CHAPITRE IV
sur la domination arabe en Sicile ( Bibliotheca arabo-sicula). Le savant français Fagnan, qui s’est attaché à traduire tous les morceaux des historiens arabes qui ont rapport au Magreb, c’est-à-dire à l’ Occident, Afrique du Nord, Maroc, Sicile, Espagne, a extrait de l’œuvre d’Ibn el-Athîr les pages relatives à ces contrées. Il en a formé un volume des plus intéressants (1), dont nous extrayons le passage suivant à titre d’exemple. On aura par là une idée de la manière de l’auteur, qui rappelle assez celle de Tabari, bien qu’elle soit parfois plus énergique et plus concentrée ; et l’on verra comment, malgré la sécheresse du style, cette manière exacte et précise ne laisse pas de produire, quand le sujet est favorable, des effets vraiment dramatiques.
Il s’agit d’un fait de l’histoire du Maroc : ‘Abd el-Moumin, le fondateur de la dynastie des Almohades, conquiert Merrâkech sur les Almora vides.
« Après s’être emparé de Fez et des lieux voisins, ‘Abd el-Moumin se mit en route pour Merrâkech, capitale des Almora v des et l’une des villes les plus grandes du Magreb. Ishâk fils d’‘Ali ibn Tâchefin qui y régnait alors, était
1. Ibn el-Athîr, Annales du Maghreb et de V Espagne, traduites et annotées par E. Fagnan, Alger, 1901.
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tout jeune. En 541 (12 juin 1146), ‘Abd el- Moumin prit position à l’occident de la ville, dressa ses tentes sur une colline, et fit aussitôt construire des maisons pour s’y loger avec toute son armée. Il édifia aussi une mosquée, ainsi qu’une tour très élevée d’où il dominait la ville et pouvait surveiller les mouvements des habitants et les combats de ses troupes. Pendant onze mois, celles-ci eurent à repousser de fréquentes sorties des Almoravides et leur livrèrent maints combats. A la fin, les vivres commencèrent à manquer chez les assiégés, et la famine se déclara...
« Comme les notables almoravides avaient, à cause de la jeunesse du prince, Ishâk fils d’Ali, pris en main la direction des affaires, l’un d’eux alla demander quartier à ‘Abd el-Moumin et lui fit connaître les points faibles des fortifications. Cela accrut fespoir des assiégeants qui jetaient l’épouvante dans la ville au moyen de leurs tours et de leurs catapultes ; la famine y sévissait et l’on abattait les montures pour s’en nourrir. Plus de cent mille habitants avaient déjà succombé à la faim ; les cadavres infectaient l’atmosphère. Un corps de troupes européennes que le gouvernement avait pris à son service se dégoûta des fatigues du siège et livra à ‘Abd el-Moumin une des portes delà ville contre la promesse qu’ils auraient la vie sauve. C’est
par cette porte, appelée Bâb Aghmât, que les Almohades entrèrent, l’épée à la main. Ils enlevèrent le reste de vive force ; tous ceux qu’ils rencontrèrent furent massacrés. Parvenus au palais, ils en arrachèrent h émir Ishâk et les chefs Almoravides. Pendant qu’on massacrait ces derniers, le jeune prince pleurait et suppliait ‘Abd el-Moumin de lui conserver la vie. Un de ses officiers qui était à son côté, les mains liées derrière le dos, lui cracha au visage : « Pourquoi pleures-tu ? lui dit-il, est-ce pour papa et maman ? Sois ferme ; conduis-toi en homme. Quant à cet homme que tu implores, c’est un infidèle et un impie ! » Les Almohades se jetèrent sur l’officier et l’assommèrent à coups de bâton. Ishâk eut la tête tranchée l’année suivante.
«Après sept jours de massacre, ‘Abd el-Moumin pardonna aux survivants... Il fit enlever les cadavres et fixa à Merrâkech le siège de son empire... Il construisit dans la citadelle une mosquée d’une grande beauté et fit abattre celle qu’avait édifiée Yousouf ibn Tâchefîn. »
On trouverait sans peine d’autres beaux passages relatifs à l’Espagne et au Magreb ; mais mieux vaut en citer un qui se rapporte à l’Orient, car Ibn el-Athîr est surtout connu comme historien des Croisades. On ne lira pas sans intérêt ce bel éloge de Nour ed-Dîn, fils de Zengui,
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l’atabek de Mosoul qui un moment menaça la fortune de Saladin et qui fut, avant ce prince, le principal champion de l’islamisme contre les Francs : « Nour ed-Dîn avait le teint brun, la taille haute ; il n’avait pas de barbe, si ce n’est sous le menton. Son front était large, sa figure belle, ses yeux pleins de douceur. Ses États étaient devenus fort vastes, et l’on récitait la prière publique en son nom dans les deux villes saintes (La Mecque et Médine) et dans l’Yémen, après que Chems ed-Daoulah fils d’Eyoub y fût entré et en eût fait la conquête. Il était né en 511 (1117 du Christ). Sa réputation couvrit toute la terre, à cause de son excellente conduite et de son équité. J ai parcouru les biographies des rois ses devanciers, et je n’y ai pas trouvé, à part les quatre premiers khalifes et ‘Omar fils d’‘Abd el-‘Azîz(l), de conduite plus belle que la sienne, ni un prince qui se fût appliqué plus que lui à faire régner la justice...
«Au nombre des belles qualités de Nour ed- Dîn figuraient l’abstinence, la piété et la science. Il ne se nourrissait, ne s’habillait et ne fournissait à ses dépenses particulières qu’au moyen de sommes provenant d’un domaine qui lui appartenait et qu’il avait acquis sur sa part du butin et sur les sommes destinées aux be-