dieu et enleva les portes pour en orner le tombeau qu’il se faisait construire à Ghazna (1025). En 1841, Lord Ellenborough fit transporter à Delhi les portes de ce mausolée ; il paraît cependant qu’on n’a pas pu les identifier avec celles du temple de Somenath.
Ce pillard était un grand artiste. Il bâtit dans sa capitale un palais magnifique et une mosquée de marbre. Il aimait la poésie, s’entourait de lettrés et de savants ; et il a gardé la réputation d’un prince intellectuel bien que plusieurs des auteurs qu’il a protégés l’aient critiqué. Son nom est lié à deux des plus grands noms de l’islam littéraire : ceux du poète Firdousi et du savant Bîrouni. L’un et l’autre l’ont blâmé. Firdousi, se trouvant mal payé à l’achèvement de son poème, le quitta en lançant contre lui une satire violente. Il le traite de roi « qui n’a ni foi, ni loi, ni manière royale... s’il avait été, dit-il, un prince digne de renom, il aurait honoré le savoir ». Bîrouni ne s’en montre pas non plus satisfait : « Le temps présent,
1. V. Saadi et V idole de Somenat dans le Boustan de Saadi, trad. Barbier de Meynard, Paris, 1880, p. 330.
LES PENSEURS DE L’iSLAM
écrit-il dans son India, c’est-à-dire le temps de Mahmoud, n’est pas favorable à la science ; il est impossible qu’un progrès dans la science et des recherches neuves s’accomplissent de nos jours. Ce que nous avons de science n’est plus que les restes épars des temps anciens. » Ce savant lui préfère de beaucoup son fds Mas’oud qui pourtant fait bien moins grande figure dans l’histoire.
A l’époque du poète Saadi, soit deux cents ans après celle de Mahmoud, la figure de ce roi était devenue légendaire. Saadi raconte qu’il le vit dans un songe, regardant fixement d’un air sombre ; « et maintenant encore, ajoutet-il, il regarde ainsi, parce que son royaume est passé aux mains d’autres maîtres ».
Mahmoud avait un grand favori du nom d’Ayâz, qui protégea Firdousi contre les attaques de ses envieux. L’amitié du Sultan pour cet écuyer a servi de thème à plusieurs poèmes intitulés « Mahmoud et Ayâz » ; elle a été interprétée de façon allégorique par les écrivains mystiques. Ainsi chez Saadi, dans un épisode du Boustan, Mahmoud tient la place de Dieu, Ayâz, celle de l’âme à la recherche du bien suprême. Voici comment est arrangée l’histoire :
Mahmoud traversait un jour avec son escorte une gorge de montagnes. Un des chameaux étant tombé, un coffret de perles qu’il portait