CHAPITRE PREMIER
LES SOUVERAINS
réponse, tu la verras et tu ne l’entendras pas. » Et, sur cette fière riposte, le Khalife entra en campagne et ravagea les territoires grecs de l’Asie-Mineure jusqu’à Héraclée ; l’empereur occupé ailleurs dut payer tribut. A la fin de son règne, en 190, Hâroun à la tête de 135.000 hommes marcha de nouveau en personne contre l’empire et mit le siège devant Héraclée. La ville se défendit bien et le Khalife allait se retirer, lorsqu’il en fut dissuadé par un cheikh qui lui conseilla au contraire de réunir des pierres et d’élever une autre ville en face de la place forte. Les habitants, voyant ces préparatifs, se laissèrent glisser la nuit du haut des murs avec des cordes et s’évadèrent. On dit aussi que ce sont les machines qui décidèrent du succès. Réchîd avait dit à ses généraux d’ajouter des matières combustibles aux pierres lancées par les balistes. C’était le système du feu grégeois, employé contre les Grecs par leurs ennemis. La ville incendiée céda. Un bon poète, Ab ou Nowâs, a dit à ce propos : « Héraclée a été saisie d’épouvante à la vue de ces machines qui vomissaient le naphte et la flamme ; on aurait dit que nos feux étaient à côté de cette citadelle comme des torches posées sur des fagots de petit bois. »
Après cette conquête, Réchîd fit détruire des églises chrétiennes dans les pays frontières,
LES PENSEURS DE L’iSLAM
et les règlements qui obligeaient les Chrétiens à porter dans leur costume des signes distinctifs furent appliqués avec plus de rigueur.
Sous ce règne, la marine musulmane commença à se montrer. Les îles de Crète et de Chypre furent attaquées et un amiral grec fut fait prisonnier, ceci d’après des écrivains byzantins. — Réchîd conçut le plan de joindre la Méditerranée à la mer Rouge par un canal. Son idée n’était pas de percer le canal de Suez ; une erreur géographique s’y opposait : on croyait que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée, en sorte que la première mer se serait précipitée dans l’autre. Le plan consistait à faire une dérivation du Nil qui aboutirait à la mer Rouge ; les vaisseaux venant de la Méditerranée remonteraient le fleuve, puis, se dirigeant à l’est en suivant ce canal, entreraient dans la mer Rouge et aboutiraient à Djoddah. C’est là d’ailleurs le chemin que suivent les pèlerins venant d’Alexandrie. Ce projet fut abandonné pour des difficultés techniques ; on lui en substitua un autre, consistant à dévier le Nil non plus dans la Haute- Egypte, mais dans le Delta, vers Péluse et le lac de Tinnis. Le ministre Barmékide Yahya fils de Khâled y fit opposition, sous prétexte que les Grecs pourraient s’emparer de ce passage et amener leurs vaisseaux jusque dans le port