CHAPITRE III
Historiens des Khalifes Oméyades et Abbassides.
Généralités. — Tabari ; Masoudi ; Ibn Mis- KAWÉIH ; LE FaKHRI. — Un HISTORIEN ORIEN¬ TAL CONTEMPORAIN *. ZÉYDAN.
Pendant longtemps les historiens de l’Orient musulman n’ont pas joui en Occident de la grande réputation dont jouissaient ses savants et ses philosophes. Il est d’ailleurs à noter que les premiers historiens arabes qui furent connus parmi nous ne sont pas des musulmans, mais des chrétiens. Ce sont : El-Mâkin, qu’édita et traduisit Erpénius, sous le titre Historla Saracenica, en 1625; Petrus ibn er-Ràbih, diacre monophysite, dont Abraham Ecchellensis traduisit la Chronique orientale , 1651 ; Eutychius, célèbre
LES PENSEURS DE L’iSLAM
patriarche d’Alexandrie, auteur d 'Annales traduites en 1658 par Pococke ; et Bar Hebraeus appelé aussi Abou’l-Faradj, « Mafrian » jacobite d’Orient, auteur d’une Histoire des Dynasties, éditée par le même en 1663.
Ce n’est guère qu’à la fin du xvme siècle que les grands historiens arabes furent étudiés. On s’était auparavant intéressé de préférence aux Turcs. Abou’l-Féda fut édité le premier à Copenhague en 1789. Plusieurs autres parurent vers le milieu du xixe siècle : Makrîzi, dont Quatremère traduisit l’histoire des Mamelouks, 1837 ; Merrâkochi, l’historien des Almohades, édité par Dozy, 1847 ; Ibn el-Athîr, édité par Tornberg, 1851 ; Abou’l-Mahâsin, par Juynboll, 1852-57. Vers le même temps Dubeux commençait à traduire l’abrégé persan de Tabari.
Ce travail de publication s’est continué jusqu’à nous. Mas’oudi n’a été édité et traduit en français qu’à une époque assez récente ; et la grande édition de la Chronique de Tabari, œuvre capitale de l’histoire arabe, n’est achevée que d’hier. Au moment où nous écrivons, des œuvres importantes, comme celle de l’intéressant historien Ibn Miskawéïh et le grand dictionnaire biographique de Jâkout, sont encore en cours de publication.
On peut dire que ces auteurs, depuis qu’ils sont connus, n’ont pas été trop admirés. Tout
en estimant leur labeur, leur conscience et la richesse de leurs informations, on leur a fait deux principaux reproches : la sécheresse et le manque de critique (1). Ces reproches ne s’appliquent pas à eux tous également ; et il est facile de montrer que, dans la mesure où ils sont justifiés, ces auteurs n’en sont pas tout à fait responsables et que d’ailleurs ces défauts 11e sont pas sans quelque avantage.
La sécheresse tient surtout à la langue. La phrase arabe est courte, vive, aiguë ; elle se prête mal aux longues périodes, et rappelleassez bien celle de Sénèque en latin ou celle de Voltaire chez nous. Mais si cette phrase n’a pas en général les qualités oratoires et lyriques, elle a celles de finesse et de précision ; et celles-là pour l’historien sont des plus précieuses. L’historien persan ou même turc est volontiers rhéteur ; l’historien arabe ne peut pour ainsi dire pas l’être. Sa langue l’oblige à accumuler les détails par petits coups, ou, si l’on veut, goutte par goutte ou grain par grain. Il peut être légèrement fatigant, étroit, méticuleux ; il ne peut guère être ni vide, ni phraseur. Ce sont là des conditions qui ne sont pas défavorables
1. Par exemple P. Kershasp, Studies in ancient Persian History, London, 1905, p. 17 ; F. Woepcke, Mémoire sur la propagation des chiffres indiens , Paris, 1863, p. 43,
86 LES PENSEURS DE L’iSLAM
à l’histoire exacte et sincère. Au reste certains historiens ont dans l’esprit un charme ou une largeur qui paraît malgré les tendances contraires de la langue : Mas'oudi, par exemple, rapporte avec beaucoup d’agrément des conversations ou des anecdotes, et Makrîzi retient assez l’attention par des détails pittoresques ou savants, pour qu’on ne songe plus à la sécheresse syntaxique de la phrase.
Quant au reproche de manque de critique, la justesse en est variable aussi selon les écrivains. Il y en a parmi eux qui ont une intention réelle de critique, tel Ibn Miskawéïh ; ils n’y réussissent pas toujours, parce qu’ils ne sont pas assez aidés par l’esprit public, et qu’ils n’ont pas tous les moyens qu’il faudrait pour bien juger. Albîrouni énumère au début de son fameux livre sur l’Inde (1) six causes qui peuvent porter les hommes à mentir. C’est bien là une théorie psychologique de l’erreur. Il est vrai qu’on peut dire que ce savant avait une acuité d’intelligence tout à fait exceptionnelle. En général, cela est exact : les historiens arabes ne font pas ou font peu le métier de critiques : ils ne sont pas juges ; ils sont collecteurs de renseignements. Leur but n’est pas immédiatement de découvrir la vérité ; c’est tout d’abord de